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Full text of "Jésus mieux connu et plus aimé dans son sacerdoce"

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JOHN  M.  KELLY  LIBKAKY 


Donated  by 
The  Redemptorists  of 
the  Toronto  Province 

from  the  Library  Collection  of 
Holy  Redeemer  Collège,  Windsor 


University  of 
St.  Michael's  Collège,  Toronto 


flOLY  REDEEMER  LIBRARY,  WIN^ 


Jésus  mieux  connu  et  plus  aimé 
dans  son  Sacerdoce 


ii 


Jésus  mieux  connu  et  plus  aimé 
dans  son  Sacerdoce 


PREMIERE    PARTIE 

De  la  Connaissance  de  Jésus 
le  Verbe  Incarné 

Un  volume  in- 12  de  plus  de  300  pages,  sur  beau  papier 
vergé  à  la  forme. 

Prix  :  5  fr.  franco,  5.  75  ;  étranger,  6  fr. 

Approuvé  par  plusieurs  Cardinaux, 

Archevêques  et  Evêques, 

et  servant  d'introduction  au  présent  volume 

ainsi  qu'à  l'ouvrage  tout  entier. 


Pour  paraître  en  1921  : 

TROISIÈME   PARTIE 

De  Jésus  dans  son  état  de  Victime 


M.  E.  de  la  CROIX 

de   la    Fraternité   Sacerdotale 


Jésus  mieux  connu 
et  plus  aimé 
dans  son  Sacerdoce 


DEUXIEME    PARTIE 


De  la  Condition  de  l'Homme-Dieu 


DEUXIÈME    ÉDITION 


ë% 


PARIS 
MAISON    DU    BON-PASTEUR 

228,    Boulevard   Péreirc 


«920  /£) 


5? 


# 


HOLY  REDEEMER  LJBRAR^JNDSÛR 


Note  du  censeur 


Je  suis  heureux  de  témoigner  qiœ  j 'ai  lu  la  seconde 
partie  de  l'ouvrage  sur  «  Jésus  mieux  connu  et  plus 
aimé  dans  son  Sacerdoce  ».  Elle  m'a  paru,  comme  la 
première,  de  nature  à  faire  du  bien  aux  âmes,  par  sa 
doctrine  et  l'amour  de  Jésus  qu'elle  respire. 


Rome,  Décembre,   1917 


NIHIL   OBSTAT 

Fr.  Thomas -M.  Pègues,  O.  P. 
Maître  en  Théologie. 

Censor    Delegatus. 


IMPRIMATUR 

Fr.  Albertus  Leimdi,  O.  P. 
S.  P.  Ap.  Mag. 


TOUS     DROITS     RÉSERVÉS 


LETTRE  DE   SA   SAINTETE   PIE   XI 

a  l'auteur  de  l'Quvrage 

Jésus   mieux    connu  et  plus   aimé 
dans  son  Sacerdoce 


SECRÉTAIRERIE  D'ETAT  Du  Vatican,  16  Décembre  1924 

DE  SA  SAINTETÉ 


Mon  Très  Révérend  Père, 

Le  Souverain  Pontife  a  agréé  avec  une 
paternelle  bienveillance  le  filial  hommage  que 
vous  Lui  avez  adressé  des  trois  premiers  z>o- 
lumes  de  la  collection  :  «  Jésus  mieux  connu  et 
plus  aimé  dans  son  Sacerdoce  ». 

Vous  avez  voulu,  dans  une  noble  pensée  de 
zèle,  contribuer  à  faire  connaître  davantage 
à  ses  prêtres  et  à  ses  fidèles  Jésus  dans  son 
Sacerdoce  éternel,  et  c'est  la  raison  d'être  de 
votre  travail. 


Dans  un  premier  volume,  qui  est  comme 
l'introduction  à  l'ouvrage  tout  entier,  vous  mon- 
trez la  nécessité  et  la  grandeur,  l'importance 
et  les  conditions  de  la  connaissance  de  Jésus, 
Verbe  incarné.  Votre  second  livre  étudie  la  per- 
sonne adorable  du  Sauveur,  dans  le  sein  de 
son  Père  et  dans  les  phases  de  sa  vie  terrestre, 
dans  son  Sacerdoce  et  son  Sacrifice. 

Puis  c'est  la  Victime  que  vous  considérez  ; 
ce  sera  ensuite  le  Sacrificateur,  et  enfin  vous 
terminerez  en  montrant,  dans  l'Eucharistie,  le 
Prêtre  et  la  Victime  dans  l'acte  du  Sacrifice, 
puis  dans  sa  gloire. 

Sa  Sainteté  vous  félicite  des  efforts  que 
x>otre  zèle  apostolique  vous  a  fait  entreprendre 
en  vue  de  faire  connaître  et  aimer  davantage 
Jésus  dans  son  Sacerdoce  :  n'est-ce  pas  le  cen- 
tre de  tous  les  mystères  de  V Incarnation  et  de 
la  Rédemption  ? 

Le  Saint  Père,  en  vous  remerciant  de  votre 
hommage,  fait  des  vœux  pour  que  votre  traz>ail 
porte  les  heureux  fruits  que  vous  désirez,  et 
vous  accorde  bien  volontiers,  comme  gage  des 
faveurs  divines,  la  Bénédiction  Apostolique. 


Veuillez  agréer,  mon  Très  Révérend  Père, 
ai>ec  mes  remerciements  personnels,  pour  les 
volumes  que  vous  avez  bien  voulu  me  desti- 
ner, l'assurance  de  mes  sentiments  dévoués  en 
Notre  Seigneur. 

P.  Card.  Gasparri 


Au  T.  R.  P.  Supérieur  Général 

de  la  Fraternité  Sacerdotale 


LETTRES  ET  APPROBATIONS 


Lettre  de  Son  Em.  le  Cardinal  Dubois 

Archevêque   de    Rouen 

Mon  Révérend  Père, 

La  divine  physionomie  de  Jésus,  Souverain  Prêtre, 
vous  captive.  Vous  avez  résolu  de  la  faire  mieux  con- 
naître et  mieux  aimer.  Avec  une  science  éclairée  par 
la  foi  et  vivifiée  par  une  ardente  piété,  vous  vous  en 
approchez  peu  à  peu,  mettant  magnifiquement  en  relief, 
après  les  beautés  de  l'Incarnation  du  Verbe,  les  condi- 
tions de  la  vie  de  l'Homme-Dieu. 

La  même  sûreté  de  doctrine,  la  même  onction  péné- 
trante et  persuasive,  se  retrouvent  dans  ce  deuxième 
volume  qui  est  une  étape  nouvelle  dans  l'ascension 
continue  où  se  plaît  votre  âme  et  où  elle  entraîne  les 
nôtres  après  elle. 

Nous  ne  connaîtrons  jamais  assez  Notre  Seigneur  ; 
nous  n'aurons  jamais  assez  pour  Lui  de  charité  et  de 
dévouement  ;  et  c'est  faire  œuvre  éminemment  aposto- 
lique que  d'offrir  à  l'imitation  des  Prêtres,  dans  le 
rayonnement  de  ses  perfections  et  de  ses  vertus,  l'image 
si  attrayante  du  Sauveur. 

Le  charme  de  vos  études,  c'est  qu'elles  émeuvent  en 
même  temps  qu'elles  éclairent.  Votre  science  —  et  ce 
n'est  pas  un  mince  mérite  —  se  «  tourne  à  aimer  ». 

Continuez  donc  avec  la  même  méthode  et  dans  le 
même  esprit  vos  études  si  savantes  et  si  pieuses.  Cet 
encouragement  bien  sincère  vous  dit  en  quelle  estime 
je  tiens  votre  docte  entreprise  si  bien  poursuivie  jus- 
qu'alors. Puissiez-vous  rapidement  la  mener  à  bonne  fin  ! 

Veuillez  agréer,  mon  Révérend  Père,  l'expression  de 
mes  sentiments  religieusement  dévoués  en  N.  S. 

f  Louis,  Card.  Dubois 
Rouen,  5  Juin  1Ç)UJ  Arch.  de  Rouen 


Lettre  de  Son  Em.  le  Cardinal  Mercier 

Archevêque  de  Malines 

Mon  Révérend  Pèke, 

J'ai  bien  reçu  vos  deux  beaux  volumes  et  vous  en 
remercie  vivement.  Je  n'ai  pu  que  les  parcourir,  mais 
ce  premier  coup  d'œil  sur  votre  œuvre  m'a  déjà  fait 
sentir  le  souffle  de  piété  qui  l'anime  et  me  met  au  cœur 
le  désir  de  voir  bientôt  les  volumes  où  vous  nous  par- 
lerez tout  de  bon  du  grand  Mystère  étudié  par  vous 
avec  prédilection,  le  Sacerdoce  de  N.  S.  Jésus-Christ. 

Le  sujet  m'offre  d'autant  plus  d'attraits  que,  dans  une 
Retraite  prêchée  à  nos  Prêtres  en  1917,  je  m'étais  essayé 
aussi  à  parler  de  l'unique  Souverain  Prêtre  qui  daigne 
nous  associer  à  son  Sacerdoce.  J'ai  publié  la  première 
partie  de  cette  Retraite  dans  un  volume,  «  La  vie  inté- 
rieure »,  que  je  me  fais  un  plaisir  de  vous  envoyer. 

Je  prie  le  Christ  Jésus  de  vous  aider  à  parfaire  votre 
œuvre  ;  faites-moi  la  charité  de  Lui  demander  aussi  son 
aide  pour  la  reprise  de  mon  travail,  si,  bien  entendu,  il 
peut  être  de  quelque  utilité  pour  sa  gloire. 
Votre  très  dévoué  in  X". 

j-  D.  J.  Card.  Mercier 
Malines.  j3  décembre  ly/Q  Arch.  de  Malines 


Lettre  de  Monseigneur  Chollet 

Archevêque  de   Cambrai 

Mon  Révérend  Père, 

Vos  deux  volumes  —  fort  gracieux  et  d'une  lecture 
agréable  —  me  sont  parvenus.  Merci.  C'est  clair,  c'est 
chaud  ;  cela  sort  d'un  vrai  cœur  de  Prêtre,  c'est  fait 
pour  provoquer  l'amour  de  Jésus  Prêtre  et  cela  le  pro- 
voque. Soyez-en  cordialement  félicité. 

f  Jean-Arthur 

Cambrai.  j.~>  décembre  /<//</  Arch.  de  Cambrai 


Lettre  de  Monseigneur  Ricard 

archevêque  d'S\uch 

Mon   Révérend  Père, 

C'est  au  jour  même  où  nous  célébrons  la  Conception 
Immaculée  de  la  Vierge  Marie  que  m'est  parvenu  le 
gracieux  envoi  de  vos  deux  volumes  sur  le  Sauveur 
Jésus.  Je  ne  saurais  trop  vous  en  remercier. 

Les  suffrages  si  autorisés  et  si  flatteurs  qu'a  déjà 
mérités  votre  ouvrage  en  proclament  assez  la  valeur  ; 
le  mien  ne  saurait  y  rien  ajouter. 

Mais  il  m'est  bien  permis  de  vous  féliciter  et  de  vous 
remercier  pour  cette  œuvre  élevée  à  la  gloire  de  Jésus 
et  de  son  divin  Sacerdoce.  Vous  y  avez  réuni,  dans  un 
ordre  parfait,  toutes  les  considérations  qui  peuvent  le 
mieux  Le  faire  connaître  et  Le  faire  aimer  davantage,  en 
vous  appuyant  sur  les  divins  témoignages  de  la  Sainte 
Ecriture  et  sur  l'enseignement  des  Docteurs  les  plus 
éminents. 

Je  ne  sache  pas  qu'on  ait  jamais  présenté  le  Sauveur 
Jésus  dans  un  cadre  aussi  beau  et  aussi  riche,  et  qu'on  ait 
mieux  fouillé  les  divins  trésors  qui  sont  accumulés  en  Lui. 

Quaqd  votre  œuvre  aura  reçu  les  compléments  que 
vous  nous  annoncez,  vous  aussi  vous  aurez  donné  votre 
Somme,  la  Somme  des  grandeurs  de  Jésus  et  de  son 
Sacerdoce.  Vous  aurez  fourni  aux  Prêtres  une  mine 
féconde  pour  leurs  méditations  et  pour  leur  enseigne- 
ment. Et  les  fidèles  vous  sauront  gré  d'avoir  mis  à  leur 
portée,  sous  une  forme  des  plus  attrayantes  et  toute 
pétrie  de  piété,  la  douce  et  admirable  figure  de  Jésus, 
qu'ils  n'avaient  vue  qu'à  travers  les  obscurités  et  les 
indécisions  d'une  instruction  élémentaire  trop  effacée 
de  leur  mémoire. 

Puisse  le  bon  Maître  vous  bénir  et  vous  récompenser  de 
cet  apostolat,  le  premier,  le  plus  essentiel  des  apostolats  ! 

Agréez,  je  vous  prie,  avec  mes  remercîments,  l'expres- 
sion de  mes  sentiments  dévoués  en  N.  S.  Jésus-Christ. 

f  J.  F.  Ernest 

Auch.  le  i5  décembre  iqiy  Arch.  d'Auch 


Lettre  de  Monseigneur  Castellan 

•Archevêque   de   Chambéry 

Mon  Révérend  Père, 

Je  lis  avec  délices  et  édification  votre  second  volume. 
Il  est  si  bon  de  rencontrer  la  théologie,  revêtue  d'une 
piété  vraiment  affective.  La  clarté  de  votre  style  et  de 
votre  exposition  ajoute  aussi  beaucoup  au  charme  de 
cette  lecture.  J'ai  commencé  par  le  second.  Mais  je  lirai 
le  premier,  en  attendant  le  troisième  et  je  les  ferai 
recommander.  Ils  méritent  d'être  connus  par  les  âmes 
religieuses,  non  moins  que  par  les  Prêtres. 

Veuillez  agréer,  Vénéré  Père,  l'expression  de  mes 
sentiments  très  respectueux. 

■J-  Dominique 
Chambéry,  21  décembre  fp/p  Arch.  de  Chambéry 


Lettre  de  Monseigneur  Levasse 

Evêque  d'Oran 

Mon  Très  Révérend  Père, 

Il  n'est  pas  besoin  de  feuilleter  longtemps  vo^re  livre 
pour  s'apercevoir  qu'on  a  entre  les  mains  une  œuvre 
très  sérieuse,  fruit  d'une  doctrine  sûre,  approfondie, 
fécondée  par  de  longues  méditations  et,  comme  on  dit 
aujourd'hui,  «  vécue  ». 

Dieu  vous  a  en  effet  accordé  la  grâce  d'agir  avant 
d'écrire,  à  l'imitation  de  Celui  dont  il  est  dit  :  cœpit 
facerc  et  docere.  Votre  œuvre  de  la  Fraternité  Sacer- 
dotale est  si  noble,  si  belle,  si  utile  !  Elle  était  si  haute- 
ment appréciée  par  le  Souverain  Pontife  Pie  X  !  Il  n'est 
pas  étonnant  qu'elle  vous  ait  si  bien  préparé  à  écrire 
l'ouvrage,  visiblement  inspiré  du  plus  pur  esprit  sacer- 
dotal, dont  vous  nous  donnez  aujourd'hui  les  prémices. 

Veuillez  agréer  l'expression  de  mes  bien  sincères  féli- 
citations et  de  mes  sentiments  les  plus  respectueux. 

f  Christophe-Louis 
Oran.  3o  décembre  i <> i .>  Evêque  d'Oran 


Lettre  de  Monseigneur  de  Durfort 

Evêque  de  Poitiers 

Mon  Révérend  Père, 

Je  vous  remercie  de  l'envoi  de  votre  ouvrage  sur  le  Sa- 
cerdoce de  Notre  Seigneur.  Je  serai  heureux  d'y  puiser 
un  accroissement  d'amour  pour  Celui  qui  est  le  grand 
méconnu  de  la  plupart  et  qui  est  trop  peu  étudié  par 
ceux-là  même  dont  II  a  daigné  faire  d'autres  Lui-même  ! 

«  Jésus  mieux  connu,  plus  aimé!  »  Ce  sera  le  remède 
à  l'esprit  naturel  qui  préside  à  la  vie  d'un  si  grand 
nombre.  Vous  avez  donc  fait  une  belle  œuvre,  en  écri- 
vant vos  pages  très  substantielles.  Je  forme  le  vœu  de  les 
voir  entre  bien  des  mains.  Je  tâcherai  d'y  contribuer  en 
les  faisant  connaître. 

Agréez,  je  vous  prie,  mon  Révérend  Père,  mes  hom- 
mages respectueux. 

f  Olivier-Marie 
Poitiers,  24  décembre  tgig  Evêque  de  Poitiers 


Lettre  de  Monseigneur  Péchenard 

Evêque  de   Soissons 

Mon  Révérend  Père, 

La  connaissance  encore  trop  sommaire  que  j'ai  prise 
des  deux  premiers  volumes  de  votre  ouvrage  sur  le 
Sacerdoce  de  Jésus,  a  suffi  pour  me  montrer  l'infinie 
richesse  du  sujet  que  vous  abordez,  la  manière  neuve 
et  originale  dont  vous  l'envisagez  et  surtout  i'amour  pé- 
nétrant qui  inspire  votre  pensée  et  dirige  votre  plume. 
Je  ne  doute  pas  que  cet  ouvrage  ne  contribue  beaucoup 
à  faire  mieux  connaître  aux  Prêtres  et  surtout  à  faire 
mieux  aimer  Celui  qu'ils  ont  mission  d'annoncer  et  dont 
ils  tiennent  la  place. 

Agréez,  mon  Révérend  Père,  l'expression  de  mes  sen- 
timents de  vénération  et  de  respectueuse  gratitude. 

f  Pierre-Louis 
Soissons,  11  décembre  1919  Evêque  de  Soissons 


A   MARIE 

la  divine  Mère  de  Jésus 

le  Souverain   Prêtre 
et  la  Reine  du  Clergé 


Dans  un  esprit  de  souverain  respect 

et  de  filiale  tendresse 

nous  dédions  ce  deuxième  volume 

à  Marie 

qui  par  sa  maternité  divine 

a  été  unie  étroitement  au  Sacerdoce 

de  Jésus  son  adorable  Fils 

et   a   coopéré   ineffablement 

à  son  suprême  Sacrifice 

par  l'immolation  sur  le  Calvaire 

de  l'unique  et  éternelle  Victime 

Nous  l'offrons  également 

à  Marie 

la  Reine  et  la  Mère  des  Prêtres 

à  qui  ont  été  confiées 

dans  la  personne  du  disciple  bien-aimé 

toutes  les  âmes  sacerdotales 

afin   qu'Elle   leur  révèle  Jésus 

l'unique  Prêtre  de  l'unique  Sacerdoce 

qu'Elle  les  remplisse  de  son  esprit 

les  embrase  de  son  amour 

et  les  consomme  dans  la  sainteté 

de  son   ineffable  et  éternelle  union 


INTRODUCTION 


Jésus  est  la  manifestation  vivante  de  la  Divi- 
nité dans  l'humanité.  Il  est  le  don  suprême  de  la 
charité  divine  pour  les  hommes.  Il  suffit  de  Le 
contempler  pour  pressentir  les  perfections  infi- 
nies de  Dieu,  et  il  n'y  a  qu'à  mettre  la  main 
sur  son  Cœur  pour  comprendre,  à  ses  batte- 
ments, l'amour  immense  qui  le  presse  et  qui  en 
fait  la  Victime  expiatrice  pour  le  salut  du  genre 
humain. 

Sorti  du  sein  de  Dieu  pour  apporter  la  vie  au 
monde,  Il  apparaît  comme  le  divin  flambeau 
qui  illumine  les  intelligences,  le  feu  divin  qui 
brûle  les  cœurs,  la  pureté  immaculée  qui  purifie 
les  âmes  et  les  rend  au  ciel.  Dieu,  maintenant 
que  le  Verbe  s'est  fait  chair,  pour  venir  jusqu'à 
nous,  passera  par  son  Fils,  et  les  hommes,  pour 
s'élever  jusqu'à  Dieu,  devront  avoir  recours  à 
Celui  qui  s'est  fait  leur  Sauveur. 

Jésus  nous  enseigne  Lui-même  cette  impor- 
tante vérité,  quand  11  dit  :  «  Dieu  a  tant  aimé 
le  monde  qu'il  lui  a  donné  son  Fils  unique,  afin 
que  tout  homme  qui  croit  en  Lui  ne  périsse 


4  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEV 

point,  mais  qu'il  ait  la  vie  éternelle*.  »  Passage 
sublime,  paroles  gui  recèlent  le  secret  des  mys- 
tères de  V insondable  Trinité!  Enseignement 
solennel  qui  nous  découvre  l'origine  éternelle 
de  Jésus,  son  essence  divine,  son  Incarnation, 
sa  mission  rédemptrice  ! 

Pour  connaître  la  Divinité,  il  nous  faut  donc 
connaître  Jésus  ;  pour  être  sauvé,  il  nous  faut 
donc  croire  en  Lui.  Nous  ne  pouvons  considérer 
le  Père,  sans  avoir  en  même  temps  une  notion 
exacte  du  Fils  ;  pas  plus  que  nous  ne  pouvons 
prétendre  à  la  vie  éternelle  et  bienheureuse,  si 
nous  ne  professons  une  foi  absolue  en  la  Divinité 
de  Jésus,  en  la  réalité  de  son  Humanité  sainte, 
en  sa  mission,  en  ses  paroles  et  en  l'efficacité  de 
son  Sacrifice. 

Ce  qui  revient  à  dire  que  la  connaissance  de 
Jésus  est  la  plus  nécessaire,  la  plus  sublime,  la 
plus  efficace,  puisqu'elle  est  la  science  des  Mys- 
tères de  Dieu  et  de  notre  salut  éternel. 

Il  est  souverainement  important  d'appuyer 
sur  cette  vérité  essentielle  et  indiscutable  ;  non 
seulement  parce  qu'elle  est  lumineuse  et  conso- 
lante en  elle-même,  mais  encore  parce  qu'elle 
explique  l'insistance  que  nous  mettons  à  donner 
en  tout  à  Jésus  la  première  place,  dans  nos  pen- 

1  Jean,  m,  16. 


INTRODUCTION  3 

sées  comme  dans  nos  affections,  dans  nos  études 
comme  dans  nos  lectures,  dans  nos  recherches 
de  la  z>érité  comme  dans  nos  désirs  de  perfection 
et  nos  aspirations  d'éternité. 

Jésus  doit  devenir  pour  nous  un  compagnon 
inséparable  de  notre  pèlerinage  sur  cette  terre, 
un  ami  qu'on  consulte,  un  confident  en  qui  on 
se  repose,  un  maître  quon  écoute,  un  Dieu  quon 
adore  et  quon  contemple,  un  Sauveur  qu'on 
bénit  et  quon  aime,  un  Tout  qui  nous  soit  un 
centre  de  vérité,  de  vie,  d'amour  et  d'union. 

Jésus  ne  peut  être  tout  cela  pour  nous,  que  si 
nous  Le  connaissons  assez  pour  Le  préférer  à 
tout  le  reste,  et  si  la  science  que  nous  avons  de 
Lui  ravive  constamment  dans  notre  cœur  le 
désir  de  Le  connaître  toujours  mieux  pour  L'ai- 
mer davantage. 

C'est  pourquoi,  dans  un  premier  volume,  nous 
avons  parlé  longuement  de  l'obligation  capi- 
tale, qui  s'impose  à  tous,  de  faire  de  Jésus  le 
sujet  habituel  et  constant  de  ses  études,  de  ses 
méditations  et  de  ses  lectures;  nous  avons 
indiqué  l'esprit  et  l'intention  qui  doivent  nous 
guider  dans  des  travaux  et  des  considérations 
d'une  si  haute  importance  ;  et  enfin,  nous  avons 
posé  les  règles  et  donné  les  conditions  d'une 
étude  sérieuse,  pratique  et  fructueuse  de  Jésus. 


6  DE   LA   CONDITION   DE    L  HOMME-DIEU 

Dans  le  présent  volume,  nous  abordons  l'étude 
directe  et  personnelle  de  Jésus.  Aidé  de  toutes 
les  considérations  que  nous  avons  faites  précé- 
demment, nous  pénétrons  en  quelque  sorte  en 
Jésus,  pour  Le  contempler  en  Lui-même  et  pour 
L'étudier  dans  sa  condition  d' Homme- Dieu. 

Le  Verbe  Incarné  vient  de  Dieu,  Il  est  le  Fils 
unique  du  Père,  Dieu,  éternel  et  parfait  comme 
lui.  Sans  cesser  d'être  ce  qu'il  est  de  toute  éter- 
nité, Il  se  fait  homme,  Il  s'unit  hypostatique- 
ment  et  indissolublement  la  nature  humaine 
qu'il  élève  ainsi  jusqu'à  la  dignité  de  la  Divi- 
nité, au  point  que  les  mêmes  honneurs  et  la 
même  adoration  sont  dûs  aux  deux  natures 
unies,  en  Jésus,  en  l'unité  de  Personne. 

Cette  union  ineffable  néanmoins  ne  détruit 
point  ni  ne  confond  l'essence  des  deux  natures, 
de  sorte  que  l'Humanité  en  Jésus  est  et  restera 
éternellement  inférieure  à  sa  Divinité  :  ce  qui 
constitue  l'humiliation  suprême  du  Mystère  de 
l'Incarnation,  et  ce  contraste  sublime  et  ado- 
rable de  Dieu  et  de  l'homme,  du  Créateur  et  de 
la  créature  dans  la  même  divine  Personne. 

Venu  pour  vivre  parmi  les  hommes,  Jésus  pas- 
sera par  les  divers  états  communs  à  toute  exis- 
tence humaine,  et  11  restera  pour  tous  le  modèle 
parfait  et  achevé  de  toutes  les  vertus. 

Son  œuvre  ne  sera  complète  ici-bas,  que  lors- 


INTRODUCTION  7 

qu'il  aura  accompli  toutes  les  volontés  de  son 
divin  Père.  La  mission  qu'il  en  a  reçue  Le  con- 
duira jusqu'au  Calvaire  ;  mais  avant  de  verser 
tout  son  Sang  dans  son  dernier  Sacrifice,  Il 
aura  longtemps  imploré  la  commisération  de 
son  Père  en  faveur  des  hommes  pécheurs,  et  11  se 
sera  offert  toute  sa  vie,  en  une  oblation  sublime, 
à  la  justice  divine,  pour  en  obtenir  le  pardon 
plénier  de  l'humanité  coupable.  Puis,  s' adres- 
sant aux  hommes  qu'il  est  venu  sauver,  Il  les 
instruira  avec  une  charité  inlassable,  et  ses 
enseignements  préludant  à  son  Immolation,  Il 
laissera  au  monde,  sacré  et  scellé  de  son  Sang, 
tout  un  code  de  doctrine  divine. 

A  ces  divers  aspects  de  la  mission  de  Jésus 
correspondent  autant  de  caractères,  dont  l'étude 
si  pleine  d'attraits  peut  nous  donner  de  notre 
divin  Maître  une  connaissance  plus  précise  et 
plus  profonde.  Nous  en  avons  fait  l'objet  d'un 
chapitre  spécial,  tant  à  cause  de  l'importance 
du  sujet,  que  pour  donner  à  chaque  caractère 
en  Jésus  une  i>aleur  proportionnée  à  la  mission 
correspondante. 

C'est  ainsi  que  nous  nous  acheminons  natu- 
rellement vers  une  connaissance  approfondie  du 
Sacerdoce  de  Jésus.  Tout  dans  la  vie  de  Jésus 
est  divinement   harmonisé.   Il  naît,  et  déjà   11 


8  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

s'offre  en  Victime  ;  Il  vit,  et  son  offrande  se  con- 
tinue sans  interruption  ;  Il  meurt,  et  son  oblation 
se  transforme  en  immolation.  Le  sacrifice  est 
complet,  mais  pour  le  préparer  comme  pour 
l'offrir  et  le  consommer,  il  faut  l'office  d'un 
Prêtre,  d'un  Prêtre  grand  et  saint  comme  la 
Victime,  d'un  Prêtre  sorti  du  sein  de  Dieu 
comme  l'Hostie  de  son  sublime  Sacrifice. 

Jésus  est  donc  avant  tout  Prêtre,  comme  11 
est  avant  tout  Victime;  et,  de  même  que  son 
Sacrifice  sur  le  Calvaire  met  le  sceau  éternel  à 
son  essentielle  mission  dans  l'humanité,  ainsi 
son  divin  Sacerdoce  parfait,  dans  l'exercice 
d'une  puissance  sacrificatrice  infinie,  i 'obla- 
tion de  l'auguste  Victime  dans  une  suprême 
immolation. 

Aucun  caractère  n'est  donc  plus  essentiel  en 
Jésus  que  celui  de  son  Sacerdoce,  puisque  ce 
n'est  qu'en  tant  que  Prêtre  qu'il  peut  s'offrir  en 
Sacrifice,  et  accomplir  par  là  sa  divine  mission. 
Toute  l'étude  que  nous  faisons  de  Jésus,  dans 
ce  volume,  a  pour  but  d'appuyer  cette  vérité  et 
de  la  mettre  en  évidence.  En  effet,  avant  de 
traiter  directement  de  Jésus-Prêtre,  il  est  néces- 
saire de  connaître  tout  ce  qui  a  trait  à  la  divine 
Personne  de  notre  adorable  Sauveur.  Et  c'est 
quand  nous  aurons  de  Jésus,  comme  Dieu  et 
comme  Homme,  une  connaissance  éclairée,  que 


INTRODUCTION  9 

nous  pourrons  mieux  comprendre  les  sublimités 
et  les  nécessités  de  son  Sacerdoce. 

Nous  avons  suivi,  dans  le  développement  des 
multiples  considérations  contenues  dans  ce  vo- 
lume, les  règles  que  nous  avons  prescrites  dans 
la  première  partie  de  cet  ouvrage.  Nous  nous 
sommes  efforcé  d'être  simple  dans  nos  exposés 
et  de  nous  adresser  au  cœur  tout  autant  qu'à 
l'esprit,  afin  de  porter  les  âmes  à  l'amour  en 
même  temps  qu'à  la  connaissance  de  Jésus. 

Nous  n'avons  pas  craint  de  multiplier  les  cita- 
tions au  bas  des  pages,  en  les  puisant  toutefois 
presque  uniquement  dans  le  Saint  Evangile,  les 
Epîtres  et  Saint  Thomas.  Notre  manuscrit  était 
déjà  entièrement  composé  quand  nous  avons 
songé  à  en  appuyer  la  doctrine  sur  l'Ecriture 
et  l 'autorité  du  Docteur  angélique  ;  mais  nous 
nous  sommes  efforcé  de  rendre  ce  travail  aussi 
complet  que  possible.  Le  lecteur  pourra  ainsi  re- 
courir à  volonté  à  ces  notes  vraiment  précieuses 
en  raison  des  sources  où  elles  ont  été  puisées. 
Toutes  les  citations  sont  en  français,  afin  qu'elles 
puissent  être  comprises  des  âmes  pieuses  qui 
seront  ainsi  facilement  initiées  aux  sublimités 
de  la  théologie  dogmatique  et  ascétique. 

Il  ne  nous  reste  plus  qu  'un  i>œu  à  exprimer,  et 
ce  vœu  est  en  même  temps  une  humble  prière 


10  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

que  nous  adressons  à  Jésus,  dont  nous  avons  eu 
V inestimable  bonheur  de  parler  dans  le  cours  de 
notre  travail  :  c'est  que  tous  ceux  qui  liront  ce 
volume  le  fassent  avec  un  vif  désir  de  mieux 
connaître  Jésus,  afin  de  donner  à  leur  amour  un 
fondement  plus  solide  et  une  science  plus  éclai- 
rée. Et,  pour  que  la  science  suréminente  de  Jésus 
pénètre  plus  profondément  dans  leur  esprit  et 
dans  leur  cœur,  qu'ils  se  purifient  sans  cesse 
et  qu'ils  donnent  ainsi  à  leur  âme  cette  clair- 
voyance que  seuls  possèdent  les  cœurs  purs. 
Quand  il  s'agit  de  pénétrer  en  Jésus,  pour  en 
approfondir  les  perfections  infinies,  il  faut  le 
faire  avec  un  cœur  limpide  et  une  âme  de  cristal. 

Nous  osons  recommander  à  nos  chers  lecteurs 
de  ne  pas  lire  ces  pages  avec  empressement, 
mais  plutôt  avec  réflexion.  Les  sujets  qui  y  sont 
traités  exigeront  parfois  une  attention  plus 
grande  ;  si  on  succombait  à  la  tentation  de 
passer  rapidement,  on  pourrait  se  priver  d'une 
notion  de  plus  sur  la  Personne  adorable  de 
Jésus,  et  l'on  perdrait  ainsi  une  partie  précieuse 
du  fruit  de  sa  lecture. 

Qu'on  ne  craigne  pas,  au  contraire,  de  revenir 
plusieurs  fois  sur  les  mêmes  passages,  soit  pour 
mieux  s'en  pénétrer,  soit  pour  comprendre  des 
choses  que  l'on  n'aura  pas  suffisamment  saisies 


INTRODUCTION  1 1 

à  une  première  lecture.  Il  n  'en  est  point  de  la 
science  de  Jésus  comme  des  autres  sciences; 
elle  est  la  vraie  science  de  l'éternité,  et  à  elle 
seule  elle  suffit.  L'âme  ne  peut  donc  jamais  s'y 
adonner  avec  trop  d'ardeur,  dût-elle  pour  cela 
sacrifier  d'autres  études  accessoires,  même  de 
spiritualité,  pour  concentrer  tous  ses  efforts  sur 
l'étude  et  la  connaissance  de  Jésus. 

Que  d'âmes  monteraient  plus  haut  et  plus  vite 
dans  la  perfection,  si  elles  savaient  faire  de 
Jésus  l'unique  objectif  de  leur  vie,  si  elles  sim- 
plifiaient davantage  leur  spiritualité  et  si  elles 
faisaient  consister  leur  vertu  surtout  à  contem- 
pler Jésus,  à  L'imiter  et  à  vivre  avec  Lui  dans 
une  intimité  plus  grande  de  pensées,  de  senti- 
ments et  de  volonté  ! 

Puissent  ces  pages,  écrites  avec  amour  pour 
l'unique  gloire  de  Jésus  le  Souverain  Prêtre, 
révéler  aux  âmes  ce  tendre  et  divin  Maître,  les 
embraser  de  son  amour  et  les  faire  vivre  abon- 
damment de  sa  vie  ! 

Daigne  Marie,  la  tendre  Mère  de  tous  ceux  qui 
aiment  Jésus,  les  agréer  en  hommage  de  filiale 
affection,  les  bénir  et  les  rendre  fécondes  ! 

Rome,  en  la  Fête  de  l'Immaculée  Conception. 
8  Décembre  1918 

Marie  Eugène  de  la  Croix 


PRELIMINAIRES 


«  Dieu  nous  a  parlé  par  son  Fils,  la  splendeur  de  sa  gloire  et 
l'empreinte  de  sa  substance,  lequel,  en  entrant  dans  le 
monde  dit  :  Vous  n'avez  plus  voulu  des  sacrifices  anciens, 
vous  m'avez  formé  un  corps,  me  voici. 

«  Jésus  a  dû  en  toutes  choses  être  rendu  semblable  à  ses 
frères,  afin  de  devenir  un  pontife  miséricordieux.  "Mais  il 
ne  s'est  point  arrogé  à  lui-même  la  dignité  de  pontife  ; 
il  l'a  reçue  de  celui  qui  lui  a  dit  :  Tu  es  mon  Fils,  je  t'ai 
engendré  aujourd'hui. 

«  Le  Seigneur  l'a  juré  ;  la  parole  du  serment  institue  Jésus, 
le  Fils  éternellement  parfait,  pontife  pour  l'éternité. 

«  Tout  pontife  étant  établi  pour  offrir  des  dons  et  des  vic- 
times, Jésus  s'est  offert  lui-même,  pour  abolir  le  péché 
par  son  sacrifice,  et  il  a  souffert  la  croix,  méprisant 
l'ignominie. 

«  Mais  celui  qui  avait  été  abaissé  pour  un  peu  de  temps  au- 
dessous  des  anges,  Jésus,  nous  le  voyons,  à  cause  de  ses 
souffrances  et  de  sa  mort,  après  avoir  opéré  la  purifica- 
tion des  péchés,  entrer  dans  le  sanctuaire  du  ciel  avec 
son  propre  sang  et  s'asseoir  à  la  droite  de  la  Majesté,  au 
plus  haut  des  cieux. 

«  Ayant  un  grand  pontife,  Jésus,  le  Fils  de  Dieu,  qui  a  péné- 
tré dans  les  cieux  comme  précurseur  pour  nous  et  média- 
teur du  nouveau  testament,  demeurons  fermes  dans  notre 
foi  et  approchons-nous  avec  assurance  du  trône  de  la 
grâce,  afin  d'obtenir  miséricorde  de  Celui  qui  est  devenu, 
en  vertu  de  la  mort  qu'il  a  soufferte  pour  le  rachat  de  nos 
prévarications,  la  cause  du  salut  éternel.  » 

(Tiré  de  l'Epîtr»  sux  Hébreux.) 


Nous  avons  eu  le  bonheur,  dans  la  première 
Partie  de  cet  ouvrage,  de  traiter  de  la  connais- 
sance de  Jésus  en  général  :  de  son  importance 
capitale  ;  de  la  nécessité  absolue  pour  nous  de 
nous  livrer  à  cette  étude  ;  de  l'amour  que  nous 
devons  apporter  à  acquérir  cette  science  surémi- 
nente,  la  plus  belle  et  la  plus  douce  qu'il  y  ait  sur 
terre,  puisqu'elle  est  la  science  même  de  l'éternité 
bienheureuse1:  de  l'esprit  qui  doit  nous  guider 
dans  nos  travaux  assidus  ;  et  enfin  des  conditions 
nécessaires  pour  assurer  le  fruit  de  nos  études  et 
de  nos  contemplations. 

Il  était  naturel  de  commencer  par  donner  de 
Jésus  un  aperçu  d'ensemble  qui  nous  attirât  vers 
ce  divin  Maître,  et  par  faire  ressortir  les  relations 
essentielles  qui  nous  unissent  à  Lui  tant  pour  sa 
gloire  que  pour  notre  propre  sanctification. 

Il  nous  est  impossible,  après  les  considérations 
antérieures,  de  ne  pas  mieux  comprendre  la  place 
que  la  connaissance  réfléchie  et  méditée  de  Jésus 
doit  tenir  dans  notre  vie,  et  par  conséquent  de 
rester  dans  une  certaine  indifférence  à  l'égard  de 

1  «  La  vie  éternelle  consiste  à  vous  connaître,  vous,  seul  vrai 
Dieu,  et  Celui  que  vous  avez  envoyé,  Jésus-Christ.  »  Jean, 
xvii,  3. 


PRÉLIMINAIRES  l5 

ce  devoir  capital,  sans  une  réelle  infidélité.  Jésus 
disait,  pendant  sa  vie,  que  parce  qu'il  était  venu 
dans  le  monde,  on  ne  pouvait  être  excusable  de 
ne  Le  point  connaître  '.  Nous  osons  dire  la  même 
chose  aux  âmes  qui  ont  lu  attentivement  notre 
premier  volume  :  elles  ne  peuvent  pas  se  désin- 
téresser de  l'étude  de  Jésus.  Que  ce  soit  par  des 
lectures,  des  méditations  ou  des  études  propre- 
ment dites,  elles  sont  tenues,  maintenant  qu'elles 
ont  plus  de  lumières,  de  chercher  à  avoir  de 
Jésus,  de  ses  mystères,  de  ses  enseignements,  de 
sa  vie  et  de  sa  mort,  de  son  Sacerdoce,  de  son  Eu- 
charistie et  de  sa  gloire,  des  notions  plus  exactes 
et  une  connaissance  toujours  plus  grande. 

Et  si  elles  se  rappellent  bien  tout  ce  que  nous 
avons  dit,  elles  aimeront  l'accomplissement  de  ce 
devoir,  elles  reviendront  avec  joie  à  Jésus,  elles 
trouveront  leur  bonheur  à  converser  avec  Lui  et 
elles  n'auront  pas  de  plus  douce  ambition  que 
celle  de  devenir  instruites  dans  la  science  divine 
de  Jésus. 

C'est  pour  les  aider  davantage  à  réaliser  leur 
pieux  dessein,  que  nous  allons  poursuivre  nos 
considérations.  En  étudiant  les  conditions  intrin- 

1  «  Si  je  n'étais  pas  venu,  et  si  je  ne  leur  avais  pas  parlé,  ils 
n'auraient  point  de  péché  ;  mais  maintenant  ils  n'ont  point 
d'excuse  de  leur  péché,  »  Jean,  xv,  22 


l6  DE   LA   CONDITION    DE    l'hOMME-DIEL' 

sèques  de  l'Homme-Dieu,  nous  entrerons  plus 
profondément  dans  notre  sujet.  Il  nous  faut  ar- 
river, avec  la  grâce  de  Jésus  et  autant  qu'il  est 
donné  à  notre  grande  fragilité,  à  avoir  de  Jésus 
la  connaissance  la  plus  parfaite  possible.  C'est  en 
L'étudiant  en  Lui-même,  en  pénétrant  dans  ce 
Saint  des  saints,  en  cherchant  à  approfondir  avec 
humilité  et  amour  cet  océan  infini  de  mystères, 
de  perfections  et  de  charité,  que  nous  parvien- 
drons à  dissiper  les  ombres  qui  nous  voilent  ces 
secrets  divins  et  que  nous  pourrons  entrevoir, 
dans  une  lumière  plus  vive  et  une  beauté  plus 
attrayante,  ce  Jésus,  la  gloire  et  la  félicité  des 
cieux,  qui  daigne  déjà  dès  ici-bas  se  révéler  avec 
tant  de  bonté  à  nos  âmes  ravies. 

Nous  considérerons  en  Jésus  l'union  ineffable 
qui  existe  entre  sa  nature  divine  et  sa  nature 
humaine  dans  l'unité  de  Personne  ;  et  nous  ver- 
rons, d'une  part,  que  Dieu,  en  se  faisant  Homme, 
n'a  rien  perdu  de  sa  Divinité,  dès  lors  :  de  ses 
perfections  infinies,  de  ses  attributs  essentiels, 
de  ses  droits  à  l'adoration  et  à  l'amour  de  ses 
créatures  ;  d'autre  part,  que  Jésus,  en  s'unissant 
la  nature  humaine,  l'a  élevée  en  Lui  à  une  dignité 
divine  et  qu'il  se  l'est  associée  pour  l'éternité. 

Jésus,  Homme-Dieu,  doit  donc  être  étudié  sous 
ses  deux  aspects  divin  et  humain  ;  les  deux  na- 


PRELIMINAIRES  17 

tures,  en  Lui,  subsistant  en  la  même  adorable 
Personne,  nous  Lui  devons  les  mêmes  hommages 
comme  Dieu  et  comme  Homme. 

Jésus  venant  ici-bas  remplir  une  mission  don- 
née par  son  divin  Père,  tout  est  harmonisé  dans 
sa  vie  vers  ce  but  suprême.  Il  pose  des  actes, 
prononce  des  paroles,  révèle  des  vérités,  accom- 
plit des  merveilles,  dont  la  valeur  se  calcule 
d'après  leurs  relations  plus  ou  moins  intimes  et 
directes  avec  l'accomplissement  de  sa  mission.  Il 
s'ensuit  qu'il  y  a  un  certain  ordre  à  établir  dans 
l'importance  des  faits,  comme  il  y  a  une  diffé- 
rence à  mettre  dans  les  caractères  qui  constituent 
la  mission  de  Jésus. 


C'est  en  développant  ces  pensées  que  nous 
nous  acheminerons  davantage  vers  l'étude  prin- 
cipale que  nous  avons  en  vue  :  le  Sacerdoce 
en  Jésus.  Quand  nous  aurons  de  Jésus,  Verbe 
Incarné,  Dieu-Homme,  Sauveur  et  Rédempteur, 
une  notion  juste  et  nette,  nous  aurons  une  intel- 
ligence plus  grande  et  plus  exacte  de  sa  mission, 
de  la  fin  qu'il  y  poursuit  et  des  moyens  qu'il 
emploie  pour  l'accomplir  ;  et,  dès  lors,  nous 
serons  mieux  en  mesure  de  saisir  la  grandeur 
infinie  de  son  Sacrifice,  ainsi  que  la  sublimité  et 
la  puissance   divine   de    son    Sacerdoce  qui  est 


18  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

l'agent  principal  de   son  immolation   suprême1. 

Plus  nous  connaîtrons  Jésus  sous  ses  divers 
aspects,  et  plus  nous  apprécierons  ensuite  son 
caractère  sacerdotal.  La  connaissance  que  nous 
devons  en  avoir  ne  saurait  être  complète  sans 
celle  de  son  Sacerdoce  ;  de  même  que  son  Sacer- 
doce ne  pourrait  être  bien  compris  que  si  nous 
connaissons  suffisamment  Jésus  en  Lui-même  et 
dans  la  divine  mission  qu'il  est  venu  accomplir 
sur  la  terre. 

Cette  pensée  suffit  pour  nous  exciter  à  étudier 
Jésus  avec  plus  d'ardeur  et  pour  nous  consacrer 
avec  amour  à  Le  mieux  connaître  dans  sa  condi- 
tion  d'Homme- Dieu.   Ravivons  notre   esprit   de 

1  Le  Sacerdoce,  en  Jésus,  est  non  seulement  inséparable  de 
son  Sacrifice,  mais  il  opère  directement  l'immolation  de  la  Vic- 
time et  lui  donne  son  efficacité.  Cette  action  directe  et  nécessaire 
du  Sacerdoce  de  Jésus  dans  l'accomplissement  final  de  la  mission 
du  Verbe  Incarné  sur  cette  terre,  n'est  ni  une  exagération  de 
langage  ni  une  opinion  douteuse,  mais  elle  repose  sur  les  carac- 
tères essentiels  du  Fils  de  Dieu  fait  Homme,  constitué  à  la  fois 
Prêtre  et  Victime  pour  opérer  d'un  commun  accord  le  salut  du 
genre  humain.  Saint  Thomas  est  sur  ce  point  très  explicite  : 
«  Puisque  la  grâce  de  la  justification,  dit-il,  nous  a  été  accordée 
par  la  vertu  du  Christ  et  que  le  Christ  a  pleinement  satisfait 
pour  nous,  il  est  certain  que  son  Sacerdoce  a  eu  plein  pouvoir 
pour  expier  les  péchés.  »  S.  Tho.m.,  III  p.,  q.  22,  a.  3. 

Et  il  ajoute  :  «  Quoique  le  Christ  n'ait  pas  été  prêtre  comme 
Dieu,  mais  comme  homme,  ce  fut  cependant  une  seule  et  même 
personne  qui  fut  prêtre  et  Dieu.  C  'est  pourquoi,  selon  que  son 
humanité  opérait  en  vertu  de  sa  divinité,  ce  Sacrifice  était  le 
plus  efficace  pour  effacer  les  péchés.  »  Ibid.,  ad  1. 


PRÉLIMINAIRES  19 

foi  et  notre  désir  d'acquérir  la  science  divine  de 
Jésus.  Supplions  Jésus  de  se  révéler  à  notre  âme. 
Appelons  à  notre  secours  la  Vierge  Marie,  afin 
qu'elle  nous  donne  l'intelligence  de  ce  Jésus  qui 
s'est  fait  son  Fils  et  qu'elle  ne  cesse  de  contem- 
pler à  découvert  dans  l'éternelle  vision  de  la 
vérité  et  de  l'amour. 


CHAPITRE    PREMIER 

Des  deux  natures 

et  de   l'unité    de    Personne 

en  Jésus 


CHAPITRE    PREMIER 


Des   deux   natures 
et  de  l'unité  de  Personne  en  Jésus 


«  Ces  choses  ont  été  écrites  pour 
que   vous   croyiez   que   Jésus    est   le 
Christ,  Fils  de  Dieu,  et  qu'en  croyant 
vous  ayez  la  vie  en  son  nom.  » 
Jean.  XX,  51. 

Le  sujet  que  nous  abordons  tient  à  l'essence 
même  du  christianisme,  il  est  le  dogme  fonda- 
mental sur  lequel  viennent  s'appuyer  tous  les 
autres1.   Si  Jésus  n'était   pas  Dieu,   Il   ne  serait 

1  Saint  Thomas  appelle  à  bon  droit  le  mystère  de  l'Incarnation 
la  plus  grande  des  merveilles  de  Dieu.  «  De  toutes  les  œuvres 
divines,  c'est  le  mystère  qui  surpasse  le  plus  la  raison  ;  car  on 
ne  saurait  concevoir  aucun  fait  divin  plus  merveilleux  que 
celui-ci  :  qu'un  vrai  Dieu,  Fils  de  Dieu,  devienne  un  homme 
véritable.  Et  comme  c'est  la  plus  grande  de  toutes  les  mer- 
veilles, il  s'ensuit  que  toutes  les  autres  merveilles  ont  pour  but 
de  faire  croire  à  celle-ci,  qui  les  surpasse  toutes.  »  S.  Thom., 
Contr.  Gent.,  L.  4,  c.  27. 

«  Si  l'on  considère  avec  attention  et  piété  le  mystère  de  l'In- 
carnation, dit-il  plus  loin,  on  y  trouvera  une  telle  profondeur 
de  sagesse,  que  nulle  intelligence  humaine  n'y  pourra  atteindre, 
selon  cette  parole  de  l'Apôtre  (I  Cor.,  i,  25)  :  «  Il  y  a  plus  de 
sagesse   dans   la   folie    de  Dieu  que  chez   les  hommes.  »  Aussi 


24  DE    LA    CONDI1IOIS.   DE    L  HOMME-DIEU 

pas  notre  Sauveur;  s'il  n'était  pas  Homme,  Il 
ne  pourrait  être  la  Victime  pour  nos  péchés. 
S'il  n'était  pas  à  la  fois  Dieu  et  Homme,  ses 
mérites  n'auraient  point  une  valeur  infinie  ;  car, 
n'étant  que  Dieu  II  n'aurait  pu  mériter,  n'étant 
qu'Homme  ses  mérites  n'auraient  eu  qu'une  va- 
leur relative  et  limitée.  Or,  il  fallait  pour  nous 
sauver  une  expiation  égale  à  l'offense,  et  l'offense 
étant  infinie,  en  tant  qu'elle  était  une  offense 
faite  à  Dieu,  la  satisfaction  devait  l'être  aussi, 
sans  quoi  il  n'y  aurait  pas  eu  compensation  par- 
faite entre  la  sainteté  de  Dieu  outragée  et  la 
réparation  faite  à  cette  même  sainteté  ;  il  s'ensuit 
que  seul  un  Dieu  fait  Homme  pouvait  sauver  le 
genre  humain.  Il  fallait  qu'il  fût  Dieu  pour  satis- 
faire à  la  justice  divine,  il  fallait  qu'il  fût  Homme 
pour  pouvoir  souffrir  et  mourir  '. 

Cette  simple  considération  jette  déjà  sur  Jésus 
un  jour  lumineux.  Nous  ne  pouvons  oublier  qu'il 
est  Dieu,  bien  que  sa  Divinité  soit  voilée  par  son 
humanité  ;  nous  ne  devons  point  ignorer  qu'il 
est  vraiment  Homme,  bien  que  son  humanité 
soit  unie  à  la  Divinité. 

quiconque  médite  pieusement  ce  mystère  y  découvre  sans  cesse 
des  raisons  de  plus  en  plus  admirables.  »  Ibid.,  c.  5.J. 

1  «  C'est  pourquoi,  de  même  que  les  enfants  ont  en  partage  la 
chair  et  le  sang,  de  même  Jésus  a  participé  à  notre  chair  et  à 
notre  sang,  afin  que,  par  la  mort,  il  détruisît  celui  qui  avait 
l'empire  de  la  mort,  c'est-à-dire  le  diable.  »  Hébr.,  h,  14. 


DEUX  NATURES  ET  UNE  PERSONNE  EN  JESUS      23 

Lorsque  nous  Le  verrons  parler  ou  agir,  nous 
saurons  que  c'est  Dieu  qui  parle  ou  agit,  et  nous 
tomberons  à  genoux  dans  l'adoration  devant  la 
Majesté  divine.  Lorsque  la  Divinité  en  Lui  se 
manifestera  d'une  manière  quelconque,  nous 
reconnaîtrons  qu'elle  n'agit  que  par  le  ministère 
de  son  Humanité,  et  nous  adorerons  de  nou- 
veau la  Sagesse  et  la  Puissance  divines  qui  ont 
su  ainsi  allier  deux  extrêmes  dans  une  aussi 
sublime  unité. 

C'est  à  genoux  qu'il  faudrait  écrire  sur  ce  Mys- 
tère adorable,  chaque  mot  devant  être  un  acte  de 
foi,  d'adoration  et  d'amour  envers  ce  Dieu  fait 
Homme  qui  a  nom  Jésus  et  devant  lequel  tout 
genou  fléchit,  au  ciel,  sur  la  terre  et  dans  les 
enfers1.  Du  moins,  ne  voulons-nous  rien  dire 
qu'avec  un  souverain  respect  et  un  amour  re- 
connaissant pour  Celui  qui  nous  accorde  la  grâce 
de  parler  de  Lui,  et  Le  supplions-nous  de  donner 
à  ces  humbles  pages  la  clarté  qui  rend  la  vérité 
intelligible  et  la  fécondité  qui  la  fait  fructifier 
dans  les  cœurs. 

Tout  en  donnant  sur   cet   important  sujet  de 

1  «  Le  Christ  s'est  humilié  lui-même...  il  s'est  fait  obéissant 
jusqu'à  la  mort  et  la  mort  de  la  croix.  C'est  pourquoi  Dieu  l'a 
exalté  et  lui  a  donné  un  nom  au-dessus  de  tout  nom,  afin  qu'au 
nom  de  Jésus  tout  genou  fléchisse  au  ciel,  sur  la  terre  et  dans 
les  enfers.  »  Phil.,  ii,  10. 


26  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

l'Union  Hypostatique  les  notions  essentielles, 
nous  ne  nous  étendrons  point  néanmoins  trop 
longuement.  Outre  qu'il  n'est  pas  ici  question  de 
faire  un  traité  de  théologie,  nous  ne  devons  point 
perdre  de  vue  le  plan  général  de  cet  ouvrage, 
qui  est  de  nous  faire  arriver,  par  des  connais- 
sances successives,  jusqu'à  l'intelligence  com- 
plète du  Sacerdoce  de  Jésus.  Or,  il  nous  reste  un 
long  chemin  à  parcourir  ;  et  c'est  pourquoi,  en 
abordant  ce  sujet  inépuisable  en  considérations, 
nous  nous  restreindrons  à  ce  qui  peut  concourir 
plus  directement  au  but  que  nous  nous  sommes 
proposé. 


I.  — Jésus  est  Dieu: 
ses  œuvres   le  prouvent 


Jésus  était  venu  demeurer  parmi  les  hommes 
pour  vivre  de  leur  vie  et  pour  pouvoir,  par  là, 
leur  faire  plus  de  bien  '.  Il  fallait  donc  qu'il  leur 
apparût    comme    l'un    d'eux,    et   c'est    pourquoi 

1  «  Ce  n'est  pas  aux  anges  qu'il  vient  en  aide,  mais  il  vient 
en  aide  à  la  race  d'Abraham.  C'est  pourquoi  il  a  dû  en  toutes 
choses  être  rendu  semblable  à  ses  frères,  afin  de  devenir  un 
pontife  miséricordieux  et  fidèle  dans  le  service  de  Dieu,  pour 
expier  les  péchés  du  peuple.  Car  c'est  par  les  souffrances  et  les 
humiliations  qu'il  a  lui-même  subies  qu'il  peut  secourir  ceux  qui 
sont  tentés.  »  Hébr.,  ii,  16-1S. 


DEL'X    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JÉSUS  27 

Jésus  mène  pendant  trente  ans  une  vie  ordi- 
naire, sans  éclat,  humble  et  pauvre  comme  la 
majorité  des  vies  humaines l.  Dans  l'ensemble 
de  sa  vie,  rien  d'extraordinaire  ne  paraît  ni  ne 
frappe  ;  sa  Divinité  est  tellement  voilée,  que  rien 
n'en  transpire  au  dehors. 

Cet  état  humble  et  modeste  entrait  dans  les 
desseins  de  Jésus  venant  enseigner  aux  hommes 
toutes  les  vertus  ;  néanmoins,  il  ne  pouvait  du- 
rer, non  pas  que  le  Verbe  Incarné  ne  s'en  fût 
point  contenté,  Lui  qui  avait  choisi  librement  et 
volontairement  pour  compagnes  l'humiliation  et 
la  souffrance,  mais  parce  qu'il  avait  une  mission 
qu'il  ne  pouvait  accomplir  qu'en  manifestant  sa 
Divinité.  Il  voulait  bien  montrer  aux  hommes 
qu'il  était  leur  frère,  mais  II  voulait  aussi  leur 
prouver  qu'il  était  leur  Dieu. 

S'il  eût  toujours  vécu  pauvre  et  ignoré,  Il  au- 
rait pu  quand  même  sauver  les  hommes,  mais  II 
ne  les  aurait  pas  enseignés.  S'il  fût  mort  dans 
l'ombre  et  le  secret,  sa  mort  eût  eu  la  même 
efficacité  intrinsèque,  mais  Jésus  n'ayant  point 
été  connu  comme  Dieu,  l'humanité  n'aurait  pas 
vu  en  Lui  son  Sauveur. 

Autant  donc  il  était  utile  aux  âmes  que  Jésus 

1  «  Il  s'est  anéanti  jusqu'à  prendre  la  nature  de  l'esclave.  Il 
s'est  fait  en  tout  semblable  aux  hommes  ;  11  a  revêtu  tous  les 
caractères  de  l'homme.  »  Phil.,  ii,  6,  7. 


28  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-OIEU 

donnât  l'exemple  de  toutes  les  vertus  dans 
l'humble  condition  d'une  vie  obscure  et  ca- 
chée, autant  il  était  nécessaire  qu'il  se  révélât 
au  monde  pour  donner  à  sa  mission  le  carac- 
tère qui  lui  convenait  '.  Venu  du  ciel  pour  en 
rapprendre  le  chemin  aux  hommes  qui  l'avaient 
oublié,  Il  devait  leur  manifester  sa  divine  ori- 
gine -.   Entré   dans    l'humanité    pour   l'unir  plus 

1  Le  Docteur  angélique,  en  ses  divers  écrits,  donne  de  nom- 
breux motifs  de  l'Incarnation  du  Verbe  ;  il  en  est  plusieurs  qui 
se  rapportent  directement  aux  idées  que  nous  exprimons  ici  ; 
nous  les  citerons  à  mesure  pour  l'édification  du  lecteur. 

«  Nous  sommes  attirés  à  la  vertu,  dit  Saint  Thomas,  par  les 
exhortations  et  les  exemples  ;  et  les  exemples  et  les  exhortations 
d'une  personne  nous  portent  d'autant  plus  efficacement  à  pra- 
tiquer la  vertu,  que  nous  sommes  plus  affermis  dans  la  bonne 
opinion  que  nous  en  avons.  L'homme  avait  donc  nécessaire- 
ment besoin,  pour  être  confirmé  dans  la  vertu,  de  recevoir  de 
Dieu  fait  homme  des  préceptes  et  des  exemples  de  vertu.  C'est 
pourquoi  le  Seigneur  lui-même  nous  dit  (Jean,  xiii,  15)  :  «  Je 
vous  ai  donné  l'exemple,  afin  que  vous  agissiez  comme  j'ai  agi 
à  votre  égard.  »  S.  Thom.,  Contr.  Gent.,  L.  4,  c.  54. 

2  «  Comme  l'homme  s'était  éloigné  des  choses  spirituelles  et 
s'était  livré  tout  entier  aux  choses  corporelles,  auxquelles  il 
n'aurait  pu  lui-même  s'arracher  pour  revenir  à  Dieu,  la  sagesse 
divine  qui  avait  créé  l'homme,  en  prenant  la  nature  corporelle, 
visita  l'homme  engourdi  dans  les  choses  corporelles,  afin  de  le 
ramener  aux  choses  spirituelles  par  les  mystères  de  son  corps.  » 
S.  Thom.,  Op.  2,  c.  2i3. 

«  Aussi,  lisons-nous  ailleurs,  nous  voyons  que,  par  suite  de 
l'Incarnation  de  Dieu,  les  hommes  renonçant  en  grande  partie 
au  culte  des  anges,  des  démons  et  des  créatures  de  tout  genre, 
méprisant  même  les  voluptés  sensuelles  et  tout  ce  qui  est  ma- 
tière, se  sont  consacrés  exclusivement  au  culte  de  Dieu,  en  qui 
seul  ils  attendent  la  réalisation   complète  du  bonheur,  confor- 


DEUX    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JÉSUS  2q 

étroitement  à  la  Divinité,  Il  devait  prouver  qu'il 
avait  la  puissance  divine  pour  opérer  une  œuvre 
aussi  sublime1.  Voulant  enseigner  au  monde  les 
secrets  cachés  dans  le  sein  de  l'adorable  Trinité, 
Il  devait  chercher  à  donner  à  sa  parole  l'autorité 
suprême  capable  d'appuyer  une  doctrine  aussi 
élevée2.  Résolu  de  passer  par  toutes  les  ignomi- 

mément  à  cet  avertissement  de  l'Apôtre  (Col.,  ni,  12)  :  «  Cher- 
chez ce  qui  est  dans  le  ciel,  où  le  Christ  est  assis  à  la  droite  de 
Dieu  ;  ayez  du  goût  pour  ce  qui  est  dans  le  ciel,  et  non  pour  ce 
qui  est  sur  la  terre.  »  S.  Thom.,  Contr.  Gent.,  L.  4,  c.  54. 

1  «  Dieu  a  donné  par  là  à  l'homme  une  sorte  d'exemple  de 
cette  heureuse  union  qui  existera,  par  l'opération  de  l'intellect, 
entre  l'intellect  créé  et  l'esprit  incréé.  Il  n'est  plus  incroyable, 
en  effet,  que  l'esprit  de  la  créature  puisse  être  uni  à  Dieu  par 
la  vision  de  son  essence,  depuis  que  Dieu  s'est  uni  à  l'homme 
en  se  revêtant  de  sa  nature.  »   S.  Thom.,  Op.  2,  c.  21 3. 

Dans  un  autre  ouvrage,  Saint  Thomas,  formulant  plus  expres- 
sément l'objection  de  la  quasi  impossibilité  de  l'union  étroite  de 
l'homme  avec  Dieu,  y  répond  victorieusement  par  le  fait  du 
mystère  de  l'Incarnation.  «  On  pourrait  s'imaginer,  dit-il,  qu'il 
ne  sera  jamais  possible  à  l'homme  d'arriver  à  être  dans  une 
condition  telle  que  son  intelligence  s'unisse  immédiatement  à 
l'essence  divine  elle-même,  de  la  même  manière  que  l'intelligence 
à  l'objet  intelligible,  à  cause  de  la  distance  incommensurable 
des  natures.  Mais,  dès  lors  que  Dieu  a  voulu  s'unir  personnel- 
lement la  nature  humaine,  cela  prouve  à  l'homme  avec  la 
plus  entière  évidence  qu'il  peut  s'unir  à  Dieu  par  son  intelli- 
gence en  le  voyant  immédiatement.  »  S.  Thom.,  Contr.  Gent., 
L.  4,  c.  54. 

2  «  Afin  que  le  genre  humain  tout  entier  pût  jouir  de  la  vraie 
connaissance  de  Dieu,  Dieu  le  Père  a  envoyé  dans  le  monde  le 
Verbe,  génération  unique  de  sa  puissance,  pour  initier  le  monde 
entier  à  la  vraie  connaissance  du  nom  de  Dieu  ;  et  Notre 
Seigneur  a,  en  effet,  commencé  cette  œuvre  dans  ses  disciples, 


30  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

nies  et  de  donner  son  Sang  pour  le  salut  du 
genre  humain1,  il  devait  tout  d'abord  établir  soli- 
dement la  foi  en  sa  Divinité,  sous  peine  de  voir 
sombrer  son  œuvre  dans  le  doute  et  l'incrédulité. 
Pour  arriver  à  cette  fin,  Jésus  n'était  pas  à 
court  de  moyens.  Il  Lui  eût  suffi,  il  est  vrai,  de 

suivant  ces  paroles  de  Saint  Jean  (xvii,  6)  :  «  J'ai  manifesté  votre 
nom  aux  hommes,  que  vous  m'avez  donnés  du  milieu  du  monde.  » 
Et  son  intention  ne  se  bornait  pas  à  eux  seuls  dans  cette  diffu- 
sion de  lumière  ;  mais  il  voulait  qu'ils  la  répandissent  dans  le 
monde  entier.  C'est  pourquoi  il  ajoute  (Ibid.,  21)  :  «  Afin  que  le 
monde  croie  que  vous  m'avez  envoyé.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  8. 

1  «  La  fin  pour  laquelle  le  Verbe  de  Dieu  a  revêtu  la  nature 
humaine,  est  le  salut  et  la  réparation  de  cette  même  nature.  » 
S.  Thom.,  Op.  2,  c.  2i3. 

Dans  sa  Somme  théologique,  le  Docteur  angélique  démontre 
pourquoi  le  Verbe  Incarné  est  directement  et  personnellement 
notre  Rédempteur  ;  nous  n'en  citerons  qu'un  passage  qui  com- 
plétera l'assertion  précédente.  «  Pour  racheter  il  faut  deux 
choses  :  l'acte  du  paiement  et  le  prix  payé.  Car  si  on  paye  pour 
le  rachat  de  quelqu'un  une  somme  qu'on  n'acquitte  pas  de  ses 
propres  deniers,  mais  avec  l'argent  d'un  autre,  on  ne  dit  pas 
qu'on  est  son  principal  rédempteur,  mais  on  accorde  plutôt  ce 
titre  à  celui  qui  a  fourni  le  prix  du  rachat.  Or,  le  prix  de  notre 
rédemption  est  le  sang  du  Christ,  ou  sa  vie  corporelle  qui  réside 
dans  le  sang  et  que  le  Christ  a  sacrifiée.  Par  conséquent  ces 
deux  choses  appartiennent  l'une  et  l'autre  immédiatement  au 
Christ  comme  homme.  C'est  pourquoi  il  est  propre  au  Christ, 
comme  homme,  d'être  immédiatement  notre  Rédempteur.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  48,  a.  5. 

Et  c'est  dans  le  même  sens  qu'il  dit  ailleurs  :  «  Dieu  pouvait 
adopter  un  autre  plan  pour  réparer  le  genre  humain,  et  s'il 
l'avait  choisi,  ce  dessein  eût  été  parfaitement  convenable  ;  mais 
alors  c'eût  été  une  délivrance,  non  pas  une  rédemption,  parce 
qu'il  n'y  aurait  pas  eu  la  solution  d'un  prix.  »  S.  Thom.,  III 
Sent.  dist.  20,  q.  1,  a.  4. 


DEUX    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JÉSUS  3l 

vouloir  donner  à  sa  parole  une  efficacité  capable 
de  subjuguer  complètement  les  esprits  et  les 
cœurs,  pour  gagner  l'assentiment  de  l'humanité 
tout  entière  au  dogme  de  sa  Divinité  ;  Il  a  voulu 
néanmoins  obtenir  cette  croyance  par  un  mode 
plus  conforme  à  la  dignité  humaine.  Il  laissera 
aux  intelligences  leur  pouvoir  de  raisonnement, 
mais  II  les  éclairera  de  vives  lumières  et  les  frap- 
pera par  des  faits  qui  les  amèneront  victorieu- 
sement à  la  vérité.  II  respectera  les  volontés 
humaines  et  ne  fera  que  les  inciter  sans  les  vio- 
lenter, afin  qu'elles  conservent  tout  le  mérite  de 
leurs  actes.  Il  parlera  aux  sens  et  à  l'âme  en 
même  temps  et  II  les  forcera,  par  la  logique  des 
choses,  à  confesser  sa  Divinité  *. 

Il   opérera   de    telles   œuvres,    que   les    foules 
émerveillées  accourront  à   Lui  et  Le  proclame- 


1  «  Il  fallait,  dit  encore  Saint  Thomas,  pour  que  l'homme 
devînt  parfaitement  certain  de  la  vérité  de  la  foi,  que  Dieu  même 
fait  homme  l'instruisît,  afin  que  l'homme  reçût  les  enseigne- 
ments divins  d'une  manière  conforme  à  sa  condition.  Et  l'Ecri- 
ture l'exprime  en  ces  termes  (Jean,  i,  18)  :  «  Personne  n'a  jamais 
vu  Dieu  ;  le  Fils  unique  qui  est  dans  le  sein  du  Père,  l'a  fait 
connaître  lui-même.  »  Et  le  Seigneur  dit  lui-même  (Jean,  xviii, 
37)  :  «  Je  suis  né  et  je  suis  venu  dans  le  monde  afin  de  rendre 
témoignage  à  la  vérité.  »  —  Et  nous  voyons,  pour  cette  raison, 
qu'après  l'Incarnation  du  Christ  les  hommes  ont  reçu  une  ins- 
truction qui  leur  a  fait  connaître  Dieu  avec  plus  d'évidence 
et  de  certitude,  selon  cette  parole  d'Isaïe  (xi,  9)  :  «  La  terre  a 
été  remplie  de  la  science  du  Seigneur.  »  S.  Thom.,  Contr.  Gent., 
L.  4,  c.  54. 


32  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

ront  l'Envoyé  du  Seigneur1.  Il  accomplira  des 
actes  d'une  puissance  si  étonnante,  qu'on  Le 
regardera  d'abord  comme  le  plus  grand  des 
Prophètes  et  qu'on  ne  tardera  pas  à  voir  en  Lui 
le  Messie  promis'2.  Il  bouleversera  à  un  tel  point 
les  lois  de  la  nature  et  II  exercera  un  tel  empire 
sur  les  éléments  et  les  esprits  immondes,  qu'on 
tombera  à  genoux  et  qu'on  Le  confessera  haute- 
ment le  Fils  de  Dieu3. 

1  Les  Samaritains  disaient  :  «  Nous  l'avons  entendu  nous- 
mêmes,  et  nous  savons  qu'il  est  vraiment  le  Sauveur  du 
monde.  »  Jean,  iv,  42. 

«  La  foule  qui  précédait  et  celle  qui  suivait  criaient,  disant  : 
Hosanna  au  fils  de  David  !  Béni  soit  celui  qui  vient  au  nom  du 
Seigneur  !  Hosanna  au  plus  haut  des  cieux  !  »  Matth.,  xxi,  9. 

2  Tous  les  témoins  de  la  résurrection  du  fils  de  la  veuve  de 
Naïm  «  furent  saisis  de  crainte  et  ils  glorifiaient  Dieu  en  disant  : 
Un  grand  prophète  a  paru  parmi  nous,  et  Dieu  a  visité  son 
peuple.  »  Luc,  vu,  16. 

De  même,  après  la  multiplication  des  pains,  la  multitude 
disait  :  «  Celui-ci  est  vraiment  le  prophète  qui  doit  venir  dans 
le  monde.  »  Jean,  vi,  14. 

Nicodème,  pharisien  et  prince  des  Juifs,  venant  de  nuit  à 
Jésus,  lui  dit  :  «  Rabbi,  nous  savons  que  vous  êtes  venu  de 
Dieu  en  tant  que  Maître,  car  personne  ne  peut  faire  les  prodiges 
que  vous  faites,  si  Dieu  n'est  avec  lui.  »  Jean,  in,  1,  2. 

3  Marthe  dit  à  Jésus  :  «  Oui,  je  crois  que  vous  êtes  le  Christ,  le 
Fils  du  Dieu  vivant,  qui  êtes  venu  en  ce  monde.  »  Jean,  xi,  27. 

Jésus  ayant  rencontré  l'aveugle-né,  qu'il  avait  guéri,  lui  dit  : 
«  Crois-tu  au  Fils  de  Dieu  ?  Il  Ihî  répondit  et  dit  :  Oui  est-il, 
Seigneur,  afin  que  je  croie  en  lui  ?  Et  Jésus  lui  dit  :  Tu  l'as  vu, 
et  celui  qui  te  parle,  c'est  lui.  Il  répondit  :  Je  crois,  Seigneur. 
Et,  se  prosternant,  il  l'adora.  »  Jean,  ix,  35-38. 

Les  démons,  chassés  du  corps  des  possédés,  criaient  :  «  Tu  es 
le  Fils  de  Dieu.  »  Luc,  rv,  41. 


DEUX   NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN   JÉSUS  33 

Personne  n'aura  jamais  accompli  de  tels  pro- 
diges :  on  n'a  jamais  entendu  dire,  s'écriera 
l'aveugle-né  guéri  par  Lui,  que  quelqu'un  ait 
donné  la  vue  à  un  aveugle  de  naissance1.  Jésus 
Lui-même  attestera  qu'il  a  fait  des  œuvres  que 
nul  autre  n'a  faites  -  :  les  foules  s'en  approcheront 
pour  pouvoir  simplement  toucher  le  bord  de 
ses  vêtements,  afin  d'être  soulagées  dans  leurs 
maux3  ;  les  malades  feront  appel  à  son  simple  bon 
vouloir  pour  être  guéris  :  si  vous  le  voulez,  vous 
pouvez  nous  guérir,  Lui  crieront-ils  ''  ;  toutes  les 
misères  imploreront  son  secours  et  seront  sou- 
lagées r' ;  la  mort  même  ne  pourra  Lui  résister,  et 
11  lui  arrachera  ses  victimes". 

1  Jean,  ix,  32. 

2  «  Si  je  n'avais  pas  fait  au  milieu  d'eux  des  œuvres  que  nul 
autre  n'a  faites,  ils  seraient  sans  péché.  »  Jean,  iv,  24. 

3  «  Et  voilà  qu'une  femme,  affligée  d'un  flux  de  sang,  s'ap- 
procha de  Jésus  et  toucha  la  frange  de  son  manteau...  et  à 
l'heure  même  cette  femme  fut  guérie.  »  Matth.,  ix,  20,  22. 

«  Et  ils  le  priaient  de  leur  laisser  toucher  seulement  la  frange 
de  ses  vêtements,  et  tous  ceux  qui  la  touchèrent  furent  guéris.  » 
Matth.,  xiv,  36. 

1  Matth.,  viii,  2.  —  Marc,  1,  40.  —  Luc,  v,  12. 

5  «  Allez,  rapportez  à  Jean  ce  que  vous  avez  entendu  et  vu. 
Les  aveugles  voient,  les  boiteux  marchent,  les  lépreux  sont 
purifiés,  les  sourds  entendent,  les  morts  ressuscitent,  les  pauvres 
sont  évangélisés.  »  Matth.,  xi,  4. 

i;  «  Comme  le  Père  réveille  les  morts  et  les  rend  à  la  vie,  ainsi 
le  Fils  fait  vivre  ceux  qu'il  veut.  »  Jean,  v,  21. 

Résurrection  du  (ils  de  la  veuve  de  Naïm  :  Luc,  vu,  11,  17. 
—  Celle  de  la  fille  de  Jaïre  :  Matth.,  ix,  18.  —  Marc,  v,  22.  — 
Luc,  viii,  41.  —  Celle  de  Lazare  :  Jean,  xi,  1. 


34  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEI' 

Pendant  trois  ans  Jésus  sèmera  ainsi  les  mi- 
racles sur  ses  pas.  Ce  sera  son  langage  divin.  Il 
proclamera  sans  doute  Lui-même  sa  Divinité, 
mais  II  voudra  confirmer  ses  dires  par  ses  actes, 
et  ce  sont  ses  miracles  plus  que  ses  paroles  qui 
feront  croire  en  Lui.  Les  merveilles  qu'il  opérera 
seront  une  preuve  si  éloquente  de  sa  Divinité 
que,  lorsqu'il  reprochera  à  ses  ennemis  leur  in- 
crédulité, Il  fera  appel  à  ses  miracles  et  leur  dira 
que  rien  ne  les  justifie  de  ne  pas  croire  aux 
œuvres  qu'il  accomplit  :  «  Si  vous  ne  voulez  pas 
me  croire,  croyez  à  mes  œuvres  '.  » 

Viendra  le  jour  néanmoins  où  le  grand  Thau- 
maturge sera  réduit  à  l'impuissance  apparente. 
Sa  parole  se  sera  tue,  et  II  devra  écouter  les 
sarcasmes  et  les  blasphèmes  de  la  foule'2  ;  sa  ma- 
jesté aura  comme  sombré  dans  l'ignominie  ;  à  la 
marche  triomphale  du  Dimanche  des  Rameaux 
succédera  la  montée  du  Calvaire  ;  sa  puissance 
auparavant  sans  limites  sera  réduite  à  la  dernière 
infirmité  ;  II  aura  sauvé  les  autres,  et  II  ne  pourra 
se  sauver  Lui-même,  ricaneront  ses  ennemis3;  Il 

1  Jean,  x,  38. 

5  «  Les  passants  le  blasphémaient  branlant  la  tête.  Les 
princes  des  prêtres,  avec  les  scribes  et  les  anciens,  se  moquaient 
aussi  de  Lui...  Les  voleurs  crucifiés  avec  lui  l'insultaient  de  la 
même  manière.  »  Matth.,  xxvii,  39,  41,  44. 

3  Matth.,  xxvu,  4a. 


DEUX  NATURES  ET  UNE  PERSONNE  EN  JÉSUS      35 

aura  fait  sortir  les  morts  de  leur  tombeau  et 
maintenant  II  ne  pourra  même  pas  descendre 
de  sa  Croix  '. 

Et  Lui  qui  faisait  sans  crainte  de  si  fortes 
leçons  aux  pharisiens,  ennemis  de  sa  mission 
et  de  sa  doctrine,  sépulcres  blanchis  -  et  race  de 
vipères",  Il  est  maintenant  à  leur  merci  ;  ils  L'ont 
garotté  et  crucifié,  ils  L'insultent  à  plaisir  et  ils 
branlent  la  tête  en  signe  de  triomphe  et  de  joie 
haineuse.  La  Victime  va  mourir;  les  dernières 
gouttes  de  sang  s'échappent  de  tout  son  corps 
en  lambeaux  ;  l'enfer  se  prépare  un  triomphe 
décisif. 

Et  pourtant,  jusqu'à  la  lin,  Jésus  doit  prouver 
qu'il  est  Dieu.  S'il  meurt  dans  l'ignominie,  parce 
qu'il  Lui  a  plu  de  choisir  ce  dernier  supplice 
comme  mode  de  rédemption  du  genre  humain, 
II  veut  néanmoins,  jusque  dans  la  mort,  montrer 
la  Divinité  de  sa  Personne  et  de  sa  mission.  Et 

1  «  Si  tu  es  le  Fils  de  Dieu,  descends  de  la  croix...  S'il  est  le 
roi  d'Israël,  qu'il  descende  maintenant  de  la  croix  et  nous  croi- 
rons en  lui.  »  Matth.,  xxvii,  40,  42. 

2  «  Malheur  à  vous,  Scribes  et  Pharisiens  hypocrites,  parce 
que  vous  ressemblez  à  des  sépulcres  blanchis,  qui  au  dehors 
paraissent  beaux  aux  hommes,  mais  au  dedans  sont  pleins 
d'ossements  et  de  pourriture.  »  Matth.,  xxiii,  27. 

3  «  Race  de  vipères,  comment  pouvez-vous  dire  de  bonnes 
choses,  méchants  comme  vous  l'êtes.  »  Matth.,  xii,  34. 

«  Serpents,  race  de  vipères,  comment  éviterez-vous  d'être 
condamnés  à  la  «jéhenne  ?  »  Matth.,  xxiii,  33. 


36  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

lorsqu'on  attendait  son  dernier  soupir  dans  un 
râle  étouffé  et  quasi  imperceptible  comme  celui 
des  mourants,  voilà  que,  dominant  de  nouveau 
les  impuissances  de  la  mort  et  renversant  les  lois 
de  la  nature,  Jésus  pousse  un  grand  cri  et  expire1. 
Ce  cri  du  divin  Crucifié  mourant  est  comme 
un  cri  de  victoire,  il  a  la  même  puissance  que  la 
parole  miraculeuse  du  Prophète  de  Galilée  com- 
mandant aux  éléments  et  ressuscitant  les  morts. 


1  «  Jésus,  jetant  un  cri.  d'une  voix  forte,  rendit  l'esprit.  » 
jMatth.,  xxvii,  5o. 

Saint  Thomas  dit  à  ce  sujet  :  «  Le  Christ,  pour  montrer  que 
la  passion  qu'il  souffrait  ne  lui  enlevait  pas  la  vie  par  violence, 
conserva  sa  nature  corporelle  dans  toute  sa  force,  de  manière 
qu'étant  à  l'extrémité  il  poussa  un  très  grand  cri,  ce  que  l'on 
compte  parmi  les  autres  miracles  qui  ont  accompagné  sa  mort... 
Comme  il  conserva  par  sa  volonté  sa  nature  corporelle  dans 
toute  sa  vigueur  jusqu'à  la  fin,  de  même,  quand  il  le  voulut, 
elle  succomba  immédiatement  aux  mauvais  traitements  qu'elle 
avait  reçus.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  47,  a.  1,  ad  2. 

Dans  ses  Opuscules,  il  fait  ressortir  encore  davantage  com- 
bien ce  genre  de  mort  manifeste  la  toute-puissance  de  notre 
divin  Sauveur.  «  Il  était  au  pouvoir  du  Christ,  dit-il,  de  rendre 
permanente,  à  son  gré,  l'union  de  son  âme  avec  son  corps,  ou 
de  s'en  séparer.  Le  centurion  présent  au  crucifiement  du  Christ, 
comprit  cet  indice  de  la  puissance  divine,  lorsqu'il  le  vit  pousser, 
en  expirant,  un  cri  qui  montrait  évidemment  qu'il  ne  mourait 
pas,  comme  les  autres  hommes,  par  une  défaillance  de  la 
nature.  Car  les  hommes  ne  peuvent  rendre  l'âme  en  poussant 
des  cris,  puisque,  dans  ce  moment  suprême,  ils  peuvent  à  peine 
produire,  en  palpitant,  un  léger  mouvement  de  langue.  C'est 
pourquoi  le  Christ,  par  ce  cri  qu'il  poussa  en  expirant,  a  mani- 
festé en  lui  la  puissance  divine;  et  c'est  pour  cette  raison  que 
le  centurion  s'écria  (Matth.,  xxvii,  54)  :  «  Cet  homme  était  vrai- 
ment le  Fils  de  Dieu.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  23o. 


DEUX  NATURES  ET  UNE  PERSONNE  EN  JESUS      O"] 

Jésus  tombe  dans  l'impuissance  et  l'immobilité 
de  la  mort,  mais  II  bouleverse  la  nature  et  II 
ébranle  les  fondements  de  la  terre  '  ;  Il  meurt, 
mais  II  rend  la  vie  aux  morts  dans  leurs  tom- 
beaux2; c'est  l'accomplissement  de  sa  prophétie  : 
(f  L'heure  arrwe  oh  tous  ceux  qui  sont  dans  les 
sépulcres  entendront  la  voix  du  Fils  de  Dieu  3.  » 
Ses  ennemis  eux-mêmes  sont  terrifiés  et,  en  des- 
cendant du  Calvaire,  confessent  que  Jésus  est 
bien  vraiment  le  Fils  de  Dieu 4. 

1  «  La  terre  trembla  et  les  pierres  se  fendirent.  »  Matth., 
xxvii,  5i. 

2  «  Les  tombeaux  s'ouvrirent  et  beaucoup  de  corps  de  saints 
qui  étaient  endormis  se  levèrent.  »  Matth.,  xxvii,  52.  —  Sans 
entrer  dans  la  discussion  des  diverses  opinions  émises  par  les 
exégètes  au  sujet  du  moment  précis  de  la  résurrection  de  ces 
morts  dans  leurs  tombeaux,  nous  nous  contentons  de  signaler 
le  fait  ;  car  lors  même  que  le  miracle  de  la  résurrection  des 
corps  n'aurait  eu  lieu  qu'après  la  résurrection  de  Jésus,  en 
même  temps  que  leur  apparition  dans  la  ville  de  Jérusalem,  il 
reçoit  néanmoins  un  commencement  d'exécution,  à  la  mort  de 
Jésus,  en  ce  que  les  tombeaux  s'entr'ouvrent  pour  en  laisser 
sortir  les  morts  qu'ils  détiennent. 

3  Jean,  v,  28.  —  Nous  ferons  la  même  remarque  qu'à  la  note 
précédente  :  quoique  ces  paroles  fassent  allusion  plus  directe- 
ment au  jugement,  elles  peuvent  néanmoins  s'appliquer  aussi  au 
cas  présent,  la  voix  du  Fils  de  Dieu  s'étant  fait  entendre  par  les 
phénomènes  extraordinaires  de  la  nature  qui  accompagnèrent 
sa  mort. 

4  «  Or,  le  centurion  et  ceux  qui  avec  lui  gardaient  Jésus,  voyant 
le  tremblement  de  terre  et  ce  qui  arrivait,  furent  saisis  d'une 
grande  crainte  et  dirent  :  Vraiment  celui-ci  était  le  Fils  de 
Dieu.  »  Matth.,  xxvii,  54.  —  L'évangéliste  Saint  Marc  attribue 
cette  confession  du  centurion  au  grand  cri  que  poussa  Jésus  ne 


38  DE   LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

Un  miracle  avait  annoncé  sa  venue  dans  le 
monde,  par  le  chant  des  anges  appelant  les  ber- 
gers à  la  crèche  '  ;  un  miracle,  plus  grand  que 
tous  les  autres,  termine  la  vie  de  l'Homme-Dieu 
et  vient  mettre  le  sceau  à  la  vérité  incontestable 
de  sa  Divinité.  Jésus  s'est  montré  Dieu  et  Homme 
jusque  dans  la  mort-.  Il  n'y  a  qu'à  lire  dans  sa  vie 
les  miracles  dont  II  l'a  remplie,  il  n'y  a  qu'à  voir 

expirant,  ce  qui  fait  ressortir  encore  plus  le  caractère  miracu- 
leux de  la  mort  du  Sauveur  :  «  Le  centurion,  dit-il,  qui  était 
debout  en  face,  voyant  qu'il  avait  expiré  en  jetant  un  tel 
cri,  dit  :  Vraiment  cet  homme  était  le  Fils  de  Dieu.  »  Marc, 
xv,  39. 

1  «  Et  voilà  qu'un  ange  du  Seigneur  apparut  près  d'eux  et 
une  clarté  divine  brilla  autour  d'eux,  et  ils  furent  saisis  d'une 
grande  crainte.  Et  l'ange  leur  dit  :  Ne  craignez  point,  car  voici 
que  je  vous  annonce  une  grande  joie,  qui  sera  pour  tout  le 
peuple  ;  car  il  vous  est  né  un  Sauveur,  qui  est  le  Christ,  le 
Seigneur,  dans  la  ville  de  David.  Et  voici  le  signe  pour  vous  : 
vous  trouverez  un  enfant  enveloppé  de  langes  et  posé  dans  une 
crèche.  Et  soudain  se  joignit  à  l'ange  une  troupe  de  l'année 
céleste,  louant  Dieu  et  disant  :  Gloire  à  Dieu  au  plus  haut  des 
cieux,  et  sur  la  terre  paix  aux  hommes  de  bonne  volonté.  »  Luc, 
11,  9-14. 

-  C'est  ce  contraste  qui  tait  dire  à  Saint  Thomas  :  «  Dans  les 
actions  et  les  souffrances  du  Christ,  on  voit  unies  ensemble  la 
faiblesse  humaine  et  la  puissance  divine.  A  sa  naissance, 
enveloppé  de  langes,  il  est  placé  dans  une  crèche  ;  mais  ce  sont 
les  anges  qui  chantent  ses  louanges,  ce  sont  les  mages  qui,  con- 
duits par  une  étoile,  l'adorent.  —  Il  vit  pauvre  et  malheureux, 
mais  il  ressuscite  les  morts  et  rend  la  vue  aux  aveugles.  —  Il 
meurt  attaché  à  une  croix,  confondu  avec  des  voleurs,  mais 
quand  il  expire,  le  soleil  s'obscurcit,  la  terre  tremble,  les  rochers 
se  fendent,  les  tombeaux  s'ouvrent  et  les  corps  des  morts  res- 
suscitent. »  S.  Tho.m.,  Op.  3,  c.  7. 


DEUX  NATURES  ET  UNE  PERSONNE  EN  JÉSUS      3g 

comment  II  vit  et  comment  II  meurt,  pour  tom- 
ber à  genoux  et  s'écrier  avec  Saint  Pierre  :  «  Vous 
êtes  le  Christ,  Fils  du  Dieu  vivant K.  » 


II.  — Jésus  est  Dieu  : 
les  Mystères  de  sa  vie  l'enseignent 


Jésus  apparaît  dans  l'humanité  comme  un 
rayonnement  de  la  Divinité  «  candor  lucis  xter- 
niB-  ».  Flambeau  divin  venant  éclairer  le  monde, 
briller  dans  les  ténèbres  \  illuminer  les  esprits, 
réchauffer  les  cœurs,  diriger  les  volontés  4,  enso- 
leiller les   âmes  des   clartés    éternelles  \    Il  res- 

1  «  Matth.,  XVI,   16. 

-  «  Splendeur  de  la  lumière  éternelle.  »  Sac,  vu,  26. 

3  «  Et  la  lumière  brille  dans  les  ténèbres.  »  Jean,  i,  5. 

5  «  Jésus  vous  a  appelés  des  ténèbres  à  son  admirable  lu- 
mière. »  I  Pierre,  ii,  9. 

«  Le  même  Dieu  qui  a  dit  à  la  lumière  de  resplendir  du  sein 
des  ténèbres,  a  fait  luire  aussi  sa  clarté  dans  nos  cœurs  afin 
que  nous  fassions  briller  la  connaissance  de  la  gloire  de  Dieu 
selon  qu'elle  apparaît  en  Jésus-Christ.  »  II  Cor.,  iv,  6. 

5  C'est  ce  que  nous  enseigne  Saint  Jean,  au  commencement  de 
son  Evangile  :  «  Il  était  la  vraie  lumière  qui  illumine  tout 
homme  venant  en  ce  monde.  »  (Jean,  i,  9).  —  En  Jésus,  la  lumière 
est  quelque  chose  de  vital  et  d'essentiel  ;  elle  fait  partie  de  lui- 
même,  au  même  degré  que  la  vie.  C'est  le  même  Evangéliste  qui 
nous  le  dit  expressément  :  «  En  lui  était  la  vie,  et  la  vie  était 
la  lumière  des  hommes.  »  (Ibid.,  4).  —  Dans  sa  première  Epître, 
Saint  Jean  est  encore  plus  explicite.  Empressé  de  faire  connaître 
Jésus  en  tant  que  Verbe  de  vie,  il  est  tout  heureux  d'annoncer 


40  DE    LA    CONDI lION    DE    L  HOMME-DIEU 

semble  à  ces  brillants  météores  qui  laissent  après 
eux  une  longue  traînée  de  lumière  et  de  feu.  Il  n'y 
a  qu'à  contempler  Jésus  pour  comprendre  qu'il 
descend  du  ciel,  il  n'y  a  qu'à  Le  suivre  pour  y 
entrer  avec  Lui.  Son  arrivée  en  ce  monde  et  son 
départ  nous  parlent  d'immortalité  ;  son  origine  et 
son  éternité  nous  parlent  de  sa  Divinité. 

Dans  le  cours  de  sa  vie,  Jésus  brillera  souvent 
avec  éclat  ;  Il  laissera  parfois  percer  des  rayons 
de  sa  Divinité,  comme  au  Thabor  '  ;  Il  se  procla- 
mera Lui-même  la  lumière  du  monde-,  et  II  jet- 
tera dans  les  âmes  des  flots  de  vérité  et  d'amour 
qui  les  éclaireront  sur  les  choses  du  temps  et  sur 
les  choses  éternelles.  Mais  il  y  a  dans  le  passage 

ce  qu'il  a  appris  de  Lui.  à  savoir  que  Dieu  est  lumière  :  «  Le 
message  que  nous  avons  appris  de  Jésus,  et  que  nous  vous 
annonçons,  est  que  Dieu  est  lumière.  »  (I  Jean,  i,  5).  Cette  ex- 
pression fait  clairement  comprendre  que  la  lumière  en  Dieu  n'est 
pas  un  attribut,  mais  qu'elle  forme  son  essence  ;  comme  quand 
il  est  dit  que  «  Dieu  est  amour  »,  «  Dieu  est  vérité  ».  C'est  encore 
dans  ce  sens  que  Saint  Jacques  appelle  Dieu  «  le  Père  des  lu- 
mières »  (Jac,  i,  17)  ;  et  que  Saint  Paul  dit  que  «  le  Christ  Jésus 
habite  une  lumière  inaccessible,  que  nul  homme  n'a  vu  et  ne 
peut  voir  »  (I  Tim.,  vi,  16). 

1  «  Il  fut  transfiguré  devant  eux.  Sa  face  resplendit  comme 
le  soleil  et  ses  vêtements  devinrent  blancs  comme  la  neige.  » 
Matth.,  xvii,  2. 

-  «  Je  suis  la  lumière  du  monde...  »  Jean,  viii,  12. 

«  Tant  que  je  suis  dans  le  monde,  je  suis  la  lumière  du 
monde.  »  Jean,  ix,  5. 

«  Moi  la  lumière,  je  suis  venu  dans  le  monde,  afin  que  qui- 
conque croit  en  moi  ne  demeure  pas  dans  les  ténèbres.  »  Jean, 
xii,  46. 


DEUX    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JÉSUS  4 1 

de  Jésus  en  ce  monde  des  points  plus  lumineux 
encore  qui  nous  révèlent  son  origine  éternelle  et 
qui  marquent  comme  des  étapes  divines  dans  les 
sublimes  manifestations  qu'il  a  daigné  faire  de 
Lui-même  aux  hommes  :  ce  sont  ses  Mystères. 
Mystères  de  puissance  infinie,  mystères  de  sain- 
teté divine,  mystères  d'éternelle  beauté  et  d'inef- 
fable charité.  A  les  considérer,  on  se  sent  dans  le 
voisinage  de  l'éternité  ;  à  les  méditer,  on  recon- 
naît en  Jésus  les  traits  de  la  Divinité. 

Tout  en  Jésus  repose  sur  sa  Divinité  ;  et  c'est 
pourquoi  nous  ne  pouvons  Le  voir  se  joindre  à 
l'humanité,  qu'en  Le  considérant  en  même  temps 
sortant  du  sein  de  l'Eternel  où  II  est  Dieu  de 
toute  éternité. 

Quand  Jésus  est  annoncé  au  monde,  un  ange 
est  député  par  Dieu  à  une  humble  Vierge  à  qui 
est  révélé  le  Mystère  ineffable  de  l'Incarnation. 
C'est  bien  le  Fils  éternel  de  Dieu  le  Père  qui  va 
devenir  le  Fils  mortel  de  Marie  ;  le  Très-Haut 
couvrira  la  Vierge  de  son  ombre  et  le  Saint- 
Esprit  opérera  divinement  dans  son  sein,  avec 
la  substance  propre  de  Marie,  la  conception  du 
Verbe  Incarné1.  Génération  unique  qui  n'appar- 

1  «  Vous  concevrez  dans  votre  sein  et  vous  enfanterez  un  fils, 
et  vous  l'appellerez  du  nom  de  Jésus.  Il  sera  grand  et  sera  appelé 
le  Fils  du  Très-Haut...   L'Esprit-Saint  surviendra  en  vous  et  la 


42  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

tient  qu'à  un  Dieu  ;  maternité  unique  qui  est  le 
privilège  de  la  Mère  de  Dieu. 

Malgré  ce  que  l'Eglise  nous  enseigne  de  l'In- 
carnation du  Verbe,  ce  Mystère  reste  impéné- 
trable. On  est  comme  écrasé  par  la  grandeur 
et  la  sublimité  de  ce  Dieu  qui  daigne  se  faire 
Homme  ;  et  plus  on  médite  sur  cet  adorable 
Mystère,  plus  on  entrevoit  des  abîmes  inson- 
dables de  perfections  infinies  que  semble  ne 
pouvoir  contenir  l'enveloppe  mortelle  de  notre 
pauvre  humanité1. 

C'est    le    premier   éclat    du    Soleil    de   Justice 

vertu  du  Très-Haut  vous  couvrira  de  son  ombre.  C'est  pourquoi 
le  fruit  saint,  qui  naîtra  de  vous,  sera  appelé  le  Fils  de  Dieu.  » 
Luc,  i,  3i,  32,  35. 

1  II  est  dans  la  nature  même  du  mystère  de  ne  pouvoir  être 
compris  complètement,  non  qu'il  soit  métaphysiqueinent  incom- 
préhensible, mais  parce  que  notre  intelligence  créée  est  limitée 
et  qu'à  cause  de  cela  elle  ne  peut  embrasser  dans  toute  son 
étendue  l'immensité  de  la  vérité  incréée.  C'est  ce  qu'explique  le 
Docteur  angélique  par  une  comparaison  :  «  Notre  intelligence, 
dit-il,  se  comporte  vis-à-vis  des  phénomènes  les  plus  évidents 
de  la  nature  comme  Y  œil  de  l'oiseau  nocturne  en  face  des 
rayons  du  soleil.  Que  l'œil  de  l'oiseau  nocturne  ne  puisse  voir 
clairement  la  lumière  du  soleil,  ce  n'est  point  un  défaut  qu'il 
taille  imputer  à  cette  lumière,  mais  à  Y  infirmité  visuelle  de 
l'oiseau  de  nuit  :  de  même,  en  nous,  le  défaut  de  vision  provient 
de  ce  que  notre  intelligence  n'est  point  proportionnée  à  l'im- 
mensité de  la  lumière  divine  ;  voilà  pourquoi  il  y  a  tant  de 
choses  que  notre  raison  ne  peut  comprendre.  De  là,  le  cri  de 
l'Apôtre  en  son  épître  aux  Romains  (xi,  33)  :  «  O  profondeur 
des  trésors  de  la  sagesse  et  de  la  science  de  Dieu  !  Que  ses 
jugements  sont  incompréhensibles,  et  ses  voies  impénétrables  !  » 
S.  Thom.,  Op.  58,  c.  1. 


DEUX  NATURES  ET  UNE  PERSONNE  EN  JÉSUS      4^ 

venant  éclairer  le  monde,  mais  combien  lumineux 
et  déjà  éblouissant  !  Et  dans  cette  lumière  écla- 
tante de  Jésus  entrant  dans  l'humanité,  combien 
est  douce  et  attrayante  la  physionomie  de  ce 
Verbe  Incarné  venant  nous  livrer  la  Divinité  M 
C'est  l'Emmanuel  -,  c'est  Dieu  avec  nous,  Dieu 
l'un  de  nous,  Dieu  en  nous  î  II  n'y  a  plus  de  dis- 
tance entre  le  ciel  et  la  terre  ;  au  lieu  de  monter 
jusqu'au  trône  de  Jéhovah,  les  hommes  n'auront 
qu'à  regarder  à  côté  d'eux  pour  s'adresser  à  Dieu, 
pour  Le  palper  en  quelque  sorte,  selon  l'éner- 
gique   expression    de  Saint   Jean',   et  pour   Lui 

1  «  La  bonté  de  Dieu,  notre  Sauveur,  et  son  amour  pour  les 
hommes  ont  apparu.  »  Tit.,  m,  \. 

C'est  ce  que  chante  avec  suavité  l'Eglise,  aux  Laudes  de  la 
Circoncision  et  de  l'Epiphanie  :  «  O  commerce  admirable  !  Le 
Créateur  du  genre  humain  prenant  un  corps  animé,  a  daigné 
naître  d'une  Vierge,  et  se  faisant  homme  /'/  nous  a  livré  sa 
Divinité.  » 

-  «  On  l'appellera  du  nom  d1 Emmanuel,  qui  signitie  Dieu  avec 
nous.  »  Matth.,  i,  23.  —  Isaie,  vu,  14. 

:l  «  Nous  vous  annonçons  ce  qui  était  au  commencement,  ce 
que  nous  avons  vu  de  nos  yeux,  ce  que  nous  avons  contemplé 
et  ce  que  nos  mains  ont  touché,  concernant  la  parole  de  vie... 
la  vie  éternelle  qui  était  auprès  du  Père  et  qui  nous  est  apparue  » 
(I  Jean,  i,  1,  2).  C'est-à-dire,  le  Verbe  de  vie,  le  Fils  éternel  du 
Père,  qui  possède  la  vie  en  plénitude  et  la  communique  aux 
âmes,  selon  ce  que  dit  le  même  évangéliste  au  commencement 
de  son  Evangile  :  «  En  Lui  était  la  vie,  et  la  vie  était  la  lumière 
des  hommes  »  (Jean,  i,  4),  et  dans  sa  première  épître  :  «  Dieu 
nous  a  donné  la  vie  éternelle  et  cette  vie  est  dans  son  Fils.  Celui 
qui  a  le  Fils  a  la  vie  ;  celui  qui  n'a  pas  le  Fils  n'a  pas  la  vie.  » 
I,  Jean,  v,  11,  12. 


44  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

rendre  leurs  hommages  de  respect,  d'adoration 
et  d'amour. 

Tout  repose  sur  la  loi  en  ce  divin  Mystère, 
et  c'est  pourquoi  Jésus  Lui-même  ne  cesse  de 
nous  l'enseigner  sous  toutes  les  formes.  Si  nous 
croyons  véritablement  que  Jésus  vient  du  ciel  ', 
qu'il  est  la  deuxième  Personne  de  la  Trinité 
Sainte2,  l'image  parfaite  du  Père3  et  le  Fils  con- 
substantiel  de  ses  éternelles  complaisances 4,  et 
qu'il   est  venu  pour  sauver   tous    les  hommes 5, 

1  «  Je  suis  descendu  du  ciel.  »  Jean,  vi,  38. 

-  «  Je  suis  sorti  du  Père  et  je  suis  venu  dans  le  monde.  » 
Jean,  xvi,  28. 

«  Nous  avons  cru  et  nous  avons  connu  que  vous  êtes  le  Christ, 
Fils  de  Dieu.  »  Jean,  vi,  70. 

:i  «  C'est  lui  qui  est  X image  du  Dieu  invisible.  »  Col.,  i,  l5. 

Voici  comment  Saint  Thomas  s'exprime  à  ce  sujet  :  «  Il 
est  évident  qu'en  Dieu  le  Verbe  est  Xiinage  de  celui  de  qui  il 
procède  ;  coéternel  avec  lui,  puisqu'il  n'a  pas  été  plutôt  sus- 
ceptible d'être  formé,  qu'il  a  été  formé  et  qu'il  est  toujours  en 
action  ;  égal  au  Père,  puisqu'il  est  parfait,  l'expression  tout 
entière  du  Père  ;  coessentiel  avec  le  Père  et  consubstantiel  avec 
lui,  puisqu'il  subsiste  dans  sa  nature. 

«  Il  est  clair  également  que  dans  toute  nature  ce  qui  procède 
ayant  la  ressemblance  et  la  nature  de  celui  de  qui  il  procède,  est 
appelé  son  fils.  C'est  ce  qui  a  lieu  pour  le  Verbe,  qui  en  Dieu  est 
appelé  Fils  ;  et  la  manière  dont  il  est  produit,  s'appelle  géné- 
ration. »  S.  Thom.,  Op.  i3. 

4  «  Celui-ci  est  mon  Fils  bien-aimé  en  qui  je  me  suis  complu.  » 
Matth.,  m,  17. 

5  «  Dieu  a  envoyé  son  Fils  unique  dans  le  monde,  pour  que  le 
monde  soit  sauvé  par  lui.  »  Jean,  m,  17. 


DEUX    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JÉSUS  ^5 

nous  éclairerons  d'une  lumière  divine  tout  l'en- 
semble de  sa  vie.  Nous  croirons  en  Lui  lorsqu'il 
parlera,  parce  que  ce  sera  la  parole  d'un  Dieu  ; 
nous  admirerons  la  sagesse,  la  puissance  et  la 
sainteté  de  ses  actions,  parce  que  ce  seront  les 
actions  d'un  Dieu  ;  nous  adorerons  les  mystères 
de  sa  vie,  parce  que  ce  seront  les  secrets  d'un 
Dieu  ;  nous  nous  attacherons  à  ses  pas,  pour  Le 
suivre  et  imiter  ses  vertus,  parce  que  ce  seront 
les  vertus  d'un  Dieu  ;  nous  voudrons  souffrir 
avec  Lui,  pour  partager  les  souffrances  d'un 
Dieu  ;  nous  vivrons  et  nous  mourrons  pour  Lui, 
afin  de  répondre  aux  excès  d'amour  d'un  Dieu  *. 
Croire  à  Jésus  Dieu  et  Homme,  tout  est  là-! 
Mais  encore  faut-il  y  croire  dès  le  principe,  afin 
d'établir  solidement  notre  foi.  Cette  vérité  étant 
admise,  il  ne  peut  plus  y  avoir  ni  doute  ni  hési- 

1  Rien,  en  effet,  plus  que  ce  mystère  adorable,  ne  pouvait 
prouver  éloquemment  aux  hommes  l'amour  de  Dieu  pour  eux  et 
les  soumettre  à  lui  par  amour.  «  Dieu,  en  se  faisant  homme,  dit 
Saint  Thomas,  a  montré  évidemment  X immensité  de  son  amour 
pour  les  hommes,  afin  que  désormais  ils  n'eussent  pas  pour 
motif  de  leur  soumission  à  Dieu  la  crainte  de  la  mort,  que  le 
premier  homme  avait  méprisée,  mais  bien  X affection  et  X amour.  » 
S.  Thom.,  Op.  2,  c.  201. 

«  Il  n'est  aucune  preuve  plus  évidente  de  l'amour  divin, 
dit-il  encore,  que  de  voir  Dieu  créateur  de  tout  ce  qui  existe,  qui 
s'est  fait  créature.  Notre  Seigneur  qui  s'est  fait  notre  frère,  le 
Fils  de  Dieu  qui  s'est  fait  le  Fils  de  l'homme.  »  S.  Thom., 
Op.  6,  c.  5. 

2  «  Qui  est  celui  qui  est  vainqueur  du  monde,  sinon  celui 
qui  croit  que  Jésus  est  le  Fils  de  Dieu  ?  »  I  Jean,  v,  5. 


46  DE    LA    CONDITION    DE    I.'hOMME-DIEI' 

tation  pour  aucun  autre  des  Mystères  de  Jésus. 
S'il  est  Dieu,  Il  peut  tout  ;  et  s'il  peut  tout,  Il  n'a 
qu'à  vouloir  pour  réduire  sa  puissance  en  acte. 
Ce  qu'il  ne  fait  pas,  Il  peut  le  faire  :  ce  qu'il  fait, 
est  adorable. 

Quelle  lumière  jette  cette  vérité  sur  l'exis- 
tence terrestre  de  Jésus  !  S'étant  incarné  par  pur 
amour,  Il  vivra  et  II  mourra  par  amour1  ;  tout  ce 
qu'il  fera,  Il  le  fera  par  amour  ;  ayant  à  la  dispo- 
sition de  son  amour  une  puissance  illimitée,  Il 
accomplira  des  excès  de  charité  tels  que  nous 
n'y  croirons  que  parce  qu'il  est  Dieu,  infini  en 
amour  comme  en  puissance-. 

De  toutes  ses  preuves  d'amour,  il  en  est  une 
supérieure  aux  autres  et  qui  les  résume  toutes  : 
c'est  le  Sacrement  par  excellence  de  la  charité 
divine  que  Jésus  institue  la  veille  de  sa  mort,  au 
soir  de  la  Cène. 

En  se  faisant  Homme,  le  Verbe  de  Dieu  avait 
voilé  sa  Divinité,  pour  l'abaisser  au  niveau  de  la 
condition  humaine  ;  Dieu  seul  pouvait  opérer 
une  telle  merveille,  l'union  de  l'infïniment  grand 
avec  l'infiniment  petit  ne  pouvant  se  faire  que 

1  «  Il  nous  a  aimés  et  nous  a  lavés  de  nos  péchés  dans  son 
sang.  »  Apoc.,  i,  5. 

s  «  Nous  avons  vu  et  nous  attestons  que  le  Père  a  envoyé  son 
Fils  comme  sauveur  du  monde.  Nous  avons  connu  l'amour  que 
Dieu  a  pour  nous  et  nous  y  avons  cru.  »  I  Jean,  iv,  14,  16. 


DEUX    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JESUS  47 

par  une  puissance  unique,  la  puissance  divine. 
En  se  faisant  Sacrement,  Jésus  voile  à  la  fois  et  sa 
Divinité  et  son  Humanité1  ;  Il  les  abaisse  toutes 
deux  aux  dimensions  intimes  d'un  être  aux  appa- 
rences inanimées-;  seule  la  puissance  divine,  au 
service  d'un  amour  infini,  pouvait  opérer  cette 
merveille  des  merveilles :î. 

Il  y  a  dans  ce  Mystère  une  double  manifesta- 
tion de  la  Divinité  de  Jésus.  Pour  se  réduire  à 
cet  état  d'anéantissement,  où  rien  ne  paraît  plus 
ni  de  Dieu  ni  de  l'Homme,  où  l'Humanité,  qui 
déjà  avait  comme  absorbé  extérieurement  la  Di- 
vinité de  Jésus,  disparaît  elle-même  dans  une 
destruction  apparente  qui  ne  laisse  plus  rien  des 
conditions  physiques  des  êtres  humains,  et  où 
toutes  les  lois  de  la  nature  sont  renversées4;  pour 

1  «  Sur  la  Croix  Jésus  voila  sa  Divinité  ;  mais  dans  son  Sacre- 
ment Jésus  a  voilé  et  la  Divinité  et  l'Humanité.  »  S.  Thom., 
hymne  Adoro  te. 

'2  «  Sous  les  deux  espèces,  qui  sont  seulement  des  signes  et 
non  des  substances,  se  trouvent  voilées  les  divines  réalités.  » 
S.  Thom.,  Séquence  de  la  Messe  du  T.  S.  S1. 

3  «  Le  Seigneur  a  institué  un  mémorial  de  ses  merveilles, 
lui  qui  est  miséricordieux  et  compatissant  ;  il  a  donné  une  nour- 
riture à  ceux  qui  le  craignent  »  (Ps.  ex,  4,  5).  Le  Psalmiste  fait 
ici  allusion  à  la  manne  du  désert  ;  mais  l'Eglise  a  de  bonne  heure 
rattaché  ce  psaume  au  grand  mystère  de  l'Eucharistie,  dont  la 
manne  n'était  qu'un  symbole. 

''  Rappelons  ici,  pour  les  graver  dans  notre  mémoire,  les  mi- 
racles qui  s'opèrent  à  l'autel,  au  moment  de  la  consécration. 
Miracle  de  la  transsubstantiation,  par  le  changement  du  pain 
et  du  vin  dans  le  Corps  et  le  Sang  de  Jésus  ;  miracle  de  la  pré- 


48  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

restreindre  ainsi  à  un  point  presque  impercep- 
tible la  présence  d'un  Dieu  qui  remplit  le  ciel  et 
la  terre  et  celle  d'un  Homme  qui  naturellement 
devrait  occuper  un  lieu  circonscrit  et  un  espace 
délimité,  il  faut  user  d'une  puissance  souveraine 
qui  ne  connaît  aucune  limite  et  qui  ne  peut  ren- 
contrer aucun  obstacle  l. 

sence  sacramentelle  de  Jésus,  qui  ne  cesse  peint,  pour  cela, 
d'être  présent  dans  le  ciel  ;  miracle  de  la  multiplication  Je  cette 
présence,  en  autant  de  lieux  qu'il  y  a  d'hosties  consacrées  ; 
miracle  du  mode  de  la  présence  sacramentelle,  par  lequel 
Jésus  est  tout  entier  en  chaque  hostie,  et  en  chaque  partie  de 
l'hostie  ;  miracle  des  accidents  ou  apparences  du  pain  et  du 
vin,  qui  demeurent  sans  aucune  substance  qui  les  soutienne  ; 
miracle  de  la  parole  consécratrice  du  Prêtre  qui,  par  quelques 
mots,  opère  toutes  ces  merveilles. 

1  «  Pour  avoir  l'intelligence  de  ce  prodige,  dit  Saint  Thomas, 
il  faut  considérer  que  le  corps  du  Christ  n'est  point  naturelle- 
ment, mais  sacramentellement  sous  l'hostie  ;  et,  par  suite,  qu'il 
n'y  est  pas  comme  une  chose  placée  dans  un  lieu,  ni  avec  les 
dimensions  qui  lui  sont  propres,  mais  sous  les  dimensions  anté- 
rieures à  la  consécration,  autrement  dit,  sous  les  dimensions 
qu'avaient  le  pain  et  le  vin.  C'est  pourquoi  la  substance,  par 
elle-même  et  en  tant  que  substance,  n'occupant  point  de  lieu,  et 
n'en  requérant  qu'autant  qu'elle  se  trouve  sous  les  dimen- 
sions de  la  quantité,  il  s'ensuit  que  le  corps  du  Seigneur,  dans 
le  Sacrement,  ne  demande  et  n'occupe  pas  plus  d'espace  que 
n'en  demandent  et  n'en  occupent  les  dimensions  du  pain,  di- 
mensions sous  lesquelles  il  se  voile  et  se  dérobe  à  nos  regards.  » 
S.  Thom.,  Op.  58,  c.  3. 

Et  afin  de  mieux  faire  comprendre  sa  pensée,  le  Docteur 
angélique  se  sert  de  deux  comparaisons  empruntées  l'une  à  la 
présence  de  l'âme  dans  le  corps  et  l'autre  au  phénomène  de  la 
vision.  «  Notre  âme,  ajoute-t-il,  ainsi  que  le  dit  Saint  Augustin, 
est  tout  entière  dans  le  corps  tout  entier,  et  tout  entière  dans 
chaque  partie  du  corps  ;  elle  est  aussi  grande  dans  le  doigt  seul 


DEUX   NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JÉSUS  49 

Jésus  n'aurait  point  manifesté  autrement  sa 
toute-puissance  divine,  que  l'Eucharistie  suffirait 
amplement  à  nous  la  révéler.  Jamais  puissance 
créée  n'aurait  pu  atteindre  à  de  telles  merveilles  ; 
jamais  génie  humain  n'aurait  pu  concevoir  et 
encore  moins  réaliser  une  pareille  sublimité  dans 
un  si  extrême  anéantissement. 

Quand  Jésus  annonçait  ce  Mystère  aux  Juifs, 
ils  étaient  scandalisés  de  ce  qu'ils  regardaient 
comme   une  extravagance   de  langage  :  «  Coin- 

que  dans  tout  le  corps,  aussi  grande  dans  un  corps  d'enfant  que 
dans  un  corps  de  géant,  parce  que  l'âme  n'est  ni  augmentée  ni 
diminuée  par  l'accroissement  du  corps,  par  sa  diminution,  voire 
par  la  mutilation  de  l'un  de  ses  membres.  Tout  entière  dans  le 
tout,  et  dans  chacune  de  ses  parties,  elle  ne  déborde  point  le 
tout  et  n'en  est  point  débordée.  Que  si  l'homme  ne  peut  parfai- 
tement comprendre  ce  phénomène  qui  s'accomplit  en  lui-même, 
il  n'est  pas  étonnant  que  le  prodige  analogue  ne  puisse  être 
parfaitement  compris  dans  le  Très  Saint  Sacrement  de  l'autel.  » 
«  La  longueur  d'une  tour,  dit-il  encore,  est  égale  à  la  tour  elle- 
même  ;  et  ainsi  de  sa  largeur  et  de  sa  circonférence.  Cependant 
l'œil,  qui  est  petit,  perçoit  et  embrasse  dans  toute  son  étendue 
l'image  et  la  figure  de  la  tour  ;  car  si  cette  image  de  la  longueur 
n'était  dans  l'œil,  l'homme  ne  pourrait  juger  par  la  vue  de  la 
longueur  elle-même,  ce  qu'il  fait  néanmoins,  puisque  bien  sou- 
vent il  apprécie  et  juge  des  dimensions  sur  les  seules  données 
que  les  yeux  lui  fournissent.  On  peut  en  dire  autant  d'une  mon- 
tagne, du  soleil,  de  la  lune,  de  la  sphère  céleste,  et  de  tous  les 
autres  corps  semblables,  dont  la  grandeur,  encore  qu'elle  soit 
immense,  n'en  est  pas  moins  saisie  et  embrassée  par  l'œil  aux 
si  étroites  dimensions.  Si  donc  ce  phénomène  est  tout  à  la  fois 
merveilleux  et  certain,  il  n'est  point  incroyable  que  le  corps  du 
Christ  puisse  être  contenu  dans  les  étroites  limites  de  l'Hostie, 
bien  que  nous  ne  puissions  comprendre  parfaitement  le  pro- 
dige. »  Ibid. 


50  DE    LA    CONDITION    DE    I.'lIOMME-DIEl' 

ment,  disaient-ils,  peut-Il  nous  donner  sa  chair 
à  manger?  »  et  ils  s'éloignaient  les  uns  après  les 
autres.  C'est  alors  que  Jésus,  s'adressant  à  ses 
Apôtres,  leur  dit  ces  paroles  où  l'on  sent  une 
douce  tristesse  en  face  de  l'inintelligence  des 
hommes  pour  son  plus  grand  amour  :  «  Et  vous 
aussi,  voulez-vous  vous  en  aller?  »  Saint  Pierre 
répondit  bien  vite  :  «  Mais  à  qui  irions-nous, 
Seigneur,  vous  avez  les  paroles  de  la  vie  éter- 
nelle '?»  C'est-à-dire,  puisque  vous  le  dites,  c'est 
vrai  ;  puisque  vous  annoncez  ce  miracle,  vous 
le  ferez.  A  ce  moment  Saint  Pierre  n'avait  pas 
l'intelligence  complète  de  l'Eucharistie,  mais  il 
savait  que  Jésus  avait  une  puissance  illimitée, 
et  il  trouvait  dans  la  promesse  du  Sacrement  de 
vie  une  raison  de  confesser  la  Divinité  de  son 
Maître. 

La  puissance  divine  en  Jésus  ne  s'exerce  que 
quand  elle  est  mue  par  un  mobile  quelconque. 
Jésus  pourrait  encore  créer  des  mondes,  et  II  ne 
le  fait  pas  ;  Il  a  toujours  le  pouvoir  de  suspendre 
les  lois  de  la  nature  et  de  multiplier  les  miracles 
dans  le  monde  entier,  et  II  respecte  l'ordre  établi 
par  Lui.  Il  Lui  faut  un  motif  pour  agir,  et  plus 
l'acte  à  poser  est  grand  et  excellent,  plus  aussi  le 
mobile  est  élevé. 

1  Jean,  vi,  53,  67-69. 


DEl'X    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JESUS  31 

Dans  l'Institution  de  l'Eucharistie,  la  puissance 
en  Jésus  obéit  à  son  amour  ;  l'une  et  l'autre  at- 
teignent la  même  sublimité  et  portent  le  cachet 
de  la  Divinité.  En  face  de  ce  Mystère  incompa- 
rable, on  est  tenté  de  croire  que  la  puissance 
divine  a  rencontré  une  limite  qu'elle  ne  peut 
dépasser  ;  et  lorsqu'on  considère  l'amour  qui  l'a 
inspiré,  on  se  demande  s'il  est  possible  que 
cet  amour  puisse  jamais  s'élever  à  de  plus  su- 
blimes excès  '. 

11  a  vraiment  fallu  un  amour  grand  comme 
l'immensité  divine,  mystérieux  comme  les  se- 
crets impénétrables  cachés  dans  le  sein  de  Dieu, 
miséricordieux  comme  la  compassion  infinie  qui 
anime  le  Cœur  du  Sauveur  des  hommes,  tendre 
comme  les  ineffables  ardeurs  de  l'éternelle  cha- 
rité, pour  inspirer  à  Jésus  de  se  réduire  aux 
dimensions  d'un  apparent  morceau  de  pain  et 
de  vivre  pendant  des  siècles,  en  compagnie  des 
hommes,  dans  un  état  qui  ressemble  bien  plus  à 
la  mort  qu'à  la  vie  et  où  toutes  ses  beautés  di- 
vines et   humaines   sont  à  jamais  éclipsées-.  Si 

1  Saint  Augustin  exprime  la  même  pensée,  quand  il  dit  : 
«  Dieu,  tout  savant  qu'il  est,  ne  connaît  rien  de  meilleur  ;  tout 
puissant  qu'il  est,  il  ne  peut  rien  de  plus  excellent  ;  tout  riche 
qu'il    est,   il   n'a  rien  de  plus  merveilleux  que  l'Eucharistie.  » 

«  C'est  là  le  plus  grand  des  miracles  que  Jésus  ait  opéré  »,  dit 
Saint  Thomas.  (Séquence  de  la  Messe  du  T.  S.  S1.) 

-  Saint  Thomas  voit  dans  l'Eucharistie  une  preuve  de  la  cha- 
rité la  plus  grande,  en  ce  que  Jésus  ait  voulu  demeurer  parmi 


52  DE    LA    COiNDITION    DE    L'HOMME-DIEU 

Jésus  n'avait  pas  été  épris  de  l'humanité  comme 
Il  l'est,  Il  n'aurait  jamais  poussé  jusque-là  la 
folie  de  l'amour.  Si  Jésus  n'était  pas  Dieu, 
Il  n'aurait  jamais  imaginé  une  telle  merveille 
d'amour  et  II  n'aurait  pas  eu  à  sa  disposition 
une  puissance  capable  de  la  réaliser. 

Si  le  Verbe  de  Dieu  ne  se  fût  fait  Homme,  Il 
n'aurait  pas  pu  nous  donner  sa  chair  en  nour- 
riture, et  nous  n'aurions  jamais  connu  ni  les 
sublimités  du  Mystère  de  l'Incarnation  ni  les 
ineffabilités  du  Mystère  de  l'Eucharistie.  De 
même,  si  la  Victime  qui  s'est  offerte  en  holo- 
causte pour  les  péchés  du  monde,  n'avait  été 
Dieu  avant  d'être  créature,  l'Incarnation  n'eût 
été  qu'un  mot  sans  signification  et  l'Eucharistie 
qu'une  figure  sans  réalité.  Ces  deux  Mystères 
ont  des  rapports  tellement  étroits  qu'ils  sont 
inséparables.  Tous  deux  procèdent  du  même 
ineffable  amour  :  l'Incarnation,  de  l'amour  éter- 

les  hommes  :  «  Parce  que  le  propre  de  l'amitié,  dit-il,  est  sur- 
tout de  vivre  avec  ses  amis,  le  Christ  nous  promet  sa  présence 
corporelle  comme  récompense,  en  disant  (Matth.,  xxiv,  28)  : 
«  Où  sera  le  corps,  là  aussi  se  rassembleront  les  aigles.  »  Ce- 
pendant, en  attendant,  il  ne  nous  a  pas  privés  de  sa  présence 
corporelle  pendant  ce  pèlerinage,  mais  il  s'est  uni  à  nous  dans 
l'Eucharistie  par  son  corps  et  son  sang  véritables.  D'où  il  dit 
(Jean,  vi,  57)  :  «  Celui  qui  mange  ma  chair  et  boit  mon  sang 
demeure  en  moi  et  moi  en  lui.  »  Ce  Sacrement  est  donc  le 
signe  de  la  charité  la  plus  grande,  et  il  excite  notre  espérance 
par  suite  de  l'union  intime  et  familière  qu'il  établit  entre  nous 
et  le  Christ.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  75,  a.  1. 


DEUX   NATURES    ET    UNE    PERSONNE   EN    JÉSUS  53 

nel  et  incréé  ;  l'Eucharistie,  du  même  amour  uni 
à  l'amour  terrestre  du  Fils  de  l'homme.  Tous 
deux  également  nous  révèlent  admirablement  la 
Divinité  de  Jésus  :  ce  que  l'Incarnation  nous  en 
enseigne,  l'Eucharistie  nous  le  confirme  ;  ce  que 
l'Incarnation  nous  en  donne,  en  faisant  vivre 
Dieu  même  au  milieu  de  nous,  l'Eucharistie 
nous  le  conserve  à  jamais  par  la  présence  per- 
manente du  même  Verbe  Incarné  sous  les  voiles 
du  Sacrement l. 

Quand  Jésus  entra  dans  l'humanité,  Il  ne  fai- 
sait qu'un  premier  pas  dans  la  révélation  de  son 
amour  et  de  sa  Divinité,  un  second  devait  venir 
couronner  le  premier  :  l'Eucharistie  sera  le  der- 
nier rayonnement  de  l'amour  d'un  Dieu  qui  ne 
s'est  fait  Homme  que  pour  nous  aimer  de  plus 
près  et,  en  nous  nourrissant  de  Lui,  par  le  mode 
si  humain  de  la  manducation,  nous  faire  parti- 
ciper aux  grâces  et  aux  perfections  de  son  es- 
sence divine-. 


1  L'Incarnation  et  l'Eucharistie  sont  l'expression  sublime  d'une 
même  puissance  et  d'une  même  charité  divines.  C'est  également 
la  pensée  qu'exprime  Saint  Thomas  dans  le  passage  suivant  : 
«  La  puissance  divine  s'est  surtout  manifestée  quand  le  Créa- 
teur a  pu  se  faire  créature,  l'impassible  a  pu  souffrir,  l'im- 
mortel a  pu  mourir,  l'invisible  a  pu  être  vu,  l'immense  a  pu 
et  peut  encore,  sous  les  apparences  du  pain  et  du  vin,  être 
mangé  et  bu  sacramentellement  par  l'homme.  »  S.  Thom., 
Op.  62,  c.  5. 

2  «  Celui  qui  mange  ma  chair  et  boit  mon  sang,  demeure  en 


34  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

Il  est  une  autre  manifestation  de  la  Divinité  de 
Jésus,  inséparable  de  l'Eucharistie,  comme  le 
sont  entre  eux  l'effet  et  la  cause.  Jésus  s'est  fait 
Sacrement  ;  son  amour  et  sa  puissance  L'ont 
enfermé  dans  l'Hostie,  et  c'est  pour  toujours.  Il 
s'est  enlevé  à  Lui-même  la  possibilité  d'aban- 
donner jamais  la  demeure  qu'il  s'est  choisie 
jusqu'à  la  fin  des  siècles  parmi  les  enfants  des 
hommes.  Tant  qu'il  y  aura  sur  cette  terre  des 
créatures  qui  croiront  en  Lui,  des  cœurs  qui 
L'aimeront,  des  âmes  qui  s'en  nourriront,  Jésus 
ne  désertera  point  son  poste  d'amour  ;  Il  sera 
toujours  là  pour  veiller,  pour  aimer,  pour  bénir, 
pour  sanctifier  et  pour  sauver. 

Et  pourtant,  rien  n'est  fragile  comme  une  Hos- 
tie :  comment  Jésus  pourra-t-Il  s'en  couvrir  pen- 
dant des  siècles  ?  Elle  est  immobile  et  ne  se  meut 
point  par  elle-même  :  comment  pourra-t-eile  se 
transporter  au  loin,  selon  le  besoin  des  âmes? 
Elle  tient  peu  de  place,  mais  elle  occupe  quand 
même  un  espace  déterminé  :  comment  pouvoir 
alors  la  multiplier  assez,  pour  que,  partout  dans 
le  monde,  les  âmes  puissent  jouir  de  sa  présence 
et  s'en  nourrir  ? 

La  puissance  divine  de  Jésus  qui  a  permis  à 

moi  et  moi  en  lui.  Comme  le  Père  qui  est  vivant  m'a  envoyé,  et 
que  je  vis  par  le  Père,  de  même  celui  qui  me  mange  vivra  aussi 
par  moi.  »  Jean,  vi,  57,  58. 


DEUX    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JESUS  33 

son  amour  de  se  localiser  dans  un  apparent  mor- 
ceau de  pain  l,  doit  pouvoir  également  Lui  fournir 
les  moyens  de  se  perpétuer  sous  la  forme  eucha- 
ristique jusqu'à  la  fin  des  temps.  Et  le  même 
amour  qui  a  fait  descendre  Jésus  du  ciel  et 
L'a  constitué  Sacrement,  se  doit  d'assurer  aux 
hommes  la  réalisation  de  la  solennelle  promesse 

1  L'amour  de  Jésus  dans  l'Eucharistie  est  sujet  aux  mêmes 
lois  qui  régissent  sa  présence  corporelle  sous  les  voiles  de  l'Hos- 
tie. La  présence  sacramentelle  de  Jésus  est  contenue  dans 
l 'Hostie  et  n'en  dépasse  pas  les  bornes  ;  de  même  son  amour, 
en  tant  que  Sacrement,  s'exerce  dans  les  limites  de  l'Hostie.  Il 
y  est  comme  localisé;  et  c'est  en  toute  vérité  que  l'on  peut  dire 
de  la  charité  sacramentelle  de  Jésus,  qui  est  immense  comme 
la  charité  même  de  Dieu,  qu'elle  est  restreinte  à  l'espace  qu'oc- 
cupent les  Saintes  Espèces,  au  même  titre  que  la  Personne 
Sacrée  de  l'Homme-Dieu  est  tout  entière  contenue  sous  les 
dimensions  commensurables  de  l'Hostie. 

Ces  termes  naturellement  ne  signifient  point  que  Jésus  ne 
nous  aime  que  dans  l'Eucharistie,  mais  que  dans  ce  Sacrement 
il  nous  aime  pour  ainsi  dire  localement  ;  et,  dès  lors,  cet  amour 
eucharistique  de  Jésus  pour  nous,  étant  le  plus  voisin  de  nous 
et  le  plus  adapté  à  notre  condition  humaine,  nous  lui  devons  des 
actions  de  grâces  et  des  hommages  particuliers.  De  même  que 
nous  ne  devons  point  nous  contenter  d'adorer  Jésus  dans  les 
splendeurs  de  sa  gloire  éternelle,  où  il  réside  localement, 
mais  que  nous  avons  le  devoir  plus  strict  encore  de  l'adorer 
dans  sa  Présence  Eucharistique,  où  il  réside  sacramentellement, 
et  qu'il  a  instituée  directement  pour  les  hommes  voyageurs 
sur  cette  terre  ;  de  même  l'amour  que  Jésus  nous  porte  dans 
l'Eucharistie  doit  plus  spécialement  faire  l'objet  de  nos  ré- 
flexions et  attirer  de  notre  part  un  constant  retour  d'amour, 
en  réponse  à  la  bonté  ineffable  de  notre  divin  Sauveur,  qui  a 
créé,  au  Sacrement,  un  foyer  aussi  intense  de  charité  divine, 
que  l'est  celui  qui  brûlera  éternellement  au  ciel  le  cœur  des 
bienheureux. 


56  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

de  ne  les  abandonner  jamais  '.  Oui,  Jésus  con- 
servera l'Eucharistie  au  monde,  et  Lui,  dont  la 
puissance  est  infinie  comme  sa  Divinité,  et  dont 
l'amour  égale  la  puissance,  Il  se  donnera  des 
représentants  investis  de  son  éternel  Sacerdoce, 
lesquels,  parcourant  le  monde,  feront  revivre 
sans  cesse  le  Dieu  du  Sacrement  et  en  nourri- 
ront les  âmes  affamées  du  Pain  de  vie  -, 

1  «  Voici  que  je  suis  avec  vous  tous  les  jours  jusqu'à  la 
consommation  des  siècles.  »  Matth.,  xxviii,  20. 

2  Nous  ne  pouvons  mieux  faire  que  de  citer  encore  l'Ange  de 
l'Ecole,  si  exact  et  si  clair  en  cette  matière.  «  Relativement  à  ce 
qu'on  appelle  le  «  lieu  eucharistique  »,  notre  foi  crpit  fermement 
que  le  corps  du  Christ  est  vraiment  au  ciel,  et  que,  de  plus,  il 
est  vraiment  sur  la  terre,  en  tous  les  lieux  où  se  trouve  le  pain 
de  froment  consacré  par  le  Prêtre  dans  la  forme  requise.  Il  y  a 
là  un  très  grand  miracle,  et  ce  miracle  consiste  en  ce  qu'un 
même  corps,  un  corps  numériquement  un  et  identique,  se  ren- 
contre en  des  lieux  multiples  et  divers. 

«  La  raison  pour  laquelle  un  seul  et  même  corps  ne  peut  pas 
se  trouver,  en  même  temps,  dans  divers  lieux,  c'est  que  natu- 
rellement un  corps  placé  dans  un  lieu  est  défini,  circonscrit  par 
ce  lieu,  que  sa  mesure  est  égale  à  celle  du  lieu  qu'il  occupe,  et 
qu'ainsi  la  totalité  du  corps  se  mesure  superficiellement  sur  la 
totalité,  et  ses  parties  sur  les  parties  correspondantes  du  lieu 
occupé.  Mais  dans  l'Eucharistie  le  corps  du  Christ  n'est  pas 
ainsi  localisé.  Il  n'y  est  pas  dans  les  conditions  de  mesure  et 
de  circonscription  qui  régissent  la  relation  naturelle  du  corps 
placé  dans  un  lieu,  au  lieu  qu'il  occupe.  Car  le  corps  du  Christ, 
encore  qu'il  soit  dans  un  lieu,  n'y  est  point  sous  ses  propres 
dimensions,  sous  sa  quantité  propre,  mais  sous  la  quantité  et 
les  dimensions  sous  lesquelles  se  trouvait  le  pain,  avant  la 
consécration. 

«  Pour  les  autres  corps,  placés  en  un  lieu,  suivant  les  lois 
naturelles  et  communes,  leur  substance  occupe  le  lieu  par  Vin- 


DEUX  NATURES  ET  UNE  PERSONNE  EN  JÉSUS      5"J 

Les  Prêtres,  participant  au  Sacerdoce  de  Jésus, 
ont  la  même  puissance  que  Lui  '  et  continuent  de 


termédiaire  de  leur  quantité  propre  ;  aussi  est-ce  à  leur  quan- 
tité qu'il  convient  proprement  et  principalement  d'occuper  ce 
lieu  qui  la  mesure,  tandis  que  cette  localisation  ne  convient  à 
leur  substance  que  médiatement  et  par  voie  de  conséquence. 

«  Pour  le  corps  du  Christ  au  Sacrement  il  en  va  d'une  manière 
différente,  parce  que  ce  corps  adorable  n'occupe  le  lieu  que  par 
l'intermédiaire  de  la  quantité  qui  était  propre  au  pain,  avant 
la  consécration.  Et  bien  que  la  quantité  propre  et  véritable  du 
corps  du  Christ  se  trouve  réellement  au  Sacrement  de  l'autel, 
elle  n'y  est  que  par  l'intermédiaire  et  comme  suite  de  sa  subs- 
tance elle-même,  laquelle  ne  pourrait  subsister  sans  sa  quantité 
propre.  Telle  est  la  raison  pour  laquelle  le  corps  du  Christ  peut 
être  en  divers  lieux  à  la  fois.  »  S.  Thom.,  Op.  58,  c.  8. 

Saint  Thomas,  suivant  sa  méthode  adoptée  dans  les  Opus- 
cules, en  traitant  de  l'Eucharistie,  illustre  ces  explications  par 
une  comparaison  matérielle.  «  Si  vous  présentez  votre  visage, 
dit-il,  à  plusieurs  miroirs  en  même  temps,  votre  visage  vous 
apparaîtra  également  et  intégralement  un  dans  tous  les  miroirs  ; 
et  si  vous  brisez  l'un  de  ces  miroirs  en  plusieurs  morceaux, 
même  fort  petits,  votre  visage  tout  entier,  et  unique,  se  repro- 
duira encore  d'une  manière  parfaite  dans  chacun  de  ces  débris. 
Bien  que  le  miroir  soit  brisé,  fractionné,  votre  visage  restera 
néanmoins  un  et  parfait  dans  chacune  des  fractions,  /'/  ne  su- 
bira lui-même  aucun  changement. 

«  De  même  en  est-il  réellement  dans  le  Sacrement  du  Christ, 
qu'on  appelle  justement  le  miroir  et  l'image  de  sa  bonté.  Si 
donc  le  miroir,  c'est-à-dire  la  forme  du  pain,  se  trouve  divisé  en 
plusieurs  parties,  chacune  de  ces  parties  restera  unie  à  Dieu,  et 
contiendra  le  vrai  corps  du  Seigneur.  »  S.  Thom.,  Op.  57,  c.  i3. 

1  «  Toute  puissance  m'a  été  donnée  au  ciel  et  sur  la  terre. 
Allez  donc  et  enseignez  toutes  les  nations,  les  baptisant  au  nom 
du  Père  et  du  Fils  et  du  Saint-Esprit,  leur  apprenant  à  observer 
tout  ce  que  je  vous  ai  commandé.  »  Matth.,  xxviii,  18-20.  — 
«  Les  péchés  seront  remis  à  ceux  à  qui  vous  les  remettrez,  et  ils 
seront  retenus  à  ceux  à  qui  vous  les  retiendrez.  »  Jean,  xx,  23. 


58  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

remplir  la  même  mission  '.  Indépendamment  de 
leur  caractère  sacré,  ils  ne  sont  que  des  hommes  ; 
considérés  dans  leur  Sacerdoce,  ils  sont  des 
dieux.  Leur  âme  porte  gravé  un  caractère  indé- 
lébile qui  les  associe  à  la  toute-puissance  divine'2. 
Ils  ne  sont  Prêtres  que  par  la  communication  que 
le  Souverain  Prêtre  leur  fait  de  son  Sacerdoce, 
mais  comme  Lui  ils  font  des  œuvres  divines  et 
ils  continuent  dans  le  monde  la  manifestation 
que  Jésus  faisait  de  sa  Divinité. 

Aucune  autre  puissance  que  la  puissance  même 
de  Dieu  ne  pouvait  instituer  le  Sacerdoce  catho- 
lique. Il  ne  s'agit  plus  ici  de  rappeler  un  simple 
souvenir,  de  commémorer  des  faits  qui,  une  fois 
accomplis,  ne  se  renouvellent  plus  jamais  ;  mais 
bien  d'une  réalité  précise,  de  la  perpétuation  ac- 
tuelle et  réelle  d'un  fait  divin,  d'une  présence 
formelle  et  substantielle  de  Jésus  produite  par 
les  paroles  de  la  Consécration  3.  Il  n'est  pas  da- 

1  «  Comme  le  Père  m'a  envoyé,  moi  aussi  je  vous  envoie.  » 
Jean,  xx,  21. 

-  «  Le  caractère  s'attache  à  l'âme  d'une  manière  indélébile, 
non  en  raison  de  sa  perfection  propre,  mais  à  cause  de  la  per- 
fection du  Sacerdoce  du  Christ,  d'où  /'/  découle  comme  une 
vertu  instrumentale.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  63,  a.  5,  ad  1. 

3  «  De  ce  que  le  Christ  a  prononcé  les  paroles  de  la  Consé- 
cration, ces  paroles  ont  acquis  une  puissance  consécratoire 
qu'exerce  tout  prêtre  qui  les  prononce,  absolument  comme 
si  le  Christ  était  présent  et  qu'il  les  prononçât  lui-même.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  78,  a.  5. 

Ailleurs,  le  même  saint  Docteur  établit  cette  vérité  par  une 


DEUX    NATURES    ET    UNE   PERSONNE    EN   JÉSUS  5g 

vantage  question  de  constituer  des  ministres  qui 
seront  simplement  chargés  des  cérémonies  exté- 
rieures du  culte  ;  mais  Jésus,  en  consacrant  ses 
Prêtres,  les  établit  maîtres  de  sa  propre  Per- 
sonne ;  ils  ont  sur  Lui,  par  la  force  de  la  parole 
consécratrice,  un  pouvoir  qui  évoque  la  puis- 
sance de  la  parole  créatrice  '. 

comparaison  avec  les  effets  produits  par  la  parole  humaine. 
«  Les  choses  humaines  nous  fournissent  aussi  une  similitude  du 
mystère.  Ne  voyons-nous  pas,  en  effet,  que  la  parole  de  l'homme 
dépasse,  en  efficace,  la  puissance  et  la  vertu  de  celui  gui  la 
profère  ?  La  parole  du  pape,  promulguée  par  son  envoyé, 
réunit  en  un  concile  tous  les  prélats  de  l'Eglise,  et  le  pape,  sans 
la  parole,  ne  pourrait  en  aucune  façon  produire  ce  résultat.  — 
La  parole  d'un  empereur  ou  d'un  roi  quelconque  réunit  en  très 
peu  de  temps  toute  une  armée.  —  Un  maître  enfin,  quel  qu'il 
soit,  produit  par  la  parole  sur  ses  subordonnés  des  effets  que  sa 
propre  puissance,  sans  la  parole,  n'obtiendrait  jamais. 

«  Personne  donc  ne  doit  estimer  impossible  que  Dieu  ait 
conféré  à  sa  parole,  prononcée  par  les  prêtres,  ses  envoyés 
sacrés,  la  même  efficace,  la  même  vertu,  et  même  une  vertu 
plus  grande  que  celle  dont  il  a  pourvu  la  nature  corporelle, 
par  laquelle  nous  voyons  se  produire  tant  et  de  si  grands  pro- 
diges semblables.  «  La  voix  du  Seigneur  est  pleine  de  vertu, 
s'écrie  le  Psalmiste  (xxvm,  4),  la  voix  du  Seigneur  est  pleine  de 
magnificence.  »  S.  Thom.,  Op.  58,  c.  2. 

1  «  Si  la  parole  de  Dieu,  dit  Saint  Jean  Damascène  (Hb.  iv, 
cap.  5),  cité  par  Saint  Thomas,  est  vivante,  active,  capable  de 
produire  la  lumière  au  seul  mot  :  «  Que  la  lumière  soit  »  ;  si  les 
cieux,  avec  toute  leur  splendeur,  ont  été  affermis  par  cette 
parole,  comment  Celui  qui,  du  très  pur  sang  de  la  Vierge  bien- 
heureuse s'est  fait  homme,  ne  pourrait-il  changer  le  pain  et  le 
vin  en  son  corps  et  en  son  sang?  »  Il  ne  doit  donc  point  pa- 
raître inadmissible,  ajoute  le  Docteur  angélique,  que  la  parole 
divine  proférée  par  le  prêtre  ait  la  même  vertu,  voire  une 
vertu  plus  grande  que  celle  de  la  nature,  dépassant  cette  force 


60  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEO 

Le  Prêtre  sacrificateur  renouvelle  chaque  fois, 
en  quelque  sorte,  le  Mystère  de  l'Incarnation  en 
redonnant  Jésus  au  monde,  et  celui  de  la  Ré- 
demption en  immolant  mystiquement  mais  réel- 
lement la  divine  Victime.  A  lui  seul,  le  fait,  en 
Jésus,  de  posséder  essentiellement  ce  pouvoir  et 
de  le  communiquer  aux  autres  est  une  preuve 
évidente  de  Divinité. 

Ce  qu'était  la  sainte  Humanité  de  Jésus  à 
l'égard  de  sa  Divinité  qu'elle  tenait  voilée  ;  ce 
qu'est  le  Mystère  eucharistique  par  rapport  à  la 

qui  réside  dans  les  choses,  et  en  vertu  de  laquelle  les  aliments 
pris  par  Tanimal  se  convertissent  en  sa  chair  et  en  son  sang.  » 
S.  Thom.,  Op.  58,  c.  12. 

Citons  encore  ces  paroles  devenues  classiques  de  Saint  Am- 
broise,  que  nous  lisons  dans  la  vc  Leçon  du  mercredi  dans  l'Oc- 
tave du  T.  S.  Sacrement  :  «  C'est  donc  la  parole  du  Christ  qui 
effectue  ce  Sacrement.  Quelle  est  la  parole  du  Christ?  C'est 
celle  par  qui  toutes  choses  ont  été  faites.  Le  Seigneur  com- 
manda, et  le  ciel  fut  créé  ;  le  Seigneur  commanda,  et  la  terre 
fut  faite  ;  le  Seigneur  commanda,  et  les  mers  sortirent  du  néant  ; 
le  Seigneur  commanda,  et  toute  créature  prit  naissance.  Vous 
voyez  donc  combien  la  parole  du  Christ  est  puissante  et  effi- 
cace. Si  donc  il  y  a  dans  la  parole  du  Seigneur  Jésus  tant  de 
force  et  de  vertu  qu'elle  a  donné  l'existence  aux  choses  qui 
n'étaient  pas,  combien  à  plus  forte  raison  aura-t-elle  le  pou- 
voir de  changer,  en  d'autres  substances,  les  substances  qui 
existent.  Le  ciel  n'était  pas,  la  mer  n'était  pas,  la  terre  n'était 
pas  ;  mais  écoutez  l'Ecriture  (Ps.  32,  9)  :  «  Il  a  dit,  et  les  choses 
ont  été  faites  ;  il  a  commandé  et  elles  ont  été  créées.  »  Pour 
vous  répondre,  je  vous  dirai  donc  que  ce  n'était  pas  le  corps 
du  Christ  avant  la  consécration,  mais  après  la  consécration, 
alors,  c'est  le  corps  du  Christ.  Jésus  lui-même  a  parlé,  et  cela 
a  été  fait  ;  il  a  commandé,  et  cela  a  été  réalisé.  »  S.  Ambroise 
{De  Sacram.,  lib.  iv,  cap.  4). 


DEUX   NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JÉSUS  6l 

Divinité  et  à  l'Humanité  du  Sauveur  qu'il  cache 
et  réduit  à  l'inanition  :  les  Prêtres  le  sont  rela- 
tivement à  Jésus,  dont  ils  ne  sont  que  les  instru- 
ments, mais  dont  ils  possèdent  la  puissance  et 
la  fécondité  sacerdotales.  Trois  Mystères  en  un 
seul,  qui  nous  révèlent  le  plan  divin  dans  l'éco- 
nomie des  révélations  de  la  puissance  et  de 
l'amour  de  Dieu  aux  hommes  :  l'Incarnation  qui 
fournit  la  Victime  du  Sacrifice,  l'Eucharistie  qui 
la  contient  sous  une  forme  nouvelle  mais  réelle, 
le  Sacerdoce  qui  continue  sans  cesse  le  Sacri- 
fice et  perpétue  la  présence  eucharistique  de  la 
Victime. 

Tout  éloquents  que  soient  les  enseignements 
de  la  Divinité  de  Jésus  puisés  dans  son  Incarna- 
tion et  dans  la  double  institution  de  l'Eucharistie 
et  du  Sacerdoce,  la  croyance  de  l'humanité  à  ce 
dogme  fondamental  aurait  nécessairement  som- 
bré avec  la  mort  du  Sauveur  des  hommes,  si 
Jésus  ne  se  fût  point  relevé  de  ses  suprêmes 
humiliations  l.  Il  ne  pouvait  rester  l'esclave  de  la 

1  «  La  résurrection  du  Christ,  dit  Saint  Thomas,  a  été  néces- 
saire pour  l'instruction  de  notre  foi.  En  effet,  notre  foi  a  pour 
objet  la  divinité  et  Yhumanité  du  Christ  ;  car  il  ne  suffit  pas 
de  croire  l'une  sans  l'autre.  C'est  pourquoi,  pour  confirmer  la 
foi  dans  la  vérité  de  sa  divinité,  il  a  fallu  qu'il  ressuscitât» 
promptement.  D'un  autre  côté,  pour  établir  la  foi  dans  la  vérité 
de  son  humanité  et  de  sa  mort,  il  a  été  nécessaire  qu'il  y  eût 
un  intervalle  entre  sa  mort  et  sa  résurrection  ;  car  s'il  eût  res- 


62  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEC 

mort,  sous  peine  de  n'être  point  Dieu  ;  Il  devait 
sortir  de  son  tombeau,  s'il  était  réellement  le 
principe  de  la  vie  '. 

Tout  ce  qu'il  avait  dit  pendant  sa  vie  pour 
démontrer  sa  Divinité,  tout  ce  qu'il  avait  fait 
pour  le  prouver,  ne  pouvait  avoir  de  valeur  que 
si  vraiment  11  remportait  sur  la  mort  une  écla- 
tante victoire  qui  Lui  rendrait  la  vie  pour  tou- 
jours. Jésus  avait  dit  que  Lui  seul  avait  le  pou- 
voir de  s'enlever  la  vie  et  de  la  reprendre  "2.  Déjà 
Il  avait  permis  à  ses  ennemis,  à  l'heure  marquée 
par  son  divin  Père,  de  la  Lui  ravir  ;  c'est  Lui,  à 
vrai  dire,  qui  s'immolait  par  la  main  de  ses  bour- 
reaux. Le  moment  ne  pouvait  tarder,  où  sortant 

suscité  immédiatement  après  sa  mort,  on  pourrait  croire  que  sa 
mort  n'a  pas  été  véritable  et  que  par  conséquent  sa  résurrection 
ne  l'a  pas  été  non  plus.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  53,  a.  2. 

1  Saint  Thomas  dit  encore  à  ce  sujet  :  «  Il  faut  que  la  résur- 
rection du  Christ  soit  cause  de  la  nôtre  ;  et  c'est  ce  qui  fait  dire 
à  Saint  Paul  (I  Cor.,  xv,  20)  :  «  Jésus-Christ  est  ressuscité 
d'entre  les  morts  comme  étant  les  prémices  de  ceux  qui  sont 
dans  le  sommeil  de  la  mort  ;  car  c'est  par  un  homme  que  la 
mort  est  venue,  et  c'est  aussi  par  un  homme  que  la  résurrection 
des  morts  doit  venir  également.  »  Et  c'est  avec  raison  ;  car  le 
principe  de  la  vie  de  l'homme  est  le  Verbe  de  Dieu,  dont  il 
est  dit  (Ps.  xxxv,  10)  :  «  C'est  en  vous  qu'est  la  source  de  vie  ». 
C'est  pourquoi  il  dit  lui-même  (Jean,  v,  21)  :  «  Comme  le  Père 
ressuscite  les  morts  et  les  vivifie,  de  même  le  Fils  vivifie  ceux 
qu'il  veut.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  56,  a.  1. 

2  «  Personne  ne  me  ravit  ma  vie,  mais  je  la  donne  de  moi- 
même  ;  j'ai  le  pouvoir  de  la  donner,  et  j'ai  le  pouvoir  de  la 
reprendre.  »  Jean,  x,  18. 


DEUX    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JÉSUS  63 

de  l'humiliation  du  tombeau,  II  reprendrait  une 
vie  cette  fois  impassible  et  glorieuse1. 

Il  était  mort  en  perdant  tout  son  sang,  Il  res- 
suscite en  le  faisant  de  nouveau  circuler  dans  ses 
veines;  son  cœur,  dont  les  battements  avaient  un 
instant  cessé,  reprend  ses  pulsations  normales  ; 
la  vie  renaît  dans  ce  corps  meurtri  et  défiguré, 
et  le  supplicié  de  tout-à-1'heure  réapparaît  aux 
hommes  plus  beau,  plus  puissant  et  plus  glorieux 
que  jamais  2.  N'étant  plus  soumis  ni  aux  lois  du 

1  Saint  Thomas  donne  cinq  raisons  de  la  Résurrection  du 
Sauveur.  «  1°  Pour  manifester  la  Justice  divine,  à  laquelle 
il  appartient  ^exalter  ceux  qui  s' humilient  à  cause  de  Dieu. 
Le  Christ  s'étant  humilié  jusqu'à  la  mort  de  la  croix  par  amour 
et  par  obéissance  pour  Dieu,  il  fallait  que  Dieu  l'exaltât  jusqu'à 
la  gloire  de  la  résurrection.  —  2°  Pour  établir  notre  foi  ;  parce 
que,  par  la  résurrection  du  Christ,  notre  foi  dans  sa  divinité  a 
été  confirmée.  C'est  pourquoi  Saint  Paul  dit  (I  Cor.,  xv,  14)  : 
«  Si  le  Christ  n'est  pas  ressuscité,  notre  prédication  est  vaine  et 
votre  foi  est  vaine  aussi.  »  —  3°  Pour  exciter  notre  espérance  ; 
parce  qu'en  voyant  ressusciter  le  Christ  qui  est  notre  chef,  nous 
espérons  que  nous  ressusciterons.  —  4°  Pour  la  réformation  de 
la  vie  des  fidèles,  d'après  ces  paroles  de  Saint  Paul  (Rom.,  vi,  4)  : 
«  Comme  Jésus-Christ  est  ressuscité  d'entre  les  morts  pour  la 
gloire  de  son  Père,  ainsi  nous  devons  marcher  dans  une  vie 
nouvelle.  »  Et  plus  loin  :  «  Parce  que  le  Christ  ressuscité  d'entre 
les  morts  ne  meurt  plus,  de  même  pensez  aussi  que  vous  êtes 
morts  au  péché  et  que  vous  ne  vivez  que  pour  Dieu.  »  —  5"  Pour 
la  consommation  de  notre  salut  ;  parce  que,  comme  il  s'est 
humilié  par  sa  mort  et  qu'il  a  enduré  tant  de  maux  pour  nous 
en  délivrer,  de  même  il  a  été  glorifié  dans  sa  résurrection  pour 
nous  porter  au  bien,  d'après  ces  paroles  de  Saint  Paul  (Rom., 
rv,  25)  :  «  Il  a  été  livré  à  cause  de  nos  péchés,  et  il  est  ressuscité 
pour  notre  justification.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  53,  a.  1. 

2  Plusieurs  fois  Jésus  avait  prédit  sa  résurrection  ;  ses  paroles 


64  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEC 

temps  et  de  l'espace,  ni  aux  conditions  des  êtres 
corporels,  mais  ayant  acquis,  par  sa  propre  puis- 
sance, les  qualités  des  purs  esprits,  Il  jouit  d'un 
empire  souverain  sur  tout  ce  qui  est  matériel  et 
terrestre.  N'ayant  plus,  comme  pendant  sa  vie, 
à  retenir  sa  toute-puissance  dans  les  bornes  de 
la  condition  humaine  qu'il  s'était  imposée,  Il  se 
manifeste  le  maître  absolu  de  toutes  choses  '.  C'est 
un  triomphateur  que  ne  peuvent  plus  atteindre 
ni  la  malice  des  hommes  ni  la  haine  de  l'enfer. 
C'est  un  Dieu  qui  se  joue  dans  les  manifestations 
de  sa  toute-puissance,  après  s'être  révélé  dans 
les  suprêmes  excès  de  son  amour.  C'est  un  Sau- 
veur, tout  de  gloire  éclatant,  qui  laisse  rayonner, 
comme  des  trophées  d'amour,  les  plaies  de  son 

sont  formelles  sur  ce  point.  «  Le  Fils  de  l'homme  doit  être  livré 
entre  les  mains  des  hommes  ;  ils  le  tueront  et,  le  troisième  jour, 
il  ressuscitera.  »  Matth.,  xvii,  21,  22. 

«  Ne  parlez  à  personne  de  cette  vision,  dit-il  à  ses  Apôtres 
témoins  de  sa  transfiguration,  jusqu'à  ce  que  le  Fils  de  l'homme 
ressuscite  d'entre  les  morts.  »  Matth.,  xvii,  9. 

«  Après  que  je  serai  ressuscité,  je  vous  précéderai  en  Galilée.  » 
Matth.,  xxvi,  32. 

Et,  après  sa  résurrection,  il  rappelle  encore  cet  enseignement 
à  ses  Apôtres  :  «  Il  fallait  que  le  Christ  souffrit  et  qu'il  ressus- 
citât d'entre  les  morts  le  troisième  jour.  »  Luc,  xxiv,  46. 

1  «  Vous  l'avez  pour  un  temps  rendu  inférieur  aux  anges,  et 
puis  vous  l'avez  couronné  de  gloire  et  d'honneur,  vous  lui  avez 
donné  l'empire  sur  les  œuvres  de  vos  mains  ;  vous  avez  mis 
toutes  choses  sous  ses  pieds.  Du  moment  que  Dieu  lui  a  soumis 
toutes  choses,  il  n'a  donc  rien  laissé  qui  ne  lui  soit  assujetti.  » 
Hébr.,  11,  7,  8. 


DEUX   NATURES   ET    UNE    PERSONNE    EN    JÉSUS  63 

dernier  supplice.  C'est  le  Verbe  de  Dieu  qui, 
dégagé  des  entraves  de  son  existence  mortelle, 
a  comme  reconquis  son  antique  et  universelle 
souveraineté,  à  laquelle  II  associe  pour  toujours 
sa  sainte  Humanité  l. 

C'en  est  fait  :  II  est  Dieu  et  II  le  prouve  plus 
que  jamais.  Les  générations  tomberont  à  genoux 
devant  Lui  ;  et,  après  avoir  baisé  avec  respect 
les  plaies  du  divin  Crucifié,  elles  entonneront  à 
jamais  des  chants  d'allégresse  et  de  louange  en 
l'honneur  du  glorieux  Ressuscité  -. 


Jésus,  étant  Dieu,  venait  du  ciel.  Il  nous  avait 
révélé  son  divin  Père  et  le  Mystère  de  la  Trinité 
Sainte  immuable  dans  les  splendeurs  de  l'éter- 
nité. Sa  mission  étant  accomplie  sur  la  terre,  Il 
devait  retourner  dans  le  sein  de  l'Eternel.  Il  ne 
suffisait  ni  à  sa  gloire  ni  à  notre  foi  qu'il  soit 
sorti  triomphant   du  tombeau.    Lui-même   avait 


1  «  Maintenant  le  Christ  est  ressuscité...  ;  quand  il  aura  anéanti 
tout  empire,  toute  domination,  toute  'puissance,  il  remettra  son 
royaume  à  son  Père  :  /'/  faut  donc  qu'il  règne.  »  I  Cor.,  xv, 
20,  24,  25. 

2  «  Que  les  gentils  glorifient  Dieu  pour  sa  grande  miséricorde, 
ainsi  qu'il  est  écrit  :  C'est  pourquoi,  Seigneur,  je  publierai  vos 
louanges  dans  les  nations,  et  je  chanterai  à  la  gloire  de  votre 
nom.  Et  l'Ecriture  dit  encore  :  Réjouissez-vous,  nations,  avec 
son  peuple.  Et  ailleurs  :  Nations,  louez  toutes  le  Seigneur, 
peuples,  glorifiez-le  tous.  »  Rom.,  xv,  9-1 1. 


66  DE   LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

annoncé  qu'il  retournerait  à  son  Père  '  et  qu'il 
irait  là-haut  nous  préparer  une  place2.  Il  fallait 
ce  complément  à  tous  ses  Mystères  pour  ne  plus 
pouvoir  jamais  douter  de  sa  Divinité.  Il  veut  en 
donner  l'assurance  aux  hommes  ;  si  après  cela 
ils  ne  croient  pas  en  Lui,  ils  s'attireront  la  su- 
prême malédiction  qui  les  éloignera  à  jamais  de 
sa  divine  et  éternelle  béatitude. 

C'est  par  sa  propre  puissance  que  Jésus  était 
descendu  du  ciel,  ce  sera  par  la  même  divine 
puissance  qu'il  y  remontera8.  Il  laisse  à  la  terre 
son  Eucharistie  avec  son  Sacerdoce  qui  en  assu- 

1  «  Je  m'en  vais  à  mon  Père.  »  Jean,  xiv,  12. 

2  «  Dans  la  maison  de  mon  Père  il  y  a  beaucoup  de  demeures... 
Je  vais  vous  préparer  une  place.  »  Jean,  xiv,  2. 

3  Saint  Thomas  nous  dit  que  Jésus  est  monté  au  ciel  par  une 
double  vertu  personnelle,  sa  vertu  divine  et  la  vertu  de  son  âme 
glorifiée.  «  Le  corps  dans  la  gloire  sera  tellement  soumis  à  l'âme 
bienheureuse  que,  comme  le  dit  Saint  Augustin  {De  civ.  Dei, 
lib.  xxii,  cap.  ult.),  le  corps  sera  immédiatement  où  l'esprit 
voudra,  et  l'esprit  ne  voudra  rien  qui  ne  puisse  convenir  à  lui- 
même  et  au  corps.  Or,  comme  il  convient  qu'un  corps  glorieux 
et  immortel  soit  dans  un  lieu  céleste,  il  s'ensuit  que  le  corps  du 
Christ  est  monté  au  ciel  d'après  la  vertu  de  son  âme  qui  le 
voulait.  Et  comme  le  corps  devient  glorieux  par  la  participation 
de  l'âme,  de  même  l'âme  devient  bienheureuse  par  la  partici- 
pation de  Dieu.  Par  conséquent  la  cause  primitive  de  l'ascen- 
sion du  Christ  au  ciel,  c'est  la  vertu  divine. 

«  Ainsi  donc  il  y  est  monté  par  sa  vertu  propre  :  par  sa 
vertu  divine  premièrement,  et  secondairement  par  la  vertu  de 
l 'âme  glorifiée  qui  meut  le  corps  comme  elle  veut.  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.  57,  a.  3. 


DEl'X    NATURES    ET    l'NE    PERSONNE    EN    JÉSVS  67 

rera  la  perpétuité,  mais  II  doit  à  son  Humanité 
une  récompense  que  le  ciel  seul  peut  lui  don- 
ner '  ;  et  II  s'envole,  par  delà   les   nues,  dans  le 


1  «  Par  des  mérites  antérieurs  à  sa  passion,  enseigne  Saint 
Thomas,  le  Christ  a  mérité  son  exaltation  relativement  à  son 
âme  dont  la  volonté  était  rendue  parfaite  par  la  charité  et  les 
autres  vertus.  Mais,  dans  sa  passion,  /'/  a  mérité  son  exaltation 
relativement  à  son  corps  par  manière  de  récompense  ;  car  il  est 
juste  que  le  corps  qui  avait  été  soumis  à  la  souffrance  par  cha- 
rité reçoive  dans  la  gloire  sa  récompense.  »  S.  Thom.,  III  p., 
q.  49,  a.  6,  ad  2. 

Dans  le  corps  de  l'article,  il  déduit  les  raisons  de  l'exaltation 
de  Jésus,  des  humiliations  subies  dans  sa  passion.  «  Le  Christ, 
dit-il,  s'est  humilié  lui-même  dans  sa  passion  au-dessous  de  ce 
qu'il  devait,  sous  quatre  rapports  :  1°  Quant  à  sa  passion  et  à 
sa  mort  qu'il  ne  devait  pas  souffrir.  —  2"  Quant  au  lieu,  parce 
que  son  corps  a  été  placé  dans  un  sépulcre  et  que  son  âme  est 
descendue  aux  enfers.  —  3"  Quant  à  la  confusion  et  à  pYo- 
probre  dont  il  a  été  couvert.  —  40  Quant  à  ce  qu'/7  a  été  livré 
à  la  puissance  humaine. 

«  C'est  pourquoi  par  sa  passion  il  a  mérité  son  exaltation  de 
quatre  manières  :  1°  Quant  à  sa  résurrection  glorieuse.  D'où 
il  est  dit  (Ps.  i38,  1):  «  Vous  avez  connu  mon  abaissement 
(c'est-à-dire  l'humilité  de  ma  passion)  et  ma  résurrection.  »  — 
2°  Quant  à  son  ascension  au  ciel.  Ainsi  Saint  Paul  dit  (Eph., 
iv,  9)  :  «  Qu'il  est  descendu  d'abord  dans  les  parties  les  plus 
basses  de  la  terre,  et  celui  qui  est  descendu  est  le  même  que 
celui  qui  est  monté  au-dessus  de  tous  les  cieux.  »  —  3°  Il  a  été 
élevé  parce  qu'/V  est  assis  à  la  droite  de  son  Père  et  qu'il  a 
manifesté  sa  divinité,  d'après  ces  paroles  du  Prophète  (Is.,  lu, 
13)  :  «  Il  sera  grand  et  élevé  et  il  montera  au  comble  de  la 
gloire,  parce  qu'il  a  fait  l'étonnement  de  plusieurs  et  que  son 
visage  a  été  défiguré  plus  que  celui  d'aucun  autre  homme.  »  Et 
c'est  ce  qui  fait  dire  à  l'Apôtre  (Phil.,  h,  8)  :  «  Il  s'est  fait  obéis- 
sant jusqu'à  la  mort  et  jusqu'à  la  mort  de  la  croix  ;  c'est  pour- 
quoi Dieu  l'a  élevé  et  lui  a  donné  un  nom  qui  est  au-dessus  de 
tout  nom  »,  de   telle  sorte  que  tout  le  monde  l'appelle  Dieu  et 


68  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

royaume  de   sa  gloire  où    II   régnera   éternelle- 
ment '. 

A  moins  de  vouloir  tout  nier  en  Jésus,  il  est 
indispensable,  après  cette  dernière  et  divine 
merveille  de  son  Ascension,  de  reconnaître  et  de 
confesser  sa  Divinité.  Le  divin  Soleil  de  Justice 
est  rentré  dans  l'éternel  foyer  des  clartés  divines. 
Il  a  illuminé  le  monde  des  splendeurs  de  l'éter- 
nité, et  les  âmes  en  refléteront  à  jamais  les  cé- 
lestes beautés.  Gloire  éternelle  à  Jésus,  Dieu  et 
Homme,  vivant  et  régnant  dans  les  siècles  des 
siècles  ! 


lui  rend  les  honneurs  divins.  —  40  II  a  été  élevé  par  rapport  à 
la  puissance  judiciaire  qu'il  a  reçue,  car  il  est  dit  (Job,  xxxvi, 
17)  :  «  Votre  cause  a  été  jugée  comme  celle  d'un  impie,  vous 
recevrez  en  retour  la  puissance  et  le  jugement.  »  S.  Thom.,  III  p., 
q.  49,  a.  6. 

1  «  Le  Seigneur  Jésus,  après  avoir  parlé  à  ses  disciples,  fut 
élevé  dans  le  ciel,  où  il  est  assis  à  la  droite  de  Dieu.  »  Marc, 
xvi,  19. 

Sur  ces  dernières  paroles.  Saint  Thomas  fait  les  remarques 
suivantes  :  «  On  dit  que  le  Christ  est  assis  à  la  droite  de  son 
Père,  en  ce  sens  que  d'après  sa  nature  divine  il  lui  est  égal,  et 
que  d'après  sa  nature  humaine  il  est  en  possession  des  biens 
divins  d'une  manière  plus  excellente  que  toutes  les  autres 
créatures.  Ces  deux  choses  ne  conviennent  l'une  et  l'autre  qu'au 
Christ.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  58,  a.  4. 

Et  plus  loin  :  «  Parce  que  la  droite  est  la  béatitude  divine, 
s'asseoir  à  la  droite  ne  signifie  pas  simplement  être  dans  la 
béatitude,  mais  avoir  la  béatitude  avec  une  certaine  puissance 
de  domination,  et  l'avoir  pour  ainsi  dire  comme  une  chose 
propre  et  naturelle  ;  ce  qui  ne  convient  qu'au  Christ  et  ce  qui 
ne  peut  convenir  à  aucune  autre  créature.  »  Ibid.,  ad  2. 


DEUX   NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN   JÉSUS  69 

III.  —  Jésus  est  Dieu  : 
szs  enseignements  le  démontrent 


Si  Jésus  avait  manifesté  sa  Divinité  aux 
hommes  par  ses  Mystères  et  par  ses  oeuvres, 
Il  devait  également  le  faire  par  ses  enseigne- 
ments. Il  ne  pouvait  se  contenter  de  poser  des 
actes  qui  révélassent  son  origine  divine  ;  étant 
venu  pour  enseigner  les  hommes  ',  Il  devait  leur 
donner  une  doctrine  sûre  et  complète,  et  lors- 
qu'il s'agissait  d'une  vérité  aussi  essentielle  et 
fondamentale  que  celle  de  sa  Divinité,  la  préci- 
sion s'imposait.  En  un  pareil  sujet,  d'où  dépend 
toute  la  Religion,  tous  les  mystères  du  temps  et 
toutes  les  vérités  éternelles,  il  fallait  une  science 
positive  et  indiscutable  ;  et  la  croyance  de  l'hu- 
manité devait  pouvoir  s'appuyer  sur  les  asser- 
tions formelles  de  la  parole  divine-. 

Jésus  n'a  aucunement  négligé  de  donner  au 
monde  cette  divine  doctrine,  et  II  en  a  fait  la 
base  de  ses  enseignements.  Lui,  qui  était  venu 
pour  pratiquer  l'humilité  et  donner  aux  hommes 

1  «  Il  est  écrit  dans  les  prophètes  :  Us  seront  tous  enseignés 
de  Dieu.  »  Jean,  vi,  45. 

2  «  La  doctrine,  ayant  été  premièrement  annoncée  par  le  Sei- 
gneur lui-même,  a  été  ensuite  confirmée  parmi  nous  par  ceux 
qui  l'ont  entendu  de  sa  propre  bouche.  »  Hébr.,  h,  3. 


70  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

l'exemple  de  toutes  les  vertus1;  Lui,  qui  ne  veut 
même  pas  être  appelé  bon,  en  tant  qu'homme-, 
et  qui  renvoie  constamment  à  son  Père  les 
louanges  et  la  gloire  qui  Lui  reviennent,  Il  se 
pose  néanmoins  en  Maître  souverain 3  et  II  se 
décerne  des  titres  divins  quand  il  s'agit  d'affir- 
mer sa  Divinité  4. 

Il  est  peu  de  sujets  que  Jésus  se  plaise  à  déve- 
lopper comme  celui-là  ;  Il  y  revient  en  toute  occa- 
sion, pour  bien  inculquer  dans  les  âmes  cette 
adorable  vérité.  Il  trouve  dans  sa  Divinité  un 
thème  admirable  qu'il  varie  sans  cesse  et  dont  II 
fait  une  lumière  pour  éclairer  les  esprits,  un  feu 
pour  réchauffer  les  cœurs,  une  règle  de  vie  pour 
diriger  et  fortifier  les  volontés.  Devant  cette 
vérité  divine  les  objections  trouvent  leurs  solu- 
tions, les  mystères  s'éclaircissent,  les  résistances 
s'évanouissent,  les  cœurs  sont  touchés,  les  âmes 
se  livrent  et  s'abandonnent. 

C'est  en  gagnant  l'amour  que  Jésus  veut  ins- 
truire ;  aussi  rien  n'est  lumineux  et  touchant  à  la 

1  «  Le  Fils  de  l'homme  n'est  point  venu  pour  être  servi,  mais 
pour  servir  et  donner  sa  vie  pour  la  rédemption  d'un  grand 
nombre.  »  Matth.,  xx,  28. 

2  Jésus  lui  dit  :  «  Pourquoi  m'appelles-tu  bon  ?  Il  n'y  a  de 
bon  que  Dieu  seul.  »  Matth.,  xix,  17. 

3  «  Vous  m'appelez  Maître  et  Seigneur  ;  et  vous  dites  bien, 
car  je  le  suis.  »  Jean,  xiii,  i3. 

''  «  Jésus-Christ  n'a  point  cru  que  ce  fût  pour  lui  une  usurpa- 
tion d'être  égal  à  Dieu.  »  Philip.,  h,  6. 


DEUX    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JESUS  71 

fois  comme  cette  doctrine  du  ciel  enseignée  aux 
hommes.  On  assiste  en  quelque  sorte  à  la  de- 
meure éternelle  du  Verbe  dans  la  Trinité  Sainte, 
à  sa  sortie  du  sein  du  Père,  à  la  mission  qu'il  en 
reçoit,  à  son  entrée  dans  le  monde,  aux  affirma- 
tions nombreuses  de  sa  divine  origine,  aux  com- 
munications constantes  que  Lui  fait  son  divin 
Père,  à  l'amour  mutuel  qui  les  unit  dans  une 
intimité  ineffable  et  unique,  aux  déclarations 
solennelles  où  Jésus  proclame  sa  Filiation  di- 
vine, aux  annonces  de  son  retour  prochain  vers 
son  Père  et  de  la  gloire  divine  dont  II  y  jouira 
éternellement. 

Le  cœur  est  ému  et  l'âme  tombe  en  adoration, 
quand  on  entend  Jésus  proclamer  bien  haut  : 
«  qu'il  vient  de  Dieu  et  qu'il  retourne  à  Dieu  '  »  ; 
«  que  Dieu  a  tellement  aimé  le  monde,  qu'il  lui  a 
donné  son  Fils  unique  -  »  ;  «  qu'il  n'est  venu  que 
pour  faire  la  volonté  de  son  Père3  »  ;  «  qu'il  s'en 
tient  expressément  à  tout  ce  que  son  Père  Lui  a 
ordonné4»;    «qu'il  ne  dit  ni  ne   fait   rien  qu'il 

1  <■  Je  suis  sorti  du  Père,  et  je  suis  venu  dans  le  monde  ; 
maintenant  je  quitte  le  monde  et  je  vais  au  Père.  »  Jean, 
xvi,  28. 

2  Jean,  m,  16. 

3  «  Je  suis  descendu  du  ciel  pour  faire,  non  ma  volonté,  mais 
la  volonté  de  celui  qui  m'a  envoyé.  »  Jean,  vi,  38. 

4  «  J'agis  selon  le  commandement  que  le  Père  m'a  donné.  » 
Jean,  xiv,  3i. 


72  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

ne  l'ait  entendu  ou  vu  faire  par  son  Père  '  »  ;  sur- 
tout lorsque,  pénétrant  plus  profondément  dans 
le  mystère,  Il  nous  dit  avec  une  assurance  com- 
municative  et  une  tendresse  divinement  filiale  : 
«  que  Lui  et  son  Père  ne  font  qu'un  -  »  ;  «  que 
tout  ce  qui  est  à  l'un  appartient  à  l'autre'»; 
«  qu'il  est  en  son  Père  et  que  son  Père  est  en 
Lui''  »  ;  que,  dès  lors,  «  qui  Le  voit,  voit  le  Père, 
qui  Le  connaît,  connaît  le  Père5  »  ;  et,  à  cause  de 
cette  incession  divine,  «  que  personne  ne  peut 
aller  au  Père  que  par  le  Fils,  ni  aller  au  Fils  si 
le  Père  ne  l'y  attire"  ». 

Jésus,  en  d'autres  circonstances,  se  proclame 
plus  explicitement  encore  le  Fils  de  Dieu7.  A  la 

1  «  Celui  qui  m'a  envoyé  est  véridique,  et  ce  que  j'ai  entendu 
de  lui,  je  le  dis  au  monde.  »  Jean,  viii,  26.  —  «  Je  ne  fais  rien 
de  moi-même,  mais  je  dis  ce  que  mon  Père  m'a  enseigné.  » 
Ibid.,  28. 

-  «  Mon  Père  et  moi  nous  sommes  une  même  chose.  »  Jean,  x,  3o. 

a  «  Tout  ce  que  le  Père  a  est  à  moi.  »  Jean,  xvi,  i5.  —  «  Tout 
ce  qui  est  à  moi  est  à  vous,  et  tout  ce  qui  est  à  vous  est  à  moi.  » 
Jean,  xvii,  10. 

4  «  Le  Père  est  en  moi,  et  je  suis  dans  le  Père.  »  Jean,  x,  38. 

—  «  Ne  crovez-vous  pas  que  je  suis  dans  le  Père,  et  que  le 
Père  est  en  moi?  »  Jean,  xiv,  10,  11. 

5  Celui  qui  me  voit,  voit  celui  qui  m'a  envoyé.  »  Jean,  xii,  45. 

—  Celui  qui  me  voit,  voit  aussi  le  Père.  »  Jean,  xiv,  9. 

6  «  Nul  ne  vient  au  Père  que  par  moi.  »  Jean,  xiv,  6.  —  «  Nul 
ne  peut  venir  à  moi  si  le  Père  qui  m'a  envoyé  ne  l'attire.  » 
Jean,  vi,  44. 

"  En   neuf  passages  différents  du   Saint  Evangile,  Jésus  fait 


DEUX    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JÉSUS  73 

Samaritaine,  Il  dit  qu'il  est  Lui-même  le  Messie 
promis1.  A  l'aveugle  de  Jéricho,  qu'il  vient  de 
guérir  et  qui  Lui  demande  qui  est  le  Fils  de 
Dieu,  II  répond  :  «  Celui  qui  te  parle,  c'est  Lui  -  ». 
Quand  Saint  Pierre  Le  confesse  publiquement  le 
Christ,  Fils  du  Dieu  vivant,  Il  le  confirme  dans 
sa  croyance,  en  lui  disant  que  c'est  son  divin 
Père  qui  lui  a  révélé  ce  mystère  ;t.  Quand  II  se 
met  en  route  pour  aller  ressusciter  son  ami 
Lazare,  Il  dit  ouvertement  aux  siens  que  Lazare 
est  mort  afin  que  le  Fils  de  Dieu  soit  glorifié  i. 
Et  pour  mettre  un  dernier  sceau  à  cet  ensei- 
gnement de  toute  sa  vie  publique,  Jésus  pro- 
clame plus  hautement  encore  sa  Divinité,  à 
l'heure  la  plus  solennelle  de  sa  vie,  lorsqu'il  va 
mourir  pour  attester  la  vérité  de  sa  doctrine  : 
«  Es-tu  le  Christ,  Fils  du  Dieu  béni  »  ?  Lui  dit 
le  Grand-Prêtre.  —  «  Je  le  suis  »,  répond-Il  avec 
majesté \ 

Les  hommes  ne  peuvent  s'y  méprendre  ;  ces 
expressions  ne  sont  ni  des  images  ni  des  méta- 

une  mention  précise  de  son  titre  de  Fils  de  Dieu  :  Jean,  ni,  16, 
17,  18  ;   v,  25,  28  ;   ix,  35-37  !   x,  36  ;  xi,  4.  —  Marc,  xiv,  62. 

1  «  La  femme  lui  dit  :  Je  sais  que  le  Messie  (qui  est  appelé 
le  Christ)  doit  venir...  Jésus  lui  dit  :  Je  le  suis,  moi  qui  vous 
parle.  »  Jean,  iv,  25,  26. 

2  Jean,  ix,  36,  37. 

3  Matth.,  xvi,  16,  17. 

4  Jean,  xi,  4. 

'  Marc,  xiv,  61,  62. 


74  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

phores.  Jésus  prétend  dire  une  vérité  exacte  et 
indiscutable,  et  ceux  qui  L'entendent  le  com- 
prennent ainsi,  soit  pour  croire  en  Lui,  soit  pour 
Lui  en  faire  un  crime.  Les  foules  L'acclament 
comme  le  Messie  •  ;  les  démons  eux-mêmes  Le 
proclament  le    Fils  de  Dieu  '-.    Cette   déclaration 

1  «  Et  la  foule  criait,  disant  :  Hosanna,  béni  soit  celui  qui 
vient  au  nom  du  Seigneur.  »  Matth.,  xxi,  9. 

-  «  Les  démons  sortaient  de  plusieurs,  criant  et  disant  :  Tu  es 
le  Fils  de  Dieu.  Et  les  réprimandant  il  ne  leur  permettait  pas 
de  dire  qu'ils  savaient  qu'il  était  le  Christ.  »  Luc,  rv,  41. 

Nous  ne  devons  pas  prendre  ces  paroles  de  Jésus  trop  à  la 
lettre,  la  connaissance  que  les  démons  avaient  de  sa  divinité 
étant  très  imparfaite  et  reposant  plutôt  sur  des  faits  étonnants 
qui  leur  faisaient  supposer  que  Jésus  pouvait  bien  être  Dieu,  ce 
dont  ils  n'avaient  évidemment  aucune  certitude,  sans  quoi  ils 
n'auraient  point  poussé  les  Juifs  à  le  mettre  à  mort.  Le  commen- 
taire suivant  de  Saint  Thomas  nous  le  fera  mieux  comprendre. 

•'  Le  Christ  ne  s'est  manifesté  aux  démons  qu'autant  qu'il  l'a 
voulu,  et  il  ne  l'a  voulu  qu'autant  qu'il  l'a  fallu...  D'ailleurs,  il 
ne  s'est  pas  montré  à  eux  comme  aux  saints  anges,  par  ce  qui 
constitue  la  vie  éternelle  (c'est-à-dire  la  lumière  surnaturelle  de 
la  grâce),  mais  par  des  effets  temporels  de  sa  puissance.  D'abord, 
en  vovant  que  le  Christ  avait  faim  après  avoir  jeûné,  ils  ont 
pensé  qu'il  n'était  pas  le  Fils  de  Dieu.  C'est  pourquoi,  à  l'occa- 
sion de  ces  paroles  :  «  Si  vous  êtes  le  Fils  de  Dieu  »  (Luc,  rv,  3), 
Saint  Ambroise  dit  :  Que  signifie  cette  manière  de  s'exprimer, 
sinon  que  le  démon  savait  que  le  Fils  de  Dieu  viendrait,  mais 
qu'il  n'a  pas  pensé  qu'il  était  venu,  à  la  vue  de  ses  infirmités 
corporelles  ? 

«  Mais  ensuite,  après  avoir  été  témoin  de  ses  miracles,  il  a 
commencé  à  conjecturer  d'après  certains  soupçons  qu'il  était  le 
Fils  de  Dieu.  C'est  pour  ce  motif  que  sur  ces  paroles  :  «  Je  sais 
que  vous  êtes  le  saint  de  Dieu  »  (Marc,  i,  24),  Saint  Jean  Chry- 
sostôme  dit  :  qu'il  n'avait  pas  une  connaissance  certaine  et  ferme 
de    l'avènement  de  Dieu,  mais  qu'il   savait  qu'il  était  le  Christ 


DEUX  NATURES  ET  UNE  PERSONNE  EN  JÉSUS      /."> 

formelle  de  sa  Divinité,  tombée  si  fréquemment 
de  ses  lèvres,  paraît  à  ses  ennemis  une  telle 
monstruosité,  que  Jésus  ne  peut  s'empêcher  un 
jour  de  le  leur  reprocher  :  «  Pourquoi  dites-vous 
que  je  blasphème  parce  que  j'ai  dit  :  Je  suis  le 
Fils  de  Dieu  '  »  ;  et  lorsqu'ils  voudront  essayer 
de  voiler  leur  haine  et  de  justifier  le  crime  déi- 
cide dont  ils  vont  se  rendre  coupables,  ils  rappel- 
leront au  juge  inique  qui  doit  Le  condamner, 
que  Jésus  mérite  la  mort  parce  qu'il  s'est  fait  le 
Fils  de  Dieu  -. 

Aucun  enseignement  n'est  plus  clair  et  plus 
précis.    Ou  Jésus    enseigne   l'erreur,  ou    il    faut 

promis  dans  la  loi.  C'est  ce  qui  fait  dire  (Luc,  iv,  41)  :  «  Qu'ils 
savaient  qu'il  était  le  Christ.  » 

«  Mais  en  confessant  qu'il  était  le  Fils  de  Dieu,  ils  parlaient 
plutôt  d'après  des  soupçons  qu'avec  certitude.  D'où  le  Vén.  Bède 
observe  :  «  Que  les  démons  confessaient  le  Fils  de  Dieu  »,  comme 
on  dit  plus  loin  «  qu'ils  savaient  qu'il  était  le  Christ  »,  parce 
que  le  diable  l'ayant  vu  fatigué  par  le  jeûne,  il  crut  qu'il  était 
un  homme  véritable,  mais  parce  que,  en  le  tentant,  il  ne  put  pas 
le  vaincre,  il  se  douta  qu'il  était  le  Fils  de  Dieu.  Par  la  puis- 
sance de  ses  miracles  il  comprit  ou  plutôt  il  soupçonna  aussi  ce 
qu'il  était.  C'est  pourquoi  il  a  conseillé  aux  Juifs  de  le  crucifier, 
non  parce  qu'il  a  pensé  que  le  Christ  n'était  pas  le  Fils  de  Dieu, 
mais  parce  qu'il  n'a  pas  prévu  que  sa  mort  serait  sa  propre  ruine. 

«  Car  c'est  de  ce  mystère,  caché  dès  le  commencement  des 
siècles,  que  l'Apôtre  dit  :  qu'aucun  des  princes  de  ce  siècle  ne 
l'a  connu  ;  parce  que  «  s'ils  l'eussent  connu,  ils  n'auraient  jamais 
crucifié  le  Seigneur  de  la  gloire.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  44,  a.  1,  ad  2. 

1  Jean,  x,  36. 

3  «  Nous  avons  une  loi,  et  selon  la  loi  il  doit  mourir,  parce 
qu'il  s'est  fait  le  Fils  de  Dieu.  »  Jean,  xix,  7. 


76  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

reconnaître  qu'il  est  Dieu.  S'il  n'était  pas  Dieu, 
Il  n'aurait  point  parlé  de  la  sorte  et  II  n'aurait 
jamais  pu  faire  les  œuvres  merveilleuses  qu'il  a 
opérées  pour  confirmer  sa  doctrine  et  forcer  les 
hommes  à  croire  à  sa  parole  '.  C'est  également 
pour  donner  à  ses  miracles  leur  véritable  sens, 
en  faire  comprendre  l'origine  divine  et  la  fin 
toute  de  sagesse  et  de  bonté,  que  Jésus  ne  cesse 
de  répéter  qu'il  est  Dieu,  que  tout  pouvoir  Lui  a 
été  donné  au  ciel  et  sur  la  terre-,  et  qu'il  n'opère 
d'aussi  grandes  merveilles  que  pour  forcer  les 
hommes  à  croire  en  Lui  et  en  Celui  qui  L'a 
envoyé1. 

1  La  première  et  la  principale  raison  que  donne  Saint  Thomas 
pour  expliquer  les  miracles  de  Jésus,  c'est  de  confirmer  la  vérité 
que  Jésus  enseigne.  «  Les  choses  qui  sont  de  foi  surpassent  la 
raison  humaine  ;  on  ne  peut  les  prouver  par  des  raisonnements, 
mais  il  faut  les  prouver  par  l'argument  de  la  puissance  divine  ; 
de  manière  que,  quand  on  fait  des  œuvres  que  Dieu  seul  peut 
faire,  on  croie  que  les  choses  que  l'on  dit  viennent  de  Dieu.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  43,  a.  1.  C'est  pourquoi  Jésus  dit  :  «  Si  vous 
ne  voulez  pas  me  croire,  croyez  à  mes  œuvres.  »  (Jean,  x,  38). 
Et  encore  :  «  Les  œuvres  que  je  fais  au  nom  de  mon  Père 
rendent  témoignage  de  moi.  »  (Jean,  x,  25). 

Saint  Thomas  ajoute  :  «  Le  Christ  a  fait  des  miracles  pour 
confirmer  sa  doctrine  et  pour  montrer  la  vertu  divine  qui  était 
en  lui.  »  Ibid.,  a.  3.  Et  c'est  la  raison,  d'après  lui,  pour  laquelle 
Jésus  n'a  commencé  à  faire  des  miracles  que  lorsqu'il  a  com- 
mencé à  enseigner  :  «  Il  n'a  pas  dû  faire  de  miracles  avant  de 
commencer  à  enseigner,  et  il  n'a  pas  dû  commencer  à  enseigner 
avant  l'âge  mûr.  »  Ibid. 

-  Matth.,  xxviii,  18. 

3  «  J'ai  fait  devant  vous  beaucoup  d'œuvres  excellentes  par 
la  vertu  de  mon  Père.  »  Jean,  x,  32.  —  «  Les  œuvres  que  mon 


DEUX    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JESUS  ~J~ 

IV.  — Jésus  est  homme  :  sa  vie  le  prouve 

Jésus  n'a  manifesté  sa  Divinité,  révélé  ses 
mystères,  opéré  ses  miracles,  enseigné  sa  doc- 
trine que  sous  le  couvert  de  son  Humanité1.  On 
voyait  en  Lui  un  homme  qui  parlait,  agissait  et 
vivait  comme  tous  les  autres  hommes-;  on  n'avait 
aucun  raisonnement  à  faire  pour  croire  à  son 
existence  humaine,  tandis  qu'il  fallait  des  choses 
extraordinaires  pour  imposer  la  croyance  à  sa 
Divinité.  On  L'avait  aperçu  enfant,  on  L'avait  vu 
grandir  ;  Il  demeurait  à  Nazareth  et  ses  parents 
étaient  connus  ;  c'était  le  fils  du  charpentier 
Joseph  et  longtemps  II  avait  vécu  du  fruit  de 
son   travail3.  On   savait  même  qu'il  n'avait  pas 

Père  m'a  données  à  accomplir,  les  œuvres  que  je  fais  moi- 
même,  rendent  témoignage  de  moi,  que  le  Père  m'a  envoyé.  » 
Jean,  v,  36. 

1  «  Le  Christ  a  voulu  manifester  sa  Divinité  par  son  Huma- 
nité. C'est  pourquoi  en  vivant  avec  les  hommes  (ce  qui  est 
propre  à  chacun  d'eux)  il  a  manifesté  à  tous  sa  Divinité  par  ses 
prédications,  ses  miracles,  sa  vie  innocente  et  juste.  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.   40,  a.  1,  ad  1. 

2  «  Il  s'est  anéanti...  Il  s'est  rendu  semblable  aux  hommes.  » 
Phil.,  h,  7.  —  «  En  toutes  choses,  il  a  dû  être  rendu  semblable 
à  ses  frères.  »  Hébr.,  ii,  17. 

3  «  Philippe  rencontra  Nathanaèl  et  lui  dit  :  Nous  avons  trouvé 
celui  dont  Moïse  a  parlé  dans  la  Loi  et  que  les  Prophètes  ont 
annoncé  ;  c'est  Jésus,  fils  de  Joseph,  de  Nazareth.  »  Jean,  i,  45. 

«  N'est-ce  pas  le  fils  du  charpentier  ?  Sa  mère  ne  s'appelle- 
t-elle  pas  Marie  ?  »  Matth.,  xiii,  55. 


78  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMAIE-DIEU 

étudié,  et  on  était  étonné  de  son  savoir1.  Et 
lorsque  quelques-uns  prétendront  qu'il  est  le 
Messie,  la  réponse  sera  bien  simple  :  ce  n'est 
pas  possible,  on  ne  peut  connaître  l'origine  du 
Messie,  mais,  Jésus,  on  sait  d'où  II  vient-. 

On  L'aura  vu  passant  par  toutes  les  phases  d'un 
développement  normal  et  d'une  progression  suc- 
cessive; on  aura  constaté  qu'il  se  nourrit  pour 
vivre 3,  que  le  travail  Le  fatigue  *  et  que  le  som- 
meil Le  repose;  on  aura  remarqué  qu'il  est  sujet 
à  la  douleur  et  qu'il  exprime,  suivant  les  cir- 
constances, les  sentiments  ordinaires  du  cœur 
humain 5. 

1  Les  Juifs  étonnés  disaient  :  «  Comment  connaît-il  les  Ecri- 
tures, lui  qui  n'a  point  fréquenté  les  écoles?  »  Jean,  vu,  i5. 

'  «  Quelques-uns  disaient  :  Est-ce  que  vraiment  les  autorités 
ont  reconnu  qu'il  est  le  Christ?  Mais  celui-ci,  nous  savons  d'où 
il  est  ;  or,  quand  le  Christ  viendra,  personne  ne  saura  d'où  il 
est.  »  Jean,  vu,  25-27. 

3  «  Le  Fils  de  l'homme  est  venu,  mangeant  et  buvant,  et  vous 
dites  :  voilà  un  homme  de  bonne  chère  et  buveur  de  vin.  »  Luc, 
vu,  34. 

Saint  Thomas  fait,  à  ce  sujet,  la  remarque  suivante  :  «  Il  con- 
venait à  la  fin  de  l'Incarnation  que  le  Christ  ne  menât  pas  une 
vie  solitaire,  mais  qu'il  vécût  avec  les  autres  hommes.  Or,  il 
est  très  convenable  que  celui  qui  vit  avec  d'autres  se  conforme 
à  leur  manière  de  vivre,  d'après  ces  paroles  de  l'Apôtre  (I  Cor., 
ix,  22)  :  «  Je  me  suis  fait  tout  à  tous.  »  C'est  pourquoi  il  conve- 
nait que  le  Christ  bût  et  mangeât  communément  comme  le  font 
tous  les  autres  hommes.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  40,  a.  2. 

4  «  Et  Jésus,  fatigué  de  sa  course,  était  assis  au  bord  du 
puits.  »  Jean,  iv,  6. 

5  L'Evangile  est  rempli   de  faits  où  Jésus  exprime  des  senti- 


DEUX  NATURES  ET  UNE  PERSONNE  EN  JÉSUS      79 

Il  a  suivi  la  voie  commune  tracée  à  tous  les 
hommes  :  Il  a  été  petit  enfant  dans  les  bras  de 
sa  Mère  et  II  s'est  nourri  de  son  lait  ;  sa  consti- 
tution s'est  fortifiée,  sa  taille  s'est  développée, 
ses  années  se  sont  succédées  et,  comme  le  reste 
des  hommes,  Il  s'est  acheminé  graduellement 
vers  l'âge  mûr1.  Quand  II  a  commencé  sa  vie 
publique,  Il  s'est  mêlé  aux  foules  ;  on  L'a  consi- 

ments  variés,  tous  conformes  aux  sentiments  les  plus  naturels  du 
cœur  de  l'homme.  Il  y  a  là  une  preuve  frappante  que  son  Hu- 
manité est  bien  de  même  nature  que  la  nôtre.  En  voici  quelques 
exemples.  —  Sa  bonté  et  sa  compassion  pour  les  douleurs  du 
cœur  humain,  dans  la  résurrection  du  fils  de  la  veuve  de  Naïm: 
«  Lorsque  le  Seigneur  l'eût  vue,  touché  de  compassion  pour  elle, 
il  lui  dit:  Ne  pleurez  pas.  »  (Luc,  vu,  i3).  —  Sa  joie  à  la  pensée 
d'augmenter  la  foi  de  ses  Apôtres  :  «  Je  me  réjouis  à  cause  de 
vous...  afin  que  vous  croyiez.  »  (Jean,  xi,  i5).  —  Sa  sainte  colère 
en  face  de  la  malice  de  ses  ennemis,  en  même  temps  que  sa 
compassion  pour  leur  aveuglement  :  «  Alors,  les  regardant  avec 
colère,  contristé  de  l'aveuglement  de  leur  cœur,  il  dit  à  cet 
homme  :  Etends  ta  main.  Il  l'étendit,  et  sa  main  fut  guérie.  » 
(Marc,  iii,  5).  —  Sa  pitié  pour  les  maux  que  le  péché  a  apportés 
à  l'humanité,  et  qui  lui  fait  pousser  un  soupir  au  moment  de 
guérir  un  sourd-muet  :  «  Et  levant  les  yeux  au  ciel,  /'/  soupira 
et  lui  dit  :  Ephpheta,  c'est-à-dire  ouvrez-vous.  »  (Marc,  vu,  34). 
—  Son  affection  pour  le  jeune  homme  riche  :  «  Or,  Jésus,  l'ayant 
regardé,  l'aima.  »  (Marc,  x,  21).  —  Son  émotion  intérieure,  au 
tombeau  de  Lazare  :  «  Jésus  frémit  en  son  esprit  et  se  troubla.  » 
(Jean,  xi,  33).  «  Jésus  donc,  frémissant  de  nouveau  en  lui- 
même,  vint  au  tombeau.  »  (Ibid.,  38).  —  Sa  tendre  amitié  pour 
son  ami  mort  :  «  Et  Jésus  pleura.  Et  les  Juifs  dirent  :  Voyez 
comme  il  l'aimait.  »  (Jean,  xi,  35,  36).  —  Sa  compassion  pour 
Jérusalem,  qui  va  jusqu'aux  larmes  :  «  Et  lorsqu'il  fut  proche, 
voyant  la  ville,  il  pleura  sur  elle.  »  (Luc,  xix,  41). 

1  Lire  le  Chapitre  11  de  S.  Luc. 


80  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

déré  de  près,  et  s'il  a  accompli  des  choses  mer- 
veilleuses et  enseigné  une  doctrine  céleste,  Il 
Ta  fait  par  des  moyens  humains.  C'est  un  homme 
qu'on  voyait  de  ses  yeux,  qui  parlait  un  langage 
humain,  qui  traitait  humainement  avec  ses  sem- 
blables, qui  respirait  sans  doute  une  immense 
bonté  et  manifestait  une  puissance  extraordi- 
naire sur  les  esprits  et  les  corps,  mais  cependant 
agissait  en  tout  simplement  et  en  pleine  lumière. 
Aucun  doute  ne  s'éleva  jamais  sur  sa  condition 
humaine.  Quelques-uns  attribuèrent  bien  à  Sa- 
tan son  pouvoir  de  faire  des  miracles1,  mais  ils 
n'en  firent  point  pour  cela  un  pur  esprit  et  ils  ne 
nièrent  point  son  Humanité.  On  L'entendit  se 
proclamer  Dieu  et  Fils  de  Dieu,  mais  le  grand 
obstacle  à  cette  croyance  était  précisément  que 
l'on  ne  voyait  en  Lui  qu'un  homme.  C'est  ce  que 
Lui  reprochent  ses  ennemis,  en  Le  condamnant  : 
«  Car,  toi  qui  es  un  homme,  tu  te  fais  Dieu  -.  »  Les 
Juifs  étaient  d'autant  plus  excusables,  à  leurs 
yeux,  d'adresser  ce  reproche  au  Sauveur,  qu'ils 
L'avaient  entendu  affirmer  publiquement,  peu  de 
temps  auparavant,  qu'il  était  vraiment  homme, 
et  que,  ignorant  encore   le  mystère  de  l'Union 

1  «  Les  Pharisiens  disaient  :  C'est  par  le  prince  des  dénions 
qu'il  chasse  les  démons.  »  Matth.,  ix,  34. 

'-  «  Les  Juifs  lui  répondirent  :  Ce  n'est  pas  pour  une  bonne 
œuvre  que  nous  te  lapidons,  mais  pour  un  blasphème,  et  parce 
que,  toi  qui  es  un  homme,  tu  te  fais  Dieu.  »  Jean,  x,  33. 


DEUX    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JÉSUS  Si 

hypostatique,  ils  ne  pouvaient  comprendre  que 
quelqu'un  puisse  être  à  la  fois  Dieu  et  homme  : 
«  Maintenant,  leur  avait  dit  Jésus,  vous  cherchez 
à  me  mettre  à  mort,  moi  qui  suis  un  homme  et 
qui  vous  ai  dit  la  vérité  '.  » 

On  connaissait  sa  condition  de  pauvre  artisan 
et  on  la  Lui  jette  à  la  face  avec  mépris-  ;  on  savait 
son  âge,  et  quand  II  fait  allusion  à  Abraham 
avant  qui  II  existait,  on  le  Lui  rappelle  avec 
ironie5.  On  ne  s'est  jamais  imaginé  qu'il  avait  un 
corps  d'emprunt,  sans  quoi  on  n'aurait  pas  cher- 
ché à  Le  lapider  '  ni  tenté  de  Le  précipiter  des 
hauteurs  de  Nazareth  '.  On  Le  voit  bien  dominer 
les  éléments  ,;,  marcher  sur  les  eaux  7,  se  rendre 
parfois  invisible  8  et  se  transporter  en  un  instant 

1  Jean,  viii,  40. 

-'  «  N'est-ce  pas  là  le  charpentier,  fils  de  Marie  ?  »  Marc,  vi,  3. 

3  «  Les  Juifs  lui  dirent  :  Vous  n'avez  pas  encore  cinquante 
ans,  et  vous  avez  vu  Abraham  !  »  Jean,  viii,  57. 

4  «  Alors  les  Juifs  ramassèrent  de  nouveau  des  pierres  pour 
le  lapider.  »  Jean,  x,  3i. 

•*'  «  Et  s'étant  levés,  ils  le  poussèrent  hors  de  la  ville,  et  le 
menèrent  jusqu'à  un  escarpement  de  la  montagne  sur  laquelle 
elle  était  bâtie,  pour  le  précipiter  en  bas.  »  Luc,  iv,  29. 

6  «  Alors  il  se  leva,  commanda  aux  vents  et  à  la  mer,  et  il 
se  fit  un  grand  calme.  »  Matth.,  viii,  26. 

7  «  Ils  virent  Jésus  marchant  sur  la  mer.  »  Jean,  vi,  19. 

8  Lorsque  les  Juifs  voulurent  le  lapider,  lui  «  passant  au  mi- 
lieu d'eux,  s'en  alla  »  (Lie,  iv,  3o).  —  Dans  une  autre  circons- 
tance, le  même  fait  se  produisit,  et  le  texte  sacré  nous  dit  que 
«  Jésus   se  cacha  et  sortit  du  temple  »  (Jean,  viii,   39).  —  Sui- 


82  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

d'un  lieu  à  un  autre1  ;  mais  ces  faits  sont  rares  et 
aussitôt  après  on  Le  retrouve  le  même  qu'aupa- 
ravant. On  sent  en  Lui  une  vertu  divine,  mais 
dans  un  corps  mortel.  On  Le  voit  et  on  Le  croit 
tellement  homme,  qu'on  n'ose  Le  proclamer 
Dieu  ;  on  en  ferait  volontiers  un  roi,  mais  un  roi 
humain  dans  un  royaume  terrestre  -. 

Lorsqu'il  annonce  le  Mystère  de  son  Eucha- 
ristie et  qu'il  déclare  qu'il  nous  donnera  sa  chair 
à  manger  et  son  sang  à  boire',  personne  ne  pense 
à  méconnaître  la  réalité  de  son  corps  mortel  ; 
tout  au  contraire,  on  s'éloigne  de  Lui,  parce  que 
cette  manducation,  incomprise  encore  dans  son 
mode  eucharistique,  répugne  et  paraît  une  im- 
possibilité, précisément  parce  qu'on  ne  voit  en 
Lui  que  le  corps  d'un  homme  ordinaire '. 

vant  certains  exégètes,  Jésus  se  rendait  alors  invisible  ou, 
suivant  d'autres,  agissait  directement  sur  les  volontés  et  les 
paralysait  pour  qu'on  ne  lui  fît  aucun  mal. 

1  Lorsque  Jésus,  après  la  multiplication  des  pains,  vint  de 
Tibériade  à  Capharnaùm,  les  Apôtres  l'aperçurent  marchant  sur 
les  eaux,  et  la  foule  étonnée  lui  dit  :  «  Maître,  comment  êtes- 
vous  venu  ici?  »  Jean,  vi,  25. 

2  «  Jésus,  sachant  qu'ils  allaient  venir  l'enlever  pour  le  faire 
roi,  s'enfuit  de  nouveau.  »  Jean,  vi,  i5. 

3  «  En  vérité,  en  vérité,  je  vous  le  dis  :  si  vous  ne  mangez 
la  chair  du  Fils  de  l'homme  et  si  vous  ne  buvez  son  sang,  vous 
n'aurez  pas  la  vie  en  vous...  Car  ma  chair  est  vraiment  une 
nourriture  et  mon  sang  est  vraiment  un  breuvage.  »  Jean,  vi, 
54,  56. 

4  «  Les  Juifs  disputaient  entre  eux,  disant  :  Comment  celui-ci 
peut-il  nous   donner   sa  chair  à  manger  ?  ...  Beaucoup  dirent  : 


DEUX  NATURES  ET  UNE  PERSONNE  EN  JÉSUS      83 

Oui,  Jésus  est  vraiment  Homme  comme  II  est 
vraiment  Dieu,  et  c'est  ce  qui  Le  rend  si  beau  et 
si  adorable.  Sa  Divinité  paraît  plus  aimable  parce 
qu'elle  est  renfermée  dans  son  Humanité,  son 
Humanité  est  adorable  parce  qu'elle  est  unie  à  sa 
Divinité.  Ce  Dieu  que  nous  adorons  et  que  nous 
aimons  n'habite  pas  des  hauteurs  inaccessibles, 
Il  vit  au  milieu  de  nous  ;  cet  Homme  qui  s'est  fait 
notre  frère  et  qui  vit  de  notre  vie  n'est  pas  seule- 
ment un  homme,  mais  un  Dieu-Homme  en  qui 
nous  adorons  et  la  perfection  infinie  de  Dieu  et 
la  réalité  de  la  nature  humaine  élevée  à  la  di- 
gnité divine  '. 


Cette  parole  est  dure,  qui  peut  l'écouter?...  —  De  ce  moment, 
plusieurs  de  ses  disciples  se  retirèrent,  et  ils  n'allaient  plus  avec 
lui.  »  Jean,  vi,  53,  61,  67. 

1  «  Toute  la  plénitude  de  la  Divinité  habite  corporelletnent 
en  lui.  »  Col.,  ii,  9. 

Voici  comment,  d'après  Saint  Thomas,  il  faut  entendre  ce  pas- 
sage de  Saint  Paul.  «  La  grâce  (c'est-à-dire  le  don  gratuit  de 
Dieu  qui  consiste  à  être  uni  à  la  personne  divine)  appartient  à 
toute  la  nature  humaine  qui  se  compose  d'une  âme  et  d'un 
corps.  C'est  en  ce  sens  qu'on  dit  que  la  plénitude  de  la  divinité 
a  habité  corporellement  dans  le  Christ  ;  parce  que  la  nature 
divine  a  été  unie  non  seulement  à  l'âme,  mais  encore  au  corps. 

«  D'ailleurs  on  pourrait  dire  aussi  que,  d'après  Saint  Paul, 
la  divinité  a  habité  dans  le  Christ  corporellement,  c'est-à-dire 
qu'elle  n'y  a  pas  été  à  l'état  d'ombre,  comme  elle  a  habité  dans 
les  sacrements  de  l'ancienne  loi,  au  sujet  desquels  l'Apôtre  ajoute 
qu'ils  sont  «  l'ombre  des  choses  futures,  au  lieu  que  le  Christ 
est  le  corps  »  ;  selon  qu'on  oppose  le  corps  à  l'ombre.  »  S.  Tho.m., 
III  p.,  q.  2,  a.  10,  ad.  2. 

Ce    que  le    même   saint    Docteur   dit  dans  un  autre  ouvrage 


84  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

Jésus  semble  avoir  eu  particulièrement  à  cœur 
de  ne  point  séparer  dans  ses  enseignements  cette 
double  réalité  divine  et  humaine  qui  Le  cons- 
titue le  Fils  de  Dieu  et  le  Sauveur  du  monde.  S'il 
insiste  sur  sa  Divinité,  Il  rappelle  fréquemment 
aussi  sa  condition  humaine  ;  on  dirait  qu'il  se 
plaît  à  s'appeler  le  Fils  de  l'homme,  comme  à  se 
proclamer  le  Fils  de  Dieu  '.  «  Le  Fils  de  l'homme, 
dit-Il,  est  venu  chercher  et  sauver  ce  qui  était 
perdu  -  »  ;  «  Il  est  venu  pour  donner  sa  vie  pour  la 
rédemption  d'un  grand  nombre  !  ».  Son  pouvoir 
est  illimité  sur  les  corps  et  sur  les  âmes  :  «  Afin 
que  vous  sachiez  que  le  Fils  de  l'homme  a  le  pou- 
voir sur  la  terre  de  remettre  les  péchés  :  lève-toi, 
dit-Il  au  paralytique,  prends  ton  lit  et  retourne 
en  ta  maison  '.  » 


complète  l'explication  qu'il  vient  de  donner.  «  La  divinité  ne 
s'adjoint  pas  à  l'âme  et  au  corps  par  manière  de  forme,  ni  par 
manière  de  partie,  car  cela  est  contraire  à  la  perfection  divine, 
(l'est  pourquoi  il  ne  se  constitue  pas  une  nature  de  la  divinité, 
de  l'âme  et  du  corps  ;  mais  la  nature  divine,  en  elle-même 
entière  et  pure,  a  revêtu  d'une  certaine  manière,  incompréhen- 
sible et  ineffable,  la  nature  humaine  composée  de  corps  et 
d'âme  ;  ce  qui  est  un  acte  de  sa  puissance  infinie.  »  S.  Thom., 
Op.  2,  c.  211. 

1  Nous  avons  relevé,  dans  le  Saint  Evangile,  quarante-six 
passages  où  Jésus  fait  allusion  au  Fils  de  l'homme.  Quel  ensei- 
gnement et  quel  sujet  de  méditation  ! 

2  Luc,  xix,  10. 

3  Matth.,  xx,  28. 

4  Id.,  ix,  6. 


DEUX  NATURES  ET  UNE  PERSONNE  EN  JÉSUS      85 

A  la  fin  de  sa  vie,  Il  annonce  sa  prochaine 
glorification  :  «  L'heure  est  venue  où  le  Fils  de 
l'homme  doit  être  glorifié  '  ».  Mais  auparavant  ïl 
devra  souffrir  :  «  Comme  il  est  écrit  du  Fils  de 
l'homme,  il  faudra  qu'il  souffre  beaucoup  et  qu'il 
soit  rejeté  avec  mépris-.  »  Il  passera  même  par  la 
plus  noire  des  trahisons  :  «  Judas,  c'est  par  un 
baiser  que  tu  trahis  le  Fils  de  l'homme  3  »  ;  trahi- 
son qui  mérite  un  châtiment  éternel  :  «  Malheur  à 
l'homme  par  qui  le  Fils  de  l'homme  sera  trahi4  ». 
Ses  humiliations  toutefois  ne  l'empêcheront  pas 
de  régner  dans  la  gloire  :  «  Vous  verrez  un  jour 
le  Fils  de  l'homme  assis  à  la  droite  de  la  Majesté 
de  Dieu  et  venant  sur  les  nuées  du  ciel  '  ».  Et 
cette  gloire  éternelle,  commune  en  Jésus  à  sa 
Divinité  et  à  son  Humanité,  sera  partagée  par- 
le Père  et  le  Fils  dans  les  siècles  des  siècles  : 
«  Maintenant  le  Fils  de  l'homme  est  glorifié  et 
Dieu  est  glorifié  en  Lui''  ». 

Mettons  notre  vie  à  l'unisson  de  notre  foi  ; 
confessons  Jésus  Dieu  et  Homme  ;  cherchons  à 
pénétrer  dans  les  profondeurs  de  cet  adorable 
Mystère    et  appliquons-nous  à   marcher  sur  les 

1  Jean,  xu,  2j. 

-  Marc,  ix,  i  i  . 

:i  Luc,  xxii,  48. 

1  Matth.,  xxvi,  24. 

5  Ibid.,  64. 

8  Jean,  xiii,  3l. 


86  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

traces  de  Celui  qui  ne  s'est  fait  Homme  que  pour 
faire  de  nous  des  imitateurs  de  ses  vertus  et  des 
héritiers  de  sa  gloire  '. 

V.  —  Jésus  est  homme  : 
sa  mort  le  confirme 

Si  par  impossible  on  pouvait  douter  de  l'Huma- 
nité de  Jésus,  en  Le  contemplant  pendant  sa  vie, 
sa  mort  viendrait  bien  vite  dissiper  toute  incer- 
titude. Jésus  avait  mené  la  vie  ordinaire  que 
mènent  tous  les  hommes  ;  Il  devait  donc  arriver, 
Lui  aussi,  au  terme  fatal  de  toute  vie  humaine  : 
la  mort.  Ses  années  s'étaient  ajoutées  les  unes 
aux  autres,  et  plus  II  vivait  plus  II  s'acheminait 
vers  la  fin  de  son  existence  terrestre.  Il  devait 
mourir  !  Et  c'est  à  ce  moment  suprême,  qui  ter- 
mine sa  vie,  qu'il  faut  donner  rendez-vous  aux 
hérétiques  qui  oseraient  nier  la  réalité  de  l'Hu- 
manité du  Sauveur. 

Un  corps  qui  souffre,  un  sang  qui  coule,  une 
voix  qui  s'éteint,  une  vie  qui  s'épuise,  un  cœur 
qui  s'arrête,  un  dernier  soupir  qui  fait  d'un  être 

1  «  Vous  n'avez  pas  reçu  l'esprit  de  servitude,  mais  vous  avez 
reçu  l'Esprit  de  l'adoption  des  enfants...  Si  nous  sommes  en- 
fants, nous  sommes  aussi  héritiers  :  héritiers  de  Dieu,  cohéri- 
tiers du  Christ,  pourvu  que  nous  souffrions  avec  lui,  afin  d'être 
glorifiés  avec  lui.  >•  Rom.,  viii,  i5,  17. 


DEUX    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JÉSUS  87 

vivant  un  cadavre  :  voilà  des  signes  incontes- 
tables de  l'humain  qui  s'allie  au  divin  dans  la 
Personne  de  l'Homme-Dieu.  Il  faudrait  n'avoir 
pas  suivi  Jésus  sur  le  chemin  du  Calvaire  ;  il 
faudrait  tout  ignorer  des  scènes  douloureuses 
et  sanglantes  de  sa  Passion  et  n'avoir  pas  vu 
disparaître  dans  un  épuisement  général  cette  vie 
du  divin  Crucifié,  laissant  la  place  à  la  mort  qui 
l'envahit,  pour  pouvoir  douter  un  seul  instant 
que  Jésus  fut  réellement  Homme. 

Lorsque  le  grand  Prophète  marquait  son  pas- 
sage par  les  miracles  qu'il  semait  à  pleines 
mains,  lorsque  le  Prédicateur  de  l'Evangile  sub- 
juguait les  foules  par  l'ascendant  de  sa  parole  et 
la  sublimité  de  sa  doctrine,  lorsque  l'Envoyé  du 
Seigneur  était  triomphalement  acclamé  par  la 
multitude,  on  était  porté  à  voir  en  Lui  plutôt  le 
côté  divin  que  le  côté  humain.  Mais  lorqu'on  Le 
verra  accablé  de  tristesses  mortelles,  de  dégoûts 
insondables  et  de  douleurs  indicibles,  comme 
dans  son  agonie  ;  lorsqu'on  Le  considérera  ba- 
foué et  meurtri  de  coups,  couronné  d'épines, 
ployant  sous  le  poids  de  sa  croix  et  suspendu  au 
gibet  de  son  supplice  ;  lorsqu'on  n'entendra  plus 
tomber  de  ses  lèvres  que  des  paroles  entrecou- 
pées ;  lorsque  les  angoisses  suprêmes,  rompant 
leurs  digues  sous  la  pression  intense  de  la  dou- 
leur,  laisseront    échapper  ce   cri   d'infinie   souf- 


88  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

franco  et  de  mortelle  agonie  :  «  Mon  Dieu,  mon 
Dieu,  pourquoi  m'avez- vous  abandonné  '  ?  »  ; 
lorsque  tout  s'éteindra,  de  cette  vie  de  Thau- 
maturge, dans  l'impuissance  totale  de  l'agoni- 
sant et  dans  la  froideur  glaciale  de  la  mort  :  non, 
non,  on  ne  pourra  douter  qu'il  est  Homme. 

Sans  oublier  les  preuves  éclatantes  qu'il  nous 
a  données  de  sa  Divinité,  nous  serons  forcés  de 
reconnaître  qu'il  n'y  avait  en  Lui  rien  de  fictif, 
que  le  corps  qu'il  avait  pris  était  bien  un  corps 
matériel  animé  par  une  âme  humaine,  que  ce 
corps  et  cette  âme  étaient  sujets  à  la  souffrance 
et  destinés  à  la  suprême  douleur  de  la  séparation 
opérée  par  la  mort  '-'. 

C'est  bien  le  temps  de  dire  avec  l'Apôtre,  que 
Jésus  nous  a  été  assimilé  en  toutes  choses,  sauf 
le  péché1.  11  a  pris  de  notre  nature  humaine  tout 

1  Matth.,  xxvii,  46. 

'-'  «  Afin  que  le  Christ,  dit  Saint  Thomas,  satisfît  pour  les  pé- 
chés du  genre  humain,  qu'il  fit  croire  à  son  Incarnation,  et 
qu'il  fût  pour  tous  les  hommes  un  exemple  de  patience,  il  a  été 
convenable  qu'il  prît  un  corps  soumis  aux  faiblesses  et  aux 
défauts  de  l'humanité.  »  S.  Tho.vi.,  III  p.,  q.  14,  a.  1. 

«  Dieu,  dit  Saint  Paul,  a  envoyé  son  Fils  revêtu  d'une  chair 
semblable  à  la  chair  du  péché.  »  (Rom.,  mu,  3).  «  Or,  la  chair  du 
péché,  ajoute  Saint  Thomas,  est  dans  une  condition  telle  qu'elle 
supporte  nécessairement  la  mort  et  les  autres  souffrances  de 
cette  nature.  »  Ibiu.,  a.  2. 

'■'■  «  Il  a  connu  comme  nous  toutes  sortes  d'épreuves,  hormis 
celle  du  péché.  »  Hébr.,  iv,  |5. 


DEUX    .NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JÉSUS  89 

ce  qui  Lui  permettait  de  vivre  et  tout  ce  qu'il 
Lui  fallait  pour  mourir.  Il  a  fait  couler  dans  ses 
veines  un  sang  qui  Lui  conservait  la  vie  et  dont 
la  disparition  devait  Lui  causer  la  mort.  Il  s'est 
créé  une  âme  qui  a  animé  son  corps  tout  le 
temps  nécessaire  à  l'accomplissement  de  sa  mis- 
sion sur  la  terre,  et  qui  l'a  ensuite  abandonné 
pour  un  moment,  lorsque  l'heure  fut  venue  de 
changer  sa  vie  du  temps  en  une  vie  éternelle. 

Aussi  réellement  que  Jésus  est  Dieu,  aussi 
réellement  II  est  Homme.  Rendons  à  l'Homme- 
Dieu,  adorable  dans  son  Humanité  comme  dans 
sa  Divinité,  nos  éternels  hommages  d'adoration 
et  d'amour,  et  bénissons-Le  de  nous  avoir  révélé 
quelque  chose  de  cet  insondable  Mystère  de  son 
Incarnation. 


VI.  —  L'Union  hypostatique 

La  lumière  est  laite  pour  nous;  nous  croyons 
plus  fermement  que  jamais  que  Jésus  est  Dieu 
et  Homme  tout  ensemble.  Mais  essayons  de  com- 
prendre comment  a  pu  s'opérer  ce  Mystère  de 
l'union  de  la  Divinité  avec  l'Humanité. 

La  Divinité  et  l'Humanité  en  Jésus  sont  natu- 
rellement distinctes,  mais  non  en  ce  sens  qu'elles 
sont  indépendantes  l'une  de  l'autre  ;  au  contraire, 


90  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME- DIEU 

et  quoiqu'elles  ne  se  compénètrent  pas  au  point 
de  perdre  leur  identité,  elles  sont  intimement  et 
étroitement  unies  ',  comme  le  sont  le  corps  et 
l'âme  dans  le  composé  humain  -'.  Elles  sont  néces- 

1  C'est  ce  qui  fait  dire  à  Saint  Bernard  que  c'est  l'union  la 
plus  grande  que  nous  puissions  concevoir  après  celle  des  trois 
Personnes  divines.  «  Au  sommet  de  toutes  les  unions  il  faut 
mettre  cette  unité  de  la  Trinité  par  laquelle  trois  Personnes  sont 
une  même  substance,  et  aussitôt  après  cette  unité  par  laquelle 
trois  substances  (c'est-à-dire  le  corps,  l'âme,  la  divinité)  sont 
une  seule  Personne.  »  De  consid.,  L.  v,  c.  vin,  n.  19. 

2  «  Nous  ne  trouvons  rien  parmi  tous  les  êtres  créés,  affirme 
Saint  Thomas,  qui  ressemble  autant  à  l'union  du  Verbe  à  la 
nature  humaine  que  l'union  de  l'âme  et  du  corps.  »  S.  Thom., 
Contr.  Gent.,  L.  4,  c.  41. 

Ce  n'est  pas  à  dire  toutefois  que  ces  deux  unions  sont  abso- 
lument identiques,  car  l'union  des  deux  natures  dans  le  Verbe 
Incarné  est  une  union  particulière  et  unique,  qui  dépasse  l'union 
pourtant  si  étroite  de  l'âme  et  du  corps.  C'est  encore  Saint 
Thomas  qui  nous  l'enseigne.  «  L'unité  de  la  Personne  divine 
est  une  unité  plus  grande  que  l'unité  de  la  personne  et  de  la 
nature  en  nous.  C'est  pourquoi  l'union  de  l'Incarnation  est  plus 
grande  que  l'union  du  corps  et  de  l'âme  en  nous.  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.  2,  a.  9,  ad  3. 

Pour  mieux  saisir  encore  la  nature  de  ce  mystère,  voyons 
brièvement  en  quoi  Y  Union  hypostatique  ressemble  à  l'union 
de  l'âme  et  du  corps,  et  en  quoi  elle  en  diffère.  Le  Docteur 
angélique  nous  en  donnera  l'intelligence. 

Voici  en  quoi  ces  deux  unions  se  ressemblent.  —  «  Quoique 
l'homme,  dit-il,  soit  composé  de  l'âme  et  du  corps,  l'âme  paraît 
en  lui  plus  importante  que  le  corps  auquel  elle  est  attachée  et 
duquel  elle  se  sert  pour  les  opérations  qui  lui  sont  propres.  — 
De  même,  dans  l'union  de  Dieu  avec  la  créature,  ce  n'est  pas 
la  nature  humaine  qui  attire  à  elle  la  divinité,  mais  bien  Dieu 
qui  prend  la  nature  humaine,  non  pas  toutefois  pour  la  chan- 
ger en  nature  divine,  mais  pour  l'attacher  à  Dieu  ;  et  il  se 
saisit    de    telle   sorte  de  l'âme  et  du  corps,  qu'ils  sont  comme 


DEUX  NATURES  ET  UNE  PERSONNE  EN  JÉSUS      91 

saires  l'une  à  l'autre,  puisque  c'est  précisément 
leur  union  qui  constitue  l'Homme-Dieu.  Cette 
union  est  tellement  substantielle  *  et  chacune  des 

l'âme  et  le  corps  de  Dieu,  —  comme  les  parties  du  corps  qu'elle 
prend  sont  en  quelque  sorte  les  membres  de  cette  même  âme.  » 
S.  Thom.,  Op.  3,  c.  6. 

Dans  un  autre  Opuscule,  il  dit  encore  :  «  Bien  que  l'on  ne 
doive  pas  dire  que  le  Christ  est  un  composé  de  la  divinité  et  de 
l'humanité,  cependant  par  l'humanité  qu'il  a  prise  et  par  l'union 
du  Fils  de  Dieu  avec  l'homme,  il  y  a  en  lui  deux  natures  en 
une  seule  Personne  divine  ;  de  même  que  par  le  composé  de 
l'âme  et  du  corps,  il  y  a  dans  l'homme  deux  natures,  la  nature 
corporelle  et  la  nature  spirituelle.  Aussi,  disons-nous  dans  le 
symbole  de  Saint  Athanase  :  «  Comme  l'âme  raisonnable  et  la 
chair  sont  un  seul  homme,  ainsi  Dieu  et  l'homme  sont  un  seul 
Christ.  »  S.  Thom.,  Op.  58,  c.  8. 

Voici  maintenant  en  quoi  elles  diffèrent.  —  «  Quoique  l'âme 
soit  plus  parfaite  que  le  corps,  elle  ne  possède  pourtant  pas  en 
elle  toute  la  perfection  de  la  nature  humaine,  car  le  corps  se 
joint  à  elle  de  telle  sorte  que  de  leur  union  résulte  la  nature 
humaine  complète,  dont  les  diverses  parties  sont  l'âme  et  le 
corps.  —  Dieu,  au  contraire,  est  tellement  parfait  dans  sa 
nature,  qu'il  est  impossible  d'y  ajouter  ;  ce  qui  fait  que  Dieu 
ne  peut  pas  s'unir  à  une  autre  nature  de  manière  que  de  cette 
union  il  résulte  une  nature  commune  ;  ceci  répugne  à  la  per- 
fection de  la  nature  divine,  toute  portion  étant  d'elle-même 
imparfaite.  »  S.  Thom.,  Op.  3,  c.  6. 

1  «  L'union  est  substantielle,  non  point  en  ce  sens  que  les 
deux  natures  n'en  forment  plus  qu'une,  mais  parce  qu'elles 
s'unissent  dans  une  seule  hypostase,  qui  est  celle  du  Fils  de 
Dieu.  »  S.  Jean  Damasc,  De  Fide  orthod.,  L.  m,  c.  3. 

«  La  foi  catholique  ne  dit  pas  que  l'union  de  Dieu  et  de 
l'homme  s'est  faite  selon  l'essence  ou  la  nature,  ni  par  acci- 
dent, mais  par  un  mode  intermédiaire  selon  la  subsistance  ou 
Yhypostase.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  2,  a.  6. 

«  De  ce  que  le  Verbe  a  préexisté  éternellement,  dit  ailleurs 
Saint  Thomas,  il  ne  s'ensuit  nullement  que  la  nature  humaine 


92  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

deux  natures  est  si  également  nécessaire  dans  ce 
Mystère,  que  Jésus  n'est  pas  plus  Dieu  qu'il  n'est 
Homme  ni  plus  Homme  qu'il  n'est  Dieu  '  ;  aussi 
est-Il  divinement  adorable  dans  son  Humanité 
comme  dans  sa  Divinité.  Nous  le  comprendrons 
mieux  après  les  explications  qui  vont  suivre. 

Jésus  est  Dieu,  mais  II  n'est  pourtant  pas  à 
Lui  seul  toute  la  Très  Sainte  Trinité.  Il  en  est 
la  deuxième  Personne,  réellement  distincte  des 
deux  autres;  mais  II  en  a  toutes  les  perfections 
et  tous  les  attributs.  Il  possède  la  nature  divine 
au  même  titre  que  le  Père  et  le  Saint-Ksprit.  Il 
n'est  ni  plus  ni  moins  parfait,  mais  II  l'est  autant; 
ni  plus  ni  moins  nécessaire,  ni  plus  ni  moins 
éternel,  mais  nécessaire  et  éternel  autant  que  les 

lui  a  été  ajoutée  par  accident.  Le  Verbe  a  pris  la  nature  humaine 
pour  être  vrai  homme  ;  or.  être  homme,  c'est  être  dans  le  genre 
de  la  substance.  Si  donc  l'hypostase  du  Verbe  doit  être  homme 
à  son  union  avec  la  nature  humaine,  cela  ne  lui  est  pas  arrivé 
accidentellement  ;  car  les  accidents  ne  sont  pas  Xètre  substan- 
tiel. »  S.  Thom.,  Contr.  Gent.,  L.  4,  c.  49. 

1  C'est  en  vertu  du  fait,  que  les  propriétés  des  deux  natures 
en  Jésus  se  rapportent  au  même  principe  incommunicable,  que 
Ton  attribue  à  Jésus,  en  tant  que  Verbe  Incarné,  des  titres  et 
des  actions  qui  n'appartiennent  en  propre  qu'au  Fils  de  Dieu. 
Saint  Paul  nous  dit  que  «  tout  a  été  fait  par  lui  »  (Col.,  i,  16)  ; 
que  «  Dieu  n'a  pas  épargné  son  propre  Fils,  mais  il  l'a  livré 
pour  nous  tous  »  (Rom.,  vin,  32).  Jésus  lui-même  avait  dit  avant 
Saint  Paul  :  «  Dieu  a  tellement  aimé  le  monde  qu'il  lui  a  donné 
son  Fils  unique  »  (Jean,  111,  16)  ;  il  répète  «  qu'il  ne  fait  qu'un 
avec  son  Père  »  (Jean,  x,  3o,  etc.)  ;  et,  dans  les  nombreux  pas- 
sages où  il  parle  du  Fils  de  l'homme,  il  l'identifie  à  tout  instant 
avec  le  Fils  de  Dieu. 


DEUX    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JESUS  <p 

deux  autres  Personnes.  Il  est  de  l'essence  de  la 
nature  divine  d'être  commune  dans  cette  excel- 
lence et  cette  perfection  aux  trois  Personnes  de 
l'adorable  Trinité,  sans  pour  cela  les  confondre 
ni  leur  enlever  leur  personnalité  propre. 

Par  analogie,  on  peut  dire  qu'il  en  est  ainsi 
dans  la  nature  humaine.  Tous  les  hommes  sont 
distincts  les  uns  des  autres,  mais  tous  font  partie 
essentiellement  de  l'humanité.  La  nature  hu- 
maine, c'est-à-dire  les  caractères  essentiels  qui 
constituent  l'humanité  dans  chaque  créature  rai- 
sonnable, est  indifférente  en  soi  à  être  person- 
nifiée dans  tel  ou  tel  individu  ;  mais  elle  est  la 
même  néanmoins  dans  tous  les  hommes,  comme 
la  nature  divine  est  la  même  dans  les  trois  Per- 
sonnes divines.  C'est  la  réception  de  cette  nature 
dans  un  suppôt,  comme  on  dit  en  philosophie, 
qui  constitue  la   personnalité  de   chacun  '.   Une 

1  Voici  l'explication  qu'en  donne  Saint  Thomas.  «  Dans  les 
choses  composées  de  matière  et  de  forme,  il  est  nécessaire  que 
le  suppôt  diffère  de  l'essence  ou  de  la  nature,  parce  que  l'essence 
ou  la  nature  ne  comprend  que  ce  qui  est  strictement  renfermé 
dans  la  définition  de  l'espèce.  Ainsi,  X humanité  comprend  en 
soi  tout  ce  qui  entre  dans  la  définition  de  l 'homme,  et  n'ex- 
prime que  les  qualités  nécessaires  pour  le  constituer.  Mais  la 
matière  individuelle  n'entre  pas  avec  tous  les  accidents  qui 
V individualisent  dans  la  définition  de  l'espèce.  Ainsi,  dans  la 
définition  de  l'homme,  on  ne  fait  entrer  ni  les  chairs,  ni  les 
ossements,  ni  la  couleur  blanche  ou  noire,  ni  d'autres  accidents 
de  cette  nature.  Par  conséquent  la  chair,  les  os  et  les  autres 
accidents  qui  déterminent  la  matière  en  particulier  ne  sont  pas 


94  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME- DIEU 

fois  la  personnalité  ainsi  établie,  l'individualité 
est  complète  et  déterminée  ;  de  sorte  qu'il  ne 
peut  pas  y  avoir  deux  suppôts  et  par  conséquent 
deux  personnes  dans  un  même  individu. 

Or,  Jésus,  le  Verbe  de  Dieu,  voulant  s'unir  à 

i 

l'humanité,  en  a  pris  la  nature  commune  à  tous 
les  hommes1.  Mais  II  existait  déjà  avant  de  s'in- 
carner 2,    Il  était    la    deuxième    Personne   de   la 

compris  dans  l'humanité,  quoiqu'ils  soient  renfermés  dans  ce 
qui  constitue  Y  existence  de  l'homme. 

«  D'où  l'on  voit  que  Xhomme  a  en  lui  quelque  chose  que  n'a 
pas  X humanité  ;  et  c'est  pour  ce  motif  que  l'homme  et  l'huma- 
nité ne  sont  pas  absolument  la  même  chose.  L' humanité  est  la 
partie  formelle  de  l'homme,  parce  que  les  principes  qui  la  défi- 
nissent sont  dans  un  rapport  formel  avec  la  matière  qui  les 
individualise.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  3,  a.  3. 

1  «  Aucune  des  choses  que  Dieu  a  mises  dans  notre  nature  n'a 
manqué  à  la  nature  humaine  que  le  Verbe  de  Dieu  a  prise.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  9,  a.  4. 

Saint  Paul  exprime  la  même  pensée,  quand  il  dit  :  «  Jésus- 
Christ  s'est  anéanti  lui-même,  en  prenant  la  forme  de  serviteur, 
en  se  rendant  semblable  aux  hommes  et  en  se  faisant  connaître 
comme  homme  par  tout  ce  qui  a  paru  de  lui  au  dehors.  »  Phil., 
11,  7. 

Sur  le  texte  de  l'Apôtre  cité  précédemment,  que  :  «  Dieu  a 
envoyé  son  Fils  revêtu  d'une  chair  semblable  à  la  chair  du 
péché»  (Rom.,  vin,  13),  Saint  Thomas  dit  encore  :  «  Il  a  reçu 
toutefois  la  nature  humaine  sans  le  péché,  avec  la  pureté 
qu'elle  avait  dans  Y  état  d'innocence.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  14, 
a.  3.  —  Car,  comme  l'observe  Saint  Augustin,  le  Christ  est 
venu  d'en  haut,  c'est-à-dire  de  la  hauteur  que  la  nature  humaine 
a  eue  avant  le  péché  du  premier  homme. 

2  «  Le  Fils  de  Dieu,  comme  s'exprime  Saint  Thomas,  a  pris  la 
nature  humaine  dans  l'individu,  mais  cet  individu  dans  lequel 
elle  a  été  prise   n'est  pas  autre  chose  que  le  suppôt  incréé  qui 


DEUX   NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN   JÉSUS  95 

Sainte  Trinité,  incapable  de  rien  perdre  ni  de 
rien  diminuer  de  ce  qu'il  est  nécessairement  et 
de  toute  éternité  :  c'est  à  ce  titre  et  dans  sa 
perfection  essentielle  qu'il  descend  dans  l'huma- 
nité1. Il  peut  s'unir  la  nature  humaine,  et  II  la 
prend  ;  mais,  existant  déjà  comme  être  parfait,  Il 
la  reçoit  dans  sa  Personne  divine  à  l'exclusion 
de  tout  suppôt  humain  -  ;   autrement,  il  y  aurait 

est  la  Personne  du  Fils  de  Dieu.  »  S.  ïhom.,  III  p.,  q.  4, 
a.  2,  ad  1. 

«  Le  Verbe  de  Dieu  a  eu  de  toute  éternité  l'être  complet, 
selon  l'hypostase  ou  la  personne.  Dans  le  temps  la  nature  hu- 
maine lui  est  advenue,  non  qu'il  l'ait  prise  pour  ne  former 
qu'un  seul  être  selon  la  nature  (comme  le  corps  est  uni  à  l'âme 
dans  le  même  être),  mais  pour  ne  former  qu'un  seul  être  selon 
l'hypostase  ou  la  personne.  C'est  pourquoi  la  nature  humaine 
n'est  pas  unie  au  Fils  de  Dieu  accidentellement.  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.  2,  a.  6,  ad  2. 

4  «  On  dit  que  le  Christ  est  descendu  du  ciel  de  deux  ma- 
nières :  1"  En  raison  de  la  nature  divine  ;  ce  qui  ne  signifie  pas 
que  cette  nature  a  cessé  d'exister  dans  le  ciel,  mais  parce  qu'elle 
a  commencé  d 'être  ici-bas  d 'une  manière  nouvelle,  c'est-à-dire 
selon  la  nature  qu'elle  a  prise,  d'après  ces  paroles  de  Saint  Jean 
(m,  13)  :  «  Personne  n'est  monté  au  ciel,  sinon  celui  qui  en  est 
descendu,  le  Fils  de  l'homme  qui  est  dans  le  ciel.  »  —  2°  En 
raison  du  corps  ;  non  parce  que  le  corps  du  Christ  est  descendu 
du  ciel  substantiellement,  mais  parce  qu'il  a  été  formé  par  la 
vertu  céleste,  c'est-à-dire  par  X Esprit-Saint.  »  S.  Thom.,  III  p., 
q.  5,  a.  2,  ad  1. 

2  En  parlant  de  l'assomption  de  la  nature  humaine,  dans  le 
Mystère  de  l'Incarnation,  Saint  Thomas  explique  comment  le 
Verbe  Incarné  n'a  pas  pu  prendre  la  personne  humaine.  «  On 
dit  qu'une  chose  est  assumée,  parce  qu'elle  est  prise  par  une 
autre.  Par  conséquent  ce  que  l'on  prend  doit  être  préalablement 
conçu  avant  l'assomption,  comme  ce  qui  est  mû  localement  se 


96  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

en  Lui  deux  personnes,  ce  qui  ne  peut  exister1. 
Outre  que  cette  coexistence  de  deux  personnes 
dans  le  même  sujet  est  impossible,  la  Personne 
en  Jésus  doit  être  nécessairement  divine  et  non 
humaine  :  premièrement,  parce  que  Jésus  ne 
peut  pas  cesser  d'être  ce  qu'il  est  nécessaire- 
ment ;  secondement,  parce  que  c'est  Dieu  qui 
s'est  fait  Homme  et  non  pas  l'Homme  qui  s'est 
fait  Dieu.  Avant  de  s'incarner,  Jésus  n'existait 
pas  en  tant  qu'Homme;  et  c'est  en  tant  que  Dieu, 
c'est-à-dire  possédant  la  nature  divine  dans  une 
Personne  divine  distincte,  qu'il  est  venu  s'asso- 
cier la  nature  humaine  ;  ce  qui  explique  qu'il  y 
a  en  Jésus  deux   natures,   la  nature  divine  et  la 

conçoit  préalablement  avant  le  mouvement.  Or,  la  personne  ne 
se  conçoit  pas  clans  la  nature  humaine  préalablement  avant 
l 'assomption,  mais  elle  en  est  plutôt  le  terme.  Car  si  on  l'y 
concevait  préalablement,  il  faudrait  ou  qu'elle  fût  détruite,  et 
alors  ce  serait  en  vain  qu'elle  aurait  été  prise  :  ou  qu'elle  sub- 
sistât après  l 'union,  et  dans  ce  cas  il  y  aurait  deux  personnes, 
l'une  qui  prend  et  l'autre  qui  est  prise  :  ce  qui  est  erroné.  Il  en 
résulte  donc  que  le  Fils  de  Dieu  n'a  pris  d'aucune  manière  la 
personne  humaine.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  4,  a.  2. 

1  «  On  ne  peut  donner  à  la  nature  humaine  dans  le  Christ  le 
nom  d'hypostase  ou  de  personne,  parce  qu'elle  est  possédée  par 
une  substance  supérieure  qui  est  le  Verbe  de  Dieu.  Le  Christ, 
par  l'unité  d'hypostase  ou  de  personne  est  donc  un  seul  être  ; 
on  ne  peut  pas  dire  qu'il  soit  deux.  »  S.  Thom.,  Op.  3,  c.  6. 

«  S'il  y  a  deux  suppôts  en  Jésus-Christ,  il  s'ensuit  qu'il  est 
absolument  deux.  Cela  détruit  Jésus-Christ,  puisque  tout  être 
existe  en  tant  qu'il  est  un.  Ce  qui  n'est  pas  absolument  un 
n'est  donc  pas  absolument  un  être.  »  S.  Thom.,  Contr.  Gent., 
L.  4,  c.  38. 


DEUX    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JÉSUS  97 

nature    humaine,   dans   l'unité   de   Personne,    la 
Personne  divine. 

Ces  deux  natures,  tout  en  s'unissant  de  la 
sorte,  ne  se  perfectionnent  pas  mutuellement  ; 
mais  c'est  la  nature  divine  seulement  qui  per- 
fectionne la  nature  humaine,  en  lui  communi- 
quant sa  personnalité  '.  Elles  restent  néanmoins 

1  En  effet,  de  ce  que  la  nature  humaine  en  Jésus  n'a  pas  de 
suppôt  propre  ou  de  personne  humaine,  il  ne  faudrait  point  en 
conclure  qu'elle  est,  pour  cela,  amoindrie  ;  mais,  tout  au  con- 
traire, elle  est  divinement  anoblie  par  son  union  à  la  Personne 
du  Fils  de  Dieu. 

«  La  nature  qui  a  été  prise,  dit  excellemment  Saint  Thomas, 
n'est  pas  privée  de  sa  personnalité  propre  parce  qu'elle  manque 
de  quelque  chose  de  ce  qui  appartient  à  la  perfection  de  la  na- 
ture humaine,  mais  elle  en  est  privée,  au  contraire,  parce  qu'elle 
a  quelque  chose  de  plus  qui  est  au-dessus  de  la  nature  hu- 
maine. Ce  surcroît  est  son  union  avec  la  Personne  divine.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  4,  a.  2,  ad  2. 

Dans  une  question  précédente,  il  s'était  servi  d'une  compa- 
raison fort  simple  pour  exprimer  la  même  pensée  et  pour  faire 
comprendre,  en  outre,  que  le  Verbe  n'avait  subi  aucun  chan- 
gement par  son  union  avec  la  nature  humaine.  «  La  nature 
humaine,  dit-il,  est  assimilée  dans  le  Christ  à  un  habit  (ha- 
bitai), c'est-à-dire  à  un  vêtement  ;  non  quant  à  l'union  acciden- 
telle, mais  dans  le  sens  que  le  Verbe  est  vu  par  la  nature 
humaine,  comme  l 'homme  par  le  vêtement  ;  et  encore  parce 
que  c'est  le  vêtement  qui  change,  car  on  le  forme  sur  la  figure 
de  celui  qui  le  revêt  ;  au  lieu  que  celui-ci  ne  change  pas  de 
forme  pour  le  vêtement.  —  De  même  la  nature  humaine,  prise 
par  le  Verbe  de  Dieu,  a  été  améliorée  ;  mais  le  Verbe  de  Dieu 
n'a  pas  changé.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  2,  a.  6,  ad  1. 

Saint  Augustin  dit,  dans  le  même  sens,  que  «  le  Fils  de  Dieu 
s'est  anéanti  en  prenant  la  forme  de  serviteur,  mais  il  n'a  pas 
perdu  la  plénitude  de  la  forme  de  Dieu.  » 


98  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

distinctes  et  incommunicables,  sans  quoi  il  fau- 
drait admettre  qu'elles  sont  absorbées  l'une  par 
l'autre,  ce  qui  évidemment  ne  peut  être  '  :  si  la 
nature  humaine  était  absorbée,  Jésus  ne  serait 
plus  Homme  et  par  conséquent  ne  pourrait  plus 
souffrir  ;  si  c'était,  au  contraire,  la  nature  divine, 
Jésus  ne  serait  plus  Dieu,  car  la  nature  divine 
est  immuable. 

De  même  donc  que  la  nature  humaine  n'est 
pas  absorbée  en  chaque  homme,  au  point  de 
disparaître,  mais  que,  en  tant  que  commune  et 
universelle,  elle  est  distincte  de  la  personne  dans 
laquelle  elle  est  déterminée  et  concrétée  ;  ainsi, 
en  Jésus,  les  deux  natures  sont  intimement  unies 
à  la  même  Personne,  sans  se  confondre  ni  se 
détruire  ;  avec  cette  différence  que  la  Personne 
s'identifie  entièrement  avec  la  nature  divine, 
tandis  qu'elle  communique  sa  propre  subsistance 
et  sa  propre  existence  à  la  nature  humaine. 

1  «  Dans  l'union  de  Dieu  avec  l'homme,  quant  à  la  personne, 
la  propriété  de  chaque  nature  est  restée  sauve,  en  sorte  que 
la  nature  divine  n'a  rien  perdu  de  son  excellence,  et  la  nature 
humaine  n'a  pas  été  élevée  de  manière  à  être  transportée  hors 
des  limites  de  son  espèce.  »  S.  Thom.,  Contr.  Gent.,  L.  4,  c.  55. 

Le  saint  Docteur  dit  encore  plus  expressément  ailleurs  :  «  Le 
Verbe  de  Dieu  a  pris  la  nature  humaine  qui  est  composée  de 
l'âme  et  du  corps,  de  telle  sorte  cependant  que  l'un  ne  passe 
pas  dans  l'autre,  et  que  des  deux  natures  il  n'en  résulte  pas 
non  plus  une  seule  nature,  mais  qu'après  leur  union  elles 
demeurent  distinctes  quant  aux  propriétés  de  leur  nature.  » 
S.  Thom.,  Op.  3,  c.  6, 


DEUX    NATURES    ET    LNE    PERSONNE    EN    JÉSl'S  99 

C'est  en  cela  que  consiste  le  Mystère  de  l'Union 
hypostatique,  mot  grec  qui  signifie  personnelle. 
Cette  union  est  une  union  physique  et  non  pas 
simplement  morale,  une  union  réelle  du  corps 
et  de  l'âme  de  Jésus  à  la  Personne  du  Verbe. 
En  tant  que  Verbe  Incarné,  Jésus  ne  se  peut  pas 
comprendre  sans  cette  union  étroite  et  substan- 
tielle, qu'il  a  faite  indissoluble  et  éternelle  au 
point  que,  lorsqu'il  mourra,  le  Verbe  restera  uni 
à  l'âme  de  Jésus  descendant  aux  enfers  comme  à 
son  corps  reposant  dans  le  tombeau  '. 


I  «  Comme  avant  la  mort  du  Christ,  dit  le  Docteur  angélique, 
sa  chair  a  été  unie  selon  la  personne  et  l'hypostase  au  Verbe  de 
Dieu  ;  de  même  elle  est  restée  unie  après,  de  manière  que  l'hy- 
postase du  Verbe  de  Dieu  et  du  corps  du  Christ  n'était  pas 
autre  après  sa  mort.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  5o,  a.  2. 

«  L'âme,  continue-t-il  dans  l'article  suivant,  a  été  unie  au  Verbe 
de  Dieu  plus  immédiatement  que  le  corps  et  avant  lui,  puisque 
le  corps  a  été  uni  au  Verbe  de  Dieu  par  l'intermédiaire  de  l'âme. 
Par  conséquent,  puisque  le  Verbe  de  Dieu  n'a  pas  été  séparé 
du  corps  du  Christ  pendant  sa  mort,  il  l 'a  été  encore  beau- 
coup moins  de  l 'âme.  Ainsi,  comme  on  dit  du  Fils  de  Dieu,  ce 
qui  convient  au  corps  séparé  de  l'âme,  qu'il  a  été  enseveli  ;  de 
même,  dans  le  Symbole,  on  dit  aussi  de  lui  qu'il  est  descendu 
aux  en/ers,  parce  que  son  âme  séparée  de  son  corps  y  est  des- 
cendue. »  Ibid.,  a.  3. 

II  est  utile  de  faire  remarquer,  afin  d'avoir  sur  ce  point  capi- 
tal de  Y  Union  hypostatique  des  notions  très  exactes,  que  Saint 
Thomas,  en  disant,  ci-dessus,  que  «  l'âme  a  été  unie  au  Verbe 
de  Dieu  avant  le  corps  »,  ne  prétend  point  parler  d'une  priorité 
de  temps  mais  seulement  de  nature  ;  car,  dans  l'Incarnation, 
l'âme  et  le  corps  ont  été  pris  simultanément  par  le  Verbe.  Lui- 
même  l'affirme  expressément.  Après  avoir  démontré  qu'il  n'y  a 
pas   de    nature    humaine  sans   l'union   de  l'âme  et  du  corps,  il 


100  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

Il  est  donc  juste  de  dire  que  Jésus  est  un,  non 
par  confusion  de  natures  mais  par  unité  de  Per- 
sonne ;  c'est-à-dire,  qu'à  sa  nature  divine,  qui  est 

prouve  que  cette  union  a  nécessairement  été  instantanée  dans 
la  conception  du  Verbe  incarné,  à  cause  du  principe  d'une  vertu 
infinie  qui  est  l'Esprit-Saint.  Citons  deux  passages,  à  l'appui. 

«  La  chair  n'a  pas  dû  être  prise  avant  d'être  une  chair  hu- 
maine :  ce  qui  a  lieu  à  l'avènement  de  l'âme  raisonnable.  Ainsi, 
comme  l'âme  n'a  pas  été  prise  avant  la  chair,  parce  qu'il  est 
contre  sa  nature  d'exister  avant  d'être  unie  au  corps,  de  même 
la  chair  n'a  pas  dû  être  prise  avant  l'âme,  parce  que  le  corps 
humain  n'existe  pas  avant  d'être  animé  par  une  âme  raison- 
nable. »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  6,  a.  4. 

«  Le  corps  du  Christ  ayant  été  parfaitement  disposé  instan- 
tanément, à  cause  de  la  vertu  infinie  de  son  principe  actif,  il 
s'ensuit  qu'il  a  reçu  immédiatement  sa  forme  parfaite,  c'est-à- 
dire  une  âme  raisonnable.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  33,  a.  2,  ad  3. 

Dans  un  autre  endroit.  Saint  Thomas  montre  l'inconvenance 
qu'il  y  aurait  eue  à  ce  que  le  Verbe  ne  se  fût  pas  uni,  dès  le 
premier  instant  de  sa  conception,  à  un  corps  animé.  «  Il  n'au- 
rait pas  été  convenable  que  le  Verbe,  qui  est  la  source  et  l'ori- 
gine de  toutes  les  perfections  et  de  toutes  les  formes,  se  fût  uni 
à  un  être  informe  et  dont  la  nature  n'était  pas  encore  parfaite. 
Or,  avant  l'animation  tout  ce  qui  est  produit  comme  corps  est 
informe  et  n'est  pas  encore  parfait  dans  sa  nature.  //  ne  conve- 
nait donc  pas  que  le  Verbe  de  Dieu  s'unît  à  un  corps  qui  n'était 
pas  encore  animé  ;  et  par  conséquent  il  fallut  que,  dès  le  pre- 
mier instant  de  sa  conception,  l'âme  fût  unie  au  corps.  » 
S.  Thom.,  Contr.  Gent.,  L.  4,  c.  44. 

Ces  explications  étant  données,  ajoutons,  comme  le  dit  égale- 
ment le  saint  Docteur  dans  le  premier  passage  précité,  que  le 
Verbe  néanmoins  s'est  uni  au  corps  par  l'intermédiaire  de  l'âme, 
l'âme  étant  la  forme  du  corps,  et,  par  là  même,  la  cause  formelle 
qui  le  constitue.  «  Puisque  l'âme  tient  le  milieu  par  sa  noblesse 
entre  Dieu  et  la  chair  et  qu'elle  est  en  quelque  sorte  la  cause 
de  l'union  de  la  chair  avec  le  Fils  de  Dieu,  on  doit  reconnaître 
que  le  Fils  de  Dieu  a  pris  la  chair  humaine  par  le  moyen  de 
l'âme.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  6,  a.  1. 


DEUX   NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JESUS  10  ( 

celle  de  sa  Personne,  le  Fils  de  Dieu  joint  la 
nature  humaine,  et  que  la  même  Personne  sou- 
tient les  deux  natures.  Ajoutons  que  s'il  y  avait 
deux  personnes  en  Jésus,  il  n'y  aurait  pas  de 
rédemption  ;  car  la  Personne  divine  n'aurait  pas 
pu  souffrir  et  mourir,  et  la  personne  humaine 
n'aurait  pas  offert  une  satisfaction  suffisante  et 
proportionnée  à  nos  péchés. 

Pour  compléter  ces  notions  générales  sur  la 
dualité  de  natures  et  l'unité  de  Personne  en 
Jésus,  voyons  pourquoi  c'est  la  deuxième  Per- 
sonne de  la  Très  Sainte  Trinité  qui  s'est  incarnée 
de  préférence  aux  deux  autres.  Une  remarque 
s'impose  tout  d'abord.  Nous  entrons  ici  sur  un 
terrain  encore  plus  sacré  ;  tant  qu'il  s'agit  de 
constater  des  faits  ou  d'attribuer  des  qualités 
essentielles  en  harmonie  avec  la  nature  des  per- 
sonnes ou  des  actes  qu'elles  posent,  les  éléments 
de  réflexion  et  de  raisonnement  sont  plus  faciles 
à  trouver  ;  mais  lorsqu'on  cherche  à  pénétrer 
dans  les  intentions  et  les  mobiles  intimes  qui 
en  ont  motivé  l'action,  les  suppositions  entrent 
davantage  en  ligne  de  compte  dans  nos  appré- 
ciations. Or,  de  même  que  dans  le  Mystère  de 
l'Incarnation,  tout  en  déduisant  du  fait  lui-même 
plus  d'un  motif  capable  d'éclairer  notre  foi,  nous 
ne  pouvons  cependant  sonder  toutes  les  raisons 


102  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DtEU 

les  plus  secrètes  de  la  Divinité  ;  ainsi  lorsqu'il 
est  question  du  choix  de  la  Personne  qui  doit 
s'incarner,  nous  pouvons  l'expliquer  bien  moins 
par  une  connaissance  exacte  des  intentions  di- 
vines que  par  des  raisons  de  convenance.  Ces 
raisons  néanmoins  ne  sont  pas  sans  fondement, 
et  elles  sont  de  nature  à  aider  notre  piété. 

11  convenait  que  ce  fut  le  Verbe  qui  s'incarnât, 
d'abord  à  cause  de  la  signification  du  nom  qu'il 
porte.  Le  Verbe  veut  dire  parole  ;  or,  de  même 
qu'en  nous  la  pensée  s'unit  à  notre  voix  qui  la 
transmet  exactement,  ainsi  le  Verbe,  la  Parole 
du  Père,  s'unit  à  l'humanité  pour  manifester  la 
Divinité  ;  et  également,  de  la  même  manière  que 
notre  pensée  reste  entière  en  notre  esprit  et  que, 
transmise  par  notre  voix,  elle  se  communique 
aux  autres  qui  la  possèdent  à  leur  tour,  la  Divi- 
nité reste  entière  dans  le  Verbe  quoique  réelle- 
ment communiquée  à  l'humanité. 

En  second  lieu,  le  Verbe  est  l'image  parfaite 
du  Père,  comme  l'homme  est  l'image  imparfaite 
de  Dieu  ;  il  était,  dès  lors,  naturel  que  Celui  qui 
est  la  ressemblance  vivante  et  éternellement  en- 
gendrée du  Père  s'unit  à  l'humanité  '.  Le  Verbe 


1  «  Le  Verbe  de  Dieu,  dit  Saint  Thomas,  qui  est  son  concept 
éternel,  est  la  ressemblance  exemplaire  de  toute  la  création. 
C'est  pourquoi,  comme  les  créatures  ont  été  établies  dans  leurs 
propres  espèces  par  la  participation  de  cette  ressemblance,  de 
même  il  a  été  convenable  que  la  créature  fut  réparée,  relative- 


DEUX    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JÉSUS  103 

étant,  en  outre,  le  Fils  unique  de  Dieu,  Il  venait, 
en  s'incarnant,  nous  rendre  ses  cohéritiers  et 
nous  faire  participer  à  sa  filiation  divine  l.  Nous 
savons  par  l'Evangile  que  la  deuxième  Personne 
est  celle  par  laquelle  tout  a  été  fait,  omnia  fier 
ipsum  facta  sunt  -  ;  il  convenait  donc  qu'elle  rele- 
vât les  créatures,  ouvrage  de  ses  mains3.  Enfin, 
le  Verbe  est  l'objet  des  éternelles  complaisances 
du  Père  ;  il  s'ensuit  que  ses  réparations  devaient 
naturellement  lui  être  particulièrement  agréables 
et  que  nous  ne  pouvions  avoir  un  médiateur 
plus  éloquent  auprès  de  Dieu. 

Quel  amour  ne  devons-nous  pas  au  Verbe  éter- 
nel qui  a  daigné  entrer  ainsi  dans  notre  humanité 
et  se  substituer  à  nous  pour  expier  nos  péchés  et 
nous  rendre  à  l'amitié  de  Dieu  !  Et  comme  nous 
devons  adorer  la  Sagesse  divine  dans  le  choix 
qu'elle  a  fait  de  la  Personne  du  Verbe  ! 

ment  à  sa  perfection  éternelle  et  immuable,  par  l'union  du 
Verbe  avec  elle.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  3,  a.  8. 

1  «  Il  était  naturel  que  la  filiation  adoptive  et  gratuite  nous 
fût  rendue  par  celui  qui  est  le  Fils  naturel.  Nous  sommes  ainsi 
héritiers  par  grâce  avec  celui  qui  est  héritier  par  nature.  »  Ibid. 

2  Jean,  i,  3. 

3  «  La  première  création  s'est  faite  par  la  puissance  de  Dieu 
le  Père,  au  moyen  du  Verbe.  Par  conséquent  la  création  nou- 
velle a  dû  être  faite  aussi  par  la  puissance  du  Père,  au  moyen 
du  Verbe,  pour  qu'elle  répondît  à  la  première,  d'après  ces  pa- 
roles de  l'Apôtre  (II  Cor.,  v,  19)  :  «  C'est  Dieu  qui,  par  Jésus- 
Christ,  a  réconcilié  le  monde  avec  lui.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  3, 
a.  8,  ad  2. 


104  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEL' 

Ces  quelques  explications  assez  simples  don- 
nent un  sens  plus  clair  et  plus  exact  à  l'idée  du 
Verbe  Incarné.  C'est  bien  le  Verbe  éternel  de 
Dieu,  ne  cessant  ni  ne  pouvant  cesser  d'être 
ce  qu'il  est  éternellement,  qui,  dans  le  temps, 
s'allie  à  l'humanité  dont  II  prend  la  nature  pour 
se  l'unir  indissolublement  dans  sa  Personne 
divine1. 

Ce  que  Jésus  s'unit  ainsi  substantiellement 
participe  à  ses  divines  perfections  et  partage 
tous  ses  droits  aux  hommages,  à  l'adoration  et 
à  l'amour  de  ses  créatures.  Quoique  l'on  dis- 
tingue en  Jésus  sa  nature  divine  et  sa  nature 
humaine,  ces  deux  natures  coexistant  dans  la 
même  Personne,  tous  les  devoirs  rendus  à  la 
Personne  le  sont  en  même  temps  aux  deux  na- 
tures ;  et  c'est  pourquoi  tout  est  adorable  et 
aimable  en  Jésus,  tant  en  sa  qualité  d'Homme 
qu'en  sa  qualité  de  Dieu  -. 

1  «  La  divinité  et  l'humanité  sont  unies  inséparablement 
dans  la  Personne  de  Jésus-Christ,  et  tout  ce  qu'il  possède  par 
nature  comme  Dieu,  il  le  possède  par  grâce  comme  homme.  » 
S.  Thom.,  Op.  62,  c.  I. 

-  «  Comme  on  peut  appliquer  à  chaque  suppôt  d'une  nature 
quelconque  les  choses  qui  conviennent  à  la  nature  dont  il  est 
le  suppôt,  et  comme  dans  le  Christ  il  n'y  a  qu'un  suppôt  pour 
la  nature  divine  et  pour  la  nature  humaine,  il  est  clair  que  l'on 
peut  attribuer  à  ce  suppôt  de  l'une  et  l'autre  nature,  ce  qui 
regarde  la  nature  divine  comme  ce  qui  regarde  la  nature  hu- 
maine ;  comme,  par  exemple,  que  le  Fils  de  Dieu  est  éternel, 
que  le  Fils  de  Dieu  est  né  d'une  vierge.  Nous  pouvons  également 


DEUX    NATURES    ET    UNE    PERSONNE    EN    JESUS  100 

Cette  assomption  de  l'humanité  élevée  jusqu'à 
la  Divinité,  la  nature  humaine  devenant  dans  le 
Verbe  Incarné  une  partie  intégrante  et  substan- 
tielle de  Lui-même,  destinée  à  Lui  demeurer 
éternellement  unie  :  quelle  conception  sublime, 
quel  adorable  Mystère  ! 

Oui  dira  l'amour  avec  lequel  les  deux  natures, 
en  Jésus,  s'unissent  et  se  livrent  l'une  à  l'autre  ! 
Quelle  union  ineffable,  pleine  de  charité  divine, 
dont  un  Dieu  seul  peut  mesurer  l'intimité  et  la 
perfection  '  !    Mais  quelle  lumière  éclatante  cette 

dire  que  cet  homme  est  Dieu,  qu'il  a  créé  les  étoiles,  qu'il  est  né, 
qu'il  est  mort  et  a  été  enseveli. 

«  Eu  égard  donc  au  suppôt  on  doit  attribuer  indifféremment 
au  Christ  ce  qui  est  humain  et  ce  qui  est  divin.  Il  y  a  néan- 
moins une  différence  à  faire  sur  le  rapport  sous  lequel  ces  appli- 
cations sont  faites,  parce  que  les  choses  divines  sont  attribuées 
au  Christ  sous  le  rapport  de  la  nature  divine,  et  les  choses 
humaines  sous  le  rapport  de  la  nature  humaine.  »  S.  Thom., 
Op.  2,  c.  211. 

1  Citons  une  dernière  fois  l'Ange  de  l'Ecole,  dont  la  haute  et 
sûre  doctrine  nous  a  dirigés  dans  le  développement  de  l'ineffable 
Mystère  de  l'Incarnation  du  Verbe.  «  Dieu,  dit-il,  peut  être  uni 
lui-même  à  la  créature  d'une  manière  si  parfaite,  que  l'intelli- 
gence humaine  ne  puisse  pas  le  saisir.  C'est  pour  cela  que  nous 
disons  que  Dieu  est  uni  à  la  nature  humaine,  dans  le  Christ, 
d'une  manière  ineffable,  incompréhensible  ;  non  seulement  par 
inhabitation,  comme  dans  les  autres  saints,  mais  d'une  manière 
toute  particulière,  au  point  que  la  nature  humaine  est  une  cer- 
taine nature  du  Fils  de  Dieu,  et  que  le  Fils  de  Dieu,  qui  de 
toute  éternité  tient  la  nature  divine  du  Père,  ait  dans  le  temps, 
par  une  assomption  merveilleuse,  la  nature  humaine  telle  que 
nous  l'avons  ;  et  qu'ainsi  chacune  des  parties  de  la  nature  hu- 
maine du    Fils    de   Dieu  lui-même  puisse  être  appelée  Dieu,  et 


106  DE    LA   CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

union  projette  en  même  temps  sur  les  destinées 
de  l'humanité  !  La  Personne  du  Verbe  devient, 
en  réalité,  le  terme  final  et  la  fin  dernière  de 
l'humanité  ;  et  celle-ci,  attirée  par  une  puissance 
et  un  amour  infinis,  se  donne  irrésistiblement  à 
la  Personne  divine,  qui  se  l'associe  pour  l'éter- 
nité. C'est  la  consommation  du  mystère  de  l'inef- 
fable Charité,  unissant  dans  un  divin  et  éternel 
embrassement  le  ciel  et  la  terre,  le  Créateur  et 
la  créature,  «  Celui  qui  est  »  et  l'oeuvre  de  ses 
mains. 

Tombons  à  genoux,  le  front  dans  la  poussière, 
et  adorons  avec  amour  et  une  céleste  allégresse 
ce  sublime  et  incomparable  Mystère  de  l'Union 
hypostatique  dans  Jésus,  le  Verbe  Incarné.  Con- 
centrons en  Lui  tout  ce  que  nous  voulons  of- 
frir d'hommage,  de  louange,  de  reconnaissance, 
d'adoration  et  d'amour  à  la  Divinité,  et  faisons 
de  notre  vie  une  copie  fidèle  de  toutes  les  vertus 
qu'il  a  pratiquées  dans  son  Humanité. 

que  tout  ce  qu'une  partie  de  la  nature  humaine  fait  ou  souffre 
dans  le  Fils  de  Dieu  puisse  être  attribué  à  son  Verbe  unique.  » 
S.  Thom.,  Op.  3,  c.  6. 


A  Jésus,  Dieu   et  Homme 


O  Jésus,  mon  divin  Sauveur, 

je  Vous  adore  dans  le  sein  de  votre  Père 

où  Vous  vivez  éternellement 

en  l'essence  de  votre  nature  divine. 

Je  Vous  adore  avec  le  même  respect 

et  Vous  aime  avec  le  même  souverain  amour 

dans  l'Humanité  que  Vous  avez  daigné  Vous  associer, 

pour  en  faire  la  compagne  inséparable 

de  votre  mission  sur  la  terre 
et  de  votre  éternel  triomphe  au  ciel. 

En  Vous  voyant,  ô  Verbe  de  Dieu, 

revêtu  d'une  chair  mortelle, 

je  vois  et  adore  en  Vous 

la  divine  Victime  du  grand  Sacrifice 

que   prépare   déjà   le  Souverain   Prêtre. 

Dieu  et  Homme,  Prêtre  et  Victime  : 

c'est  l'ine^able  "Mystère  qu'inaugure  l'Incarnation 

et  que  couronnera  la  Rédemption. 

Je  veux  consacrer  ma  vie  à  Vous  étudier 

et  à  Vous  contempler. 

Je  veux  passer  mon  ciel  à  Vous  louer, 

à  Vous  adorer  et  à  Vous  aimer  sans  fin. 


CHAPITRE   DEUXIÈME 

De  l'égalité  des  perfections 
en  Dieu 


CHAPITRE     DEUXIEME 


De  l'égalité  des    perfections  en  Dieu 


»  Voire  Père  céleste  est  parfait.  » 

Hlatth.,  Y,  48. 
»   II    n'y   a   en    lui    ni    variation,    ni 
ombre,    ni   changement.  -» 

Jac,  I,  17. 

A  mesure  que  nous  avançons  dans  l'étude  de 
notre  adorable  et  divin  Sauveur,  nous  décou- 
vrons des  horizons  nouveaux  et  inconnus  jus- 
qu'alors, qui  nous  font  pressentir  toujours  de 
nouvelles  grandeurs  et  de  plus  attrayantes  beau- 
tés. Ne  nous  lassons  point  de  contempler  ce 
Jésus,  dont  nous  devons  acquérir  une  science 
grandissante  sur  cette  terre  ',  jusqu'au  plein  épa- 
nouissement de  la  science  parfaite  dans  la  vision 
béatifique  'K 

Maintenant  que  nous  avons  considéré  en  Jésus 

1  Croissez  dans  la  grâce  et  dans  la  connaissance  de  notre 
Seigneur  et  Sauveur  Jésus-Christ.  »  II  Pierre,  m,  18. 

'2  «  Nous  ne  voyons  maintenant  que  comme  dans  un  miroir  et 
sous  des  images  obscures,  mais  alors  nous  verrons  face  à  face. 
Maintenant  je  ne  connais  Dieu  qu'imparfaitement,  mais  alors 
je  le  connaîtrai  comme  je  suis  connu  de  lui.  »   I  Cor.,  xih,  12. 


112  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

les  deux  natures  divine  et  humaine  qui  Le  cons- 
tituent l'Homme-Dieu  dans  l'unité  de  Personne, 
cherchons  à  approfondir  davantage  les  deux  as- 
pects de  cet  adorable  Mystère.  Pour  bien  com- 
prendre les  rapports  intimes  et  essentiels  qui 
existent  en  Lui  entre  ses  deux  natures  et  avoir 
de  sa  Personne  divine  d'Homme-Dieu  une  con- 
naissance exacte,  il  nous  faut  étudier  séparément 
d'abord  les  caractères  intrinsèques  soit  de  sa 
Divinité  soit  de  son  Humanité. 

Nous  ne  pouvons  nous  contenter  d'avoir  de 
Jésus,  comme  Dieu,  des  idées  par  trop  géné- 
rales :  nous  n'en  aurons  sans  doute  jamais  une 
intelligence  complète  sur  cette  terre,  néanmoins 
nous  devons  chercher  à  Le  connaître  toujours 
davantage.  N'oublions  point  que  plus  nous  pos- 
séderons une  connaissance  approfondie  de  Jésus 
Verbe  divin,  et  plus  nous  aurons  une  science 
exacte  de  Jésus  Verbe  Incarné,  de  Jésus  Prêtre 
et  Sacrificateur,  de  Jésus  Victime  et  de  Jésus 
toujours  Hostie  au  Sacrement  de  l'Eucharistie. 

A  nous  de  nous  passionner  pour  cette  science 
par  excellence,  la  clef  et  la  raison  de  toutes  les 
autres,  science  dont  l'éternité  ne  suffira  pas  à 
approfondir  toutes  les  splendeurs.  Si  comme 
Saint  Paul  nous  étions  ravis  au  troisième  ciel 
et  avions  la  connaissance  des  secrets  de  Dieu  ', 

1  II  Cor.,  xii,  2-4. 


ÉGALITÉ    DES    PERFECTIONS    EN    DIEU  1l3 

nous  devrions  encore,  en  redescendant  sur  la 
terre,  nous  consumer  dans  une  étude  non  moins 
attentive  de  la  Divinité  qui  aurait  soulevé  un 
instant  pour  nous  le  voile  de  ses  impénétrables 
mystères.  Mais  nous  n'avons  pas  cette  faveur  de 
voir  Dieu  à  découvert,  et  il  entre  plutôt  dans  les 
desseins  divins  que  nous  peinions  d'esprit  et  de 
corps  pour  acquérir  cette  science  qui  devra  faire 
notre  bonheur  éternel  '.  Oh  !  ayons  un  tel  désir  de 
connaître  Jésus,  et  d'abord  Jésus  dans  le  sein  de 
Dieu,  Verbe  incréé,  Fils  du  Père  et  objet  éternel 
de  ses  ineffables  complaisances,  que  nous  ne 
nous  laissions  jamais  arrêter  par  aucune  peine 
ni  aucune  difficulté. 

Pour  le  moment,  nous  considérerons  en  Jésus 


1  Nous  ne  devons  point  être  étonnés  de  rencontrer  des  diffi- 
cultés dans  l'acquisition  de  la  science  de  Jésus,  si  nous  consi- 
dérons, d'une  part,  la  sublimité  du  sujet  que  nous  étudions,  et, 
de  l'autre,  notre  infirmité  naturelle.  Mais  il  est  un  moyen  infail- 
lible de  triompher  de  toutes  les  difficultés,  c'est  d'aimer  ;  ce 
triomphe,  en  effet,  est  un  signe  de  la  générosité  de  la  volonté, 
qui  a  sa  source  dans  la  charité.  Nous  ne  saurions  trop  nous  le 
redire,  pour  raviver  notre  zèle  et  maintenir  l'énergie  et  la  cons- 
tance de  nos  efforts. 

Saint  Thomas  s'exprime  ainsi  à  ce  sujet  :  «  Une  œuvre  peut 
être  difficile  et  laborieuse  de  deux  manières  :  1"  D'après  sa  gran- 
deur ;  et  alors  l'étendue  du  travail  ajoute  au  mérite.  La  charité 
ne  diminue  pas  l'effort  ;  elle  fait  même  entreprendre  les  plus 
grands  travaux.  —  2°  D'après  le  défaut  du  sujet  qui  opère  ; 
car  chacun  trouve  pénible  et  difficile  ce  qu'il  ne  fait  pas  avec 
prompte  volonté.  Cette  sorte  de  peine  diminue  le  mérite,  mais 
la  charité  la  détruit.  »  S.  Thom.,  F  II,  q.  114,  a.  4,  ad  2. 


114  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

ce  qui,  dans  sa  nature  divine,  sera  le  plus  capable 
de  nous  Le  faire  mieux  comprendre  ensuite  dans 
sa  nature  humaine  par  les  oppositions  forcées 
qui  existent  entre  elles.  Il  importe  tout  d'abord 
de  poser  en  principe,  qu'en  Dieu  il  n'y  a  pas  de 
plus  ni  de  moins,  mais  une  égalité  complète  dans 
une  perfection  absolue  '.  S'il  y  avait  quelque 
inégalité  en  Lui,  il  y  aurait  nécessairement  im- 
perfection, contingence  et  succession  de  temps. 
Or,  ce  qu'est  Dieu,  il  l'est  par  essence,  il  l'est 
nécessairement  et  il  l'est  éternellement. 


I.  —  Il  y  a  égalité  de  perfections  en  Dieu 
parce  qu'il  est  infiniment  parfait 

La  notion  même  de  Dieu  nous  dit  un  Être 
suprême,  non  seulement  auquel  rien  ne  manque, 
mais  encore  qui  possède  toutes  les  perfections 
et  la  perfection  des  perfections.  S'il  y  avait  en 
Dieu  simplement  la   possibilité   de   n'être  point 

1  «  Toutes  les  perfections  sont  confondues  en  Dieu  et  iden- 
tiques nécessairement  à  son  essence.  Il  est  impossible  d'être 
infini  en  perfection,  lorsqu'on  est  susceptible  de  perfectionne- 
ment. Or,  un  être  qui  possède  quelque  perfection  accidentelle 
est  susceptible  d'en  recevoir  quelque  autre  ajoutée  à  son  essence, 
puisque  tout  accident  est  une  addition  à  l'essence.  Donc  en  Dieu 
nulle  perfection  ne  peut  être  accidentelle,  mais  tout  ce  qui  est 
en  lui  appartient  essentiellement  à  sa  substance.  »  S.  Thom., 
Contr.  Gent.,  L.  4,  c.  14. 


ÉGALITÉ    DES    PERFECTIONS    EN    DIEU  Il5 

totalement   et  absolument   parlait,   il  serait  déjà 
imparfait  et,  dès  lors,  ne  serait  pas  Dieu. 

La  perfection  fait  partie  de  son  essence  ;  être 
parfait  et  être  Dieu,  c'est  tout  un  '.  Et  cette  per- 
fection atteint  tout  en  Dieu,  au  point  que,  de 
même  qu'il  ne  peut  pas  être  plus  parfait  à  un 
moment  qu'à  un  autre,  aucune  de  ses  perfections 
ne  peut  être  inférieure  à  une  autre  perfection. 
S'il  en  était  autrement,  il  ne  serait  pas  également 
parfait  en  toutes  choses  ;  il  y  aurait  en  lui  du  plus 
ou  du  moins,  mais  non  plus  de  l'absolu  comme  il 
en  faut  en  Dieu  -. 

1  Saint  Thomas  prouve  que  Dieu  étant  le  premier  principe 
actif,  doit  être  nécessairement  et  infiniment  parfait.  «  Dieu  est 
le  premier  principe  comme  cause  efficiente,  et  à  ce  titre  il  faut 
qu'il  soit  très  parfait.  En  effet,  comme  la  matière  est  par  sa 
nature  en  puissance,  de  même  l'agent  est  par  sa  nature  en  acte. 
D'où  il  suit  que  le  premier  principe  actif  doit  être  absolument 
en  acte  et,  par  conséquent,  aussi  parfait  que  possible.  Car  un 
être  est  plus  ou  moins  parfait  selon  qu'il  est  plus  ou  moins  en 
acte.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  94,  a.  1. 

-  Le  Docteur  angélique,  en  parlant  de  l'immutabilité  de  Dieu, 
en  déduit  que  Dieu  possède  la  plénitude  de  toute  perfection, 
par  le  fait  qu'il  ne  peut  y  avoir  en  lui  aucun  changement.  Et  il  le 
prouve,  i"  Parce  que  Dieu  est  un  acte  pur  :  «  Il  y  a  un  être  pre- 
mier que  nous  appelons  Dieu  ;  cet  être  premier  doit  être  un 
acte  pur,  sans  qu'il  y  ait  rien  en  lui  qui  soit  seulement  en  puis- 
sance, parce  que  ce  qui  est  en  puissance  est  nécessairement 
postérieur  à  ce  qui  est  en  acte.  Or,  tout  ce  qui  est  susceptible 
de  changement  n'existe  sous  certains  rapports  qu'en  puissance . 
D'où  l'on  voit  qu'il  est  impossible  que  Dieu  subisse  aucun 
changement.  » 

2°  Parce  que  Dieu  est  simple  :  «  Tout  ce  qui  change  a  quelque 
chose  de  stable  et  quelque  chose  qui  ne  fait  que  passer.  C'est 


1l6  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

La  perfection  consiste  à  ne  pouvoir  jamais  être 
augmentée  ni  diminuée  ;  la  perfection  totale  et 
universelle,  comme  l'est  la  perfection  divine,  ne 
souffre  point  de  comparaison,  elle  est  absolue  ; 
elle  est  ce  qu'elle  est,  elle  l'est  nécessairement  et 
ne  peut  pas  ne  pas  l'être. 

Si,  par  impossible,  Dieu  pouvait  admettre  de 
n'être  pas  également  parfait  dans  toutes  ses  per- 
fections, ce  qui  comporte  déjà  une  contradiction 
frappante  dans  les  termes  comme  dans  les  idées, 
il  se  détruirait  lui-même  ;  il  manquerait  par  là 
même  d'une  perfection,  celle  de  ne  pas  vouloir 
pour  lui  la  perfection  suprême  ;  et  n'étant  pas 
souverainement  parfait,  il  ne  répondrait  plus  à 
la  notion  essentielle  de  la  Divinité. 

Il  ne  peut  pas  être  davantage  question  en  Dieu 
d'une  perfection  simplement  relative,  en  ce  sens 
qu'elle  serait  encore  la  plus  grande  perfection  de 
toutes  les  perfections  qui  existent.  La  perfection 

ainsi  que  l'objet  qui  de  blanc  devient  noir,  reste  substantielle- 
ment le  même  pendant  que  ce  changement  s'opère.  Par  consé- 
quent, tout  ce  qui  change  est  composé.  Or,  Dieu  est  absolument 
simple.  Donc  il  est  évident  qu'il  ne  peut  changer.  » 

3°  Parce  que  Dieu  est  infini  par  essence  :  «  Tout  ce  qui  est 
mû  acquiert  quelque  chose  par  l'effet  de  son  mouvement,  et  il 
est  après  ce  qu'il  n'était  pas  avant.  Or,  Dieu  étant  infini  et 
comprenant  en  lui-même  toute  la  plénitude  de  la  perfection 
totale  de  l'être,  ne  peut  rien  acquérir.  Il  ne  peut  pas  non  plus 
arriver  à  quelque  chose  qu'auparavant  il  ne  possédait  pas.  Le 
mouvement  ne  peut  donc  être  en  aucune  manière  compatible 
avec  sa  nature.  «  S.  Thom.,  I  p.,  q.  9,  a.  1. 


ÉGALITÉ    DES    PERFECTIONS    EN    DIEU  117 

divine  doit  être,  sans  doute,  la  perfection  la  plus 
grande  qu'on  puisse  imaginer  et  qu'aucune  autre 
perfection  ne  pourra  jamais  ni  égaler  ni  dépas- 
ser" ;  mais  elle  doit  être  aussi  une  perfection  qui 
dépasse  toutes  nos  conceptions  et  qui  ne  puisse 
être  jamais  complètement  comprise  par  aucune 
intelligence  créée,  cette  intelligence  fût-elle  des 
millions  de  fois  plus  parfaite  que  la  plus  parfaite 
des   intelligences    angéliques  -  ;   en  un    mot    une 

1  Une  des  raisons  pour  lesquelles  la  perfection  de  Dieu  est  au- 
dessus  de  toutes  les  perfections  créées,  c'est  qu'il  est  lui-même 
la  cause  de  tout  ce  qui  existe.  «  On  dit  que  Dieu  est  universel- 
lement parfait,  parce  qu'il  ne  lui  manque  aucune  des  perfections 
qu'on  trouve  dans  un  genre  quelconque.  Tout  ce  qu'un  effet 
renferme  de  perfection  doit  se  trouver  dans  la  cause  qui  l'a 
produit.  Dieu  étant  la  première  cause  efficiente  des  choses,  il 
faut  donc  que  les  perfections  de  tous  les  êtres  préexistent  en 
lui  éminemment.  Saint  Denis  indique  cette  raison  quand  il  dit 
de  Dieu  {De  div.  nom.,  cap.  5)  qu'il  n'est  ni  ceci  ni  cela,  mais 
qu'il  est  toutes  choses,  dans  le  sens  qu'il  est  la  cause  de  tout  ce 
qui  existe.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  4,  a.  2. 

2  Le  raisonnement  que  fait  l'Ange  de  l'Ecole  pour  démontrer 
que  Dieu  ne  peut  être  compris  dans  son  essence  par  une  intelli- 
gence créée,  peut  s'appliquer  également  à  l'incompréhensibilité 
de  la  perfection  divine.  «  Il  faut  savoir,  dit-il,  qu'on  ne  comprend 
que  ce  qu'on  connaît  parfaitement  et  qu'on  ne  connaît  parfai- 
tement une  chose  qu'autant  qu'on  connaît  tout  ce  qui  peut  en 
être  connu.  Or,  il  n'y  a  pas  d'intelligence  créée  qui  puisse 
s'élever  au  mode  le  plus  parfait  de  connaître  l'essence  divine  et 
tout  ce  qu'elle  renferme. 

«  En  effet,  tout  être  est  susceptible  d'être  connu  selon  ce  qu'il 
est  en  acte.  Par  conséquent.  Dieu  dont  l'être  est  infini,  est  sus- 
ceptible d'être  connu  infiniment.  Or,  aucun  esprit  créé  ne  peut 
avoir  de  Dieu  une  connaissance  infinie.  Suivant  qu'il  est  plus 
ou  moins  éclairé  de  la  lumière  de  la  gloire,  un  esprit  créé  connaît 


i  l8  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

perfection  absolue  et  essentielle,  une  perfection 
qui  tire  d'elle-même  sa  raison  d'être  et  qui  tient 
à  l'essence  même  de  la  Divinité  '. 

Ce  n'est  pas  sans  un  sérieux  effort  d'intelli- 
gence que  nous  pou\ons  arriver  à  saisir  quelque 
peu  une  perfection  aussi  sublime,  parce  que  cette 
perfection  comporte  une  idée  qui  n'existe  que 
vaguement  dans  notre  imagination  et  dont  nous 
ne  voyons  aucune  application  autour  de  nous. 
Tout  ce  qui  nous  entoure  dans  le  monde,  comme 
tout  ce  qui  nous  constitue  et  tout  ce  qu'il  y  a  en 
nous,  est  imparfait.  Il  n'y  a  sur  cette  terre  que 
des  perfections  fort  relatives,  qu'on  peut  toujours 
grandir  et  accroître  par  la  pensée.  Et  lors  même 
que  nous  ferions  tous  nos  efforts  pour  nous 
figurer  une  perfection  absolue  et  totale,  nous  n'y 
arriverions  pas,  parce  que  nous  sommes  finis  et 
que  l'infini  nous  échappe. 

plus  ou  moins  parfaitement  l'essence  divine.  Mais  cette  lumière 
de  la  gloire,  par  là  même  quelle  est  créée  et  qu'elle  est  reçue 
dans  une  intelligence  qui  est  créée  aussi,  ne  peut  être  infinie.  Il 
est  donc  impossible  qu'un  esprit  créé  connaisse  Dieu  infiniment 
et  partant  qu'il  le  comprenne.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  12,  a.  7. 

1  C'est  la  pensée  qu'exprime  le  même  saint  Docteur,  quand  ii 
dit  que  «  Dieu  étant  Xêtrc  même  subsistant  par  lui-même,  il 
faut  qu'il  renferme  en  lui  la  perfection  complète  île  l'être.  » 
S.  Thom.,  I  p.,  q.  4,  a.  2. 

Et  ailleurs  :  «  L'être  de  Dieu  n'étant  point  un  être  reçu  ou 
communiqué,  mais  Dieu  étant  lui-même  son  être  subsistant,  il 
est  évident  qu'il  est  infini  et  parfait.  »  I  p.,  q.  7,  a.  1. 


ÉGALITÉ    DES    PERFECTIONS    EN    DIEU  119 

Cela  est  encore  plus  frappant,  lorsque  nous 
considérons  nos  vertus.  Nous  savons  que  Jésus 
nous  veut  parfaits,  qu'il  met  à  notre  disposition, 
à  cet  effet,  une  surabondance  de  grâces  ;  nous- 
mêmes,  voulant  correspondre  aux  desseins  misé- 
ricordieux et  aux  volontés  si  clairement  expri- 
mées de  Jésus,  nous  prenons  des  résolutions 
énergiques  et  nous  usons  de  tous  les  moyens  de 
nous  sanctifier  ;  hélas  !  à  quel  résultat  arrivons- 
nous  ?  Après  avoir  longtemps  peiné  et  beaucoup 
lutté,  nous  acquérons  quelques  petites  vertus  ; 
vertus  qui,  sans  doute,  glorifient  Jésus  et  nous 
encouragent  à  poursuivre  nos  efforts  pour  en 
acquérir  de  nouvelles,  puisque  la  sainteté  ne 
s'obtient  que  par  la  pratique  quotidienne  des 
petites  comme  des  grandes  vertus  ;  mais  vertus 
quand  même  encadrées  de  tant  de  défauts  et 
sujettes  encore  à  tant  de  fléchissements,  que  la 
notion  d'une  perfection  absolue  peut  difficile- 
ment trouver  place  dans  notre  entendement. 

Néanmoins,  ce  contraste  entre  Dieu  et  nous 
est  de  nature  à  faire  ressortir  davantage  la  per- 
fection qui  est  en  Dieu.  Sans  la  bien  comprendre, 
nous  la  pressentons  ;  en  raisonnant  sur  l'essence 
divine,  nous  sommes  obligés  d'admettre  cette  per- 
fection, c'est  une  vérité  qui  s'impose  et  qui  relève 
à  nos  yeux  la  grandeur  et  la  majesté  de  Dieu. 

Cette  perfection  divine,  qui  fait  l'objet  de  notre 


120  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

admiration  et  qui  réclame  nos  adorations,  Jésus 
la  possède,  et  II  la  possède  dans  sa  plénitude  '. 
Par  suite,  comme  Dieu,  il  n'y  a  en  Lui  rien 
d'inégal,  rien  qui  ne  soit  infiniment  parfait  sous 
tous  les  rapports,  rien  qui  soit  susceptible  d'ac- 
croissement, rien  qui  puisse  être  supérieur  ou 
inférieur,  premier  ou  second,  plus  grand  ou  plus 
petit,  plus  ou  moins  essentiel  -  :  tout  en  Lui  est 
infiniment  grand,  infiniment  beau,  infiniment 
parfait,  infiniment  adorable,  dans  une  égalité 
totale  et  une  harmonie  parfaite 3. 

1  «  Il  a  plu  au  Père  que  toute  plénitude  résidât  en  Lui.  » 
Col.,  i,  19. 

-  «  On  ne  peut  pas  dire  que  le  Fils  de  Dieu  n'arrive  à  sa  per- 
fection que  successivement  et  par  une  série  de  changements. 
On  est  donc  forcé  d'avouer  que  de  toute  éternité  il  a  été  égal 
au  Père  en  grandeur.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  42,  a.  4. 

::  «  Jésus-Christ  n'a  point  cru  que  ce  fût  pour  lui  une  usurpa- 
tion d'être  égal  à  Dieu.  »  Philip.,  11,  6. 

Saint  Thomas  donne  de  ce  passage  un  bref  commentaire. 
«  La  nature  du  Père  et  du  Fils  étant  non  seulement  une,  mais 
également  parfaite  dans  l'un  et  l'autre,  nous  ne  disons  pas 
seulement  que  le  Fils  est  semblable  à  son  Père,  mais  nous  ajou- 
tons qu'il  lui  est  égal.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  42,  a.  1,  ad  2. 

Plus  loin,  il  ajoute  :  «  Il  est  nécessaire  que  le  Fils  soit  égal 
en  grandeur,  puisqu'il  reçoit  toute  la  perfection  de  la  nature 
du  Père.  »  Ibid.,  a.  4. 

Cette  grandeur  est  une  et  identique  dans  le  Père  et  dans  le 
Fils  :  «  Le  Fils  est  semblable  et  égal  au  Père,  et  réciproque- 
ment. Il  en  est  ainsi  parce  que  l'essence  divine  n'est  pas  plus 
au  Père  qu'au  Fils.  Par  conséquent,  comme  le  Fils  a  la  gran- 
deur du  Père,  qui  consiste  à  lui  être  égal,  de  même  le  Père  a 
la  grandeur  du  Fils,  qui  consiste  pareillement  en  ce  qu'il  est 
égal  à  lui.  »  Ibid.,  ad  3. 


EGALITE    DES    PERFECTIONS    EN    DIEU  121 

Jésus,  d'ailleurs,  s'est  Lui-même  chargé  de 
nous  enseigner  cette  doctrine  des  perfections 
divines.  En  nous  révélant  son  divin  Père,  Il 
nous  le  présente  comme  le  type  éternel  de  toute 
perfection  et  II  nous  invite  à  être  parfaits  comme 
son  Père  céleste  est  parfait  '.  Et  parce  qu'il  est 
l'image  substantielle  du  Père2,  Il  s'offre  égale- 
ment à  nous  comme  un  modèle  de  perfection 
et  de  sainteté  :  «  Je  vous  ai  donné  l'exemple  afin 
que  vous  m'imitiez  »,  nous  dit-Il.  Ailleurs,  Il 
nous  déclare  que  Lui  et  son  Père  ne  font  qu'un  ' 
et  que  tout  ce  que  possède  son  Père  est  à  Lui  \ 
D'où,  nous  devons  rendre  à  Jésus  Dieu-Homme 
les  mêmes  hommages  d'adoration  et  d'amour 
que  nous  devons  à  Dieu  en  lui-même6. 

Comprenons  combien  Jésus  est  grand  et  im- 
muable, puisqu'il  est  la  perfection  par  essence, 
et  cherchons  à  nous  approcher  de  sa  sainteté 
infinie,  afin  d'apprendre  à  rester  fermes  et  iné- 
branlables à  son  divin  service,  dans  la  pratique 

1  Matth.,  v,  48. 

'-'  «  C'est  lui  qui  est  Xitnagc  du  Dieu  invisible.  »  Col.,  i,   i5. 

«  Il  est  la  splendeur  de  sa  gloire  et  l 'empreinte  de  sa  subs- 
tance. »  Hébr.,  1,  3. 

3  Jean,  xih,  i5. 

1  I».,  x,  3o. 

5  Id.,  xvi,  i5. 

"  «  Afin  que  tous  honorent  le  Fils  comme  ils  honorent  le 
Père  ;  qui  n'honore  point  le  Fils  n'honore  point  le  Père  qui  l'a 
envové.  »  Jean,  v,  23. 


122  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

de  toutes  les  vertus  et  dans  une  étude  assidue  et 
amoureuse  de  ses  divines  perfections. 


II.  —  Il  y  a  égalité  de  perfections  en  Dieu 
parce  qu'il  est  absolument  nécessaire 

Dieu  trouve  en  lui-même  les  raisons,  la  puis- 
sance et  l'essence  même  de  son  existence.  Il  est 
«  Celui  qui  est  »  ;  c'est  sa  plus  belle  définition  '. 
Comme  il  est  infiniment  parfait,  cette  perfection 
s'appuie  sur  une  base  non  moins  absolue,  celle 
de  la  nécessité  de  son  Etre.  Si  la  perfection  totale 
et  infinie  ne  peut  supporter  la  possibilité  de  la 
plus  légère  imperfection,  elle  ne  peut  supposer 
davantage  le  moindre  degré  de  contingence-.  Le 

1  «  Celui  qui  est  »  est  le  nom  propre  de  Dieu,  dit  Saint 
Thomas.  Il  n'exprime  point  une  forme  quelconque,  mais  l'être 
lui-même.  Car  l'être  de  Dieu  étant  la  même  chose  que  son 
essence,  —  ce  qui  ne  peut  se  dire  d'aucune  créature,  —  il  est 
évident  qu'entre  tous  les  autres  noms  celui-là  est  le  plus  propre 
à  la  divinité...  Dieu  seul  tire  son  nom  de  son  être. 

«  Ce  nom  exprime  l'être  dans  le  présent,  et  c'est  ce  qui  est 
tout-à-fait  propre  à  Dieu,  dont  l'être  ne  connaît  ni  le  passé  ni 
l'avenir.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  i3,  a.  11. 

-  «  Tout  ce  qui  peut  être  ou  ne  pas  être  est  susceptible  de 
changement.  Mais  Dieu  est  complètement  immuable.  Donc  il 
n'y  a  pas  en  Dieu  possibilité  d'être  ou  de  ne  pas  être.  Or,  tout 
être  en  qui  il  n'y  a  pas  possibilité  de  ne  pas  être,  existe  néces- 
sairement ;  parce  que  la  nécessité  de  l'existence  et  l'impossibilité 
de  la  non  existence  signifient  une  seule  et  même  chose.  Donc 
Dieu  existe  nécessairement.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  6. 


ÉGALITÉ    DES    PERFECTIONS    EN    DIEC  123 

seul  fait  d'admettre  qu'en  Dieu  il  pourrait  se 
rencontrer  quelque  chose  qui  ne  fût  essentielle- 
ment nécessaire,  ce  serait  déjà  le  diminuer  et 
lui  enlever  une  perfection  :  l'impossibilité  d'être 
moins  parfait. 

Si  tout  en  Dieu  n'était  pas  nécessaire  d'une 
nécessité  absolue,  il  pourrait  par  conséquent  se 
faire  qu'une  perfection  complète  à  un  moment 
donné  ne  le  fût  pas  précédemment,  ce  qui  sup- 
poserait une  progression  en  Dieu  '.  Or,  Dieu  est 
essentiellement  ce  qu'il  est  et  il  ne  peut  y  avoir 
en  lui  aucun  changement  ni  aucun  perfectionne- 
ment-. De  sorte  qu'il  existe  nécessairement  dans 
sa  perfection,  c'est-à-dire  dans  toutes  ses  perfec- 
tions, et  nécessairement  dans  la  plénitude  de 
ses  perfections,  c'est-à-dire  dans  la  perfection  de 
chacune  de  ses  perfections. 

D'ailleurs,  si  Dieu  n'existait  pas  nécessaire- 
ment et  si  tout  en  lui  n'était  pas  absolument 
nécessaire,  ou  il  devrait  dépendre  d'un  autre 
en  quelque  chose,  ou  il  acquerrait  par  l'effet  du 

1  «  Dieu  est  un  acte  pur,  dit  encore  Saint  Thomas,  sans  mé- 
lange d'aucune  potentialité  ;  i!  faut  donc  que  son  essence  soit 
un  acte  dernier,  car  tout  acte  qui  précède  le  dernier  se  trouve 
en  puissance  relativement  à  ce  dernier.  Or,  un  acte  dernier 
n'est  autre  chose  que  l'être  lui-même.  Donc,  l'essence  divine, 
qui  est  un  acte  pur  et  dernier,  est  nécessairement  l'être  lui- 
même.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  il. 

-  «  Dans  le  Père  des  lumières,  il  n'y  a  pas  de  variation,  ni 
d'omhre,  ni  de  changement.  »  Jac,  i,  17. 


124  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

hasard  ce  qui  lui  manquait  jusque-là.  Il  serait 
absurde  de  penser  que  quelque  chose  en  Dieu 
puisse  être  simplement  fortuit  et  qu'un  Etre,  qui 
est  la  perfection  suprême,  puisse  dépendre  en 
quoi  que  ce  soit  de  l'inconscience  ou  du  hasard. 
Une  semblable  origine,  que  n'aurait  contrôlée 
aucune  sagesse  et  que  n'aurait  appelée  aucune 
nécessité,  répugne  en  Celui  qui,  ne  pouvant  pas 
ne  pas  être,  ne  peut  pas  davantage  ne  pas  être 
parfait,  et  parfait  d'une  perfection  voulue  et 
nécessaire. 

On  ne  peut  pas  davantage  admettre  que  Dieu 
puisse  jamais,  même  dans  la  chose  la  plus  in- 
fime, dépendre  d'un  autre  principe  que  de  lui- 
même  '.  Sans  quoi,  il  serait  inférieur  à  ce  principe 
dont  il  dépendrait,  ce  qui  constituerait  immédia- 

1  Suivons  toujours  l'enseignement  si  clair  et,  à  la  fois,  si 
condensé  du  Docteur  angélique.  «  Il  faut  admettre,  dit-il,  un 
être  qui  soit  nécessaire  par  lui-même,  qui  ne  tire  pas  d'ailleurs 
la  cause  de  sa  nécessité,  mais  qui  donne  au  contraire  aux  autres 
êtres  tout  ce  qu'ils  ont  de  nécessaire  ;  et  c'est  cet  être  que  tout 
le  monde  appelle  Dieu.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  2,  a.  3. 

Dans  un  autre  ouvrage,  il  dit  encore  sur  le  même  sujet  :  «  Tout 
ce  qui  peut  arriver  à  l'être  a  une  cause.  Mais  lorsqu'il  s'agit  des 
causes,  on  ne  peut  remonter  jusqu'à  l'infini  ;  il  faut  donc  ad- 
mettre un  être  dont  l'existence  est  nécessaire.  —  D'ailleurs, 
tout  ce  qui  est  nécessaire  a  la  cause  de  sa  nécessité  en  dehors 
de  soi,  ou  bien  est  nécessaire  par  soi-même.  Or,  on  ne  peut 
trouver  à  l'infini  des  êtres  nécessaires  qui  aient  la  cause  de  leur 
nécessité  en  dehors  d'eux-mêmes.  Donc  il  faut  admettre  un  pre- 
mier être  nécessaire  qui  soit  nécessaire  par  lui-même  ;  et  cet 
être,  c'est  Dieu.  »  S.  Thom.,  Contr.  Gent.,  L.  1,  c.  i5. 


EGALITE    DES    PERFECTIONS    EN    DIEU  123 

tement  en  lui  une  double  imperfection,  imper- 
fection d'une  chose  qui  lui  ferait  défaut  et  im- 
perfection d'une  dépendance  qui  le  diminuerait. 
Il  faut  donc  admettre  d'une  façon  absolue  que 
Dieu  est  essentiellement  nécessaire  en  lui-même 
et  que  tout  ce  qui  est  en  lui  participe  à  la  même 
essentielle  nécessité.  Et  parce  qu'il  possède  cette 
qualité  intrinsèque  d'être  nécessairement  et  in- 
dispensablement  ce  qu'il  est  ',  il  jouit  d'une  égalité 
parfaite  en  toutes  ses  perfections  infinies  et  ses 
divins  attributs. 

Nouveau     contraste    avec    la    versatilité    des 
choses  terrestres   et  les    perpétuelles   variations 


1  «  Une  chose,  dit  Saint  Thomas,  peut  être  nécessaire  d'une 
nécessité  intrinsèque  ou  d'une  nécessité  extrinsèque.  —  On 
distingue  deux  sortes  de  nécessité  extrinsèque.  La  première 
existe  quand  le  sujet  est  soumis  à  une  cause  extérieure  qui  le 
contraint  ;  cette  nécessité  devient  alors  de  la  violence.  La 
seconde  est  le  résultat  de  la  cause  finale  ;  ainsi  on  dit  qu'une 
chose  est  nécessaire  par  rapport  à  la  fin,  quand  sans  elle  la  fin 
ne  peut  exister,  ou  du  moins  être  heureusement  atteinte.  —  La 
génération  divine  n'est  pas  nécessaire  d'une  nécessité  extrin- 
sèque, parce  que  Dieu  n'existe  pas  en  vue  d'une  fin  et  que  la 
contrainte  ne  peut  s'exercer  sur  lui. 

«  On  appelle  nécessaire  intrinsèquement  ce  qui  ne  peut  pas 
ne  pas  être.  C'est  ainsi  que  l'existence  de  Dieu  est  nécessaire.  » 
S.  Thom.,  I  p.,  q.  41,  a.  2,  ad  5. 

L'allusion  faite  ci-devant  à  la  génération  du  Verbe  n'infirme 
en  rien  l'application  que  nous  faisons  de  ce  passage  à  la  néces- 
sité absolue  de  l'existence  de  Dieu,  d'autant  plus  que  le  saint 
Docteur  lui-même  le  fait  dans  sa  conclusion. 


126  DE    LA    CONDITION    DE    l/lfOMME-DIEU 

de  l'âme  humaine1.  Habitués  que  nous  sommes 
à  voir  tout  passer  autour  de  nous2  et  tout  changer 
en  nous  \  déçus  tant  de  fois  dans  nos  espérances, 
trompés  si  souvent  dans  nos  amitiés  et  nos  affec- 
tions, désabusés  par  tant  de  promesses  vaines  et 
de  rêves  envolés,  témoins  de  tant  de  boulever- 
sements dans  les  nations  et  de  ruines  dans  les 
sociétés  et  les  familles,  emportés  par  le  Ilot  des 
inconstances  humaines  et  des  apparences  éphé- 
mères de  ce  monde,  nous  nous  faisons  diffi- 
cilement l'idée  d'une  chose  stable  qui  existe 
par  elle-même  et  qui  demeure  éternellement  ce 
qu'elle  a  toujours  été. 

Comme  il  nous  paraît  grand  et  élevé  ce  Dieu 
qui  n'a  besoin  de  personne  pour  être  ce  qu'il  est, 
et  qui  tire  de  son  propre  fond  la  nécessité  de  son 
Etre,  qui  est  maintenant  ce  qu'il  a  toujours  été  et 
ce  qu'il  sera  sans  fin,  sans  l'ombre  d'une  imper- 
fection et  sans  la  possibilité  d'un  changement  ! 

Et  ce  Dieu  nécessaire  en  son  essence  et  tou- 

1  Saint  Thomas  a  raison  de  dire  que  l'homme  ne  connaît 
qu'une  stabilité,  celle  de  son  inconstance  :  «  Nous  ne  demeurons 
jamais  un  seul  instant  stables  dans  le  même  état,  si  ce  n'est 
hélas  !  que  nous  sommes  constants  dans  notre  inconstance.  » 
S.  Thom.,  Op.  61. 

-  «  La  figure  de  ce  monde  passe.  »  I  Cor.,  vu,  3i. 

3  «  Toute  chair  est  comme  l'herbe,  et  toute  sa  gloire  comme 
la  fleur  de  l'herbe.  L'herbe  se  dessèche  et  sa  fleur  tombe.  » 
I  Pierre,  i,  24. 


EGALITE    DES    PERFECTIONS    EN    DIEU  127 

jours  égal  à  lui-même,  c'est  notre  Jésus  '  !  Jésus 
qui,  quoique  soumis  extérieurement  à  des  lois 
qu'il  a  Lui-même  établies,  n'en  reconnaît  aucune 
intérieurement,  puisqu'il  est  la  règle  essentielle 
de  toutes  choses.  Jésus  qui  apparemment  suit 
un  mouvement  progressif  universel,  mais  qui 
demeure  dans  sa  Divinité  cachée  invariablement 
le  même.  Jésus  qui  se  meut  au  milieu  des  flots 
changeants  de  l'instabilité  terrestre,  mais  dont 
l'essence  aussi  nécessaire  qu'elle  est  parfaite,  ne 
subit  pas  le  moindre  choc  et  garde  toujours  la 
même  invariable  égalité.  Jésus  qui,  par  le  fait  de 
son  éternelle  stabilité,  est  l'appui  suprême  des 
âmes  avides  de  vérité  et  d'immortalité.  Jésus 
qui,   bon  en   Lui-même  d'une  bonté  dont   II  ne 


I  «  L'essence  du  Père  et  du  Fils,  dit  Saint  Thomas,  est  la 
même  aussi  bien  que  la  dignité,  mais  elle  est  dans  le  Père 
comme  dans  celui  qui  la  donne  et  dans  le  Fils  comme  dans 
celui  qui  la  reçoit.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  42,  a.  4,  ad  2. 

II  dit  admirablement  ailleurs  :  «  Les  choses  qui  ne  diffèrent 
pas  en  essence  ne  peuvent  admettre  aucune  différence  d'espèce, 
de  durée  ou  de  nature.  Comme  le  Verbe  est  consubstantiel  au 
Père,  il  ne  peut  différer  du  Père  en  aucun  de  ces  trois  rap- 
ports. —  Et  d'abord  il  n'y  a  pas  de  différence  de  durée.  Puisque, 
en  effet,  le  Verbe  existe  en  Dieu  par  cela  que  Dieu  se  comprend 
lui-même  en  concevant  son  Verbe,  qui  est  un  acte  intellectuel 
de  lui-même,  il  faut  que  si  le  Verbe  de  Dieu  n'a  pas  toujours 
été,  Dieu  n'ait  pas  toujours  eu  l'intellection  de  lui-même.  Or, 
tant  que  Dieu  a  été,  il  s'est  toujours  compris,  parce  qu'en  lui 
l'intellection  est  la  même  chose  que  l'être.  Donc  son  Verbe  a 
toujours  existé  ;  aussi  disons-nous  de  lui,  dans  le  Symbole,  qu'il 
est  né  du  Père  avant  tous  les  siècles.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  43. 


128  DE    LA    CONDITION    DE    L'HOMME-DIEU 

peut  se  départir,  nous  promet  et  nous  donne 
tout  ce  à  quoi  nos  âmes  aspirent.  Jésus  dont  la 
puissance  est  nécessairement  égale  à  la  miséri- 
corde, et  qui  nous  soutient  de  ses  grâces  et  de 
ses  pardons  dans  le  chemin  que  nous  semons 
hélas  !  trop  souvent  de  nos  faiblesses  et  de  nos 
infidélités.  Jésus  enfin  qui,  dans  l'amour  dont 
son  essence  divine  est  pétrie,  ne  peut  pas  ne  pas 
s'aimer  et  ne  pas  aimer  l'œuvre  de  ses  mains  ; 
Jésus  qui  nous  fait  entrer,  en  quelque  sorte,  en 
participation  de  son  éternelle  et  nécessaire  cha- 
rité, par  les  tendresses  qu'il  a  pour  nous  et  par 
les  saintes  ardeurs  dont  II  remplit  nos  cœurs 
pour  Lui. 

Ah  !  bénissons  Jésus  d'être  ainsi  nécessaire- 
ment ce  qu'il  est  et  de  s'offrir  à  nos  âmes  comme 
le  terme  suprême  de  cette  éternelle  stabilité 
dans  laquelle  l'union  béatifique  nous  établira  à 
jamais  '. 

1  Saint  Thomas,  en  parlant  de  la  béatitude,  dit,  en  effet,  que 
non  seulement  les  bienheureux  ont  par  la  vision  béatifique,  la 
compréhension  parfaite  de  leur  fin  dernière,  qui  est  Dieu,  mais 
encore  qu'ils  se  reposent  dans  la  jouissance  de  cette  fin. 

«  La  béatitude  consistant  dans  la  possession  de  la  fin  der- 
nière, on  doit  considérer  ce  qu'elle  exige  d'après  la  manière  dont 
l'homme  tend  à  sa  fin.  Or,  l'homme  tend  à  sa  fin  intelligentielle 
d'un  côté  par  son  intellect,  de  l'autre  par  sa  volonté.  Il  s'y  rap- 
porte par  son  intellect  en  ce  sens  qu'il  possède  imparfaitement 
dès  ici-bas  une  connaissance  préexistante  de  sa  fin.  Il  s'y  rap- 
porte par  la  volonté  de  deux  manières  :  1°  par  l'amour  qui  est 
le  premier  mouvement  de  la  volonté  vers  une  chose  ;  2"  par  les 


ÉGALITÉ    DES    PERFECTIONS    EN    D1EI'  129 

III.  —  Il  y  a  égalité  de  perfections  en  Dieu 
parce  qu'il  est  éternel 

En  Dieu,  l'attribut  d'être  éternel  tient  à  son 
essence  tout  autant  que  la  nécessité  de  son  exis- 
tence et  les  perfections  qui  constituent  sa  na- 
ture divine  '.  Etre  nécessaire,  c'est  avoir  toujours 

relations  qui  s'établissent  entre  le  sujet  aimant  et  l'objet  aimé. 
Ces  relations  peuvent  exister  de  trois  sortes.  Ainsi  elles  existent 
quand  l'objet  aimé  est  présent  au  sujet  qui  l'aime,  en  ce  cas  on 
ne  le  cherche  pas  ;  ou  quand  l'objet  n'est  pas  présent,  mais 
qu'il  est  impossible  de  l'atteindre,  alors  on  ne  le  cherche  pas 
non  plus  ;  ou  bien  quand  il  est  possible  de  l'atteindre,  mais 
qu'il  est  au-dessus  des  forces  de  celui  qui  le  désire,  de  telle  sorte 
qu'il  ne  puisse  arriver  à  lui  immédiatement.  Telle  est  la  relation 
qui  existe  entre  le  sujet  qui  espère  et  l'objet  espéré,  et  c'est  seu- 
lement dans  cette  hypothèse  qu'on  recherche  l'objet  que  l'on 
désire. 

Or,  il  y  a  dans  la  béatitude  quelque  chose  qui  correspond  à 
cette  triple  distinction.  Ainsi  il  y  a  la  connaissance  parfaite  de 
la  fin  qui  correspond  à  la  connaissance  imparfaite  ;  il  y  a  en- 
suite la  présence  de  la  fin  qui  correspond  à  l'espérance,  et  il  y 
a  enfin  la  délectation  dans  l'objet  présent  qui  est  une  consé- 
quence de  l'amour.  C'est  ce  qui  fait  qu'il  est  nécessaire  qu'il  y 
ait  trois  choses  qui  concourent  au  bonheur:  la  vision  qui  est  la 
connaissance  parfaite  de  notre  fin  intelligible  ;  la  compréhension 
qui  implique  la  présence  de  cette  fin  ;  la  délectation  ou  la  jouis- 
sance qui  emporte  avec  elle  le  repos  du  sujet  qui  aime  dans 
l'objet  aimé.  »  S.  Thom.;  f,  II,  q.  4,  a.  3. 

1  «  L'éternité,  comme  s'exprime  Saint  Thomas,  est  la  posses- 
sion entière,  simultanée  et  parfaite  d'une  vie  qui  n'a  pas  de 
fin.  Comme  la  nature  du  temps  consiste  dans  l'énumération  des 
pairies   successives  qui    constituent    le    mouvement,    de    même 


130  DE    LA    CONDITION    DE    I.'hOMME-DIEU 

existé  et  c'est  devoir  ne  jamais  cesser  d'exister  '. 
Etre  pariait,  c'est  l'être  en  durée  comme  en  inten- 
sité, dès  lors,  c'est  l'être  éternellement. 

Si  Dieu  pouvait  avoir  un  commencement  ou 
une  fin,  il  faudrait  admettre  qu'avant  d'exister  il 
n'était  pas  Dieu,  ou  qu'après  avoir  existé  il  aurait 
cessé  d'être  Dieu.  De  plus,  au  moment  précis  où 
il  aurait  commencé  d'exister,  il  se  serait  donné 
lui-même  l'existence,  puisque  nous  avons  vu 
qu'une  dépendance  quelconque  répugne  à  l'idée 
de  Dieu  ;  et  cette  existence,  il  se  la  serait  donnée 
parfaite,  puisque  la  moindre  imperfection  lui 
aurait  enlevé  la  perfection  essentielle  qui  con- 
vient a  Dieu.  Mais  ce  qu'il  aurait  pu  se  donner 
ainsi   dans  sa    puissance   infinie,   a  un    moment 

l'éternité  consiste  dans  quelque  chose  d'invariable  et  d'uniforme 
qui  est  absolument  en  dehors  de  tout  mouvement.  Ce  qui  est  ab- 
solument immuable  ne  peut  avoir  ni  commencement  ni  fin,  puis- 
qu'il n'v  a  en  lui  aucune  succession.  »   S.  Thom.,  I  p.,  q.  10,  a.  1. 

«  Dieu  étant  souverainement  immuable,  dit-il  dans  l'article 
suivant,  doit  être  souverainement  éternel.  Mais  il  n'est  pas  seu- 
lement éternel,  il  est  lui-même  son  éternité,  bien  qu'il  n'y  ait 
aucune  autre  chose  qui  soit  à  elle-même  sa  durée,  parce  qu'il 
n'y  en  a  point  qui  soit  à  elle-même  son  être.  Or,  Dieu  est  son 
être  permanent  et  uniforme  ;  par  conséquent,  comme  il  est  son 
essence,  il  est  son  éternité.  »  Ibid.,  a.  2. 

«  L'éternité  n'est  rien  autre  chose  que  Dieu  lui-même.  »  Ibid., 
ad  2. 

1  «  L'être  en  qui  l'existence  est  nécessaire,  ne  cesse  jamais 
d'être  ;  parce  que  lorsqu'il  n'y  a  pas  possibilité  de  ne  pas  être, 
il  y  a  impossibilité  de  n'être  pas,  et  conséquemment,  existence 
non  interrompue.  Or,  Dieu  existe  nécessairement  ;  donc,  /'/  existe 
toujours.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  7. 


EGALITE    DES    PERFECTIONS    EN    DIEl'  U1 

déterminé,  pourquoi  ne  se  le  serait-il  pas  donné 
plus  tôt  et  de  toute  éternité  ?  Et  s'il  ne  l'eût  pas 
pas  fait,  c'eût  été  ou  par  impuissance  ou  par  in- 
conscience ;  deux  choses  inadmissibles  en  Dieu. 
Si  c'eût  été  par  impuissance,  cette  impuissance 
aurait  été  la  même  après  qu'avant  et  Dieu  n'au- 
rait pas  pu  exister  par  lui-même.  Si  c'eût  été  par 
inconscience,  il  eût  manqué  tellement  de  sagesse 
et  d'intelligence,  qu'il  ne  se  fût  pas  donné  ensuite 
cette  plénitude  de  toutes  les  perfections  qui  sont 
essentielles  en  lui. 

Il  faut  donc  admettre  de  toute  nécessité  que 
Dieu  a  dû  toujours  exister  et,  dès  lors,  qu'il  n'a 
jamais  eu  de  commencement,  pas  plus  qu'il  ne 
peut  avoir  de  fin  '  :  son  essence  même  exigeant 
qu'il  soit  éternel  en  durée,  comme  il  est  absolu 
en  nécessité. 

Ajoutons  que  si  pouvant  exister,  il  ne  l'eût  pas 
voulu  pour  des  raisons  à   nous   inconnues,  il  y 

1  «  Dieu  est  sans  commencement  ni  fin,  dit  le  Docteur  angé- 
lique  ;  il  a  tout  son  être  en  même  temps,  et  c'est  en  cela  que 
consiste  l'éternité.  » 

Puis,  considérant  en  Dieu  la  cause  première  de  toutes  choses, 
il  ajoute  :  «  S'il  fut  une  époque  où  Dieu  n'existait  pas,  et  qu'il 
ait  ensuite  été  produit  par  quelqu'un,  il  a  passé  du  néant  à  l'être; 
mais  ce  n'est  pas  par  lui-même,  car  ce  qui  n'est  pas  ne  peut  rien 
faire  ;  si  c'est  par  un  autre,  celui-là  est  avant  lui.  Or,  Dieu  est  la 
première  cause  ;  donc  /'/  //  'a  pas  commencé  à  exister,  et  par 
conséquent  il  ne  cessera  pas  d 'être,  parce  que  ce  qui  a  toujours 
été  a  la  vertu  d'être  toujours.  Donc  il  est  éternel.  »  S,  Tho»i., 
Co/ttr.  Cent.,  L.  i,  c.  i5. 


132  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

aurait  là  un  non-sens  et  une  contradiction  for- 
melle dans  les  termes  ;  car  un  être  ne  fait  usage 
de  sa  volonté  que  s'il  existe,  et  par  conséquent  il 
ne  peut  pas  en  même  temps  vouloir  et  ne  pas 
être  ;  et  lorsqu'il  s'agit  de  Dieu,  c'est-à-dire  d'un 
Etre  essentiellement  parfait  et  nécessaire,  cet 
Etre  ne  peut  pas  ne  pas  se  vouloir,  mais  il  se 
veut  avec  la  même  nécessité  qu'il  est  infiniment 
parfait  et  au  même  degré  qu'il  est  absolument 
nécessaire.  D'où  il  faut  conclure  que  Dieu  veut 
essentiellement  et  éternellement  tout  ce  qu'il  est, 
et  que  ne  pas  se  vouloir  équivaudrait  en  lui  à  ne 
pas  exister. 

En  outre,  si  Dieu  n'était  pas  éternel,  il  ne  pour- 
rait être  parfait,  d'après  ce  que  nous  avons  déjà 
dit.  Le  moment  où  il  aurait  commencé  à  exister 
marquerait  en  lui  une  perfection  qu'il  n'avait  pas 
auparavant.  En  passant  de  la  puissance  à  l'acte, 
de  la  possibilité  d'exister  à  l'existence  elle-même, 
il  aurait  acquis  une  perfection  qui,  par  le  fait 
qu'elle  n'aurait  pas  toujours  existé,  serait  une 
imperfection.  Donc,  ou  il  faut  admettre  que  Dieu 
existe  de  toute  éternité,  ou  il  faut  nier  qu'il  soit 
absolument  parfait. 

Et  ce  que  nous  disons  de  Dieu  dans  son  es- 
sence, nous  le  disons  de  chacun  de  ses  attributs 
comme  de  chacune  de  ses  perfections  ;  tout  en 
Dieu  étant  également  parfait  et  également  néces- 


ÉGALITÉ    DES    PERFECTIONS    EN    DIEU  l33 

saire.  Etant  nécessairement  parfait,  il  l'est  infini- 
ment et  en  tout;  étant  absolument  nécessaire,  il 
l'est  dans  son  ensemble  comme  dans  chacune  de 
ses  parties. 

Cette  éternité  de  durée  établit  en  Dieu  une 
égalité  parfaite  de  perfections,  qui  ne  souffre  pas 
plus  de  gradation  qu'elle  n'admet  de  perfection- 
nement. Dieu  est  éternellement  tout  ce  qu'il  est, 
et  c'est  ce  qui  fait  sa  Divinité. 

Nous  ne  pouvons  nous  imaginer  cette  éternité 
sans  commencement,  que  par  des  comparaisons 
imparfaites.  Il  nous  est  difficile  de  comprendre 
une  chose  qui  n'a  jamais  commencé,  lorsque  tout 
ici-bas  a  un  commencement.  Nous  nous  faisons 
une  idée  peu  exacte  d'un  Etre  éternellement  par- 
fait, éternellement  nécessaire  et  éternellement 
toujours  le  même,  lorsque  sur  la  terre  tout 
n'existe  qu'avec  succession  et  des  alternatives 
constantes  ou  d'affaiblissement  ou  de  progrès  '  ! 

Il  nous  est  impossible  de  trouver  dans  la  créa- 
tion une  chose  ou  une  idée  qui  n'entraîne  avec 
elle  la  notion  de  deux  termes,  l'un  initial  et 
l'autre  final.  Tout  commence  et  tout  finit  ;  tout 
naît  et  tout    meurt  ;  tout   paraît  un    moment  et 

1  «  L'éternité,  dit  Saint  Thomas,  diffère  du  temps  en  ce  qu'elle 
existe  à  la  fois  tout  entière,  tandis  que  le  temps  est  successif.  » 
S.  Thom.,  1  p.,  q.  10,  a.  4. 


l34  DE    LA    CONDITION    DE    LHOMME-DlEl 

tout  disparaît  ensuite.  Combien  de  choses  qui 
ont  existé  et  qui  ne  sont  plus  ;  combien  d'autres 
qui  pourraient  exister  et  qui  n'existeront  jamais  ! 
Les  choses  les  plus  précieuses,  les  affections  les 
plus  fortes,  les  joies  les  plus  grandes,  les  ardeurs 
les  plus  vives  n'ont  qu'un  temps,  elles  passent. 
Les  âmes  elles-mêmes,  ces  reflets  de  la  perfection 
divine,  ne  font  qu'effleurer  les  années  dont  se 
composent  les  siècles  ;  à  peine  sorties  des  mains 
de  Dieu,  elles  retournent  à  lui. 

En  considérant  l'origine  de  tout  ce  qui  est  créé, 
la  fin  rapide  de  tout  être  terrestre,  et  de  combien 
de  choses  contingentes  dépend  chaque  existence 
humaine,  on  comprend  combien  est  vain  tout 
ce  qui  passe  et  combien  est  grand  tout  ce  qui 
demeure.  Et  c'est  parce  que  notre  âme  créée 
immortelle  participe  à  l'éternité  de  Dieu  que, 
considérant  en  elle  ce  qui  ne  doit  jamais  finir, 
nous  essayons  de  comprendre  en  Dieu  ce  qui 
n'a  jamais  commencé1. 

L'éternité  d'existence  qu'il  y  a  en  Dieu  est  en 
Jésus,  quoique  voilée  sous  les  dehors  fragiles  de 
son    Humanité-.   C'est    là   un   adorable  mystère, 

1  «  Comme  nous  avons  l'idée  du  temps  d'après  X écoulement 
de  l'instant  qui  passe,  nous  concevons  V éternité  d'après  la 
stabilité  de  l'instant  qui  reste.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  10,  a.  2,  ad  I. 

-  Cette  vérité  n'a  pas  besoin  de  démonstration,  surtout  après 
ce  que  nous   avons  dit  précédemment  de  l'infinie  perfection  du 


EGALITE    DES    PERFECTIONS    EN    DIEU  l.V> 

que  l'Eternel  se  soit  fait  créature,  et  que  Celui 
qui  ne  peut  pas  ne  pas  avoir  toujours  existé  ait 
connu  un  moment  de  la  durée  où  il  a  commencé 
à  être  ce  qu'il  n'était  pas  auparavant.  Le  mystère 
consiste  précisément  en  ce  que,  d'une  part,  Jésus 
n'a  rien  perdu  de  ce  qu'il  est  de  toute  éternité  et 
que,  de  l'autre,  Il  s'est  uni  substantiellement  une 
nature  nouvelle  dès  lors  inséparable  de  son  exis- 
tence divine  :  de  sorte  qu'en  toute  vérité  Celui 
qui  n'a  pas  eu  de  commencement  a  cependant 
commencé,  Celui  qui  demeure  de  toute  éternité 
a  pris  une  vie  dans  le  temps  et,  vivant  éternel- 
lement dans  le  sein  du  Père,  Il  subsiste  néan- 
moins sous  une  forme  créée. 

Cette  union  en  Jésus  de  deux  extrêmes  qui 
semblent  s'exclure,  la  perfection  essentielle  et  la 
perfection  créée,  la  nécessité  absolue  et  la  con- 
tingence terrestre,  l'éternité  et  le  temps,  ne  font 
que  nous  rendre  plus  adorable  et  plus  cher  Celui 
qui  a  daigné  allier  ainsi  notre  nature  humaine 
avec  sa   Divinité.    Aussi,  maintenant  qu'il   s'est 

Verbe  divin  et  de  la  nécessité  absolue  de  sa  coexistence  avec 
Dieu  le  Père.  Complétons  néanmoins  cet  aperçu  rapide  sur  la 
Divinité  de  Jésus,  par  un  dernier  passage  de  l'Ange  de  l'Ecole. 
«  Le  Père  n'engendre  pas  le  Fils  par  sa  volonté,  mais  par  sa 
nature.  Or,  la  nature  du  Père  a  été  parfaite  de  toute  éternité, 
et  l'action  par  laquelle  il  produit  son  Fils  n'est  pas  une  action 
successive...  Il  reste  donc  à  dire  que  le  Fils  a  existé  tant  que 
le  Père  a  existé,  et  par  conséquent  le  Fils  est  coéternel  au 
Père.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  42,  a.  2. 


1.36  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEC 

fait  notre  frère  et  qu'il  a  gagné  notre  cœur  à 
force  de  nous  offrir  et  de  nous  donner  le  sien, 
est-ce  à  Lui  que  nous  devons  aller,  pour  satis- 
faire en  nous  nos  désirs  d'immortalité  ;  c'est  dans 
ses  bras  que  nous  devons  nous  jeter,  pour  oublier 
tout  ce  qui  passe  et  ne  nous  plus  appuyer  que 
sur  ce  qui  demeure  ;  c'est  dans  son  Coeur  que 
nous  devons  vivre,  pour  nous  animer  des  divines 
ardeurs  de  son  éternelle  charité. 


A  Jésus,    l'Eternel 


O  Jésus,  mon  Seigneur  et  mon  Dieu, 

Vous  que  je  contemple  dans  les  divines  splendeurs 

de  l'éternité. 

Vous  que  j'adore  dans  les  infinies  perfections 
de  votre  Divinité. 

Vous  que  je  vois  dominant  les  mondes 
et  devançant  la  durée. 

Vous  dont  l'existence  n'a  jamais  connu 

ni  temps,  ni  succession,  ni  progrès,  ni  dépendance, 

ni  commencement,  ni  fin. 

Vous  qui  êtes  à  Vous-même  votre  unique  raison  d'être, 

dans  une  nécessité  voulue 

et  dans  un  éternel  présent. 

Vous  qui   êtes  l'idéal   de  toute  grandeur, 

de  toute  perfection,  de  toute  sainteté, 

et  qui  aimez  infiniment  tout  ce  que  Vous  êtes. 

Soyez  à  jamais 

l'objet  de  mes  continuelles  contemplations, 

le  centre  unique  de  mon  amour  et  de  ma  tendresse, 

la  sainteté  de  mon  âme,  la  vie  de  tout  mon  être, 

et  l'éternel  Tout  en  qui  je  veux  m'abîmer 

dans  le  temps  et  dans  l'éternité! 


CHAPITRE   TROISIEME 

De  l'infériorité  de  l'Humanité 
en   Jésus 


CHAPITRE    TROISIEME 

De  l'infériorité  de  l'Humanité 
en  Jésus 


a  Celui  qui  avait  été  abaissé  pour  un 
peu  de  temps  au-dessous  des  anges, 
Jésus,  nous  le  voyons,  à  cause  de 
ses  souffrances  et  de  sa  mort,  cou- 
ronné de  gloire  et  d'honneur.  » 

Hébr.,  II,  9. 


Il  y  a  en  Jésus  deux  éléments  distincts  et  non 
moins  essentiels  l'un  que  l'autre,  sa  Divinité  et 
son  Humanité.  Il  n'est  pas  plus  Dieu  qu'il  n'est 
Homme,  ni  plus  Homme  qu'il  n'est  Dieu  ;  et  II 
n'existerait  pas,  en  tant  que  Verbe  Incarné,  s'il 
était  simplement  Dieu  ou  simplement  Homme. 
Nous  ne  pouvons  donc  séparer  en  Jésus  ce  que 
son  Incarnation  a  uni  d'une  façon  aussi  essen- 
tielle et  indissoluble. 

Et  c'est  là  la  beauté  de  cet  adorable  Mystère 
qui  unit  deux  éléments  aussi  distincts  sans  ce- 
pendant les  confondre  et  qui,  par  l'Union  hypos- 


142  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

tatique,    nous   donne    une    Personne   vivant    en 
deux  natures. 

Nous  avons  vu  que  cette  union  est  tellement 
étroite  qu'elle  atteint  l'essence  même  de  la  Divi- 
nité et  de  l'Humanité,  et  qu'une  fois  accomplie 
c'est  à  la  Personne  divine  en  Jésus  qu'il  faut 
attribuer  toutes  les  opérations  des  deux  na- 
tures, comme  c'est  à  cette  unique  Personne  que 
s'adressent  tous  les  hommages  rendus  a  la  Di- 
vinité et  à  l'Humanité  du  Sauveur.  De  sorte 
qrc,  nous  divinisons  en  Jésus  tout  ce  qui  est 
humain,  de  même  que  nous  contemplons  dans 
sa  condition  humaine  tout  ce  qu'il  y  a  en  Lui  de 
divin.  Quand  II  parle,  ce  sont  les  paroles  d'un 
Dieu  ;  quand  II  agit,  ce  sont  les  actions  d'un 
Dieu  ;  quand  11  souffre  et  quand  II  meurt,  c'est 
un   Dieu  qui  souffre  et  qui  meurt. 

Quand  je  tombe  à  genoux  et  que  je  L'adore, 
j'adore  un  Dieu  ;  quand  je  prête  l'oreille  à  ses 
accents,  j'écoute  un  Dieu  ;  quand  je  suis  ses  en- 
seignements et  que  j'accomplis  sa  loi,  j'obéis  à 
un  Dieu  ;  quand,  pleurant  mes  fautes,  je  me 
frappe  la  poitrine  et  Lui  demande  miséricorde, 
je  suis  pardonné  par  un  Dieu  ;  quand,  à  la  vue 
de  ses  infinies  tendresses,  mon  cœur  s'émeut 
et  s'attache  ardemment  à  Lui,  j'aime  un  Dieu  ; 
quand,  par  besoin  d'expiation  ou  sous  l'action 
de  l'amour  qui  me  presse,  je  cours  au  sacrifice 


INFÉRIORITÉ    DE    INHUMANITÉ    EN    JÉSL'S  143 

et  prends  ma  part  de  la  croix  que  me  tend 
mon  Bien-Aimé,  j'unis  mes  immolations  à  celles 
d'un  Dieu. 

Il  ne  s'ensuit  pas  cependant  qu'en  Jésus  les 
deux  natures  participent  au  même  titre  à  la  Di- 
vinité. Il  est  Dieu  par  nature  et  par  essence,  et 
Il  ne  peut  pas  ne  pas  l'être  ;  Il  est  Homme  par 
choix  et  par  volonté,  et  II  aurait  pu  ne  pas  l'être. 
Ce  qu'il  est  comme  Dieu,  Il  l'est  en  Lui-même  ; 
ce  qu'il  est  comme  Homme,  Il  ne  l'est  que  par 
assomption.  Son  Humanité  reçoit  de  sa  Divinité 
les  perfections  qui  l'élèvent  et  la  divinisent,  tan- 
dis que  sa  Divinité  ne  reçoit  aucun  accroisse- 
ment de  son  Humanité.  L'une  est  parfaite  en 
elle-même,  tandis  que  l'autre  le  devient.  Et  c'est 
dans  ce  sens  que  Jésus  Lui-même  nous  dit  que 
son  Père  est  plus  grand  que  Lui  '. 

Il  v  a  donc  en  Jésus,  Homme-Dieu,  des  diffé- 


1  Jean,  xiv,  28. 

<■  C'est  quand  on  le  considère  sous  le  rapport  de  la  nature 
qu'il  a  prise,  qu'on  dit  du  Fils  qu'il  est  moins  grand  que  le 
Père.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  43,  a.  7,  ad  1. 

Saint  Thomas,  commentant  le  grand  Docteur  d'Hippone,  dit 
encore  ailleurs  :  «  Selon  l'argumentation  de  Saint  Augustin  {De 
Trin.,  L.  1,  c.  7),  la  forme  de  serviteur  a  été  prise  par  le  Fils  de 
Dieu  de  manière  à  ne  pas  perdre  la  forme  de  Dieu.  Or,  d'après 
la  forme  de  Dieu  qui  est  commune  au  Père  et  au  Fils,  le  Père 
est  plus  grand  que  le  Fils  par  rapport  à  la  nature  humaine.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  20,  a.  2. 


144  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEI/ 

rences  et  des  degrés,  qu'il  importe  de  connaître, 
si  nous  voulons  en  avoir  une  intelligence  exacte  ; 
c'est  pourquoi  l'étude  de  son  Humanité  s'im- 
pose au  même  titre  que  celle  de  sa  Divi- 
nité. Descendant  des  hauteurs  où  nous  L'avons 
contemplé  dans  le  sein  du  Père  et  dans  les  su- 
blimités de  ses  perfections  infinies,  considérons- 
Le  maintenant  sous  l'aspect  de  son  existence 
terrestre.  Tout  ce  que  nous  avons  observé  en 
Jésus,  comme  Dieu,  va  servir  à  nous  éclairer 
dans  nos  nouvelles  considérations.  En  établis- 
sant un  parallèle  et  en  taisant  des  comparai- 
sons, nous  saisirons  mieux  les  différences  qui 
existent  entre  ses  deux  natures  et  le  degré  de 
supériorité  de  sa  nature  divine  sur  sa  nature 
humaine. 

En  parlant  de  l'infériorité  de  l'Humanité  en 
Jésus,  nous  ne  diminuons  en  rien  notre  tendre 
et  divin  Maître  :  Il  reste  toujours  adorable,  tou- 
jours infiniment  parfait,  toujours  divinement  ai- 
mable, toujours  souverainement  digne  de  notre 
constant  amour  :  nous  voulons  simplement  Le 
voir  tel  qu'il  est,  Le  connaître  tel  qu'il  se  con- 
naît, L'aimer  comme  II  s'aime  et  Le  glorifier 
comme  II  le  mérite. 

Donnons-nous  ù  cette  étude  avec  la  même  joie 
et  le  même  amour  que  nous  avons  apportés  jus- 
qu'ici à  Le  contempler  dans  sa  Divinité. 


INFÉRIORITÉ    DE    INHUMANITÉ    EN   JÉSUS  145 

I.  —  Infériorité  de  l'Humanité  en  Jésus, 
dans  sen  essence 

Autant  la  Divinité  est  élevée,  parfaite,  inacces- 
sible, essentielle  et  nécessaire  ;  autant  l'humanité 
est  abaissée,  imparfaite,  relative  et  contingente. 
En  elle-même,  l'humanité  n'a  de  raison  d'être 
que  dans  la  pensée  de  Dieu  :  si  Dieu  n'avait  pas 
voulu  la  créer,  elle  n'aurait  jamais  existé  ;  s'il  lui 
avait  plu  de  la  faire  ou  plus  ou  moins  parfaite, 
elle  aurait  été  ce  que  Dieu  l'aurait  voulue  ;  s'il 
avait  décrété  qu'elle  ne  dût  exister  qu'après  la 
transformation  de  ce  monde  terrestre,  elle  n'exis- 
terait pas  encore,  elle  serait  simplement  dans  la 
catégorie  des  contingents  futurs.  Mais  ce  que 
l'humanité  serait  actuellement,  dans  le  cas  de 
cette  dernière  hypothèse,  elle  l'a  été,  en  fait, 
avant  d'exister  :  c'est-à-dire,  elle  n'était  pas,  elle 
était  néant  et  elle  le  serait  demeuré  si  la  puis- 
sance divine  ne  l'en  eût  tirée. 

Rien  ne  parle  plus  de  faiblesse,  que  cette  im- 
puissance d'une  chose  possible  à  parvenir  à  l'exis- 
tence. Il  n'y  a  rien  dans  cette  notion  de  néant: 
pas  même  l'ombre  d'une  réalité  quelconque,  pas 
même  l'idée  de  ce  qu'on  pourrait  être  un  jour. 
C'est  un  rien,  pour  parler  de  la  sorte,  qui  attend 
d'exister  pour  être  quelque  chose.  Et  encore,  sa 


I46  DE    LA    CONDITION    DE    I.'hOMME-DIEU 

simple  possibilité  à  l'existence  dépend-elle  d'un 
autre,  qui  a  toute  sa  liberté  de  la  vouloir  ou  de 
ne  la  pas  vouloir. 

Peut-on  concevoir  quelque  chose  de  plus  voi- 
sin du  néant,  que  cette  contingence  d'un  être 
qui  pourrait  fort  bien  ne  jamais  exister?  Or, 
c'est  là  la  condition  essentielle  de  l'humanité  : 
elle  n'existe  que  parce  que  Dieu  a  voulu  qu'elle 
existe,  dans  le  temps  marqué  par  lui,  dans  les 
conditions  tracées  par  lui  et  pour  la  fin  indiquée 
par  lui.  S'il  n'y  eût  pas  eu  de  Dieu  pour  la  créer, 
l'humanité  n'existerait  pas  et  n'aurait  jamais  pu 
exister.  Elle  dépend  donc  essentiellement  de 
l'Etre  suprême  de  qui  elle  a  tout  reçu,  par  le- 
quel et  pour  lequel  seul  elle  existe. 

Ce  qui  établit  entre  la  Divinité  et  l'humanité 
une  différence  grande  comme  celle  qui  existe 
entre  l'infini  et  le  fini,  entre  la  toute-puissance 
incréée  et  l'impuissance  absolue,  entre  le  Créa- 
teur et  l'œuvre  de  ses  mains,  entre  l'Etre  essen- 
tiellement nécessaire  et  la  créature  purement 
possible,  entre  ce  qui  est  et  ce  qui  n'est  pas. 

Par  ce  contraste,  la  Divinité  se  trouve,  en 
quelque  sorte,  grandie  et  relevée  de  toute  l'in- 
fériorité de  l'humanité  ;  et  il  faut  faire  un  réel 
effort  d'imagination  pour  parcourir  la  distance 
qui  les  sépare  et  pour  comprendre  un  peu  com- 


INFÉRIORITÉ    DE    INHUMANITÉ    EN    JÉSUS  147 

ment  elles  peuvent  s'unir  entre  elles.  Et  c'est 
cette  humanité  que  Jésus  a  prise,  qu'il  a  faite 
sienne,  qui  est  devenue  une  partie  intégrante  de 
Lui-même  et  qu'il  s'est  unie  indissolublement 
et  éternellement!  Lui,  qui  n'a  besoin  de  rien,  Il 
a  voulu  s'adjoindre  quelque  chose  qui  n'est  pas 
Lui  ;  Lui,  qui  ne  dépend  que  de  Lui-même,  Il 
s'est  uni  à  une  nature  qui  ne  peut  exister  que 
par  Lui  ;  Lui,  qui  dans  son  essence  est  toute  per- 
fection, Il  s'est  associé  étroitement  une  nature 
essentiellement  imparfaite  ;  Lui,  l'auteur  et  le 
créateur  de  toutes  choses,  Il  a  fait  choix,  parmi 
les  oeuvres  de  ses  mains,  d'une  essence  créée 
qu'il  a  appelée  à  partager  l'honneur  de  son  exis- 
tence divine  ! 

Kncore,  s'il  avait  choisi  l'œuvre  la  plus  parfaite 
de  la  création,  et  s'il  s'était  uni  à  une  nature 
angélique  ;  mais  non,  Il  prend  de  préférence  la 
nature  humaine,  nature  inférieure  et  en  partie 
matérielle,  et  II  en  fait  la  compagne  inséparable 
et  éternelle  de  sa  nature  divine. 

N'est-ce  pas  descendre  jusqu'aux  dernières 
limites  de  l'abaissement  ?  En  vérité,  II  ne  pou- 
vait descendre  plus  bas.  Saint  Paul  va  jusqu'à 
dire  que  le  Verbe  de  Dieu  s'est  anéanti,  exina- 
nivit  '.  Sans  doute,  en  s'incarnant,  le  Verbe  a 
élevé  l'humanité  jusqu'à  la  dignité  suprême  de 

1  Philip.,  11,  7. 


I48  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

la  Divinité;  mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que, 
pour  opérer  une  semblable  merveille,  Il  est 
descendu  infiniment,  Il  a  uni  en  Lui  les  deux 
extrêmes,  Il  a  fait  d'un  Dieu  une  créature  et 
d'une  créature  un  Dieu. 

Comme  l'humanité,  souillée  et  couverte  de  pé- 
chés, est  maintenant  purifiée  et  anoblie  !  Comme 
l'humanité,  même  pure  et  immaculée  dans  son 
origine,  a  grandi  par  son  contact  avec  le  Verbe  ! 
Comme  elle  est  belle  en  Jésus,  toute  brillante 
des  clartés  que  reflète  sur  elle  la  Divinité  ;  toute 
empourprée  des  feux  de  l'éternelle  charité  !  O 
Jésus,  Dieu  et  Homme,  je  Vous  adore  ! 


II.  —  Infériorité  de  l'Humanité  en  Jésus 
dans  son  origine  et  sa  dépendance 

Quand  Dieu  s'est  manifesté,  II  existait  ;  avant 
qu'on  ait  pensé  à  Lui,  Il  vivait  ;  bien  avant  même 
l'époque  la  plus  reculée  où  puisse  remonter  notre 
pensée,  au  commencement  et  avant  tout  com- 
mencement, il  subsistait,  et  il  subsistait  sans 
avoir  jamais  commencé.  Son  existence,  il  l'avait 
par  lui-même,  nécessairement  et  éternellement. 
C'est  l'origine,  pour  ainsi  parler,  insondable,  su- 
blime, mystérieuse  et  adorable  de  la  Divinité. 

Lorsque    le    Verbe    de    Dieu    voulut    se    faire 


INFÉRIORITÉ    DE    h  HUMANITÉ    EN    JESUS  1 49 

Homme,  Il  dut  s'unir,  en  dehors  de  Lui,  à 
quelque  chose  de  créé.  C'est  Lui  qui,  dès  l'ori- 
gine, donna  une  réalité  à  la  pensée  de  la  créa- 
tion de  l'humanité  :  c'est  Lui  qui  donna  à  la 
nature  humaine  son  essence,  et  la  dota  de  ses 
propriétés  et  de  ses  attributs  ;  c'est  Lui  qui  la 
rendit  apte  à  l'union  qu'il  se  proposait  de  con- 
tracter avec  elle  '. 

L'humanité,  en  elle-même,  dépend  donc  tout 
entière  de  la  Divinité,  de  qui  elle  a  tout  reçu  ; 
et  c'est  ainsi  qu'elle  lui  est  infiniment  inférieure. 
Kn  se  l'unissant,  Jésus  n'en  a  pas  changé  la  na- 
ture, Il  l'a  prise  telle  qu'il  l'avait  faite  ;  et,  de- 
puis le  premier  moment  de  l'Union  hypostatique, 
l'Humanité,  en  Jésus,  tout  en  étant  divinement 
élevée,  a  conservé  sa  nature  créée.  Bien  plus, 
pour  pouvoir  être  unie  à  la  nature  divine,  la 
nature    humaine    n'ayant   aucune    personne   hu- 

1  Quand  nous  attribuons  au  Verbe  incréé  la  création  et  l'ordi- 
nation de  toutes  choses,  nous  ne  faisons  que  répéter  la  pensée 
de  Saint  Jean  nous  disant,  dans  son  Evangile,  que  «  tout  a  été 
fait  par  le  Verbe,  et  sans  lui  rien  n'a  été  fait  de  ce  qui  a  été  fait  »" 
(i,  3).  Saint  Thomas  nous  explique  brièvement  pourquoi.  «  Dieu, 
qui  est  le  premier  principe  des  choses,  est  aux  créatures  ce  que 
l'artisan  est  à  son  ouvrage,  c'est-à-dire  qu'il  est  par  son  enten- 
dement ou  par  son  Verbe  le  principe  de  toutes  choses.  » 
S.  Thom.,  I  p.,  q.  27,  a.  1,  ad  3. 

«  Ainsi  donc,  dit-il  ailleurs,  toutes  les  créatures  ne  sont  qu'une 
sorte  d'expression  réelle  et  de  représentation  des  choses  com- 
prises dans  la  conception  du  Verbe  divin  ;  et  c'est  pour  cela 
qu'il  est  dit  que  toutes  ont  été  faites  par  le  Verbe.  »  S.  Thom., 
Contr.  Gent.,  L.  4,  c.  42. 


00  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

maine  pour  la  soutenir,  a  été  reçue  dans  la 
Personne  divine  du  Verbe,  au  point  qu'elle 
n'existe  en  Jésus  que  parce  que  la  Divinité  de 
sa  Personne  lui  donne  d'être  et  la  maintient 
dans  l'existence.  Par  cette  union  elle  est  admi- 
rablement et  adorablement  anoblie,  mais  elle 
n'en  dépend  pas  moins  de  l'Etre  divin  sans  le- 
quel elle  ne  pourrait  exister  '. 

Conservant  son  essence,  la  nature  humaine  de 
Jésus  est  limitée  dans  sa  puissance  comme  dans 
son  action,  puisqu'il  est  de  l'essence  des  choses 
créées  d'être  finies  et  limitées  ;  et  en  cela,  l'Hu- 
manité, même  dans  le  Verbe  Incarné,  est  in- 
férieure à  sa  Divinité  qui  ne  connaît  aucune 
borne  à  sa  puissance.  Si  donc,  en  Jésus,  les 
actes  humains  ont  une  valeur  infinie,  et  si  phy- 
siquement, par  ses  miracles,  Il  opère  des  œuvres 
plutôt  divines  qu'humaines,  ce  n'est  que  par 
la  puissance  et  la  perfection  de  sa  Personne 
divine. 

De  sorte  que,  dans  sa  nature  comme  dans  ses 
opérations,   l'Humanité  de   Jésus    est  dans    une 

1  Saint  Paul  nous  dit  qu'éternellement  Jésus,  en  tant 
qu'homme,  sera  soumis  à  Dieu  son  Père.  «  Dieu  a  mis  toutes 
choses  sous  ses  pieds.  Et  quand  l'Ecriture  dit  :  Tout  lui  a  été 
soumis,  il  est  évident  qu'il  faut  excepter  celui  qui  lui  a  soumis 
toutes  choses.  Lors  donc  que  tout  lui  aura  été  soumis,  au  Fils, 
alors  aussi  le  Fils  lui-même  sera  soumis  à  celui  qui  lui  aura 
soumis  toutes  choses,  afin  que  Dieu  soit  tout  en  tous.  »  I  Cor., 
xv,  26-28. 


INFERIORITE    DE    L  HUMANITE    EN    JESUS  lOl 

dépendance  complète  de  sa  Divinité  '.  C'est  ce 
qui  explique  en  Lui  la  soumission  dont  II  fait 
preuve  vis-à-vis  de  son  divin  Père.  En  tant  que 
Dieu,  Il  lui  est  absolument  et  nécessairement 
égal  en  toutes  choses  ;  d'où  II  ne  peut  lui  être 
soumis,  la  soumission  impliquant  une  idée  d'in- 
fériorité. Mais  en  tant  qu'Homme-Dieu,  Il  porte 
en  Lui  une  nature  étrangère  à  la  Divinité  et  qui 
lui  est  inférieure  '-. 

1  Pour  nous  mieux  faire  comprendre  cette  dépendance  de 
l'humanité  en  Jésus  à  l'égard  de  sa  divinité,  Saint  Thomas 
compare  la  première  à  un  instrument  entre  les  mains  d'un 
artiste  ;  ce  qui  implique  dans  l'instrument  une  véritable  infé- 
riorité en  même  temps  qu'une  réelle  participation  à  la  vertu  de 
l'artiste  qui  le  manie. 

«  Dans  le  Christ,  dit-il.  Xhumanité  participe  en  quelque 
chose  à  la  vertu  divine  ;  car  toutes  les  choses  qui  s'harmo- 
nisent dans  un  suppôt  servent  d'instrument  à  ce  qui  est  prin- 
cipal, comme  les  autres  parties  de  l'homme  sont  les  instruments 
de  l'intelligence.  Ainsi  donc,  dans  le  Christ,  Xhumanité  est 
censée  l'organe  de  la  divinité.  Or,  il  est  clair  que  l'instrument 
agit  par  la  vertu  du  principal  agent  ;  c'est  pourquoi  dans  l'action 
de  l'instrument  on  ne  trouve  pas  seulement  la  vertu  de  l'instru- 
ment, mais  aussi  celle  de  l'agent  principal,  comme  l'action  de  la 
hache  confectionne  un  meuble  par  la  direction  de  l'ouvrier. 

«  Ainsi  donc,  dans  le  Christ,  X opération  de  la  nature  humaine 
tirait  de  la  divinité  une  certaine  force  supérieure  à  la  force 
humaine.  En  effet,  toucher  un  lépreux,  c'était  une  action  de 
X humanité  ;  mais  le  guérir  de  la  lèpre  par  cet  attouchement, 
provenait  de  la  puissance  de  la  divinité.  Par  ce  moyen,  toutes 
les  actions  et  passions  de  la  nature  humaine  furent  salutaires 
par  la  vertu  de  la  divinité.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  212. 

-  Saint  Thomas  fait  à  ce  sujet  la  remarque  suivante  :  «  Saint 
Augustin  observe  (De  Trin.,  L.  i,  c.  7)  que  l'Ecriture  dit  avec 
raison  que  le  Fils  est  égal  au  Père  et  que  le  Père  est  plus  grand 


\32  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

Cette  nature,  qui  conserve  ses  opérations 
propres,  est  naturellement  soumise  en  elle-même 
et  dans  ses  diverses  opérations  à  la  Divinité 
de  qui  elle  dépend  ;  mais  comme  cette  nature 
n'existe  que  dans  la  Personne  divine,  Jésus  agit 
par  elle  et  II  parle  en  son  nom.  C'est  ainsi  qu'il 
dit  constamment  qu'il  est  venu  pour  faire  la  vo- 
lonté de  son  Père1,  qu'il  garde  les  comman- 
dements de  son  Père-,  et  que,  dans  sa  cruelle 
agonie,  Il  termine  sa  sublime  plainte  par  cette 
prière  d'une  adorable  soumission  :  «  iMon  Père, 
non  ma  volonté,  mais  la  vôtre :;.  »  C'est-à-dire, 
non    ma   volonté   humaine,    mais    votre    volonté 

que  le  Fils  ;  car  on  dit  l'une  de  ces  choses  selon  qu'il  est  Dieu, 
et  on  dit  l'autre  à  cause  de  sa  forme  d'esclave,  sans  qu'il  y  ait 
aucune  confusion.  Or,  le  moindre  est  soumis  à  celui  qui  est  plus 
grand.  Le  Christ  a  donc  été  soumis  à  son  Père,  comme  homme.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  20,  a.  1. 

1  «  Je  suis  venu  au  nom  de  mon  Père.  »  Jean,  v,  43. 

"  Je  ne  parle  pas  de  moi-même,  mais  celui  qui  m'a  envoyé, 
mon  Père,  c'est  lui  qui  m'a  commandé  ce  que  je  dois  dire  et 
comment  je  dois  parler.  »  Jean,  xii,  49. 

«  Ma  nourriture  est  de  faire  la  volonté  de  mon  Père.  »  Jean, 

■v.  :,|. 

«  Je  ne  cherche  pas  ma  volonté,  mais  la  volonté  de  celui 
qui  m'a  envoyé.  »  Jean,  v,  3o. 

«  Je  ne  fais  jamais  que  ce  qui  lui  plaît,  »  Jean.  viii.  29. 

«  Je  suis  descendu  du  ciel  non  pour  faire  ma  volonté,  mais 
la  volonté  de  celui  qui  m'a  envoyé.  »  Jean,  vi,  38. 

2  «  J'ai  gardé  les  commandements  de  mon  Père.  »  Jean,  xv,  10. 
«  Que  le  monde  sache  que  j'aime  mon  Père  et  que  j'agis  selon 

qu'il  m'a  ordonné.  »  Jean,  xiv,  3l 
:;  Lie,  xxii,  42. 


INFERIORITE    DE    I.  HUMANITE    EN    JESUS  ÎOJ 

divine  ;  non  ma  volonté  terrestre,  mais  votre 
volonté  éternelle  ;  non  ma  volonté  créée  qu'ef- 
fraient les  angoisses  indicibles  de  ma  Passion, 
mais  votre  volonté  incréée  et  souverainement 
adorable  qui  me  conduit  à  l'accomplissement  de 
vos  desseins  éternels  '. 


1  Saint  Thomas  explique  cette  dualité  de  volonté  en  Jésus,  en 
divers  endroits  de  ses  ouvrages.  Après  avoir  dit,  dans  la  Somme, 
tpie  m  le  Christ,  selon  sa  volonté  sensitive  et  sa  volonté  natu- 
relle, pouvait  vouloir  autre  chose  que  Dieu,  mais  selon  sa  volonté 
de  raison  il  a  toujours  voulu  la  même  chose  que  lui  »  (III  p., 
q.  lS,  a.  5),  —  et,  plus  loin,  que  «  ni  la  volonté  naturelle  ni  la 
volonté  sensitive  ne  repoussaient  le  motif  pour  lequel  la  volonté 
divine  et  la  volonté  de  la  raison  humaine  voulaient  la  passion 
dans  le  Christ  »  (Ibid.,  a.  6)  ;  il  commente  ainsi,  dans  les  Opus- 
cules, le  passage  ci-dessus  de  notre  texte  :  «  Mon  Père,  éloignez 
de  moi  ce  calice,  s'il  est  possible  ;  néanmoins  que  ce  ne  soit  pas 
ma  volonté  qui  se  fasse,  mais  la  vôtre  »  (Matth.,  xxvi,  3g).  Par 
ces  paroles  :  «  Eloignez  de  moi  ce  calice  »,  le  Christ  désigne  le 
mouvement  de  Yappétit  inférieur  et  du  désir  naturel,  par  lequel 
chacun  repousse  naturellement  la  mort  et  désire  la  vie.  Mais, 
par  ce  qu'il  dit  ensuite  :  «  Néanmoins  que  ce  ne  soit  pas  ma 
volonté  mais  la  vôtre  qui  se  fasse  »,  il  exprime  le  mouvement  de 
la  raison  supérieure,  qui  considère  toutes  choses  dans  l'ordre 
disposé  par  la  sagesse  divine.  C'est  sous  le  même  rapport  qu'il 
dit  :  «  Si  cela  ne  se  peut  pas  »,  montrant  qu'il  n'y  a  de  possible 
que  ce  qui  procède  selon  l'ordre  de  la  volonté  divine.  Op.  2, 
c.  233. 

Parce  que,  dit  encore  Saint  Thomas,  «  selon  la  volonté  de 
raison,  le  Christ  n'a  rien  voulu  autre  chose  que  ce  qu'il  a  su 
que  Dieu  voulait  »  (III  p.,  q.  21,  a.  4);  «  le  Christ,  comme  Dieu, 
s'est  livré  lui-même  à  la  mort  par  la  même  volonté  et  par  la 
même  action  par  laquelle  son  Père  l'a  livré;  mais,  comme 
homme,  il  s'est  livré  par  une  volonté  que  son  Père  lui  a  ins- 
pirée. 11  n'y  a  donc  pas  de  contrariété  en  ce  que  le  Père  a  livré 
le  Christ  et  le  Christ  s'est  livré  lui-même  ».  III  p.,  q.  47,  a.  3,  ad  2. 


154  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

Ces  deux  volontés  en  Jésus,  la  divine  et  l'hu- 
maine, nécessaires  à  ses  deux  natures,  puis- 
qu'elles en  sont  la  perfection,  nous  donnent 
l'intelligence  des  relations  qui  existent  entre 
l'Humanité  et  la  Divinité,  et  l'infériorité  de 
l'une  vis-à-vis  de  l'autre. 

On  ne  peut  mieux  comprendre  cette  union 
substantielle  que  par  la  comparaison  de  l'union 
qui  existe  entre  l'âme  et  le  corps.  Tous  les  deux 
sont  distincts  et  la  personne  n'est  complète  que 
quand  ils  sont  unis  ;  ils  forment  un  tout,  dans 
des  rapports  mutuels  et  essentiels  :  le  corps  est 
animé  par  l'âme,  et  l'âme  agit  par  le  corps.  C'est 
ainsi  que  la  nature  humaine  de  Jésus  apporte 
son  concours  nécessaire  à  la  Personne  divine, 
par  laquelle  seule  elle  existe,  par  laquelle  seule 
elle  est  vivifiée  ;  avec  cette  grande  différence  tou- 
tefois que  dans  le  composé  humain  l'âme  n'existe 
pas  avant  le  corps,  tandis  que  dans  l'Homme- 
Dieu  la  Personne  divine  existait  de  toute  éternité 
avant  son  union  à  la  nature  humaine. 

En  considérant  plus  attentivement  la  nature 
de  l'Humanité  que  le  Verbe  s'est  unie,  nous  dé- 
couvrons bien  d'autres  aspects  d'infériorité  re- 
lativement aux  perfections  infinies  de  Dieu.  La 
dépendance  est  quelque  chose  d'essentiel,  même 
dans  la  constitution  de  la  nature  humaine. 


INFERIORITE    DE    L  HUMANITE    EN    JESUS  ÎOO 

En  effet,  quoique  la  nature  humaine  prise 
par  Jésus  possède  tous  les  genres  de  perfection 
qu'elle  est  susceptible  d'acquérir,  elle  reste  une 
nature  créée,  dépendante  des  lois  et  des  limites 
que  lui  a  imposées  le  Créateur.  Dans  sa  destinée 
naturelle  l'âme  n'existe  pas  pour  elle-même,  mais 
elle  dépend  du  corps  en  vue  duquel  elle  a  été 
créée  et  auquel  elle  est  substantiellement  unie. 
Le  corps,  à  son  tour,  dépend  des  organes  et  des 
diverses  parties  qui  le  constituent  :  du  sang  qui 
circule  dans  ses  veines,  du  cœur  qui  refoule 
constamment  le  sang  jusqu'aux  extrémités  des 
membres,  de  l'air  qui  remplit  ses  poumons,  des 
sens  et  des  organes  vitaux  qui  prêtent  leur  con- 
cours à  l'exercice  des  facultés  de  l'âme.  Extérieu- 
rement, le  corps  est  soumis  à  des  lois  de  temps, 
de  lieu,  de  quantité  ;  il  occupe  un  espace  déter- 
miné et  il  est  circonscrit  par  des  limites  maté- 
rielles. Autant  de  servitudes  qui  tiennent  à  sa 
constitution  naturelle. 

A  l'encontre  de  la  Divinité,  qui  est  parfaite- 
ment ce  qu'elle  est  par  cela  seul  qu'elle  existe, 
qui  opère  et  se  manifeste  par  un  seul  acte  de  sa 
volonté,  la  nature  humaine  dépend  en  tout  et 
pour  tout  de  lois  et  de  moyens  dont  elle  ne  peut 
se  départir.  C'est  ainsi  que  Jésus,  dans  son  Hu- 
manité, subissait  les  conditions  extérieures  de 
toute  créature  humaine  ;  qu'il  était  soumis  aux 


l56  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEL' 

nécessités  de  la  vie,  qu'il  se  nourrissait  pour 
vivre,  qu'il  se  fatiguait  au  travail,  qu'il  cher- 
chait le  repos  dans  le  sommeil  ;  qu'il  parlait  pour 
communiquer  sa  pensée,  enseignait  pour  faire 
connaître  sa  doctrine,  marchait  pour  franchir  les 
distances  qui  Le  séparaient  d'un  lieu  à  un  autre, 
subissait  les  intempéries  des  saisons  et  recourait 
aux  moyens  humains  pour  accomplir  sa  mission 
divine. 

Rien  plus,  quand  ses  ennemis  veulent  Le  faire 
mourir,  Il  se  cache,  Lui  l'invisible  et  l'invulné- 
rable '.  Quand  l'heure  est  venue  d'accomplir  son 
sacrifice,  Il  laisse  torturer  son  corps  et  le  réduire 
à  l'état  d'un  cadavre,  Lui  l'immortel  et  l'éternel. 
Quand,  pressé  par  son  amour  extrême  pour  les 
hommes,  11  accomplit  la  merveille  des  merveilles, 
en  instituant  l'Eucharistie,  Il  se  cache  sous  les 
apparences  d'un  morceau  de  pain,  Lui  l'immense 
et  l'infini.  Jusqu'au  bout  c'est  la  dépendance, 
dépendance  voulue,  dépendance  aimée,  mais 
toujours  dépendance  conforme  aux  exigences 
de  la   nature  humaine. 

Avec  quel  esprit  de  foi  et  quel  amour  ne  de- 
vons-nous pas  contempler  en  Jésus  tant  d'humi- 
liations et  d'abaissements,  qu'il  n'a  voulu  subir 


1  «  Jésus  se  cacha  et  sortit  du  temple.  »  Jean,  viii,  59. 
«  Jésus  dit   ces  choses,  puis  il  s'en  alla  et  se  cacha  d'eux.  » 
Jean,  xii,  36. 


INFERIORITE    DE    L  HUMANITE    EN    JESUS  10J 

que  par  amour  pour  nous,  en  s'unissant  à  notre 
humanité  auparavant  si  éloignée  de  ses  divines 
perfections  et  maintenant  si  rapprochée  de  sa 
Divinité  ! 


III.  —  Infériorité  de  l'Humanité  en  Jésus, 
dans  sa  durée 


La  notion  d'un  être  infiniment  et  divinement 
parfait,  entraîne  celle  d'une  éternité  sans  com- 
mencement ni  fin.  La  notion  de  créature,  fût-elle 
la  plus  parfaite  qui  puisse  sortir  des  mains  de 
Dieu,  comporte  une  idée  de  commencement.  Ce 
qui  n'est  pas  éternel  commence  nécessairement  ; 
et  c'est  ce  qui  met  entre  le  Créateur  et  la  créature 
une  distance  que  l'imagination  est  incapable  de 
mesurer.  Donc  pour  assister  à  la  création  de 
l'humanité,  nous  sommes  obligés  de  nous  éloi- 
gner presque  infiniment  de  l'existence  éternelle 
de  la  Divinité.  Il  n'y  a  entre  ces  deux  points  ex- 
trêmes que  l'éternité  du  côté  de  Dieu  et  que  le 
néant  du  côté  de  la  créature.  Quand  on  a  con- 
templé en  face  la  majesté  suprême  et  l'éternelle 
nécessité  de  Dieu,  et  que  l'on  tourne  ensuite  ses 
regards  vers  l'œuvre  de  ses  mains,  fût-elle  créée 
à  son  image  et  à  sa  ressemblance,  on  comprend 


158  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

un  peu   l'abîme    infranchissable    qui    les   sépare 
tous  deux. 

Parce  que  l'humanité  est  l'œuvre  de  Dieu,  elle 
est  belle  et  elle  rend  hommage  à  son  Créateur  ; 
mais  elle  n'en  est  pas  moins  dans  un  état  d'in- 
fériorité infinie,  par  ce  fait,  particulièrement, 
qu'elle  n'est  pas  éternelle.  Non  seulement  l'hu- 
manité est  née  dans  le  temps,  mais  encore  ce 
que  Jésus  en  a  pris,  en  s'unissant  la  nature  hu- 
maine, a  eu  un  commencement.  Cette  assomp- 
tion  de  l'Humanité  en  Jésus  s'est  faite  à  une 
époque  déterminée  de  l'histoire  ;  attendu  pen- 
dant plus  de  quatre  mille  ans,  ce  mystère  s'est 
opéré  à  une  heure  précise  de  la  durée  ;  de  sorte 
que  la  nature  humaine  en  Jésus,  devenue  ado- 
rable par  son  union  avec  la  Personne  divine, 
n'existait  nullement  en  Lui  avant  cette  union. 

D'ailleurs,  dès  le  premier  instant  de  son  exis- 
tence humaine,  Jésus  a  été  soumis  à  toutes  les 
lois  du  temps.  Comme  Homme,  Il  n'a  pas  été 
immédiatement  parfait  ;  Il  n'est  arrivé  que  peu 
à  peu  à  la  perfection  complète  de  sa  constitution. 
Il  est  apparu  au  monde  avec  la  faiblesse  de  l'en- 
fance, Il  a  grandi  progressivement,  Il  s'est  déve- 
loppé normalement.  Il  n'a  vécu,  comme  tous  les 
hommes,  que  vingt-quatre  heures  par  jour  ;  Il  a 
vu  chaque  jour  le  soleil  se  lever  à  l'horizon  et, 


INFÉRIORITÉ    DE    INHUMANITÉ    EN    JÉSUS  l5g 

poursuivant  sa  course,  disparaître  aux  approches 
de  la  nuit.  Il  lui  a  fallu  du  temps  pour  tout  ;  Il 
a  appris  à  marcher  et  à  parler  comme  tous  les 
petits  enfants  ;  en  allant  d'un  endroit  à  un  autre, 
Il  n'a  occupé  que  successivement  les  points  de 
l'espace  qu'il  parcourait.  Lorsqu'il  a  voulu  faire 
connaître  sa  pensée,  Il  ne  l'a  exprimée  totale- 
ment qu'avec  une  sucession  de  paroles  ;  lorsqu'il 
a  voulu  accomplir  sa  divine  mission,  Il  a  dû 
prendre  le  temps  et  d'enseigner,  et  de  faire  des 
miracles,  et  de  préparer  ses  disciples,  et  de  se 
révéler  dans  sa  puissance  et  son  amour.  Et  quand 
l'heure  suprême  du  sacrifice  a  sonné,  II  n'a  pas 
enduré  tout  à  la  fois  et  dans  un  instant  unique 
toutes  les  souffrances,  toutes  les  humiliations  et 
toutes  les  ignominies  de  sa  Passion  ;  Il  n'a  pas 
versé  tout  son  Sang  comme  dans  une  rapide 
vision.  Tout  s'est  fait  graduellement  et  successi- 
vement dans  sa  vie,  jusqu'à  son  dernier  sou- 
pir ;  ce  qui  équivaut  à  dire  que,  comme  tous  les 
hommes,  dont  11  avait  pris  la  nature,  Jésus  a  été 
sujet  aux  conditions  naturelles  du  temps. 

Cela  fait  contraste  avec  la  stabilité  divine,  par 
laquelle  Dieu  voit  tout,  le  passé  comme  l'avenir, 
dans  un  éternel  présent.  Il  assiste  à  la  succession 
des  événements,  mais  il  n'en  est  nullement  at- 
teint ;  les  générations  se  succèdent  devant  lui, 
les  vies  humaines  naissent  et  disparaissent,  mais 


160  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEC 

lui  demeure  éternellement  le  même1.  Dieu  le 
Père,  dont  le  Verbe  possède  la  nature  divine,  a 
vu  Jésus  naître,  vivre  et  mourir  dans  son  exis- 
tence terrestre  ;  de  sorte  que,  de  son  essence 
éternelle  et  immuable,  il  a  assisté  aux  change- 
ments successifs,  survenus  dans  l'Homme-Dieu 
par  le  fait  de  l'union  que  celui-ci  avait  contractée 
avec  la  nature  humaine  :  ce  qui  fait  ressortir 
davantage  l'infériorité  de  l'Humanité  en  Jésus. 

Une  dernière  différence,  due  encore  au  temps, 
c'est  que  ce  qui  a  commencé  en  Jésus,  au  point 
de  vue  humain,  n'est  pas  resté  en  tout  perma- 
nent. II  est  vrai  que  l'Humanité  qu'il  a  prise, 
Lui  reste  unie  pour  toujours,  et  que  l'union  des 
deux  natures  en  Lui,  quoiqu'elle  ait  eu  un  com- 
mencement, n'aura  jamais  de  fin  ;  ce  que  le 
Verbe  s'est  une  fois  uni,  Il  se  l'est  uni  éternel- 
lement. Néanmoins,  les  deux  parties  essentielles 
qui   constituent  la  nature  humaine,  le  corps  et 

1  «  Par  cela,  dit  Saint  Thomas,  que  Dieu  donne  l'être  aux 
choses  par  un  acte  de  sa  volonté,  il  est  évident  qu'il  peut,  sans 
éprouver  de  changement,  appeler  de  nouveaux  êtres  à  l'exis- 
tence. Il  peut  arriver  qu'il  veuille  agir  maintenant,  après  n'avoir 
pas  voulu  auparavant.  Rien  n'empêche  que,  sans  changement 
aucun,  quelqu'un  n'ait  la  volonté  d'agir  plus  tard,  même  lors- 
qu'il n'agit  pas  présentement.  Ainsi,  sans  qu'il  survienne  de 
changement  en  Dieu,  il  peut  arriver  que  Dieu,  quoique  éternel, 
n'ait  pas  produit  les  choses  de  toute  éternité.  »  S.  Thom,, 
Op.  2,  c.  27. 


INFÉRIORITÉ    DE    INHUMANITÉ    EN    JÉSUS  l6l 

l'âme,  faites  pour  se  compléter  l'une  l'autre,  ont 
vu  leur  union  se  rompre  et  sont  demeurées  sépa- 
rées depuis  la  mort  de  Jésus  jusqu'à  sa  résur- 
rection ;  elles  se  sont  ensuite  réunies  de  nouveau 
et  pour  toujours,  mais  elles  n'en  ont  pas  moins 
subi  l'infirmité  du  temps. 

Opposées  à  la  nécessité  absolue  en  Dieu,  ces 
variations  de  la  nature  humaine  nous  ramènent 
à  un  niveau  inférieur  de  perfections  relatives, 
lesquelles  ne  nous  font  que  plus  admirer  en 
Jésus  le  Mystère  adorable  qui,  de  Verbe  éternel 
de  Dieu  en  a  fait  le  Verbe  Incarné,  notre  Frère 
par  son  Humanité,  notre  Sauveur  par  sa  Divinité. 


IV.  —  Infériorité  de  l'Humanité  en  Jésus, 
dans  son  existence  terrestre  et  mortelle 

Pour  avoir  du  Mystère  de  l'Incarnation  une 
intelligence  complète,  autant  que  possible,  et 
solidement  établie  sur  les  bases  fondamentales 
de  la  vérité,  il  nous  faut  connaître  Jésus  non 
seulement  dans  son  essence  divine  et  humaine, 
mais  encore  dans  les  détails  de  son  existence 
terrestre.  Quant  à  son  existence  divine,  elle  nous 
restera  perpétuellement  un  mystère  ;  nous  pour- 
rons bien  arriver  à  une  certaine  connaissance 
des  attributs  et  des  perfections  de  Dieu,  mais  il 


l62  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

ne  nous  sera  pas  donné,  du  moins  sur  cette  terre, 
de  pénétrer  dans  les  profondeurs  cachées  de  la 
Divinité  et  d'en  découvrir  les  adorables  secrets. 

Il  n'en  est  pas  de  même  de  l'existence  terrestre 
du  Verbe  Incarné.  Nous  pouvons  Le  suivre  pas 
à  pas,  nous  pouvons  assister  aux  diverses  phases 
de  sa  vie  ;  nous  pouvons  entendre  ses  paroles, 
contrôler  ses  actes,  connaître  même  ses  inten- 
tions et  deviner  ses  sentiments  ;  nous  pouvons 
être  témoins  de  ses  miracles,  analyser  sa  divine 
doctrine,  sympathiser  à  ses  peines  et  à  ses  joies, 
vivre  en  quelque  sorte  ses  douleurs,  souffrir  et 
mourir  avec  Lui. 

Notre  amour  venant  au  secours  de  notre  foi, 
nous  voudrons  pénétrer  dans  ce  sanctuaire  hu- 
main de  la  Divinité  et  ne  pas  perdre  un  souffle 
de  cette  vie  divine  qui  se  voile  sous  l'infirmité 
d'une  existence  humaine.  Tout  nous  sera  un 
sujet  d'adoration  et  d'amour  ;  et  plus  nous  ren- 
contrerons d'abaissements,  plus  aussi  nous  exal- 
terons la  grandeur  de  l'Homme  en  qui  nous 
adorons  un  Dieu. 

Il  est  manifeste  toutefois  que  Jésus  étant  à  la 
fois  Dieu  et  Homme,  et  vivant  sur  la  terre  d'une 
vie  semblable  à  toutes  les  vies  humaines,  Il  doit 
porter  nécessairement  les  caractères  de  toute 
existence  terrestre,  alors  même  que  cette  exis- 


INFÉRIORITÉ    DE    INHUMANITÉ    EN    JÉSUS  l63 

tence  est  vivifiée  essentiellement  par  la  vie  di- 
vine. Aussi,  Le  voyons-nous,  dès  l'aurore  de  son 
apparition  dans  l'humanité,  réclamer  le  concours 
d'une  Mère  et  emprunter  dans  son  chaste  sein  la 
substance  destinée  à  former  son  corps.  Dès  le 
premier  instant  de  sa  conception,  Il  se  constitue 
Lui-même  l'hostie  et  la  victime  de  son  divin 
Père,  et  II  ajoute  ainsi  une  nouvelle  infériorité 
à  la  première. 

Toute  sa  vie,  Jésus  demeurera  dans  cet  état  de 
dépendance,  de  soumission  et  d'obéissance  vis- 
à-vis  de  son  Père.  Il  en  aura  les  sentiments  et  II 
en  posera  les  actes.  Il  se  fera  universellement 
obéissant  '  :  et  envers  son  Père,  qu'il  consultera 
en  toutes  choses  et  dont  II  s'appliquera  à  accom- 
plir fidèlement  toutes  les  volontés  -  ;  et  envers 
Marie  et  Joseph,  dont  II  se  montrera  toujours 
le  fils  soumis  et  respectueux  '  ;  et  à  l'égard  des 
exigences  de  la  vie  terrestre,  dont  II  embrassera 
volontairement  les  misères  et  les  nécessités  ;  et 
à  l'égard  des  lois  civiles  et  religieuses  de  son 
temps,  auxquelles  II  voudra  librement  se  sou- 
mettre,   pour   donner   l'exemple   et  pour  mener 

1  <>  Quoiqu'il  fût  le  Fils  de  Dieu,  il  a  appris  l'obéissance.  » 
Hébr.,  v,  8. 

2  «  Celui  qui  m'a  envoyé  est  avec  moi,  parce  que  pour  moi 
je  fais  toujours  ce  qui  lui  plaît.  »  Jean,  viii,  29. 

"  «  Et  il  descendit  avec  eux  et  vint  à  Nazareth,  et  /'/  leur  était 
soumis.  •.  Luc,  h,  5i. 


164  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

une  vie  modeste  qui  n'attire  point  sur  Lui  les 
regards  humains  '  ;  et  envers  les  souffrances  de 
tout  genre,  qu'il  laissera  s'approcher  de  Lui  pour 
Le  torturer  ;  et  envers  les  lois  physiques,  qui 
régissent  le  corps  humain  et  Le  feront  s'affaiblir 
à  mesure  qu'il  perdra  son  sang,  puis  mourir 
quand  son  Cœur  cessera  de  battre  ;  et  jusqu'en- 
vers ses  bourreaux,  à  qui  II  donnera  le  pouvoir 
de  Lui  enlever  la  vie. 

Voulant  que  tout  dans  sa  vie  soit  inspiré  par 
les  sentiments  qui  L'ont  poussé  à  se  faire  Vic- 
time pour  les  péchés  du  monde,  Il  apparaîtra 
pauvre  et  misérable,  et  II  vivra  dans  une  humble 
et  basse  condition  ;  Il  se  fera  petit  et  passera 
inaperçu  pendant  trente  années  de  sa  vie  ;  Il 
apprendra  un  humble  métier  d'artisan  et  II  se 
mêlera   aux   ouvriers   qui   gagnent  péniblement 

1  «  Dieu  a  assujetti  son  Fils  à  la  loi  pour  racheter  ceux  qui 
étaient  sous  la  loi.  »  Gal.,  iv,  4,  5. 

«  Etant  venus  à  Capharnaùm,  ceux  qui  recevaient  ledidrachme 
(monnaie  de  la  valeur  de  deux  francs  environ),  s'approchèrent 
de  Pierre  et  lui  dirent  :  Votre  Maître  ne  paye-t-il  pas  le  di- 
drachme  ?...  Jésus  lui  dit  :  Pour  que  nous  ne  les  scandalisions 
pas,  va  à  la  mer  et  jette  l'hameçon,  et  prends  le  premier  poisson 
qui  montera,  et,  ouvrant  sa  bouche,  tu  trouveras  un  statère 
(pièce  d'argent  valant  quatre  francs).  Prends-le  et  donne-le  leur 
/tour  moi  et  pour  toi.  »  Matth.,  xvh,  23,  26. 

Suivant  l'opinion  généralement  admise  aujourd'hui  parmi  les 
exégètes,  il  s'agit  ici  d'un  impôt  religieux  et  théocratique.  Le 
miracle  que  fait  Jésus  pour  s'en  acquitter,  prouve  sa  puissance 
divine  et  montre  par  là  même  qu'il  se  soumet  librement  à  la  loi 
sans  y  être  tenu. 


INFÉRIORITÉ    DE    I.HUMANTTÉ    EN    JÉSUS  1 65 

leur  vie !  ;  Il  rencontrera  sur  son  chemin  des 
contradicteurs,  des  ennemis  acharnés,  des  per- 
sécuteurs pleins  de  haine,  et  II  subira  leurs  sar- 
casmes, leur  fourberie  et  leur  malice  ;  Il  sera 
méprisé  à  cause  de  son  lieu  d'origine2;  Il  sera 
publiquement  traité  de  méchant1,  de  pécheurs 


1  L'Evangile  est  explicite  sur  ce  point.  Comme,  d'après  la  loi, 
tout  Juif  devait  exercer  un  métier  traditionnel  dans  la  famille, 
Jésus  travailla  avec  Joseph,  en  sa  qualité  de  fils  ;  c'est  pour- 
quoi il  est  appelé  «  le  fils  du  charpentier  »  (Matth.,  xiii,  55).  — 
Personnellement  Jésus  exerça  le  métier  de  charpentier  ;  Saint 
jMarc,  en  effet,  le  fait  appeler  expressément  par  les  habitants  de 
Nazareth,  «  le  charpentier,  le  fils  de  Marie  »  (vi,  3)  :  sans  doute 
parce  qu'après  la  mort  de  Saint  Joseph  et  jusqu'au  moment  de 
sa  vie  publique,  Jésus  continua  le  métier  de  son  père  adoptif, 
pour  soutenir  sa  Mère. 

-  «  Philippe  rencontra  Nathanaël  et  lui  dit  :  Celui  de  qui 
Moïse  a  écrit  dans  la  loi  et  qu'ont  annoncé  les  prophètes,  nous 
l'avons  trouvé,  Jésus,  fils  de  Joseph,  de  Nazareth.  Et  Nathanaël 
lui  dit  :  Peut-il  sortir  quelque  chose  de  bon  de  Nazareth  ?  » 
Jean,  i,  40,  46. 

«  Dans  la  foule,  les  uns  disaient  :  Celui-ci  est  vraiment  le 
prophète.  D'autres  disaient  :  Il  est  le  Christ.  Mais  quelques-uns 
disaient  :  Est-ce  de  la  Galilée  que  doit  venir  le  Christ  ?  »  Jean, 
vu,  40,  41. 

«  Les  Pharisiens  répondirent  à  Nicodème  :  Es-tu  Galiléen,  toi 
aussi  ?  Scrute  les  Ecritures,  et  tu  verras  que  de  la  Galilée  il  ne 
sort  point  de  prophète.  »  Ibid.,  52. 

;t  «  Il  y  avait  dans  la  foule  une  grande  rumeur  à  son  sujet.  Les 
uns  disaient  :  C'est  un  homme  de  bien.  D'autres  disaient  :  Non, 
mais  il  égare  la  multitude.  »  Iwu.,  12. 

1  «  Quelques-uns  disaient  :  Il  n'est  pas  de  Dieu,  cet  homme 
qui  ne  garde  pas  le  sabbat,  dominent  un  homme  pécheur 
peut-il  faire  ces  miracles  ?...  Nous  savons  que  cet  homme  est 
pécheur.  »  Jean,  ix,  16,  24. 


l66  DE    LA    CONDITION    DE    I.' HOMME-DIEU 

d'insensé1,  d'agitateur-  et  de  suppôt  de  Satan3; 
Il  s'entourera  de  pauvres,  de  misérables,  de 
malheureux  et  de  pécheurs1;  Il  choisira  ses 
Apôtres  parmi  les  ignorants  et  c'est  à  eux  qu'il 
confiera  les  sublimités  et  la  prédication  de  sa 
divine  doctrine  \ 

Que  d'humiliations  et  d'abaissements  réunis, 
en  face  de  la  souveraine  majesté  de  Dieu  et  de 
cette  toute-puissance  divine  qui  domine  et  vivifie 
tout  !  L'Humanité  du  Sauveur  pouvait  en  porter 

1  «  Beaucoup  parmi  les  .luits  disaient  :  Il  est  insensé,  pour- 
quoi l'ccoutez-vous  ?  »  Jean,  x,  20. 

2  Les  Juifs  dirent  à  Pilate  :  «  Nous  avons  trouve  celui-ci  per- 
vertissant notre  nation...  //  agite  le  peuple  en  enseignant  dans 
toute  la  Judée.  »  Luc,  xxin,  2,  5. 

'•  «  Ne  disons-nous  pas  avec  raison  que  tu  as  un  démon  ?  » 
Jean,  vin,  48. 

«  C'est  par  le  prince  des  démons  qu'il  chasse  les  démons.  » 
M  ai  th.,  ix,  34. 

'•  «  Voilà  un  homme  ami  des  publicains  et  des  pécheurs  » 
(Matth.,  xi,  19)  :  «  qui  reçoit  les  pécheurs  et  mange  avec  eux  » 
(Lie,  xv.  2). 

•"■  «  Voyez,  frères,  quels  sont  parmi  vous  ceux  qui  sont  ap- 
pelés. Ils  ne  sont  pas  nombreux  les  sages  selon  la  nature,  ni  les 
puissants,  ni  les  nobles.  Mais  Dieu  a  choisi  ce  qu'il  y  a  de  fou 
en  ce  monde  pour  confondre  les  sages  ;  et  Dieu  a  choisi  ce 
qu'il  y  a  de  faible  en  ce  monde  pour  confondre  les  forts  ;  et 
Dieu  a  choisi  ce  qu'il  y  a  en  ce  monde  de  vil  et  de  mépri- 
sable, et  ce  qui  n'est  rien,  pour  détruire  ce  qui  est.  »  I  Cor., 
1,  26-28. 

«  Lorsque  les  membres  du  sanhédrin  virent  l'assurance  de 
Pierre  et  de  Jean,  sachant  d'ailleurs  que  c'étaient  des  hommes 
du  peuple  sans  instruction,  ils  furent  étonnés.  »  Act.,  iv,  i.>. 


INFÉRIORITÉ    DE    INHUMANITÉ    EN    JÉSUS  167 

le  poids,  et  le  Verbe  Incarné  se  l'était  précisé- 
ment unie  dans  ce  but. 


Mais  Jésus  n'était  pas  venu  pour  toujours 
vivre,  son  désir  comme  son  but  était  de  mourir. 
Dieu  est  trop  grand,  trop  nécessaire,  trop  parfait 
et  trop  éternel,  pour  passer  par  la  mort  :  grâce 
à  son  Humanité  le  Verbe  pourra  pousser  jusque- 
là  son  abaissement  et  son  amour.  Il  est  impos- 
sible de  passer  par  les  déchirements  physiques 
et  moraux  de  la  mort  sans  souffrir  :  Jésus  souf- 
frira. Lui,  l'impassible,  Il  embrassera  la  souf- 
france et  en  fera  sa  compagne  la  plus  chère.  Il 
voudra  et  aimera  tout  ce  qui  développera  en  Lui 
son  état  d'immolation  et  L'acheminera  vers  son 
Sacrifice  suprême.  Prenant  dans  son  Humanité 
les  puissances  presque  infinies  de  souffrance 
qu'il  y  a  déposées,  Il  se  fera  un  trophée  de  gloire 
de  toutes  les  douleurs  et  II  se  constituera  la  Vic- 
time perpétuelle  de  la  justice  divine  pour  le  salut 
des  hommes.  Se  regardant  comme  l'unique  pé- 
cheur chargé  de  tons  les  péchés  du  monde  \  Il  se 
vouera  à  toutes  les  humiliations  ;  Il  ira  au-devant 
de  toutes  les  infamies  ;  Il  subira  tous  les  affronts  ; 
Il   se    laissera    submerger    par   toutes   les   amer- 

1  «  Le  Christ  nous  a  rachetés  de  la  malédiction  de  la  loi, 
s'étant  fait  lui-même  un  objet  de  malédiction  pour  nous.  »  Gal., 
m,  i3. 


168  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEC 

tûmes  ;  Il  entrera  dans  des  tristesses  mortelles  ; 
Il  agonisera  sous  des  flots  d'angoisses  indicibles; 
Il  boira  le  calice  jusqu'à  la  lie;  et,  enivré  de 
souffrance  et  d'amour.  Il  soupirera  après  les  der- 
nières avalanches  de  cruautés  et  d'outrages  sous 
lesquelles  II  expirera  dans  l'humiliation  suprême 
et  l'abandon  universel,  en  jetant  vers  le  Ciel  ce 
dernier  cri  de  la  douleur  qui  meurt  :  «  Mon  Dieu, 
mon  Dieu,  pourquoi  m'avez-vous  abandonné?1  » 
Jésus,  ce  grand  vaincu  de  la  mort,  en  descen- 
dant au  tombeau,  avait  conduit  son  Humanité 
sainte  jusqu'aux  dernières  limites  de  l'anéantis- 
sement '-.  Ses  abaissements  volontaires  avaient 
divinement  glorifié  le  Père  céleste  qui  L'avait 
donné  au  monde.  A  son  tour,  le  Père  Le  glorifie, 
le  tombeau  s'ouvre  et  Jésus  le  Verbe  Incarné, 
longtemps  humilié,  rentre  dans  sa  gloire  éter- 
nelle, où  II  sera  loué,  aimé  et  adoré  dans  les 
siècles  des  siècles. 

1  Mattii.,  xxvii,   |(>. 

-  «  Celui  qui  ne  connaissait  pas  le  péché  s'est  fait  péché  pour 
nous.  »  II  Cor.,  v,  21. 


A   Jésus,    Dieu-Homme 


O  Jésus,  Verbe  de  Dieu  Incarné, 

qui  êtes  descendu  dans  notre  pauvre  humanité 

pour  l'élever  jusqu'à  votre  Divinité; 

qui  avez  daigné  vivre  de  notre  vie  humaine 

pour  nous  apprendre  à  la  sanctifier; 

et  dont  l'amour,  sous  l'impulsion  de  votre  Divinité, 

a  transformé  votre  Humanité 

en  une  Victime  pour  toujours  immolée  : 

je  Vous  adore  à  genoux  et  je  Vous  rends  grâce 

de  nous  avoir  tant  aimés. 

Pour  compenser  vos  humiliations, 

je  voudrais  Vous  louer  et  Vous  glorifier  sans  fin. 

Pour  me  mettre  à  l'unisson  de  vos  souffrances, 

je  salue  la  douleur  et  j'accepte  la  croix. 

Pour  répondre   à   votre  mystérieux  amour, 

je  m'attache  à  Vous  afin  de  Vous  aimer 

d'un  amour  de  tendresse, 

comme  Vous  aiment  les  Bienheureux. 

Vous  êtes  adorable,  ô  Jésus  mon  Dieu. 
Vous  êtes  admirable,  ô  Jésus  mon  Sauveur. 

Vous  êtes  grand,  ô  Jésus  mon  Maître. 

Vous  êtes  attrayant,  ô  Jésus   mon    Amour. 

Vous  êtes  ineffable,  ô  Jésus  mon  Tout  ! 


CHAPITRE    QUATRIEME 

De  la  différence  des  états 
en  Jésus 


I 


CHAPITRE    QUATRIÈME 


De  la  différence  des  états  en  Jésus 


«  Dans  ces  derniers  temps  Dieu  nous 
a  parlé  par  le  Fils  qu'il  a  établi  héritier 
de  toutes  choses,  et  qui,  étant  la  splen- 
deur de  sa  gloire  et  l'empreinte  de  sa 
substance,  après  avoir  opéré  la  purifica- 
tion des  péchés,  s'est  assis  à  la  droite 
de  la  Majesté  au  plus  haut  des  cieux.  » 
Hêbr..  X,  2,  3. 


Avançons  avec  esprit  de  foi  et  avec  amour 
dans  l'étude  que  nous  faisons  de  Jésus,  notre 
divin  et  adorable  Maître.  Plus  nous  Le  contem- 
plerons et  plus  nous  découvrirons  en  Lui  de 
beautés  et  de  grandeurs.  A  mesure  que  nous 
L'étudierons,  Il  se  révélera  à  nos  âmes  ;  Il  nous 
donnera  une  intelligence  plus  grande  de  ce  que 
jusque-là  nous  comprenions  imparfaitement  ;  Il 
nous  ouvrira  des  horizons  nouveaux  ;  Il  soulè- 
vera le  voile  de  ses  Mystères  ;  Il  fera  luire  à  nos 
regards  éblouis  des  lumières  éclatantes  sur  ses 
infinies  perfections  ;  Il  nous  fera  pénétrer  dans 


174  DE    LA    CONDITION    DE    I.  HOMME-DIEl' 

les  profondeurs  de  ses  divins  enseignements  ;  Il 
nous  découvrira  les  abîmes  d'amour  renfermés 
dans  son  Cœur  et  II  nous  attirera  tout  près  de 
Lui,  pour  nous  faire  vivre  de  cette  vie  d'intimité 
divine  qui  fait  le  bonheur  des  saints  sur  la  terre 
et  la  joie  éternelle  des  Bienheureux. 

Maintenant  que  nous  avons  considéré  en  Jésus 
ses  deux  natures,  que  nous  avons  vu  ce  qu'il 
est  de  toute  éternité  comme  Dieu  et  ce  qu'il  a 
été  dans  le  temps  comme  Homme,  cherchons  à 
approfondir  davantage  ce  qu'il  est  dans  cet  ado- 
rable composé  d'Homme-Dieu  qui  Le  constitue 
dans  l'humanité  la  Divinité  personnifiée,  vivante, 
agissante,  enseignante,  aimante  et  vivifiante. 

Comme  nous  l'avons  dit,  en  Jésus  la  Divinité 
et  l'Humanité  sont  inséparables,  et  cette  union 
est  pour  l'éternité  ;  dès  lors,  la  nature  humaine, 
en  Lui,  bénéficiant  de  son  union  intime  et  subs- 
tantielle à  la  Personne  divine,  tous  ses  actes, 
toutes  ses  pensées,  toutes  ses  paroles,  tous  ses 
sentiments  acquièrent  une  perfection  infinie,  et 
quoique  ces  opérations  soient  de  leur  nature 
terrestres  et  limitées,  elles  sont  divines  en  mé- 
rite et  en  dignité. 

Cela  ne  détruit  pas  en  Jésus  le  caractère  de 
son  Humanité,  mais  simplement  l'élève,  par  le 
fait  de  l'Union  hypostatique,  à  la  hauteur  de  la 
Divinité.  La  preuve  en  est  que  si  Jésus  ne  restait 


DIFFERENCE    DES    ETATS    EN    JESUS  i~0 

pas  Homme  tout  en  étant  Dieu,  nous  ne  pour- 
rions constater  les  phénomènes  de  sa  vie  ter- 
restre, où  nous  Le  voyons  vivre  comme  tout  le 
monde,  sujet  aux  lois  de  la  nature  et  aux  né- 
cessités de  la  vie.  C'est  en  cela  plutôt  qu'il  est 
adorable  dans  son  Humanité,  puisque,  faisant 
en  réalité  des  choses  humaines,  Il  leur  donne  le 
cachet  des  choses  divines  et  que,  opérant  par 
son  âme  humaine  et  son  corps  mortel,  Il  produit 
des  effets  infinis  et  divins. 

Précisément  parce  que  Jésus  n'est  pas  uni- 
quement Dieu,  tout  en  Lui  n'est  pas  nécessaire, 
absolu,  éternel  ;  mais  il  y  a  des  commencements, 
des  variations,  des  successions  et  des  progrès. 
Ses  états  se  différencient.  S'il  était  uniquement 
Dieu,  Il  serait  immuable  et  ne  pourrait  acqué- 
rir aucune  perfection,  Dieu  étant  éternellement 
égal  à  lui-même,  sans  possibilité  aucune  d'ac- 
croissement ou  de  diminution.  Il  est  souverai- 
nement instructif  et  précieux  à  notre  piété  de 
suivre  Jésus  dans  les  diverses  phases  de  sa  vie, 
comme  de  Le  considérer  intrinsèquement  sous 
les  divers  aspects  qu'il  nous  présente  dans  son 
Humanité. 

C'est  ce  que  nous  allons  faire  dans  le  pré- 
sent chapitre,  en  contemplant  d'abord  Jésus 
dans  les  états  différents  dans  lesquels  L'établit 
essentiellement   l'Union    hypostatique,    puis    en 


176  DE    LA    CONDITION    DE    l/HOMME-DIEU 

Le  suivant   depuis    son    Incarnation  jusqu'à    sa 
glorification. 


I.  —  Son  état  de  créature 


Jésus,  dans  son  Humanité,  a  tous  les  carac- 
tères de  la  créature  humaine  et  11  est  établi  vis-à- 
vis  de  la  Divinité  dans  les  conditions  essentielles 
de  toute  créature  à  l'égard  du  Créateur.  Dieu 
est  le  souverain  Seigneur  et  le  Maître  absolu,  la 
créature  sa  servante  et  son  obligée  ;  Dieu  est  le 
Tout-Puissant  en  paroles  et  en  œuvres,  la  créa- 
ture ne  peut  rien  par  elle-même  et  elle  tire  de 
Dieu  tout  ce  qu'elle  possède  ;  Dieu  est  l'infï- 
niment  Parfait,  la  créature  est  imparfaite  par 
nature  et  ne  peut  parvenir  qu'à  une  perfection 
relative  ;  Dieu  est  la  Sainteté  suprême,  la  créa- 
ture n'a  en  elle-même  aucune  vertu  surnaturelle 
et  ne  peut  mériter  qu'avec  le  secours  de  la  grâce; 
Dieu  est  la  Sagesse  éternelle,  la  créature  est  na- 
turellement ignorante  et  elle  n'acquiert  la  science 
que  lentement  et  avec  effort  ;  Dieu  est  l'Amour 
incréé,  la  créature  ne  peut  le  payer  de  retour  que 
parce  que  Dieu  lui  a  donné  un  cœur  pour  l'ai- 
mer ;  Dieu  est  la  Fin  suprême  de  toutes  choses, 
la  créature  est  essentiellement  ordonnée  à  la 
Divinité  pour  la   gloire  de  laquelle  elle   existe  ; 


DIFFERENCE    I>F.S    ETATS    EN    JESUS  177 

Dieu  est  le  principe  de  la  Vie,  la  créature  la 
reçoit  nécessairement  de  Dieu  et  ne  doit  l'em- 
ployer qu'à  son  service. 

Si,  à  l'encontre  des  autres  créatures,  Jésus,  en 
tant  qu'Homme,  possède  une  science  parfaite  et 
pose  des  actes  d'une  perfection  infinie,  à  cause  de 
son  union  intime  avec  la  Personne  du  Verbe,  Il 
conserve  néanmoins  tous  les  autres  caractères 
d'infériorité  de  la  nature  humaine.  Il  doit  à  Dieu 
le  respect  pour  ses  grandeurs  et  sa  majesté,  et 
Il  se  tient  constamment  devant  lui  dans  une  atti- 
tude d'humilité,  de  révérence  et  d'adoration1.  II 
reconnaît  en  Dieu  l'autorité  suprême  et  la  domina- 
tion universelle  sur  toute  créature,  et  II  vit  dans 
une  dépendance  totale  et  une  servitude  absolue  -. 
Il  sait  que  Dieu  seul  est  nécessaire  et  éternel,  et 
Il  lui  rend  hommage  de  tout  ce  qu'il  en  a  reçu'.  Il 
voit  que  Dieu  est  l'unique  principe  et  la  souve- 
raine raison  d'être  de  toute  création,  et  II  se  plaît 
à  se  soumettre  universellement  à  lui  \  Il  connaît 

1  «  Pour  moi,  je  ne  cherche  point  ma  gloire...  J'honore  mon 
Père.  »  Jean,  viii,  49,  5o. 

«  Il  a  été  exaucé  à  cause  île  son  respect.  »  Hébk.,  v,  7. 

-  «  Je  suis  descendu  du  ciel,  non  pour  faire  ma  volonté,  mais 
la  volonté  de  celui  qui  m'a  envoyé.  »  Jean,  vi,  38. 

;i  «  Toutes  choses  m'ont  été  données  par  mon  Père.  »  Matth., 
xi,  27. 

«  Le  Père,  demeurant  en  moi,  lait  lui-même  les  œuvres.  » 
Jean,  xiv,  10. 

4  «  Ma  nourriture  est  de  faire  la  volonté  de  celui  qui  m'a  en- 
voyé et  ^accomplir  son  œuvre.  »  Jean,  iv,  34. 


178  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

en  Dieu  ses  perfections  adorables  et  ses  décrets 
éternels,  et  II  se  fait  délicatement  obéissant  pour 
ne  laisser  irréalisé  aucun  de  ses  bons  plaisirs  '.  Il 
a  une  intelligence  complète  de  la  sainteté  de 
Dieu,  et  II  s'applique  à  l'honorer  par  chacune  des 
vertus  qu'il  pratique '.  Il  pénètre  jusque  dans  les 
profondeurs  de  la  charité  divine,  et  II  se  tient 
comme  un  mendiant  devant  Dieu  pour  en  rece- 
voir les  ardeurs  dont  à  son  tour  II  veut  être 
embrasé3.  Il  sait  que  Dieu  est  la  vie  par  essence 
et  la  vie  indéfectible,  et  II  a  sans  cesse  recours  à 
lui  pour  alimenter  la  sienne  '. 

Tout  ce  que  Dieu  possède  de  droits  vis-à-vis 
de  la  créature,  Jésus  les  reconnaît  et  leur  rend 
hommage.  Tout  ce  que  la  créature  a  de  devoirs 
à  remplir  vis-à-vis  de  Dieu,  Jésus  les  lui  rend  au 
nom  de  l'humanité  tout  entière.  Jamais  respect 
plus  grand,  adoration  plus  parfaite,  hommage 
plus  digne,  soumission  plus  absolue,  dépendance 
plus  totale,  service  plus  pur,  obéissance  plus  gé- 

1  «  Celui  qui  m'a  envoyé  est  avec  moi,  et  il  ne  m'a  pas  laissé 
seul,  parce  que  pour  moi  je  fais  toujours  ce  qui  lui  plaît.  » 
Jean,  vin,  29. 

2  «  Je  vous  ai  glorifié  sur  la  terre  ;  j'ai  achevé  l 'œuvre  que 
vous  m'avez  donnée  à  faire.  »  Jean,  xvh,  4. 

3  «  J'ai  gardé  les  commandements  de  mon  Père  et  je  demeure 
dans  son  amour.  »  Jean,  xv,  10. 

4  «  Mon  Père  qui  est  vivant  m'a  envoyé,  et  moi  je  vis  par 
mon  Père.  »  Jean,  vi,  58. 


DIFFÉRENCE    DES    ÉTATS    EN   JÉSUS  1 79 

néreuse,  amour  plus  ardent,  louange  plus  agré- 
able et  offrande  plus  délicate  et  plus  constante  de 
tout  soi-même  n'ont  été  offerts  à  Dieu  par  aucune 
créature. 

Dieu  le  Père  se  complaît  dans  cette  attitude  de 
souverain  respect  et  dans  ces  hommages  ininter- 
rompus que  lui  rend  son  Fils  revêtu  de  notre 
humanité.  Il  reçoit  une  gloire  incomparable  et  il 
éprouve  une  joie  infinie,  en  contemplant  l'hon- 
neur que  l'humanité  lui  rend  dans  la  Personne 
du  Verbe  Incarné1.  Il  reconnaît  dans  l'Homme- 
Dieu  le  zèle  que  lui-même  a  de  sa  propre  gloire 
et  l'amour  dont  il  brûle  éternellement,  et  il  em- 
brasse avec  tendresse  l'humanité  coupable,  à 
cause  du  Fils  de  ses  éternelles  complaisances 
qui  s'est  substitué  à  elle  pour  en  effacer  les 
iniquités  '. 


1  L'humanité,  pour  s'adresser  à  Dieu,  emprunte  la  voix,  les 
sentiments,  les  mérites  et  la  sainteté  de  Jésus  son  Sauveur. 
L'Eglise  nous  rappelle  sans  cesse  ce  devoir,  en  nous  faisant  prier 
par  Notre  Seigneur  Jésus-Christ.  Le  Prêtre,  à  l'autel,  lorsqu'il 
tient  dans  ses  mains  consacrées  la  Victime  toujours  immolée 
pour  le  salut  du  monde,  s'identifie  en  quelque  sorte  avec  elle,  en 
son  nom  et  au  nom  de  tout  le  peuple,  afin  d'offrir  à  Dieu  une 
louange  et  une  hostie  dignes  de  lui  :  «  Par  Lui,  et  avec  Lui. 
et  en  Lui,  à  vous  Dieu  le  Père  tout-puissant,  en  l'unité  du 
Saint-Esprit,  revient  tout  honneur  et  toute  gloire.  »  Canon  de 
la   Messe. 

i  En  deux  circonstances,  Dieu  le  Père  manifesta  combien  il 
prenait  ses  complaisances  en  Jésus. —  1°  Au  Baptême  de  Jean- 
Baptiste  :  «  Celui-ci  est  mon  Fils  bien -aimé,  en  qui  je  me  suis 


l8o  OF.    LA    CONDITION    DF.    l'hOMME-DIEI' 

Cet  état  d'humilité,  de  dépendance  et  de  sou- 
mission absolue  que  Jésus  a  pris  vis-à-vis  de 
Dieu  par  l'Incarnation,  Il  le  veut,  Il  l'aime,  Il  en 
fait  ses  délices.  C'est  librement  qu'il  s'est  fait 
Homme,  c'est  avec  joie  qu'il  s'est  couvert  des 
livrées  de  l'humanité,  qu'il  en  a  consacré  toutes 
les  conditions,  qu'il  en  a  assumé  toutes  les  obli- 
gations et  qu'il  en  remplit  tous  les  devoirs  vis-a- 
vis de  la  Divinité. 

Avec  Jésus,  glorifions  Dieu,  reconnaissons  ses 
droits  souverains,  soumettons-nous  amoureuse- 
ment à  toutes  ses  volontés,  aimons  tout  ce  qu'il 
veut,  faisons  tout  ce  qu'il  ordonne,  répondons  à 
tous  ses  appels,  offrons-nous  joyeusement  à  son 
action  divine,  et,  dans  une  obéissance  totale  et 
toute  d'amour,  ne  vivons  que  pour  répondre  à 
ses  miséricordieuses  avances  et  accomplir  en 
tout  son  bon  plaisir. 


com/j/u.  »  Matth.,  m,  17.  —  2°  A  la  Transfiguration  :  «  Celui-ci 
est  mon  Fils  bien-aimé,  en  gui  j'ai  mis  toit  tes  mes  complai- 
sances. Matth.,  xvii,  5. 

Saint  Pierre  proclame  la  vérité  de  cette  voix  venue  du  ciel  : 
«  Et  nous  avons  entendu  nous-mêmes  cette  voix  qui  venait  du 
ciel,  lorsque  nous  étions  avec  lui  sur  la  sainte  montagne.  » 
II  Pierre,  i,  18. 

Rapprochons  ces  textes  du  passage  de  Saint  Matthieu,  après 
la  guérison,  par  Jésus,  de  la  main  desséchée  :  «  Afin  que  fût 
accompli  ce  qu'avait  prédit  le  prophète  Isaïe  (xlii,  1)  disant  : 
Voici  mon  serviteur  que  j'ai  choisi,  mon  bien-aimé  en  qui  mon 
âme  s'est  complue.  »  Matth.,  xii,  17,  18. 


DIFFÉRENCE    DES    ÉTATS    EN    JÉSUS  iSl 


II.   —  Son    état   de    suppliant 
vis-à-vis  de  son  divin  Père 


Jésus  ne  s'est  tant  abaissé  en  se  faisant  créa- 
ture, que  pour  se  constituer  vis-à-vis  de  son 
Père  dans  un  état  de  suppliant,  qu'il  ne  pouvait 
prendre  en  tant  que  Dieu  '.  Egal  en  toutes  choses 
à  son  Père,  dans  sa  nature  divine,  Il  n'a  pas  à 
lui  demander  ce  qu'il  possède  déjà  ;  Il  trouve  en 
Lui-même  la  Perfection  totale  et  la  Puissance 
infinie,  la  Sainteté  suprême  et  la  Bonté  sans 
bornes,  la  Vie  par  essence  et  la  Charité  qui  la 
communique.  Il  n'a  qu'à  se  consulter  pour  agir, 
qu'à  vouloir  pour  opérer,  qu'à  considérer  son 
œuvre  pour  la  perfectionner,  qu'à  se  communi- 
quer pour  guérir,  purifier,  sanctifier  et  vivifier. 

1  Saint  Thomas  dit  excellemment  à  ce  sujet  :  «  La  prière  est 
une  manifestation  de  notre  propre  volonté  que  nous  taisons  à 
Dieu  pour  qu'il  l'accomplisse.  Si  donc  il  n'y  avait  dans  le  Christ 
qu'une  seule  volonté,  c'est-à-dire  la  volonté  divine,  il  ne  lui 
conviendrait  de  prier  en  aucune  manière  ;  parce  que  la  volonté 
divine  est  par  elle-même  la  cause  efficiente  de  ce  qu'elle  veut, 
d'après  ces  paroles  du  Psalmiste  (c.vxxiv,  6)  :  «  Toutes  les  choses 
que  Dieu  a  voulues,  il  les  a  faites.  »  Mais  parce  que  dans  le 
Christ  la  volonté  divine  est  autre  que  la  volonté  humaine,  et 
que  celle-ci  n'est  pas  efficace  par  elle-même  pour  accomplir  ce 
qu'elle  veut  et  qu'elle  ne  l'est  que  par  la  vertu  divine,  de  là  il 
résulte  qu'il  convient  au  Christ  de  prier,  selon  qu'il  est  homme 
et  qu'il  a  une  volonté  humaine.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  21,  a.  1. 


l82  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

Jésus  pouvait  taire  tout  cela  en  restant  le 
Verbe  Eternel,  mais  II  a  poussé  plus  loin  sa 
condescendance,  sa  miséricorde  et  son  amour  : 
Il  a  voulu  que  ce  soit  l'humanité  elle-même  qui 
directement  suppliât  et  obtînt  les  grâces  qui  lui 
sont  nécessaires.  Mais  comme  de  sa  nature  elle 
n'a  aucun  mérite  ni  aucune  puissance  dans  le 
domaine  surnaturel,  et  qu'il  lui  faut  être  pré- 
venue et  aidée  de  la  grâce  pour  poser  des  actes 
méritoires  qui  soient  agréables  à  Dieu  et  en  ob- 
tiennent une  assistance  efficace  ou  une  récom- 
pense ',  le  Verbe  se  l'est  unie,  afin  de  se  substituer 
à  elle  et  de  lui  donner  ainsi  une  voix  assez  puis- 
sante pour  qu'elle  puisse  toucher  le  cœur  de 
Dieu  et  le  forcer  à  l'écouter  -. 

Depuis    l'Incarnation  l'humanité   n'est   plus   si 

1  Pour  nous  montrer  que  dans  l'ordre  surnaturel  le  secours 
d'en  haut  nous  est  indispensable,  Saint  Paul  va  jusqu'à  dire  que, 
sans  la  grâce,  il  nous  est  impossible  de  prononcer  d'une  façon 
méritoire  le  nom  adorable  de  Jésus  :  «  Personne  ne  peut  dire  : 
Seigneur  Jésus,  si  ce  n'est  par  l 'Esprit-Saint  »  (I  Cor.,  xii,  3). 
Ce  n'est  pas  sans  raison  que  les  commentateurs  rapprochent  ce 
passage  de  celui  de  Saint  Matthieu,  dans  lequel  Jésus  dit  à  Saint 
Pierre,  après  que  celui-ci  eût  confessé  publiquement  sa  foi  en  la 
divinité  de  son  Maître  :  «  Ce  n'est  ni  la  chair  ni  le  sang  qui  te 
l'ont  révélé,  mais  mon  Père  qui  est  dans  les  deux  »  (xvi,  17). 
C'est-à-dire,  le  Père  seul  a  pu  te  faire  connaître  le  Fils,  suivant 
ces  autres  paroles  de  Jésus  :  «  Personne  ne  connaît  le  Fils,  si  ce 
n'est  le  Père  »  (Matth.,  xi,  27). 

2  «  Aux  jours  de  sa  vie  mortelle,  il  offrit  des  prières  et  des  sup- 
plications accompagnées  d'un  grand  cri  et  de  larmes,  et  il  fut 
exaucé.  »  Hébr.,  v,  7. 


DIFFÉRENCE  DES  ÉTATS  EN  JÉSUS         l83 

éloignée  de  la  Divinité  ;  elle  n'est  plus  si  isolée 
dans  son  infidélité  qui  l'avait  violemment  sé- 
parée de  son  Créateur  ;  elle  n'est  plus  marquée 
du  sceau  de  la  réprobation  que  laissait  peser  sur 
elle  le  châtiment  de  ses  crimes  ;  elle  n'est  plus 
condamnée  à  la  terrible  impuissance  de  ne  pou- 
voir jamais  se  relever  de  sa  chute.  De  son  sein 
s'élève  une  supplication  incessante  qui  monte 
jusqu'au  trône  de  l'Eternel,  une  prière  ardente 
comme  l'amour  qui  l'inspire  et  efficace  comme 
la  toute-puissance  qui  la  formule.  Du  fond  de 
ses  iniquités  une  source  vivificatrice  a  surgi  qui 
baigne  l'humanité  tout  entière  dans  des  flots  de 
pureté,  de  sainteté,  de  grâce  et  d'amour.  Du 
milieu  de  ses  infirmités  et  de  ses  impuissances, 
il  s'est  fait  entendre  une  plainte  douce  et  suave 
qui  charme  le  cœur  de  Dieu  parce  qu'il  y  recon- 
naît la  voix  de  son  Fils  ;  il  en  écoute  les  accents 
pleins  de  miséricorde  et  de  tendresse,  et  il  ne 
peut  résister  à  ces  supplications  filiales  qui  lui 
demandent  de  bénir  et  de  pardonner  l. 

Tout  en  Jésus  supplie  :  et  ses  pensées  qui  Lui 
mettent  sans  cesse  les  âmes  devant  les  yeux  "2  ;  et 
ses  désirs  qui  ne  cherchent  que  la  gloire  de  Dieu 

1  «  Mon  Père,  je  vous  rends  grâce  de  ce  que  vous  m'avez 
écouté.  Pour  moi,  je  savais  que  vous  m  écoutiez  toujours.  » 
Jean,  xi,  41,  42. 

2«  Père,  je  prie  pour  ceux  que  vous  m'avez  donnés,  parce 
qu'ils  sont  à  vous.  Sanctifiez-les  dans  la  vérité.  »  Jean,  xvh,  9,  17. 


184  DE    LA    CONDITION    DE    LHOMME-DIEE 

dans  le  salut  du  monde  '  ;  et  sa  charité  qui  s'em- 
brase au  souvenir  des  âmes  qu'il  aime-;  et  sa 
compassion  pour  les  créatures  coupables  qu'il 
veut  pourtant  rétablir  dans  leur  sainteté  primi- 
tive" ;  et  ses  abaissements  voulus  dont  II  se  fait 
une  recommandation  pour  implorer  plus  élo- 
quemment  la  bonté  divine4;  et  sa  volonté  ar- 
rêtée de  poursuivre  ses  supplications  jusqu'à  ce 
qu'il  ait  obtenu  le  pardon  total  de  l'humanité 
coupable 5, 

Cette  attitude  de  suppliant  est  essentielle  en 
Jésus;  l'Humanité  dont  II  s'est  revêtu  porte  ce 
caractère  en  harmonie  parfaite  avec  le  but  de 
son  Incarnation  :  elle  Lui  permet  de  se  consti- 

'  «  Père,  je  vous  ai  glorifie  sur  la  terre.  J'ai  manifesté  votre 
nom  aux  hommes.  Ils  ont  gardé  votre  parole.  Je  prie  pour  eux.  » 
Jean,  xvii,  4,  6,  9. 

-  «  Comme  le  Père  m'a  aimé,  moi  aussi  je  vous  ai  aimés. 
Père  saint,  qu'ils  soient  un  tomme  nous.  C'est  pour  eux  que  je 
nie  sanctifie.  »  Jean,  xv,  9  ;  xvii,  11,  19. 

'■'•  «  Père  saint,  conservez  dans  votre  nom  ceux  que  vous 
m'avez  donnés.  Je  veux  que  là  où  je  suis  ils  soient  avec  moi.  » 
Jean,  xvii,  11,  24. 

4  Père  saint,  je  ne  suis  pas  du  monde.  Vous  m'avez  envoyé 
dans  le  monde,  et  ils  ont  cru  véritablement  que/V  suis  sorti  de 
vous.  Je  ne  demande  pas  que  vous  les  ôtiez  du  monde,  mais 
que  vous  les  préserviez  du  mal.  Sanctifiez-les.  »  Jean,  xvii, 
16.  18.  8,  15,  17. 

•'•  «  Père,  pardonne  z-  leur ,  car  ils  ne  savent  ce  qu'ils  font.  » 
Luc,  xxin,  34. 


DIFFÉRENCE    DES    ÉTATS    EN    JÉSUS  l85 

tuer  vis-à-vis  de  Dieu  dans  un  état  d'infériorité, 
en  même  temps  que  sa  Personne  divine  donne 
une  valeur  infinie  et  une  efficacité  certaine  à  sa 
prière  et  à  tous  les  actes  qu'il  pose  dans  cet 
esprit  de  supplication  '. 

Pensons  à  tout  ce  que  Jésus  a  accumulé  de 
grâces  et  de  bénédictions  sur  l'humanité  pendant 
les  trente  trois  années  de  sa  vie  mortelle,  Lui 
qui  n'est  pas  resté  un  instant  sans  intercéder, 
son  Humanité  demeurant  constamment  en  prière 
devant  la  Majesté  divine  '-' :  et  nous  comprendrons 

1  Citons,  à  l'appui,  l'Ange  de  l'Ecole  qui  lait  consister  princi- 
palement l'efficacité  de  la  prière  de  Jésus,  en  ce  que  sa  volonté 
humaine  a  toujours  été  conforme  à  celle  de  Dieu.  «  La  prière, 
dit-il,  est  d'une  certaine  manière  l'expression  de  la  volonté  hu- 
maine. La  prière  de  celui  qui  prie  est  donc  exaucée  quand  sa 
volonté  est  accomplie.  La  volonté  absolue  de  l'homme  est  la 
volonté  de  raison  ;  car  nous  voulons  absolument  ce  que  nous 
voulons  d'une  volonté  délibérée.  Ce  que  nous  voulons  d'après 
le  mouvement  de  l'appétit  sensitif,  ou  d'après  le  mouvement  de 
la  volonté  simple,  qu'on  appelle  volonté  comme  nature,  nous  ne 
le  voulons  pas  absolument,  mais  sous  un  rapport,  c'est-à-dire 
si  rien  ne  s'y  oppose  de  la  part  de  la  raison  délibérée.  Par  con- 
séquent, on  doit  plutôt  appeler  cette  volonté  une  velléité  qu'une 
volonté  absolue  ;  c'est-à-dire  que  l'homme  voudrait  cela,  si  autre 
chose  ne  s'y  opposait. 

«  Or,  selon  la  volonté  de  raison  le  Christ  n'a  rien  voulu 
autre  chose  que  ce  qu'il  a  su  que  Dieu  l'oulait.  C'est  pourquoi 
toute  volonté  absolue  du  Christ,  même  humaine,  a  été  accom- 
plie, parce  qu'elle  a  été  conforme  à  Dieu  ;  et,  par  conséquent, 
toutes  ses  prières  ont  été  exaucées.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  21,  a.  4. 

2  Jésus,  le  Prêtre  de  la  nouvelle  alliance,  «  a  été  constitué 
Prêtre  par  un  serment  divin,  car  Dieu  lui  a  dit  :  Le  Seignçur  l'a 
juré  et  son  serment  est  immuable.  Tu  es  Prêtre  pour  l'éternité... 


l86  DE    LA    COiNDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

que  cela  eût  suffi  pour  sauver  le  monde,  si 
l'amour  incompréhensible  de  Jésus  ne  L'avait 
poussé  à  s'immoler  tout  entier  et  à  verser  tout 
son  sang  dans  des  excès  de  charité  divine. 


III.  —  Son  état  d'hostie 
sans  cesse  offerte  pour  le  salut  du  monde 

Cette  attitude  d'incessante  supplication  dans 
laquelle  Jésus  se  tient  devant  son  divin  Père, 
depuis  le  premier  instant  de  son  Incarnation, 
enveloppe  en  quelque  sorte  toute  sa  Personne  et 
la  constitue  une  véritable  hostie  dans  un  état  de 
perpétuelle  offrande.  Ce  n'est  plus  simplement 
une  prière  qui  se  fait  entendre,  c'est  une  action 
divine  qui  s'empare  de  l'Humanité  du  Verbe,  la 
pénètre  jusque  dans  ses  profondeurs,  la  marque 
d'un  sceau  particulier  et  l'établit  dans  une  dépen- 
dance tellement  absolue  de  la  Justice  éternelle 
qu'elle  la  consacre  hostie  pour  accomplir  toutes 
les  volontés  de  Dieu  en  vue  du  rachat  du  genre 
humain  '. 

Mais  parce  que  celui-ci  demeure  éternellement,  il  possède  un 
sacerdoce  éternel.  C'est  pourquoi  il  peut  sauver  pour  toujours 
ceux  qui  s'approchent  de  Dieu  par  lui,  car  /'/  est  toujours  vivant 
pour  intercéder  pour  nous  ».  Hébr.,  vu,  21,  24,  25. 

1  «  Les  holocaustes  et  les  victimes  pour  le  péché  ne  vous 
ont    pas    été   agréables  ;    vous    m'avez    donné    un  corps,   voici 


DIFFÉRENCE    DES   ÉTATS   EN   JÉSUS  1 87 

C'est  l'être  tout  entier  du  Sauveur  qui  s'offre 
perpétuellement  à  la  Majesté  divine  pour  l'ho- 
norer et  l'adorer  '  ;  qui  se  voue  aux  exigences  de 
sa  Justice  pour  accomplir  toute  réparation  •  ;  qui 
implore  sa  Miséricorde  pour  pardonner  aux  cou- 
pables 3  ;  qui  fait  appel  à  son  éternelle  Charité 
pour  rendre  son  amitié  à  ceux  qui  l'ont  mépri- 
sée *  ;  qui  rappelle  à  sa  Toute-Puissance  que  les 
créatures  sont  l'œuvre  de  ses  mains  et  qu'elle  ne 
peut  les  rejeter   sans  merci s  ;  qui  montre  à  sa 

que   je    viens    pour   faire    votre    volonté.  »    Hébr.,    x,    5,    7. 

Jésus  est  donc  hostie  dès  le  premier  instant  de  sa  conception. 
Il  offrira  plus  tard  son  sacrifice  complet  sur  le  Calvaire,  mais 
pendant  tout  le  cours  de  son  existence  terrestre  il  demeure  essen- 
tiellement une  victime  constamment  offerte  et  vouée  à  l'immo- 
lation. C'est  ce  qu'exprime  Saint  Thomas,  quand  il  dit  :  «  Bien 
que  la  nature  humaine  ait  été  dès  le  commencement  offerte  à 
Dieu  en  Jésus-Christ,  rien  n'empêche  que,  lorsqu'elle  a  été 
offerte  dans  la  passion,  elle  n'ait  été  alors  sacrifiée  d'une  nou- 
velle manière,  comme  une  hostie  actuellement  immolée.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  22,  a.  2,  ad  3. 

1  «  Il  s'est  livré  lui-même  pour  nous,  en  s' offrant  à  Dieu 
comme  une  ablation  et  une  hostie  d'agréable  odeur.  »  Ephés., 
v,  2. 

*  «  Celui  qui  ignorait  le  péché,  Dieu  l'a  fait  victime  pour  le 
péché.  >>  II  Cor.,  v,  21. 

3  «  Dieu  ne  nous  a  pas  destinés  à  la  colère,  mais  à  acquérir 
le  salut  par  Notre  Seigneur  Jésus-Christ,  qui  est  mort  pour 
nous.  »  I  Thess.,  v,  9,  10. 

'*  «  Dieu  a  tant  aimé  le  monde  qu'il  a  donné  son  Fils  unique, 
afin  que  tout  homme  qui  croit  en  lui  ne  périsse  point,  mais 
qu'il  ait  la  vie  éternelle.  »  Jean,  m,  16. 

5  «  Est-ce  donc  en  vain  que  vous  avez  créé  les  entants  des 
hommes  ?  »  Ps.  lxxxviii. 


l88  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

Perfection  infinie  que  les  hommes  sont  créés  à 
son  image  et  qu'elle  ne  peut  les  méconnaître  à 
jamais  '  ;  qui  redit  à  son  adorable  et  éternelle 
Sainteté  que  c'est  pour  rétablir  toutes  choses 
dans  la  pureté  et  la  vérité,  qu'il  s'est  lait  Homme 
et  qu'il  a  pris  l'apparence  du  pécheur-. 

Bien  plus,  Lui  l'innocent  et  l'immaculé,  le  pur 
et  le  saint  par  excellence.  Il  s'est  fait  en  réalité 
pécheur,  puisque  prenant  sur  Lui  tous  les  péchés 
du  monde  ;,  Il  s'est  substitué  à  tous  les  pécheurs 
et    à  l'humanité   pécheresse  tout   entière  \   Sans 

1  <■  Regardez,  o  Dieu,  la  face  de  votre  Christ.  »  Ps.  i.xxxm, 
10.  —  «  Ne  vous  soui'eiiez  /tins  de  nos  iniquités.  »  Ps.  lxxvih,  8. 

-  «  C'est  une  vérité  certaine  que  le  Christ  Jésus  est  venu  dans 
ce  monde  pour  sauver  les  pécheurs.  »  I  Tim.,  i,  l5. 

:;  «  Jésus  est  apparu  pour  porter  nos  péchés,  lui  qui  était 
innocent.  »  I  Jean,  iii,  5. 

1  «  Dieu,  dit  Saint  Thomas,  a  lait  le  Christ  péché,  non  pour 
qu'il  eût  le  péché  en  lui,  mais  parce  qu'il  l'a  fait  victime  pour 
le  péché.  C'est  aussi  dans  ce  sens  qu'il  est  dit  (Is.,  un,  6)  que 
<•  Dieu  a  mis  l 'iniquité  de  tous  en  lui  »,  c'est-à-dire  qu'il  l'a 
livré  pour  être  victime  pour  les  péchés  de  tous  les  hommes.  Ou 
bien,  il  l'a  fait  péché,  c'est-à-dire  qu'il  lui  a  donné  la  ressem- 
blance de  la  chair  du  péché,  selon  l'expression  de  Saint  Paul 
(Rom.,  viii,  3).  »  S.  Tho.m.,  III  p.,  q.  i5,  a.  1,  ad  4. 

Ailleurs,  il  commente  ainsi  ce  passage  de  l'Epître  aux  Ro- 
mains :  «  L'Apôtre  ne  dit  pas  seulement  «  dans  la  ressemblance 
d'une  chair  »,  mais  il  ajoute  «  de  péché  »,  parce  que  le  Christ  a 
pris  une  chair  véritable,  mais  non  une  chair  de  péché,  puisque 
le  péché  ne  s'est  pas  trouvé  en  lui.  Cependant  sa  chair  a  res- 
semblé à  une  chair  de  péché,  dès  lors  qu'il  a  pris  une  chair 
passible,  telle  qu'était  celle  de  l'homme  par  suite  du  péché.  » 
S.  Tho.m.,  Contr.  Gent.,  L.  4,  c.  29. 

«  Ce  qui   signifie,   dit-il   plus   loin,  qu'il  avait  une  chair  sem- 


DIFFÉRENCE    DES    ÉTATS    EN    JÉSUS  189 

cesser  d'être  l'objet  des  complaisances  de  son 
divin  Père,  Il  sera  aussi  sa  victime.  S'offrant 
pour  être  la  rançon  de  l'humanité  et  pour  expier 
dans  son  corps  et  dans  son  âme  les  offenses 
faites  à  Dieu,  Il  sera  voué  à  toutes  les  souf- 
frances, à  toutes  les  humiliations  et  à  tous  les 
sacrifices.  Jésus  sait  qu'il  mérite,  au  nom  des 
pécheurs,  tous  les  châtiments,  et  II  s'offre  en 
holocauste  à  leur  place:  Il  voit  la  justice  divine 
prête  à  frapper  et  II  s'offre  à  ses  coups  inexo- 
rables ;  Il  sait  qu'avant  d'obtenir  miséricorde  il 
faudra  payer  toutes  les  dettes,  et  II  s'offre  à  ver- 
ser jusqu'à  la  dernière  goutte  de  son  sang  ;  Il 
n'ignore  pas  les  desseins  adorables  de  son  divin 
Père,  qui  a  résolu  de  Le  faire  passer  par  les 
voies  les  plus  douloureuses  et  de  Le  plonger 
dans  des  abîmes  d'humiliations  et  d'ignominies 
et,  à  l'avance,  Il  s'offre  et  II  se  prête  â  l'accom- 
plissement de  ces  décrets  éternels. 

Jésus  s'est  donc  constitué  hostie,  et  II  reste 
perpétuellement  exposé  au  bon  plaisir  divin  qui 
peut  librement  exercer  sur  Lui  ses  droits  sacro- 
saints.  Sa  vie  s'écoule  dans  cette  offrande  cons- 
tante de  Lui-même.  11  ne  prononce  pas  une 
parole,  Il  ne  pose  pas  un  acte,  Il  n'éprouve  pas 
un  sentiment,  11  n'a  pas  un  désir,  11  n'accomplit 


blable  à  celle  des  pécheurs,  c'est-à-dire  passible  et  mortelle, 
Ibid.,  c.  55. 


190  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

pas  une  œuvre,  sans  que  tout  soit  imprégné  de 
cet  esprit  d'hostie  qui  Le  tient  dans  une  dépen- 
dance absolue  de  son  divin  Père  et  qui  l'anime  à 
tous  les  moments  de  son  existence. 


Qu'elle  est  sublime  cette  attitude  d'un  Dieu 
hostie  devant  un  Dieu  plein  de  majesté  ;  d'un 
Dieu  humilié  devant  un  Dieu  adoré  ;  d'un  Dieu 
suppliant  devant  un  Dieu  outragé  ;  d'un  Dieu 
criant  miséricorde  devant  un  Dieu  souveraine- 
ment juste  ;  d'un  Dieu  s'immolant  devant  un 
Dieu  qui  frappe  la  victime  ;  d'un  Dieu  qui  offre 
tout  son  sang  devant  un  Dieu  qui  le  réclame 
inexorablement  ;  d'un  Dieu  tendrement  aimé 
devant  un  Dieu  non  moins  divinement  aimant  ; 
d'un  Dieu  qui  disparaît  presque  dans  ses  abais- 
sements devant  un  Dieu  qui  les  exige  ;  d'un 
Dieu  agonisant  qui  appelle  au  secours  devant 
un  Dieu  qui  L'abandonne  ;  d'un  Dieu  qui  meurt 
devant  un  Dieu    qui  vit  éternellement  ! 

Contemplons  en  silence  cet  adorable  mystère 
et  comprenons  tout  ce  qu'il  y  a  de  beau,  de 
grand,  de  sanctifiant  et  de  divin  dans  cet  état 
de  Jésus  s'offrant  en  hostie  perpétuelle  d'expia- 
tion, d'adoration  et  d'amour  à  la  gloire  de  son 
divin  Père. 

Offrons-nous  avec  Jésus  notre  Sauveur,  unis- 
sons nos  sacrifices  aux  siens,  afin  de  les  grandir 


DIFFERENCE    DES    ETATS    EN    JÉSUS  1 9 1 

par  sa  dignité  et  de  les  féconder  par  ses  mérites 
infinis  ;  et  tenons-nous  perpétuellement  à  la  dis- 
position de  notre  divin  Maître,  pour  accomplir 
toutes  ses  volontés  et  courir  à  l'accomplissement 
de  tous  ses  desseins  d'amour  et  de  miséricorde 
sur  nous. 


IV.  —  Son  état  de  réclusion 
dans  le  sein  de  sa  Mère 


En  dehors  des  états  essentiels  inhérents  à  la 
nature  humaine  que  Jésus  a  prise  et  à  la  mission 
qu'il  est  venu  accomplir  dans  l'humanité,  il  y  a 
d'autres  états  qui  tiennent  à  l'existence  ordinaire 
de  toute  créature  ou  qui  dépendent  des  phases 
particulières  par  lesquelles  Jésus  a  passé.  Nous 
les  considérerons  successivement,  afin  d'avoir  de 
la  vie  de  l'Homme-Dieu  une  connaissance  qui 
repose  sur  des  données  précises  et  qui  soit  con- 
firmée par  les  faits. 

En  s'incarnant  le  Verbe  divin  a  cessé  d'être  uni- 
quement Dieu,  Il  est  devenu  également  Homme. 
Cette  union  de  la  Divinité  avec  l'Humanité  s'est 
opérée  en  un  instant,  comme  la  création  d'un 
être  qui  passe  du  néant  à  l'existence  ;  elle  s'est 
opérée  immédiatement  d'une  façon  parfaite,  sans 


192  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

degré  d'imperfection  d'aucune  sorte1,  c'est-à-dire 
que  la  Divinité  tout  entière,  puisqu'elle  est  indi- 
visible, s'est  unie  dans  son  essence  à  l'Humanité 
dans  la  perfection  de  la  nature  humaine.  D'une 
part,  la  nature  divine  une  et  infiniment  parfaite  ; 
de  l'autre,  la  nature  humaine  composée  d'un 
corps  et  d'une  âme. 

Le  corps,  sans  doute,  n'avait  à  l'origine  que  les 
dimensions  que  comportait  sa  constitution  natu- 
relle, mais  il  était  déjà  parfait  dans  sa  structure  et 


1  Suivons  toujours  renseignement  du  Docteur  angélique.  «  Le 
corps  pris  par  le  Verbe  a  été  formé  dès  l'origine  de  la  concep- 
tion, parce  que  le  Verbe  de  Dieu  n'a  rien  dû  prendre  qui  fût 
informe.  \J  tinte,  de  même  que  toute  autre  forme  naturelle, 
demande  aussitôt  une  matière  propre.  Or,  la  matière  propre  de 
l'âme,  c'est  le  corps  organisé  ;  car  l'âme  est  l'acte  du  corps 
organique  physique  qui  a  la  vie  en  puissance.  Si  donc  l'âme  a 
été  unie  au  corps  dès  le  premier  instant  de  la  conception,  comme 
nous  l'avons  déjà  prouvé  (voir  la  note  de  la  page  99),  le  corps  a 
été  nécessairement  organisé  et  formé  dès  le  premier  instant  de 
la  conception.  »  S.  Tho.m.,  Contr.  Gent.,  L.  4,  c.  44. 

Dans  sa  Somme  théologique.  Saint  Thomas  montre  X inconve- 
nance qu'il  y  aurait  à  admettre  ou  l'existence  d'un  corps  quel- 
conque non  animé  avant  l'Incarnation  ou  l'union  du  Verbe  avec- 
un  corps  incomplètement  formé.  «  Il  n'était  pas  convenable  que 
le  Christ  prît  le  corps  humain  sans  qu'il  fût  formé.  Si,  avant  sa 
formation  parfaite,  la  conception  avait  duré  quelque  temps,  on 
ne  pourrait  pas  l'attribuer  tout  entière  au  Fils  de  Dieu,  puis- 
qu'on ne  la  lui  attribue  qu'en  raison  de  son  Incarnation.  C'est 
pourquoi  au  premier  instant  où  la  matière  réunie  est  parvenue 
au  lieu  de  la  génération,  le  corps  du  Christ  a  été  parfaitement 
formé  et  uni  au  Verbe.  Et  c'est  ce  qui  fait  qu'on  dit  que  le  Fils 
de  Dieu  a  été  conçu  ;  ce  qu'on  ne  pourrait  dire  autrement,  » 
S,  Tho.m.,  III  p.,  q.  33,  a.  1, 


DIFEERENXE    DES    ETATS    EX    JESUS  1<p 

dans  l'harmonie  complète  de  toutes  ses  parties  ; 
le  tout  susceptible  de  développement,  comme 
tous  les  corps  humains,  mais  possédant  en  germe 
dans  sa  constitution  première  tous  les  perfec- 
tionnements futurs  '. 

L'âme  de  Jésus,  créée  expressément  en  vue  de 
l'Union  hypostatique,  est  l'âme  la  plus  parfaite 
qui  puisse  sortir  des  mains  de  Dieu  ;  elle  possède 
toutes  les  qualités  à  un  suprême  degré,  destinée 
qu'elle  est  à  animer  un  corps  parfait  dans  son 
genre  et  a  coopérer  à  l'œuvre  la  plus  sublime  qui 
se  puisse  accomplir  sur  terre  :  le  salut  du  genre 
humain.  Créée  en  même  temps  que  le  corps  est 
formé  dans  le  sein  de  Marie  par  l'opération  du 
Saint-Esprit,  l'union  se  fait  entre  eux  dans  une 
harmonie  parfaite  et  une  perfection  admirable. 

L'âme  de  Jésus,  illuminée  des   splendeurs  de 

1  «  Rien  ne  s'oppose  à  ce  que  l'accroissement  de  la  quantité 
jusqu'au  degré  voulu  se  fasse  après  l'animation  du  corps. 
Nous  devons  donc  penser,  pour  ce  qui  regarde  la  conception  de 
i'homme  que  le  Verbe  a  pris,  que  le  corps  fut  organisé  et  formé 
dès  le  premier  instant  de  la  conception,  mais  qu';7  n'avait  pas 
encore  la  quantité  qu'il  devait  atteindre.  »  S.  Tho.m.,  Contr. 
Gent.,  L.  4,  c.  44. 

S'il  n'en  eût  pas  été  ainsi,  on  aurait  pu  croire  que  le  Verbe 
Incarné  n'avait  pas  pris  une  nature  semblable  à  la  nôtre.  C'est 
encore  la  pensée  de  Saint  Thomas.  «  L'accroissement  du  corps 
du  Christ  ayant  été  produit  selon  la  puissance  augmentative  de 
son  âme,  qui  était  de  même  espèce  que  la  nôtre,  son  corps  a  dû 
croître  de  la  même  manière  que  croissent  les  corps  des  autres 
hommes,  pour  montrer  par  là  que  sa  nature  humaine  était 
véritable.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  33,  a.  t,  ad  4. 


194  DE   LA   CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

la  Divinité,  toute  baignée  dans  les  flots  de  lu- 
mière, de  perfection,  de  puissance,  de  sainteté  et 
d'amour  d'où  elle  émane,  comme  le  rayon  de 
soleil  que  projette  l'astre  éblouissant,  apparaît 
portant  en  elle  le  reflet  éclatant  de  Dieu  dont  elle 
est  l'image  fidèle.  N'ayant  pas  à  se  développer 
matériellement  comme  le  corps,  dont  la  crois- 
sance a  des  lois,  elle  entre  aussitôt  dans  l'exer- 
cice de  toutes  ses  facultés,  et  d'une  façon  telle- 
ment absolue  que  jamais,  sur  ce  point,  l'âme  de 
Jésus  n'acquerra  une  perfection  plus  grande1. 
Dès  le  premier  instant  de  son  existence,  pleine- 
ment en  possession  d'elle-même,  elle  agit  et  ses 
opérations  sont  parfaites  ;  elle  pense  et  sa  pensée 
est  éclairée  de  la  vérité  éternelle;  elle  aime  et 
son  amour  est  tout  imbibé  de  la  charité  divine; 
elle  veut  et  sa  volonté  porte  la  rectitude,  la  sa- 
gesse et  la  sainteté  de  la  volonté  du  Dieu  trois 
fois  saint  ;  en  un  mot,  elle  vit,  mais  d'une  inten- 
sité telle  et  d'une  vitalité  si  supérieure,  que 
jamais   âme   humaine    n'a   atteint  et    ne  pourra 


1  «  L'abondance  de  la  grâce  qui  sanctifie  l'âme  du  Christ,  dit 
Saint  Thomas,  découle  de  l'union  même  du  Verbe,  d'après  ces 
paroles  de  l'Evangile  (Jean,  i,  14)  :  «  Nous  avons  vu  sa  gloire  qui 
est  comme  la  gloire  du  Fils  unique  du  Père,  plein  de  grâce  et 
de  vérité  ».  Or,  dans  le  premier  instant  de  sa  conception  le  corps 
du  Christ  a  été  animé  et  pris  par  le  Verbe  de  Dieu.  D'où  il  suit 
que  le  Christ  a  eu  dans  le  premier  instant  de  sa  conception  la 
plénitude  de  la  grâce  qui  sanctifie  son  âme  et  son  corps.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  34,  a.  1. 


DIFFÉRENCE    DES    ÉTATS    EN    JÉSUS  195 

atteindre  la  perfection  de  vie  qui  distingue  l'âme 
de  Jésus  dès  ses  premières  opérations1. 

11  ne  peut  y  avoir  pour  elle  aucune  ombre; 
elle  ne  peut  être  sujette  à  aucune  impuissance  ; 
elle  n'a  besoin  d'aucun  raisonnement  pour  com- 
prendre ce  qu'elle  voit  dans  une  claire  vision  ; 
elle  ne  connaît  pas  les  hésitations  qui  pro- 
viennent des  indécisions  ou  de  l'ignorance  ;  elle 
n'attend  pas  les  leçons  de  l'expérience  pour 
apprendre  ce  qu'elle  sait  parfaitement  ;  elle 
n'éprouve  pas  des  sentiments  variables  ou  op- 
posés que  répudient  sa  clairvoyance  et  sa  sa- 
gesse ;  elle  n'attend  de  personne  la  direction 
dont  elle  possède  en  elle-même  le  principe  et  la 
loi.  Tout  pour  l'âme  de  Jésus  est  lumière,  vérité, 
sagesse,  amour,  puissance,  vie,  perfection  et 
sainteté.  Elle  trouve  en  elle-même  la  perfection 
de  vie  qui  l'anime  et  la  dirige  dans  ses  pre- 
mières opérations,  dès  l'aurore   de  sa  création. 

N'oublions   point   que    l'âme    de    Jésus,    dans 

1  «  Plus  une  créature  s'approche  de  Dieu,  plus  aussi  elle  parti- 
cipe à  sa  bonté  et  reçoit  de  son  influence  d'abondantes  largesses  : 
comme  celui  qui  s'approche  davantage  du  feu,  en  reçoit  une  plus 
forte  dose  de  chaleur.  Or,  il  n'y  a,  et  on  ne  peut  imaginer,  pour 
la  créature,  un  moyen  d'adhésion  plus  intime  à  Dieu,  que  de 
lui  être  uni  dans  l'unité  de  personne.  Il  est  donc  nécessaire 
qu'en  conséquence  de  cette  union  de  la  nature  humaine  avec 
Dieu  dans  l'unité  de  personne,  /  'àme  du  Christ  ait  été  remplie, 
plus  que  toutes  les  autres,  des  dons  habituels  de  la  grâce,  » 
S.  Thom.,  Op.  2,  c.  214. 


196  DE    LA    CONDITION    DE    I.'hOMME-DIEU 

l'acte  même  de  la  création,  est  reçue  dans  la 
Personne  du  Verbe  et  Lui  est  étroitement  unie. 
Ce  n'est  pas  l'âme  d'une  personne  humaine,  mais 
bien  l'âme  d'un  Dieu  et,  dès  lors,  participant  à 
toutes  les  perfections  delà  Divinité1.  C'est  Dieu 
qui  pense,  aime,  veut,  vit  et  opère  par  cette 
âme.  Appelée  à  l'existence  par  le  souffle  créateur, 
l'âme  de  Jésus  est  aussitôt  animée,  mue  et  vivi- 
fiée par  l'action  divine  qui  lui  communique  et 
sa  vie  et  sa  perfection  ;  au  point  que  si  la  Per- 
sonne du  Verbe  n'était  là  pour  soutenir  la  nature 
humaine  de  Jésus,  son  âme  ne  pourrait  sub- 
sister. Une  union  aussi  divine  ne  peut  se  faire, 
sans  que  l'âme  soit  complètement  en  possession 
de  ses  opérations  propres.  De  sorte  qu'il  n'y  a 
pas  de  moment  plus  solennel  dans  l'humanité 
que  celui  où  l'âme  de  Jésus,  prenant  posses- 
sion d'elle-même,  laisse  monter  des  profondeurs 
de  la  nature  humaine,  anoblie  et  transformée, 
la  louange  désormais  parfaite  d'adoration  et 
d'amour  que  l'humanité  ne  cessera  d'offrir  à 
Dieu  dans  la  Personne  du  Verbe  Incarné2. 

1  «  La  grâce  habituelle  dans  le  Christ,  nous  dit  toujours  Saint 
Thomas,  n'est  pas  une  disposition  habituelle  à  l'union,  mais 
plutôt  un  effet  de  l'union.  Or,  le  Christ  fait  homme,  comme  le 
Verbe  fait  chair,  est  le  Fils  unique  du  Père.  Par  cela  même 
donc  que  le  Verbe  s'est  fait  chair,  il  a  dû  être  plein  de  grâce  et 
de  vérité.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  214. 

2  «  Par  lui,  offrons  donc  sans  cesse  à  Dieu  un  sacrifice  de 
louange.  »  Hébr.,  xiii,  i5. 


DIFFÉRENCE  DES  ÉTATS  EN  JÉSUS  197 

Pendant  tout  ce  temps  de  réclusion  que  Jésus 
passera  dans  le  sein  de  sa  divine  Mère,  II  offrira 
à  son  divin  Père,  avec  ses  propres  hommages, 
l'hommage  de  tous  les  devoirs  de  l'humanité  à 
son  égard  et  dont  II  se  fera  l'interprète  et  le 
garant.  Admirable  état  où  la  toute-puissance 
devient  la  dépendance  ;  où  la  souveraineté  se 
fait  la  servitude  ;  où  la  majesté  se  complaît  dans 
l'infirmité  î  Sanctuaire  sacro-saint  où  se  réta- 
blissent les  rapports  primitifs  entre  la  Divinité 
et  l'humanité  ;  où  Dieu  apparaît  et  où  la  créature 
l'adore  ;  où  le  Seigneur  parle  et  où  la  créature 
l'écoute  ;  où  le  Créateur  promulgue  ses  lois  et 
où  la  créature  les  observe  ;  où  le  Tout-Puissant 
exprime  ses  volontés  et  où  la  créature  les  fait 
siennes  ;  où  la  Miséricorde  atténue  les  rigueurs 
de  la  Justice  et  où  elle  rend  l'espérance  au 
coupable  ;  où  enfin  la  Charité  divine  embrasse 
l'humanité  et  où  celle-ci,  se  purifiant  du  péché, 
revient  pour  jamais  à  l'amour  de  son    Dieu. 

Un  seul  instant  de  cette  vie  cachée  et  silen- 
cieuse de  Jésus  dans  le  sein  de  Marie  vaut  plus, 
pour  la  gloire  de  Dieu  et  le  salut  du  inonde,  que 
toutes  les  adorations  et  tous  les  actes  de  vertu  po- 
sés par  tous  les  hommes  jusqu'à  la  fin  des  temps1. 

1  En  toute  vérité,  le  sein  de  Marie  est  devenu  le  tabernacle  de 
Dieu,  suivant  la  promesse  du  Seigneur  :  «  Je  placerai  mon  ta- 
bernacle au  milieu  de  vous  »  (Lév.,  xxvi,  il)  ;  et  Jésus,  qui  s'est 
choisi  lui-même  ce  tabernacle,  l'a  sanctifié  par  sa  présence  :  «  le 


198  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEC 


V.  —  Son  état  d'enfance 

Quand  Jésus  apparaît  dans  le  monde,  Il  se 
montre  avec  tous  les  charmes  mais  aussi  avec 
toutes  les  faiblesses  de  l'enfance.  Il  ne  marche 
pas  et  II  est  porté  dans  les  bras  de  sa  Mère  ;  Il 
ne  parle  pas  et  ses  sourires  remplacent  ses  pa- 
roles ;  Il  ne  commande  pas  et  II  obéit  en  tout  ; 
Il  n'y  a  en  Lui  rien  qui  éloigne  mais  au  contraire 
tout  nous  attire  :  et  sa  candeur,  et  sa  simplicité 
charmante,  et  ses  cris  de  joie  enfantine,  et  tout 
cet  ensemble  attrayant  qui  donne  un  langage  de 
douceur  et  de  pureté  aux  moindres  mouvements 
de  l'enfance. 

Oui,  Jésus  est  bien  un  tout  petit  enfant  qui 
extérieurement  ne  se  distingue  pas  des  autres 
enfants.  Peu  à  peu  on  Le  verra  se  développer  ; 
son  intelligence  semblera  s'ouvrir,  sa  raison 
s'éveiller,  son  cœur  contrôler  ses  sentiments, 
sa  volonté  se  déterminer.  En  apparence,  Il  agira 
d'après  ses  premiers  sentiments  et  selon  la  pro- 
gression de  ses  connaissances  ;  l'expérience  sem- 
blera L'instruire  comme  elle  instruit  tous  les 
hommes.  Il  aura  recours  aux  mêmes  paroles  que 

Très-Haut  a  sanctifié  son  tabernacle  »  (Ps.  xlv,  5),  il  en  a  tait 
le  ciel  de  ses  premières  adorations  dans  l'humanité  et  de  ses 
i  ne  fiables  supplications  en  faveur  de  ceux  qu'il  était  venu  sauver. 


DIFFÉRENCE    DES    ÉTATS    EN    JÉSUS  199 

tous  pour  exprimer  sa  pensée  ;  Il  s'aidera  de 
tout  ce  qu'il  verra  et  entendra  pour  agir  ensuite 
en  conformité  avec  les  conventions  humaines, 
les  habitudes  et  les  mœurs  de  ceux  qui  L'en- 
tourent. 

En  Le  voyant,  on  croira  voir  un  enfant  ordi- 
naire ;  et  pourtant,  sous  cette  fragile  enveloppe 
et  sous  ces  dehors  humbles  et  modestes,  il  y  a  la 
sagesse  et  la  science  d'un  Dieu,  il  y  a  la  sainteté 
infinie,  il  y  a  toutes  les  perfections  divines. 
L'impuissance,  la  faiblesse,  l'ignorance  ne  sont 
qu'apparentes  chez  Lui.  Jésus  n'a  rien  perdu  des 
perfections  de  sa  conception  ;  Il  est  et  II  sera 
toute  sa  vie  aussi  parfait,  aussi  illuminé,  aussi 
savant,  aussi  puissant,  aussi  saint,  aussi  aimant, 
aussi  adorable  qu'au  premier  marnent  de  son 
Incarnation.  Bien  plus,  chaque  jour  et  chaque 
instant  de  la  durée  ajoute  quelque  chose,  non  à 
ses  perfections  divines,  qui  ne  peuvent  être  plus 
grandes,  mais  à  ses  perfections  humaines. 

Sa  nature  humaine,  ayant  ses  opérations 
propres,  est  susceptible  de  perfectionnement. 
Jésus  opère  dans  ses  deux  natures  ;  son  intel- 
ligence divine  et  son  intelligence  humaine  ne  se 
confondent  pas  l'une  dans  l'autre,  pas  plus  que 
ses  deux  volontés'.  Ses  opérations  divines  sont 

1  Le  Docteur  angélique  explique  pourquoi  il  y  a  en  Jésus 
deux  opérations  distinctes,  à  cause  de  ses  deux  natures,  tandis 


200  DE    LA    CONDITION    DE    I.  HOMME-DIEU 

toujours  nécessairement  parfaites,  sans  limites 
d'aucune  sorte  ;  ses  actes  humains,  tout  en  étant 
toujours  parfaits,  comme  tout  ce  qui  est  en 
Jésus,  sont  néanmoins  finis  et  limités  et,  à  ce 
titre,  ils  sont  susceptibles  d'un  accroissement 
successif.  C'est  ce  qui  fait  que  chaque  acte  sur- 
naturel en  Jésus  est  un  acte  méritoire  et  que  la 
multiplicité  de  ses  vertus  '  accumule  une  infinité 


que  dans  la  Sainte  Trinité  il  n'y  a  qu'une  seule  opération,  par 
suite  de  l'unité  de  nature.  «  Si  nous  considérons  le  Christ  comme 
le  suppôt  entier  de  deux  natures,  il  n'y  a  en  lui  qu'un  seul  être 
comme  un  seul  suppôt.  Et  comme  les  opérations  sont  le  fait  des 
suppôts,  il  en  est  qui  ont  pensé  que,  de  même  qu'il  n'y  a  dans 
le  Christ  qu'un  seul  suppôt,  il  n'y  a  aussi  qu'une  opération 
unique.  Mais  ils  n'ont  pas  mûrement  réfléchi  ;  car  dans  tout 
individu  on  trouve  plusieurs  opérations,  lorsqu'il  y  a  plusieurs 
principes  d'opérations,  comme  dans  l'homme  il  y  a  une  opéra- 
tion d'intellection  et  une  opération  de  sensation,  à  raison  de  la 
différence  de  la  sensibilité  et  de  l'intellect. 

«  Or,  la  nature  est  comparée  à  l'opération  comme  son  prin- 
cipe. Il  n'y  a  donc  pas  qu'une  seule  opération  dans  le  Christ  à 
cause  d'un  seul  suppôt,  mais  bien  deux  opérations  à  cause  des 
deux  natures  ;  tandis  qu'au  contraire,  dans  la  Sainte  Trinité,  il 
n'y  a  qu'une  seule  opération,  à  cause  de  l'unité  de  nature.  » 
S.  Thom.,  Op.  2,  c.  212. 

Ces  explications  nous  feront  mieux  comprendre  ce  que  nous 
dirons  ci-après  des  mérites  en  Jésus,  comme  fruit  de  ses  opéra- 
tions humaines. 

'  De  ce  que  Jésus  a  possédé  la  plénitude  de  la  grâce,  Saint 
Thomas  en  déduit  qu'il  a  eu  toutes  les  vertus.  «  Comme  la  grâce 
se  rapporte  à  l'essence  de  l'âme,  ainsi  la  vertu  se  rapporte  à  ses 
puissances.  Par  conséquent  il  faut  que,  comme  les  puissances 
de  l'âme  découlent  de  son  essence,  de  même  il  est  nécessaire  que 
tes  vertus  soient  des  dérivations  de  la  grâce.  Or,  plus  un  prin- 
cipe  est   parfait,  et  plus    il    imprime    profondément  ses   effets. 


DIFFERENCE    DES    ETATS    EN    JESUS  201 

de  mérites  pour  le  salut  du  monde.  Pendant 
les  années  de  son  enfance,  lorsque  les  hommes 
croyaient  lame  de  cet  enfant  endormie,  cette 
âme  sainte  et  parfaite  vivait  intensément  d'une 
vie  toute  divine  '. 

Pas  un  instant  ne  s'écoulait  qui  ne  fût  occupé 

Ainsi,  puisque  la  grâce  du  Christ  a  été  la  plus  parfaite,  il 
s'ensuit  qu'il  en  est  résulté  les  vertus  nécessaires  pour  perfec- 
tionner chacune  des  puissances  de  son  âme  relativement  à  tous 
leurs  actes  et  que  par  conséquent  /'/  a  eu  toutes  les  vertus.  » 
S.  Thom.,  I  p.,  q.  7,  a.  2. 

(  D'après  ce  que  nous  avons  dit  précédemment,  et  en  parti- 
culier sur  la  plénitude  de  la  grâce  en  l'âme  de  Jésus  dès  le  pre- 
mier instant  de  sa  conception,  il  résulte  que  tous  les  actes  de 
Jésus  ont  été  des  actes  humains,  c'est-à-dire  des  actes  posés 
sous  le  contrôle  de  la  raison,  et,  dès  lors,  des  actes  méritoires. 
«  Le  Christ,  dit  Saint  Thomas,  a  été  sanctifié  par  la  grâce  dès 
le  premier  instant  de  sa  conception.  Mais  la  sanctification  du 
Christ  ayant  été  la  plus  parfaite,  il  s'ensuit  qu'il  a  été  sanctifié 
selon  le  mouvement  propre  de  son  libre  arbitre  vers  Dieu  ; 
et  comme  ce  mouvement  du  libre  arbitre  est  méritoire,  il  s'en- 
suit que  le  Christ  a  mérité  dès  le  premier  instant  de  sa  concep- 
tion. »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  04,  a.  3. 

Notons  cependant  que  chaque  acte,  en  Jésus,  a  été  méritoire, 
non  en  ce  sens  que  le  mérite  initial  se  soit  accru,  puisque  la 
charité  de  Jésus  ayant  toujours  été  la  même,  son  mérite  l'a  été 
aussi  ;  mais  parce  que  ses  actes  méritoires  successifs  ont  été 
autant  de  titres  nouveaux  à  l'obtention  des  mêmes  grâces.  C'est 
la  doctrine  qu'expose  l'Ange  de  l'Ecole,  à  propos  de  la  gloire  de 
l'immortalité  que  Jésus  a  méritée  pour  lui-même.  «  Rien  n'em- 
pêche, dit-il,  qu'une  chose  appartienne  au  même  sujet  pour  des 
causes  différentes.  Ainsi  le  Christ  a  pu  mériter  par  des  actes 
postérieurs  et  par  ses  souffrances  la  gloire  de  l'immortalité  qu'il 
a  méritée  dès  le  premier  instant  de  sa  conception,  non  pour 
qu'elle  lui  fût  due  davantage,  mais  pour  qu'elle  lui  fût  due  à 
plusieurs  titres.  »  Ibh>. 


202  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

ou  à  l'adoration  de  Dieu,  ou  à  la  reconnaissance 
pour  ses  bienfaits,  ou  à  l'amour  qui  lui  est  dû, 
ou  à  l'hommage  envers  ses  perfections  infinies, 
ou  à  la  supplication  pour  le  monde  coupable,  ou 
à  la  soumission  amoureuse  à  la  volonté  divine, 
ou  au  zèle  de  la  gloire  de  Dieu,  ou  à  la  sanctifi- 
cation des  âmes,  ou  à  l'accomplissement  surna- 
turel d'un  devoir,  ou  à  la  pratique  d'une  vertu 
quelconque.  De  l'âme  de  Jésus  montait  un  con- 
cert harmonieux  de  toutes  les  vertus  pratiquées 
dans  la  perfection  suprême  et  dans  un  amour 
tout  divin. 

Mais  Jésus,  qui  avait  choisi  de  vivre  humble 
et  ignoré,  cachait  ces  perfections  aux  yeux  des 
hommes.  Son  divin  Père  seul  savait  tout  ce  qu'il 
y  avait  de  sainteté  et  d'amour  dans  un  seul  de 
ses'-Sourires,  et  ce  que  lui  procurait  de  gloire  un 
simple  mouvement  de  cet  Enfant  grandissant, 
qui  ne  se  mouvait  spirituellement  que  dans  les 
splendeurs  et  les  perfections  de  la  charité  divine. 
La  vue  seule  de  ce  Fils  de  ses  divines  complai- 
sances lui  faisait  aimer  l'humanité;  il  voyait  dans 
les  âmes  l'image  de  son  Fils,  et  il  L'aimait  en 
elles  *  ;  il  entendait  monter  de  la  terre  des  chants 

*  C'est  ce  qui  fait  dire  à  Saint  Thomas  que  «  Dieu  aime  plus 
la  nature  humaine  ennoblie  par  son  Verbe,  dans  la  personne 
du  Christ,  que  tous  les  anges  ;  et  elle  est  en  effet  meilleure 
principalement  par  suite  de  cette  union.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  20, 
a.  4,  ad  2. 


DIFFERENCE    DES    ETATS   EN    JESUS  200 

de  gloire  et  d'amour,  dans  lesquels  il  reconnais- 
sait la  voix  de  son  Verbe,  et  il  prêtait  l'oreille  aux 
supplications  que  Celui-ci   mêlait   à   ses  chants. 

Lorsque  la  douce  Victime  implorait  miséri- 
corde, la  Justice  divine  s'apaisait  et  laissait 
tomber  sur  le  monde  des  pluies  de  grâces  et  de 
pardons1.  Une  seule  prière,  comme  un  seul  acte 
de  vertu  de  Jésus  tout  petit  enfant,  aurait  suffi 
pour  réconcilier  le  ciel  et  la  terre  et  pour  donner 
à  Dieu  pleine  satisfaction. 

Comprenons,  d'après  cela,  combien  fut  glo- 
rieux à  Dieu  et  méritoire  pour  nous  cet  état 
de  vertus  cachées  en  Jésus,  pendant  toute  son 
enfance.  Revivons  avec  Jésus  ces  années  de 
bénédictions  et,  à  son  exemple,  pratiquons  dans 
le  secret  les  vertus  qui  réjouiront  le  Dieu  qui 
voit  au  fond  des  cœurs  -  et  qui  se  plaît  parmi  les 
âmes  humbles. 


1  Que  de  fois,  dans  le  cours  de  sa  vie  mortelle,  Jésus,  «  le  Fils 
de  la  dilection  du  Père  »,  comme  l'appelle  Saint  Paul  (Col.,  i,  i3), 
a  dû  faire  monter  vers  le  ciel  la  tendre  supplication  qu'il  adres- 
sait à  son  divin  Père,  à  l'heure  du  grand  Sacrifice  :  «  Père, 
Père  saint,  Père  juste,  faites  que  l'amour  dont  vous  m'avez  aimé 
soit  en  eux  !  »  (Jean,  xvii,  26).  Comment  Dieu  le  Père  aurait-il 
fermé  l'oreille  aux  cris  miséricordieux  de  son  Verbe  Incarné, 
lorsque  Jésus  nous  dit  lui-même  que  son  Père  l'a  toujours 
écouté  ?  (Jean,  xi,  42).  Ah  !  comprendrons-nous  jamais  jusqu'à 
quel  point  nous  avons  été  aimés,  et  quelle  accumulation  de 
miséricorde  et  de  pardon  a  méritée  pour  toujours  à  l'humanité 
la  supplication  incessante  de  notre  adorable  et  divin  Sauveur  ! 

-  I  Rois,  xvi,  7  ;  Ai'oc,  11,  23. 


204  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 


VI.  —  Son  état  d'adolescence 

Jésus  était  venu  pour  être  la  lumière  du 
monde,  pour  indiquer  à  tous  les  hommes  la  voie 
qu'ils  doivent  suivre,  pour  être  leur  modèle  dans 
l'accomplissement  de  tous  leurs  devoirs  et  pour 
leur  apprendre  comment  ils  peuvent  procurer  la 
gloire  de  Dieu  par  la  sanctification  et  le  salut  de 
leurs  âmes.  Pour  cela,  il  fallait  que  Jésus  prati- 
quât toutes  les  vertus  et  vécût  en  contact  habi- 
tuel avec  l'humanité.  C'est  ce  qu'il  fait  pendant 
sa  vie  cachée,  depuis  son  enfance  jusqu'à  sa  vie 
publique. 

Soumis  aux  conditions  ordinaires  de  l'existence 
humaine,  Jésus  vit  successivement  les  heures, 
les  jours  et  les  années  qui  composent  sa  vie 
mortelle.  Chaque  instant  qui  s'écoule  comporte 
un  devoir  à  accomplir,  soit  en  son  nom  soit  au 
nom  de  l'humanité  ;  et,  s'il  n'y  en  a  pas  de  parti- 
culier, il  y  a  toujours  les  grands  devoirs  d'ado- 
ration, de  louange,  de  reconnaissance  et  d'amour 
que  la  créature  a  vis-à-vis  de  son  Créateur  ;  il  y 
a  les  secours  dont  elle  a  sans  cesse  besoin  et 
qu'elle  doit  demander  ;  il  y  a  les  grâces  conti- 
nuelles dont  elle  est  comblée  et  qu'elle  doit  faire 
fructifier  ;  il  y  a  les  communications  intimes  avec 


DIFFERENCE    DES    ETATS    EN    JESUS  20."> 

la  Divinité  qu'elle  doit  chercher  à  rendre  perma- 
nentes ;  il  y  a  cette  inclination  naturelle  de  l'âme 
humaine  à  tendre  sans  cesse  vers  Dieu  comme 
vers  sa  fin  suprême. 

Si  nous  ne  constatons  pas  toujours  en  nous  ces 
mouvements  surnaturels  et  ces  dispositions  habi- 
tuelles, cela  vient  hélas  !  de  notre  mauvais  fond, 
de  notre  nature  déchue,  de  nos  misères  et  de  no> 
infidélités  personnelles.  Notre  intelligence  est 
obscurcie  par  le  péché,  notre  cœur  est  tiraillé  en 
tous  sens,  notre  volonté  reste  vacillante,  nos 
sens  font  la  guerre  à  l'esprit  et  notre  esprit  ne 
pactise  que  trop  souvent  avec  nos  sens1.  De  là 
notre  difficulté  à  nous  élever  aux  choses  surna- 
turelles, notre  ralentissement  dans  nos  efforts 
de  vertu,  notre  peu  d'ardeur  pour  la  vie  toute 
d'adoration  et  d'amour  à  laquelle  nous  sommes 
destinés  éternellement  et  qui  devrait  faire  notre 
bonheur  et  nos  délices  sur  la  terre. 

Mais  en  Jésus  il  n'y  a  aucun  de  ces  obstacles, 
il  ne  se  rencontre  jamais  la  moindre  résistance  à 
la  grâce  ;  au  contraire,  tout  en  Lui  Le  porte  vers 

1  «  Je  suis  charnel,  vendu  au  péché.  Je  ne  sais  pas  ce  que  je 
fais  :  le  bien  que  je  veux,  je  ne  le  fais  pas  ;  mais  le  mal  que 
je  hais,  je  le  fais.  Or,  si  je  fais  ce  que  je  ne  veux  pas,  ce  n'est 
plus  moi  qui  le  fais  ;  mais  c'est  le  péché  qui  habite  en  moi.  Je 
me  complais  dans  la  loi  de  Dieu,  selon  l'homme  intérieur  ;  mais 
je  vois  dans  mes  membres  une  autre  loi  qui  lutte  contre  la  loi 
de  mon  esprit,  et  qui  me  rend  captif  sous  la  loi  du  péché  qui 
est  dans  mes  membres.  »  Rom.,  vu,  14,  i5,  20,  22,  23, 


206  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEL' 

Dieu  et  les  choses  de  Dieu.  Il  jouit  de  la  vision 
béatifique  et  II  vit  dans  la  vérité  '  ;  Il  est  plongé 
dans  l'océan  de  la  charité  divine  et  II  ne  fait  rien 
que  sous  l'inspiration  de  l'amour- ;  Il  adhère  plei- 
nement à  toutes  les  volontés  de  son  divin  Père 
et  en  toutes  choses  II  s'applique  à  les  faire3;  Il  a 
sans  cesse  devant  les  yeux  la  sainteté  infinie 
qu'il  est  venu  manifester  au  monde  et  le  moindre 
de  ses  actes  est  un  reflet  des  perfections  divines4. 

1  «  L'âme  du  Christ  qui  est  unie  au  Verbe  en  personne,  lui 
étant  unie  plus  étroitement  que  toute  autre  créature,  il  s'ensuit 
qu'elle  reçoit  plus  pleinement  que  toute  autre  créature  l'influence 
de  la  lumière  dans  laquelle  Dieu  est  vu  par  le  Verbe  lui- 
même.  C'est  pour  cela  qu'elle  voit  plus  parfaitement  que  toutes 
les  autres  créatures  la  vérité  première  qui  est  l'essence  de  Dieu. 
D'où  il  est  dit  (Jean,  i,  14)  :  «  Nous  voyons  sa  gloire  qui  est  celle 
que  le  Fils  unique  reçoit  du  Père,  qui  est  plein  non  seulement 
de  grâce  mais  encore  de  vérité.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  10,  a.  4. 

*  «  Le  degré  de  charité  détermine  le  degré  de  perfection  de 
la  vision  divine  »  (S.  Thom.,  I  p.,  q.  12,  a.  5).  —  Or,  la  vision 
béatifique  en  Jésus  étant  la  plus  parfaite  que  l'on  puisse  ima- 
giner, il  faut  en  déduire  qu'elle  a  eu  pour  cause  une  charité 
sans  mesure  et  presque  infinie.  Aussi  Jésus  a-t-il  pris  soin  de 
nous  dire  «  qu'il  vit  pour  son  Père  »  (Jean,  vi,  58)  et  «  qu'il 
demeure  dans  son  amour  »  (Jean,  xv,  10)  ;  et  pour  nous  faire 
bien  comprendre  que  cet  amour  a  été  la  règle  de  toute  sa  vie, 
il  l'exprime  hautement  au  moment  de  mettre  un  terme  à  sa 
mission  ici-bas  :  «  Afin  que  le  monde  connaisse  que  j'aime  mon 
Père,  et  que  je  fais  ainsi  que  mon  Père  m'a  ordonné,  levez-vous, 
sortons  d'ici  »  (Jean,  xiv,  3i). 

3  «  Ne  saviez-vous  pas  qu'il  me  faut  être  appliqué  aux  choses 
qui  sont  de  mon  Père  ?  »  Luc,  11,  49. 

4  «  Il  convenait  que  nous  eussions  un  tel  pontife,  saint,  inno- 
cent, sans  tache,  séparé  des  pécheurs  et  plus  élevé  que  les 
cieux.  »  Hébr.,  vu,  26,  


DIFFÉRENCE    DES    ÉTATS    EN    JÉSUS  20"J 

Chaque  instant  qui  s'écoule  Lui  donne  l'occasion 
de  renouveler  cette  adhérence  intime  de  tout  son 
être  à  la  Divinité,  d'en  reconnaître  les  droits 
suprêmes  et  de  lui  rendre  tout  ce  qu'il  en  a  reçu. 
C'est  l'offrande  perpétuelle  de  tout  Lui-même 
dans  le  don  total  et  l'union  parfaite. 

Ces  actes  répétés  en  Jésus  sont  autant  d'actes 
de  vertu  qui  s'enchaînent  dans  sa  vie  d'une 
façon  ininterrompue,  et  qui  en  font  pour  nous  le 
modèle  parfait  que  nous  devons  imiter.  Remar- 
quons que  tous  ces  actes  sont  des  actes  méri- 
toires, par  conséquent  des  actes  voulus,  dans 
lesquels  la  volonté,  qui  reste  libre,  a  sa  part 
d'opération.  Jésus  n'a  pas  pratiqué  la  vertu  par 
une  nécessité  métaphysique,  elle  ne  s'est  pas 
imposée  à  Lui  d'une  façon  absolue  au  point  de 
Lui  enlever  sa  liberté.  Sans  doute,  tout  en  Lui 
était  parfait  et,  l'harmonie  ne  pouvant  être  plus 
grande  entre  sa  nature  divine  et  sa  nature  hu- 
maine, Jésus  ne  pouvait  pécher  ;  néanmoins 
quand  II  agissait  comme  Homme  II  posait  des 
actes  humains,  Il  voulait,  d'une  volonté  hu- 
maine, les  diverses  opérations  de  son  âme  aux- 
quelles le  corps  prêtait  son  concours,  et,  en 
correspondant  ainsi  aux  volontés  divines,  Il 
posait  des  actes  réels  de  vertu. 

S'il  en  avait  été  autrement,  Jésus  n'aurait  pu 
mériter  et,  ne  pouvant  mériter,  Il  n'aurait  pas 


208  DE    LA    CONDITION    DE    e' HOMME- DIElT 

sauvé  le  monde.  Pourrait-on  nier  que  la  Ré- 
demption n'ait  ajouté  quelque  chose  à  la  gloire 
de  Dieu  ;  et  qu'est-ce,  si  ce  n'est  une  infinité  de 
mérites  qui  ont  été  capables  de  rendre  a  Dieu 
toute  justice  et  de  purifier  l'humanité  entière  de 
ses  souillures?  Ces  mérites  de  l'Homme-Dieu, 
auxquels  sa  mort  a  mis  le  couronnement,  se 
sont  échelonnés  pendant  toute  sa  vie  par  cha- 
cune des  vertus  qu'il  a  pratiquées. 

Comme  nous  serions  coupables,  si  en  cela 
nous  n'agissions  par  inconscience,  lorsque,  pour 
nous  justifier  de  nos  lâchetés,  nous  osons  répu- 
dier les  exemples  du  Sauveur,  en  rejetant  ses 
vertus  sur  le  compte  de  sa  Divinité  ;  Il  était  Dieu, 
Lui,  disons-nous  parfois,  avec  une  certaine  dé- 
sinvolture. Il  était  Dieu,  oui,  mais  sur  la  terre 
Il  menait  une  vie  humaine,  Il  posait  des  actes 
humains  et  II  prétendait  bien  acquérir  des  mé- 
rites en  agissant  ainsi  ;  ce  qu'il  n'aurait  pu  faire 
en  tant  que  Dieu,  Dieu  ne  pouvant  ni  mériter  ni 
accroître  ce  qu'il  est  nécessairement1.  D'ailleurs, 
Jésus  Lui-même  répond  à  notre  légèreté,  lors- 
qu'il nous  dit  :  «  Je  vous  ai  donné  l'exemple,  afin 
que  vous  fassiez  comme  j'ai  fait2.  »  Si  la  vertu 

1  «  Dieu  ne  peut  être  sujet  de  satisfaction  ni  de  mérite,  car 
cela  n'appartient  qu'à  un  être  soumis  à  un  autre.  Il  a  donc  fallu 
qu'un  Dieu  se  soit  fait  homme,  afin  qu'il  pût  tout  à  la  fois  et 
réhabiliter  et  satisfaire.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  200. 

i  Jean,  xjii,  l5. 


DIFFÉRENCE    DES    ÉTATS    EN    JÉSUS  20Ç) 

n'avait  pas  été  méritoire  en  Lui  et  si  elle  Lui 
avait  été  imposée  par  une  nécessité  inévitable, 
Jésus  ne  se  serait  pas  donné  comme  modèle  et  II 
n'aurait  pu  nous  inviter  à  L'imiter. 

Les  hommes  étaient  témoins  de  cette  progres- 
sion successive  dans  la  vertu  comme  dans  la 
science  de  Jésus,  et  c'est  en  ce  sens  que  l'Evan- 
géliste  nous  dit  qu'il  croissait  en  sagesse  et  en 
grâce  '.  11  ne  peut  être  question  ici  de  la  science 
de  la  vision  ni  de  la  science  infuse,  mais  simple- 
ment  de    la    science   expérimentale-;   de   même 

1  Luc,  ii,  52. 

«  Le  Christ,  dit  Saint  Thomas,  croissait  en  sagesse  et  en  grâce, 
comme  en  taille,  dans  ce  sens  qu'il  faisait  des  œuvres  plus 
parfaites  selon  le  progrès  de  son  âge,  pour  se  montrer  homme 
véritable,  et  dans  ce  qui  a  rapport  à  Dieu  et  dans  ce  qui  a  rap- 
port aux  hommes.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  7,  a.  12,  ad  3. 

Ailleurs,  il  dit  encore  :  <<  Cela  s'est  fait  à  dessein,  pour  se  mon- 
trer conforme  aux  autres  hommes,  dans  la  crainte  que  si,  dans 
l'enfance,  il  eût  fait  voir  une  sagesse  parfaite,  le  mystère  de 
l'Incarnation  n'eût  paru  une  pure  illusion.  »  S.  Thom.,  Op.  2, 
c.   216. 

-  Cette  doctrine,  généralement  admise  parmi  les  théologiens, 
a  reçu  dans  ces  derniers  temps  une  sanction  solennelle  par  un 
Décret  du  Saint  Office,  en  date  du  7  Juin  1918.  Répondant  à  des 
questions  que  lui  avait  posées  la  Sacrée  Congrégation  des  Sémi- 
naires et  Universités,  le  Saint  Office  a  déclaré  qu'on  ne  peut 
enseigner  avec  sécurité  les  propositions  qui  tendraient  à  limiter 
la  science  bienheureuse  et  la  science  infuse  en  Jésus,  son  âme 
ayant  été  dotée  dès  le  début  d'une  science  universelle  et  parfaite. 

La  science  expérimentale  néanmoins,  étant  de  sa  nature 
progressive,   Jésus    ne  l'a    point    possédée  parfaite    immédiate- 


210  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

pour  la  vertu,  Jésus  possédait  toute  sainteté, 
mais  II  ne  la  manifestait  qu'a  mesure  qu'il  en 
posait  les  actes. 

ment.    Voici   sur    ce   point    la   doctrine   du    Docteur    angélique. 

«  Nous  pouvons  distinguer  la  triple  science  dont  jouit  l'âme 
du  Christ.  L'une  est  bienheureuse  (ou  de  vision),  et  c'est  celle 
par  laquelle  elle  connaît  le  Verbe,  et  les  choses  dans  le  Verbe. 
L'autre  lui  vient  de  Dieu,  c'est  la  science  infuse,  au  moyen  de 
laquelle  elle  connaît  les  choses  dans  leur  propre  nature  par  les 
espèces  intelligibles  déversées  dans  l'esprit  humain,  et  qui  sont 
proportionnées  à  son  état  ;  ce  qui  fait  dire  à  l'Apôtre  (Col.,  h,  3)  : 
«  En  lui  sont  cachés  tous  les  trésors  de  la  sagesse  et  de  la 
science.  »  Il  est  une  autre  science,  c'est  la  science  expérimen- 
tale ou  acquise  ;  ce  qui  fait  dire  à  l'Apôtre  (Hébr.,  v,  8)  :  «  Ce 
qu'il  a  soufTert  lui  a  appris  l'obéissance.  »  S.  ïhom.,  Op.  5g,  a.  3. 

«  La  science  infuse  de  l'âme  du  Christ,  aussi  bien  que  la 
science  bienheureuse,  a  été  l'effet  d'un  agent  d'une  vertu  infinie, 
qui  peut  simultanément  tout  opérer  ;  par  conséquent,  le  Christ 
n  'a  progressé  ni  dans  l 'une  ni  dans  l 'autre  de  ces  sciences.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  12,  a.  2,  ad  1. 

«  La  science  acquise  est  produite  par  l'intellect  agent  qui  ne 
produit  pas  son  œuvre  entière  simultanément,  mais  successive- 
ment. C'est  pourquoi  le  Christ  n'a  pas  su  toutes  choses  par  cette 
science  dès  le  commencement,  mais  peu  à  peu,  et  après  quelque 
temps,  c'est-à-dire  à  l'époque  de  la  perfection  de  son  âge.  » 
S.  Thom.,  Ibid. 

Et  ailleurs  :  «  Il  est  évident  que  l'expérience  des  sens  du  corps 
a  fait  connaître  de  plus  en  plus  au  Christ  les  choses  sensibles 
par  la  succession  du  temps.  C'est  pourquoi  ce  n'est  que  dans 
les  connaissances  expérimentales  que  le  Christ  a  pu  faire  des 
progrès,  selon  ces  paroles  de  Saint  Luc  (n,  52)  :  «  L'enfant  pro- 
gressait en  sagesse  et  en  âge.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  216. 

Il  n'y  a  pas  lieu  de  s'étonner  de  rencontrer  en  Jésus  cette 
science  expérimentale,  parce  que  d'abord  elle  est  le  propre  de 
l'homme  ;  car,  selon  Saint  Thomas,  «  la  science  acquise  est  la 
science  proprement  dite  selon  le  mode  de  l'homme  »  (III  p. 
q.  9,  a.  4),  «  elle  existe  dans  le  Christ  selon  la  lumière  de  l'in- 
tellect actif,  qui  est  inséparable  de  la  nature  humaine  »,  tan- 


DIFFERENCE    DES    ETATS    EN    JESUS  211 

Les  principaux  témoins  des  vertus  de  Jésus 
sont  Marie  et  Joseph.  C'est  avec  eux  qu'il  vit, 
dans  le  secret  et  dans  l'intimité.  Il  leur  consacre 

dis  que  «  la  science  infuse,  au  contraire,  est  le  fruit  de  la  lumière 
d'en  haut,  et  ce  mode  de  connaître  est  proportionné  à  la  nature 
angélique  »  (Op.  5g,  a.  3).  —  De  plus,  quoique  son  mode  de  con- 
naissance soit  inférieur  aux  deux  autres  sciences,  la  science 
acquise  a  néanmoins  été  parfaite  en  Jésus.  «  La  science  acquise 
a  été  toujours  parfaite  dans  le  Christ  selon  le  temps,  quoiqu'elle 
ne  l'ait  pas  toujours  été  absolument  et  selon  la  nature.  C'est 
pourquoi  elle  a  pu  s'accroître.  »  III  p.,  q.  12,  a.  2,  ad  2. 

Pour  compléter  ces  notions,  ajoutons  que  Jésus  a  su  par  sa 
science  acquise  ou  expérimentale  tout  ce  que  cette  science  com- 
porte de  connaissances,  sans  quoi  elle  aurait  été  imparfaite  en 
lui.  «  Il  n'y  a  rien  d'imparfait  dans  le  Christ  quant  à  l'âme.  Or, 
la  science  acquise  aurait  été  en  lui  imparfaite,  s'il  n'avait  pas 
tout  su  par  elle  ;  puisque  ce  qui  est  susceptible  d'addition  est 
imparfait.  //  a  donc  tout  su  par  sa  science  acquise,  »  III  p., 
q.  12,  a.  1. 

Ce  qui  ne  veut  pas  dire  toutefois  que  Jésus  ait  expérimenté 
tout  ce  qui  est  susceptible  de  l'être  ;  mais  par  la  puissance  su- 
périeure de  son  intellect,  par  des  déductions,  des  comparaisons 
et  des  applications,  ce  qu'il  a  éprouvé  lui  a  donné  rapidement 
la  connaissance  de  tout  le  reste.  Citons  un  dernier  passage  de 
notre  grand  Docteur. 

«  Quoique  le  Christ  n'ait  pas  tout  éprouvé,  cependant  d'après 
les  choses  qu'il  a  éprouvées  il  est  arrivé  à  la  connaissance  de 
toutes  les  autres.  On  peut,  en  effet,  acquérir  la  science  des 
choses,  non  seulement  par  leur  expérience,  mais  encore  en  en  ex- 
périmentant d'autres  ;  puisque  par  la  vertu  de  la  lumière  de 
l'intellect  agent  l'homme  peut  arriver  à  l'intelligence  des  effets 
par  leurs  causes,  des  causes  par  les  effets,  des  semblables  par 
les  semblables,  et  des  contraires  par  les  contraires.  » 

«  Quoique  toutes  les  choses  sensibles  n'aient  pas  été  soumises 
aux  sens  corporels  du  Christ,  cependant  il  a  perçu,  par  ses  sens, 
des  choses  sensibles  d'après  lesquelles  il  a  pu,  par  la  force 
supérieure  de  sa  raison,  arriver  à  la  connaissance  des  autres 
choses,  »  III  p.,  q.  12,  a.  1,  ad  1  et  2, 


212  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

la  plus  grande  partie  de  sa  vie  ;  Il  partage  leurs 
occupations,  prend  part  à  leurs  travaux,  s'entre- 
tient familièrement  avec  eux,  comme  un  enfant 
avec  ses  parents  ;  mais  surtout  II  leur  parle  du 
Ciel  et  11  leur  révèle  les  grands  Mystères  du 
temps  et  de  l'éternité.  Il  les  associe  à  sa  divine 
mission  et  II  dépose  dans  leurs  cœurs  les  senti- 
ments qui  animent  le  sien. 

Ah  !  qui  pourra  jamais  dire  ce  qu'ont  été  ces 
divins  colloques  pendant  la  vie  cachée  du  Sau- 
veur, lorsque  son  âme  tout  entière  s'épanchait 
dans  celle  de  Marie,  sa  divine  Mère,  et  dans  celle 
de  Joseph  devenu  son  père  adoptif  !  Avec  quel 
amour  et  quelle  intensité  de  vie  divine  Jésus  pas- 
sait ses  jours  à  converser  avec  son  divin  Père 
ou  à  discourir  sur  ses  infinies  perfections  ! 

Comme  il  fallait  qu'il  aimât  tendrement  sa 
Mère  et  son  digne  époux,  pour  leur  consacrer 
un  temps  si  précieux  !  Et  comme  les  vertus  ca- 
chées et  la  vie  de  prière  doivent  Lui  être  chères, 
pour  en  avoir  fait  un  état  aussi  prolongé  de  son 
existence  terrestre  !  Quelle  admirable  justifica- 
tion de  ceux  qui  consacrent  la  plus  grande  partie 
de  leur  vie  à  la  prière  dans  l'éloignement  du 
monde  et  le  silence  du  cloître  ! 

Cela  n'empêcha  pas  Jésus  de  se  prêter  aux 
exigences  de  sa  situation,  et  lorsqu'il  Lui  fallut 
accompagner  Saint  Joseph  dans  ses  travaux,  Il 


DIFFERENCE  DES  ETATS  EN  JESUS  210 

accomplit  ce  devoir  avec  le  même  zèle  et  le 
même  amour  qu'il  apportait  dans  ses  contem- 
plations divines.  D'ailleurs,  son  âme  était  cons- 
tamment en  prière  et  ne  se  séparait  pas  un 
instant  de  son  divin  Père,  ce  qui  rendait  toutes 
ses  actions  si  parfaites  et  leur  donnait  une  valeur 
infinie. 


Si  nous  ne  sommes  pas  tous  appelés  à  des 
actions  d'éclat,  ce  qui  n'est  nullement  nécessaire 
au  salut  et  à  la  sanctification,  nous  pouvons  tous 
au  moins  nous  montrer  fidèles  et  généreux  dans 
l'accomplissement  de  nos  devoirs  quotidiens. 
Jésus  nous  les  ayant  imposés,  nous  donne  en 
même  temps  la  grâce  pour  les  remplir.  Notre 
perfection  comme  notre  salut  sont  attachés  à 
cette  fidélité. 

Si  nous  savons  profiter  des  leçons  de  notre  di- 
vin modèle  et  traduire  en  vertus  dans  notre  vie  la 
connaissance  que  nous  en  acquérons,  nous  n'as- 
pirerons pas  à  faire  autre  chose  que  ce  que  la 
Providence  nous  demande  chaque  jour  ;  mais 
nous  nous  y  appliquerons  avec  la  même  perfec- 
tion et  le  même  esprit  de  prière  que  Jésus  appor- 
tait dans  les  moindres  détails  de  sa  vie.  Et  c'est 
ainsi  que  nous  honorerons  dignement  son  état 
d'adolescence,  où  II  se  présente  à  nous  comme 
te  divin  exemplaire  de  toutes  les  vertus. 


214  DE    LA    CONDITION    DE    LIIOMME-DIEU 

VII.  —  Son  état  d'apostolat 

Jésus  suivait  le  cours  régulier  de  sa  vie  ter- 
restre qui  L'acheminait  peu  à  peu  vers  l'accom- 
plissement parfait  de  sa  divine  mission.  L'heure 
vint  pour  Lui  de  sortir  de  sa  solitude  et  de  se 
mêler  davantage  aux  hommes  ;  non  pas  qu'il  eût 
besoin  de  les  approcher  pour  les  connaître,  Lui 
qui  savait  parfaitement  tout  ce  qu'il  y  avait  dans 
le  cœur  de  chacun  d'eux1,  mais  afin  de  les  pré- 
parer de  plus  près  à  profiter  de  l'action  rédemp- 
trice qu'il  était  venu  accomplir. 

Changeant  sa  vie  de  prière  dans  le  secret  en 
une  vie  de  prière  dans  l'action  ;  remplaçant  le 
silence  extérieur  de  la  solitude  par  le  recueille- 
ment intérieur  non  moins  grand  d'une  âme  qui 
demeure  en  colloque  perpétuel  avec  son  Dieu;  in- 
terrompant pour  un  temps  ses  entretiens  intimes 
avec  sa  divine  Mère,  pour  les  échanger  contrô- 
les pénibles  labeurs  d'un  long  apostolat  ;  disant 
adieu  à  cette  vie  cachée  qui  avait  fait  ses  délices 
pendant  trente  ans  :  Jésus  accourt  au-devant  des 
volontés  de  son  divin  Père  qui  L'appelle. 

Il   entend   sonner  l'heure  des  décrets  éternels 

1  «  Jésus  ne  se  fiait  point  aux  hommes,  car  //  les  connaissait 
tous  ;  Il  n'avait  pas  besoin  que  personne  lui  rendît  témoignage 
d'aucun  homme,  car  lui-même  savait  ce  qu'il  y  avait  dans 
l'homme.  »  Jean,  h,  24,  25. 


DIFFERENCE    DES    ETATS    EN    JESUS  210 

qui,  dans  le  sein  de  Dieu,  marque  la  dernière 
phase  de  sa  vie  avant  le  Sacrifice  suprême  ;  Il 
voit  devant  Lui  le  champ  immense  qu'il  a  à 
cultiver  ;  Il  compte  la  multitude  des  âmes  qui 
attendent  son  passage  pour  ouvrir  leur  esprit 
à  la  vérité  et  remplir  leur  cœur  de  la  pureté  et 
des  ardeurs  de  l'amour  divin  ;  Il  voit  déjà  briller 
dans  le  lointain  les  clartés  amoureuses  du  Cé- 
nacle et  les  lueurs  lugubres  du  Calvaire  ;  et, 
épris  d'un  saint  transport  d'amour  pour  la  gloire 
de  son  Père  et  pour  le  salut  des  âmes,  Il  entre 
dans  l'arène  où  vont  se  débattre  les  destinées 
du  monde. 

Il  aura  des  amis  et  II  rencontrera  des  ennemis  '  ; 
Il  sera  honoré  par  les  uns-,  méconnu  et  outragé 
par  les  autres3  ;  sa  parole  opérera  la  résurrection 

1  Tout  le  temps  de  la  vie  publique  de  Jésus,  les  esprits  sont 
partagés  à  son  sujet.  Il  se  forme  deux  camps  autour  de  lui  ; 
celui  de  ses  amis,  qui  croient  à  sa  parole,  le  suivent  avec  affec- 
tion, l'honorent  et  le  défendent  ;  et  celui  de  ses  ennemis,  qui  le 
contredisent,  le  poursuivent  de  leur  haine  et  cherchent  à  le 
perdre  dans  l'esprit  de  la  foule.  L'Evangile  est  rempli  de  faits 
de  ce  genre,  depuis  la  formation  du  collège  apostolique,  par  le 
choix  des  premiers  amis  :  «  Venez,  suivez-moi  »  (Matth.,  xix,  21), 
jusqu'à  la  parole  de  haine  déicide  que  prononce  le  Grand  Prêtre 
et  qui  prépare  l'heure  du  Sacrifice  suprême  de  la  divine  Victime  : 
«  Il  est  expédient  pour  vous  qu'un  seul  homme  meure  pour  le 
peuple  »  (Jean,  xi,  5o). 

-  «  Vous  m'avez  aimé,  et  vous  avez  cru  que  je  suis  sorti  de 
Dieu.  »  Jean,  xvi,  27. 

:)  «  J'honore  mon  Père,  et  vous,  vous  me  déshonorez.  »  Jean, 
vin,  49- 


2  1b  DE    LA    CONDITION    DE    LHOMME-D1EE 

des  âmes1  ou  sera  contredite  et  méprisée-;  sa 
puissance  servira  aux  uns  à  louer  le  Seigneur3  et 
sera  pour  d'autres  une  cause  de  mortelle  jalou- 
sie '*.  Sa  doctrine  sera  trop  pure  et  trop  divine 
pour  être  acceptée  de  tous  '  ;  sa  vie  sera  une 
condamnation  trop  frappante  de  la  conduite  des 
endurcis  pour  ne  pas  leur  devenir  un  sujet  de 
haine'  ;  Il  parlera  un  langage  trop  céleste  pour 
ceux  qui  ne  vivent  que  dans  le  terre  à  terre7; 
son  amour  même  paraîtra  trop  excessif  pour  y 
croire  sans  réserve8. 

1  «  Le  Fils  vivifie  ceux  qu'il  veut.  »  Jean,  v,  21.  —  «  Vos  péchés 
vous  sont  remis.  Allez  en  paix.  »  Luc,  vu,  48,  5o. 

-  «  Je  suis  venu  au  nom  de  mon  Père  et  vous  ne  me  recevez 
pas...  Vous  ne  voulez  pas  venir  à  moi  pour  avoir  la  vie.  »  Jean, 
v,  43,  40. 

:;  «  La  foule  voyant  cela  fut  saisie  de  crainte  et  rendit  gloire 
à  Dieu  qui  a  donné  une  telle  puissance  aux  hommes.  »  Matth., 
ix,  8. 

'  «  Que  faisons-nous,  car  cet  homme  fait  beaucoup  de  mi- 
racles? Si  nous  le  laissons  aller  ainsi,  tous  croiront  en  lui.  » 
Jean,  xi,  47,  48. 

'■'  «  Ma  doctrine  n'est  pas  de  moi,  mais  de  celui  qui  m'a  en- 
voyé... Mais  il  en  est  parmi  vous  quelques-uns  qui  ne  croient 
pas.  »  Jean,  vu,  16  ;  vi,  65. 

6  «  Le  monde  me  liait,  parce  que  je  rends  de  lui  le  témoignage 
que  ses  œuvres  sont  mauvaises.  »  Jean,  vu,  7. 

7  «  Je  vous  parle  et  vous  ne  croyez  pas.  »  Jean,  x,  23.  —  «  Si 
je  vous  dis  des  choses  terrestres  et  vous  ne  croyez  pas,  comment 
croirez-vous  si  je  vous  dis  des  choses  célestes?  »  Jean,  m,  12. 

8  «  Ma  chair  est  vraiment  une  nourriture  et  mon  sang  est 
vraiment  un  breuvage...  Les  Juifs  disputaient  entre  eux,  disant: 
Comment   celui-ci    peut-il    nous   donner  sa    chair  à  manger?... 


DIFFÉRENCE    DES    ETATS    EN    JESVS  21" 

N'importe,  l'heure  est  venue,  le  devoir  est  là, 
la  volonté  divine  éclaire  la  route  à  parcourir, 
Jésus  la  suivra  fidèlement  sans  faiblir  jamais. 
Il  se  blessera  aux  épines  du  chemin  ;  Il  versera 
plus  d'une  larme  sur  l'aveuglement  et  l'ingrati- 
tude des  hommes  ;  Il  fera  face  à  ses  ennemis  ; 
II  prêchera  sans  relâche  la  doctrine  du  ciel  ;  Il 
reviendra  sans  cesse  sur  ses  enseignements;  Il 
ne  se  rebutera  jamais  de  l'ignorance  des  esprits 
ni  de  la  dureté  des  cœurs  ;  Il  ne  ménagera  ni  sa 
peine,  ni  ses  miracles,  ni  ses  bienfaits  de  toutes 
sortes.  Son  bonheur  sera  de  passer  en  faisant  le 
bien',  de  révéler  aux  hommes  son  divin  Père-, 
d'accomplir  ses  saintes  volontés  \  de  préparer  la 
table  du  festin  où  II  se  donnera  Lui-même  en 
nourriture  \  et  enfin  de  voir  peu  à  peu  se  dresser 
la  croix  du  supplice  où  II  devra  accomplir  son 
divin  et  adorable  Sacrifice5. 

Beaucoup  de  ses  disciples,  en  l'entendant,  dirent  :  Cette  parole 
est  dure,  et  qui  peut  l'écouter  ?  »  Jean,  vi,  56,  33,  6t. 

1  «  Jésus  allait  de  lieu  en  lieu,  faisant  du  bien.  »  Ac.t.,  x,  38. 

*  «  Mon  Père,  je  vous  ai  glorifié  sur  la  terre.  J'ai  fait  con- 
naître votre  nom  aux  hommes.  »  Jean,  xvii,  4,  6. 

::  «  Ma  nourriture  est  de  faire  la  volonté  de  celui  cjui  m'a 
envoyé.  »  Jean,  iv,  34. 

''  «  J'ai  désiré  d'un  grand  désir  manger  cette  Fàque  avec 
vous  avant  de  mourir.  »  Luc,  xxu,  1.1. 

5  «  Mon  temps  est  proche...  Voici  que  l'heure  approche,  et 
le  Fils  de  l'homme  sera  livré  aux  mains  des  pécheurs.  Levez- 
vous,  allons,  voici  qu'approche  celui  qui  me  livrera.  »  Matth., 
xxvi,  18,  45,  40. 


210  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

Tout  préoccupé  de  ces  grandes  choses,  Jésus 
emploiera  trois  années  de  travaux  apostoliques  à 
parler  du  ciel l,  à  manifester  aux  hommes  son 
amour-,  à  leur  apprendre  sa  doctrine',  à  les  tou- 
cher par  ses  bontés4,  à  les  ravir  par  la  sainteté 

I  11  vient  du  ciel  :  «  Je  suis  descendu  du  ciel.  »  Jean,  vi,  38. 

II  y  retourne  :  «  Maintenant,  je  quitte  le  monde  et  je  vais  à 
mon  Père.  »  Jean,  xvi,  28. 

Il  veut  nous  y  conduire  avec  lui  :  «  Père,  ceux  que  vous 
m'avez  donnés,  je  veux  que  là  où  je  suis  ils  soient  avec  moi.  » 
Jean,  xvii,  24. 

Il  va  lui-même  nous  y  préparer  une  place  :  «  Dans  la  maison 
de  mon  Père,  il  y  a  beaucoup  de  demeures  ;  je  vais  vous  préparer 
une  place.  »  Jean,  xiv,  2. 

Il  viendra  ensuite  nous  chercher  et  nous  associer  à  sa  féli- 
cité éternelle  :  «  Lorsque  je  m'en  serai  allé  et  que  je  vous  aurai 
préparé  une  place,  je  reviendrai  et  je  vous  prendrai  avec  moi, 
afin  que  là  où  je  suis  vous  soyez  aussi.  »  Jean,  xiv,  3. 

-  «  Je  vous  ai  aimés  comme  mon  Père  m'a  aimé.  »  Jean,  xv,  9. 

—  «  Personne  n'a  un  plus  grand  amour  que  celui  qui  donne  sa 
vie  pour  ses  amis.  »  Jean,  xv,  i3.  —  «  Je  suis  le  bon  pasteur  ; 
et  je  donne  ma  vie  pour  mes  brebis.  »  Jean,  x,  11,  i5.  —  «  Nous 
avons  connu  l'amour  que  Dieu  a  pour  nous  et  nous  y  avons 
cru.  »  I  Jean,  iv,  16. 

:!  «  Il  prêchait  dans  les  synagogues  de  Galilée.  »  Luc,  iv,  44, 

—  «  Il  commença  de  nouveau  à  enseigner  près  de  la  mer.  » 
Marc,  iv,  1.  —  «  Il  les  enseignait  les  jours  de  sabbat,  et  ils 
étaient  ravis  de  sa  doctrine.  Tous  dans  la  synagogue  avaient 
les  yeux  fixés  sur  lui...  et  ils  admiraient  les  paroles  de  grâce 
qui  sortaient  de  sa  bouche.  »  Luc,  iv,  3i,  32,  20,  22. 

''  «  Venez  tous  à  moi,  vous  qui  êtes  fatigués  et  qui  portez  un 
fardeau,  et  je  vous  ranimerai.  »  Matth.,  xi,  28.  —  «  Recevez 
mes  leçons,  car  je  suis  doux  et  humble  de  cœur,  et  vous  trouve- 
rez du  repos  pour  vos  âmes.  »  Matth.,  xi,  29.  —  «  Tout  ce 
que  vous  demanderez  à  mon  Père  en  mon  nom,  je  le  ferai.  » 
Jean,  xiv,  i3. 


DIFFÉRENCE    DES    ÉTATS    EN    JÉSUS  219 

de  sa  vie  ',  à  les  orienter  dans  la  voie  du  sa- 
int -,  à  les  préparer  aux  grands  événements  qui 
devront  couronner  sa  vie3,  et  à  déposer  dans 
leurs  cœurs  la  foi  en  sa  mission  ',  la  confiance 

1  «  Qui  de  vous  me  convaincra  de  péché?  »  Jean,  viii,  46.  — 
«  Les  œuvres  que  je  fais  au  nom  de  mon  Père  rendent  témoi- 
gnage de  moi.  »  Jean,  x,  25.  —  «  Croyez  à  mes  œuvres,  afin  que 
vous  connaissiez  et  croyiez  que  mon  Père  est  en  moi  et  moi 
dans  mon  Père.  »  Jean,  x,  38.  —  «  La  foule  cherchait  à  le  tou- 
cher, parce  qu'une  vertu  sortait  de  lui  et  les  guérissait  tous.  » 
Luc,  vi,  19.  —  «  Il  convenait  que  nous  eussions  un  tel  pontife, 
saint,  innocent,  sans  tache,  séparé  des  pécheurs,  et  plus  élevé 
que  les  cieux.  »  Hébr.,  vu,  26. 

2  «  Qu'elle  est  étroite  la  porte  et  resserrée  la  voie  qui  conduit 
à  la  vie  ;  et  il  y  en  a  peu  qui  la  trouvent  !  »  Matth.,  vu,  14.  — 
«  Je  suis  la  voie.  »  Jean,  xiv,  6.  —  «  Je  suis  la  porte  ;  si  quel- 
qu'un entre  par  moi,  il  sera  sauvé.  »  Jean,  x,  9.  —  «  Je  suis  la 
lumière  du  monde  ;  celui  qui  me  suit  ne  marche  pas  dans  les 
ténèbres,  mais  il  aura  la  lumière  de  la  vie.  »  Jean,  viii,  12. 

:i  <•  Le  Fils  de  l'homme  est  venu  pour  donner  sa  vie  pour  la 
rédemption  d'un  grand  nombre.  »  Matth.,  x.\,  28.  —  «  Vous  savez 
que  la  Pâque  se  fera  dans  deux  jours,  et  que  le  Fils  de  l'homme 
sera  livré  pour  être  crucifié.  »  Matth.,  xxvi,  2.  —  «  Voici  que 
nous  montons  à  Jérusalem,  et  que  s'accomplira  tout  ce  qui  a  été 
écrit  par  les  prophètes  touchant  le  Fils  de  l'homme.  »  Luc,  xvm, 
3i.  —  k  II  sera  livré  aux  Princes  des  prêtres  et  aux  Scribes,  et 
ils  le  condamneront  à  mort  ;  et  ils  le  livreront  aux  Gentils  pour 
être  moqué,  flagellé  et  crucifié  ;  et  le  troisième  jour  //  ressus- 
citera. »  Matth.,  xx,  18,  19. 

1  «  Dieu  a  envoyé  son  Fils  dans  le  monde  pour  que  le  monde 
soit  sauvé  par  lui.  »  Jean,  111,  17.  —  «  Le  Fils  de  l'homme  est 
venu  chercher  et  sauver  ce  qui  était  perdu.  »  Luc,  xix,  10.  — 
«  Je  suis  venu  appeler  les  pécheurs.  »  Matth.,  ix,  i3.  —  «  Je  suis 
venu  pour  qu'ils  aient  la  vie.  »  Jean,  x,  10.  —  Car  «  Je  suis  la 
résurrection  et  la  vie  ;  celui  qui  croit  en  moi,  quand  même  il 
serait  mort,  vivra.  »  Jean,  xi,  25. 


220  DE    LA    CONDITION    DE    I.  HOiMME-DIEU 

en   sa    puissance'    et    la    fidélité  à  son    amour-'. 

C'est  toujours  le  même  Jésus  qui  adore  son 
divin  Père  ;  qui  se  tient  soumis  et  abandonné 
entre  ses  mains  ;  qui  s'offre  constamment  à  lui 
en  hostie  d'agréable  odeur  ;  qui  lui  demeure  uni 
par  toutes  les  fibres  de  son  être  ;  qui  ne  perd 
aucune  de  ses  paroles;  qui  ne  se  distrait  d'aucun 
de  ses  désirs  ;  qui  ne  parle  que  d'après  ses  inspi- 
rations ;  qui  n'agit  que  par  sa  puissance  ;  qui  ne 
brûle  que  de  son  amour  ;  qui  ne  vit  en  un  mot 
que  pour  accomplir  la  mission  qu'il  en  a  reçue 
et  pour  laquelle  II  aspire  à  donner  sa  vie  et  à 
verser  tout  son  sang. 

Comme  dans  le  sein  de  Marie,  comme  dans  la 
solitude  de  Nazareth,  c'est  toujours  Jésus  priant, 
Jésus  intercédant,  Jésus  contemplant  ;  c'est,  en 
plus,  Jésus  agissant,  Jésus  enseignant,  Jésus 
guérissant,   Jésus  souffrant,  Jésus  se  sacrifiant, 

1  «<  Tout  pouvoir  m'a  été  donné  au  ciel  et  sur  la  terre.  » 
Matth.,  xxviii,  18.  —  «<  Père,  vous  avez  donné  à  voU'e  Fils  puis- 
sance sur  toute  chair,  afin  qu'à  tous  ceux  que  vous  lui  avez 
donnés,  il  donne  la  vie  éternelle.  »  Jean,  xvii,  2.  —  «  Ayez  con- 
fiance, ne  craignez  point.  »  Marc,  vi,  5o.  —  «  Ayez  confiance, 
j'ai  vaincu  le  monde.  »  Jean,  xvi,  53. 

-  «  Celui  qui  m'aime,  je  l'aimerai  et  je  me  manifesterai  à  lui.  » 
Jean,  xiv,  21.  —  «  Si  vous  m'aimez,  observez  mes  commande- 
ments. »  Jean,  xiv,  i5.  —  «  Si  quelqu'un  m'aime,  il  gardera  ma 
parole,  et  mon  Père  l'aimera,  et  nous  viendrons  à  lui,  et  nous 
ferons  en  lui  notre  demeure.  »  Jean,  xiv,  23.  —  «  Demeurez 
dans  mon  amour.  »  Jean,  xv,  9. 


DIFFERENCE  DES  ETATS  EN  JESUS         221 

Jésus  mourant.  Etat  sublime  rempli  d'instruc- 
tions, rayonnant  l'amour  et  la  bonté,  complétant 
les  mystères  du  passé  par  un  ensemble  de  doc- 
trine et  de  sainteté,  dont  chaque  vertu  est  un 
enseignement  et  dont  chaque  enseignement  re- 
cèle un  abîme  d'amour  et  de  vérité. 


VIII.  —  Son  état  eucharistique 


Avant  de  mourir,  Jésus,  voulant  perpétuer  sa 
présence  parmi  les  hommes,  inventa,  dans  son 
amour,  un  moyen  mystérieux  de  ne  point  les 
quitter.  Jusque-là  II  avait  vécu  de  leur  vie,  ses 
relations  avec  eux  avaient  eu  le  caractère  de 
toutes  les  relations  humaines,  et  c'est  sous  les 
dehors  de  son  Humanité  visible  qu'il  les  avait 
instruits,  édifiés,  sanctifiés,  et  qu'il  avait  accom- 
pli sa  mission.  En  mourant,  son  état  physique  et 
corporel  changeait  forcément  ;  ne  pouvant  plus 
continuer  à  vivre  sur  la  terre  d'une  vie  passible 
et  conforme  aux  corps  soumis  aux  lois  naturelles, 
Il  devait  embrasser  un  état  nouveau,  et  c'est 
l'état  eucharistique. 

Dans  l'Eucharistie,  Jésus  est  tout  aussi  présent 
que  pendant  sa  vie  mortelle  ;  Il  n'y  est  aucune- 
ment diminué  ou  amoindri.  Il  y  est  avec  ses 
deux  natures  dans  l'unité  de  Personne  ;  Il  n'y  est 


222  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOA1ME-DIEU 

ni  moins  Dieu  ni  moins  Homme  ;  Il  y  vit  d'une 
même  vie  divine  indéfectible  et  d'une  vie  hu- 
maine réelle  mais  désormais  immortelle  ;  Il  y 
conserve  l'exercice  parfait  de  ses  facultés,  et  11 
continue  d'y  faire  toutes  les  opérations  qui  con- 
viennent à  sa  Personne  d'Homme-Dieu. 

Les  habitants  de  la  Palestine  ne  Le  possédaient 
pas  plus  que  nous  Le  possédons  ;  seulement  les 
manifestations  extérieures  de  sa  présence  étaient 
autres.  Ils  Le  voyaient  de  leurs  yeux;  nous,  nous 
ne  Le  voyons  que  par  la  foi.  Ils  conversaient 
avec  Lui  ;  nous,  nous  n'avons  avec  Jésus-Eucha- 
ristie que  des  entretiens  silencieux.  Ils  allaient  à 
Lui  et  Lui  venait  vers  eux  ;  nous,  nous  sommes 
les  seuls  à  nous  mouvoir,  tandis  que  Lui  reste 
constamment  immobile.  Ils  entendaient  ses  pré- 
dications et  ils  voyaient  ses  miracles  ;  nous,  nous 
ne  L'entendons  que  dans  l'intime  de  notre  âme 
et  nous  croyons,  sans  les  voir,  à  ses  miracles 
renouvelés  à  l'autel.  Ils  étaient  témoins  de  ses 
bontés  sans  nombre  et  de  son  immense  amour  ; 
sur  ce  point,  nous  sommes  encore  plus  privilé- 
giés qu'eux,  car  ses  bienfaits  se  sont  accumulés 
depuis  vingt  siècles  et  sa  permanence  au  Très 
Saint  Sacrement,  durant  tout  ce  temps,  nous  crie 
éloquemment  la  charité  infinie  de  son  Cœur. 

Serait-ce  que  le  Sacrifice  de  la  divine  Victime 
sur  le  Calvaire  et  l'effusion  de  son  Sang  divin 


DIFFÉRENCE  DES  ÉTATS  EN  JÉSUS  223 

eussent  donné  aux  Juifs  de  son  temps  quelque 
chose  de  Jésus  que  nous  ne  puissions  posséder 
nous-mêmes  ?  Il  est  vrai  que  Jésus  n'est  mort 
qu'une  fois  '  et  qu'éternellement  II  ne  peut  plus 
mourir-  ;  il  est  vrai  qu'il  a  versé  tout  son  sang  et 
qu'il  ne  Lui  en  restait  plus  une  goutte  dans  les 
veines.  Mais  Jésus  a  repris  le  sang  qu'il  avait 
perdu  et  II  s'est  redonné  Lui-même  la  vie  qu'il 
avait  librement  abandonnée.  Sa  puissance  est 
restée  la  même  et  son  amour  aussi.  Il  peut  donc 
renouveler  ce  qu'il  a  fait  une  lois  ;  mais  avec 
cette  différence,  qu'il  doit  harmoniser  ses  actes 
avec  le  nouvel  état  glorieux  dans  lequel  II  est 
entré  pour  toujours  3.  De  sorte  que,  pour  mourir 

1  «  Le  Christ  est  mort  une  fois  pour  toutes.  »  Rom.,  vi,  10. 

-  «  Le  Christ  ressuscité  des  morts  ne  meurt  plus,  la  mort 
n'aura  plus  d'empire  sur  lui.  »  Rom.,  vi,  9. 

3  «  La  foi  catholique  croit,  dit  Saint  Thomas,  et  la  sainte 
Eglise  enseigne,  que  le  corps  glorieux  du  Christ  est  réellement 
dans  le  Sacrement  de  l'autel,  et  qu'il  y  est  vraiment  dans  son 
état  de  gloire.  Cependant  il  ne  montre  pas  à  nos  yeux  corporels 
cet  état,  cette  manière  d'être,  parce  qu'il  nous  en  réserve  la  vision 
pour  la  patrie,  et  que  cette  ostension  glorieuse  ne  conviendrait 
ni  au  Sacrement  ni  à  notre  foi,  puisque  nous  marchons  encore 
vers  le  terme,  sous  le  voile  de  l'énigme,  et  ne  percevons  qu'à 
travers  un  miroir  la  divine  lumière.  »  S.  Thom.,  Op.  58,  c.  11. 

Cet  état  glorieux,  inséparable  désormais  de  la  Personne  de 
l'Homme-Dieu,  n'est  nullement  incompatible  avec  les  humilia- 
tions et  les  abaissements  de  l'état  eucharistique,  comme  nous 
le  démontrerons  amplement  plus  tard  ;  pas  plus  que  la  présence 
de  la  Divinité  était  incompatible  avec  son  Humanité,  pendant 
sa  vie  mortelle,  et  que  la  gloire  éternelle  est  inséparable,  au 
ciel,  de  «  l'Agneau  toujours  immolé  », 


DE    LA    CONDITION     DE    L  HOMMK-DIEl' 


de   nouveau,    Il    ne  le   fera   plus  d'une   manière 
sanglante  mais  seulement  mystique. 

Et  c'est  pourquoi  II  a  voulu  que  ses  autels 
soient  d'autres  calvaires,  que  ses  Prêtres  soient 
de  réels  sacrificateurs  et  que  la  Victime  du  Sacri- 
fice soit  la  même  que  celle  de  la  Croix.  Il  institue 
ce  Sacrement  à  l'heure  où  commence  sa  Passion  '  : 

1  Le  Docteur  angélique  énumère  trois  raisons  de  l'Institution 
de  l'Eucharistie,  le  soir  de  la  Cène,  au  seuil  de  la  Passion  du 
Sauveur. 

«  Il  est  convenable  que  l'Eucharistie  ait  été  instituée  dans  la 
Cène,  où  le  Christ  s'est  trouvé  pour  la  dernière  fois  avec  ses 
disciples.  t°  —  En  raison  de  ce  que  ce  Sacrement  renferme. 
Car  le  Christ  lui-même  est  contenu  dans  l'Eucharistie,  comme 
Sacrement.  C'est  pourquoi  quand  le  Christ  devait  s'éloigner  de 
ses  disciples  sous  sa  propre  forme,  il  s'est  laissé  lui-même  à 
eux  sous  l'espèce  sacramentelle. 

«  2°  —  Parce  qu'on  n'a  jamais  pu  être  sauvé  sans  avoir  foi 
dans  la  passion  du  Christ,  d'après  ces  paroles  de  Saint  Paul 
(Rom.,  m,  25)  :  «  Dieu  l'a  destiné  pour  être  la  victime  de  propi- 
tiation  par  la  foi  qu'on  aurait  en  son  sang.  »  C'est  pourquoi  il  a 
fallu  quV/i  tout  temps  il  y  eût  parmi  les  hommes  quelque  chose 
qui  représentât  la  passion  du  Seigneur.  —  Dans  l'Ancien  Tes- 
tament, son  principal  sacrement  était  l'agneau  pascal.  D'où 
l'Apôtre  dit  (I  Cor.,  v,  7)  :  que  «  le  Christ,  notre  pàque,  a  été 
immolé  ».  —  Dans  le  Nouveau  Testament,  il  a  été  remplacé  par 
le  Sacrement  de  l'Eucharistie,  qui  rappelle  la  passion  passée, 
comme  l'Agneau  pascal  a  figuré  à  l'avance  la  passion  future. 
C'est  pourquoi  il  a  été  convenable,  qu'au  moment  où  la  passion 
était  imminente,  il  établit  le  nouveau  Sacrement  lorsqu'on  célé- 
brait l'ancien. 

«  3°  —  Parce  que  c'est  surtout  ce  que  disent  les  amis  en 
dernier  lieu,  lorsqu'ils  se  retirent,  qui  se  grave  plus  profon- 
dément dans  la  mémoire  ;  parce  qu'alors  on  leur  est  plus  atta- 
ché et  que  ce  sont  les  choses  pour  lesquelles  nous  avons  le  plus 
d'affection,  qui   s'impriment  dans  l'esprit  le  plus  vivement.  Car, 


DIFFÉRENCE    DES   ÉTATS   EN    JÉSUS  225 

Il  lui  donne  tous  les  caractères  du  Sacrifice  san- 
glant du  Calvaire,  et  II  y  dépose  les  mérites 
infinis  de  l'effusion  de  son  Sang.  Il  ordonne  à  ses 
Prêtres  de  répéter  jusqu'à  la  fin  des  temps  ce 
qu'il  vient  de  faire,  et  II  leur  communique  sa 
propre  puissance  pour  accomplir  les  mêmes  mer- 
veilles1. A  partir  de  ce  moment,  le  monde  a  pos- 
sédé Jésus  sous  une  forme  nouvelle,  voilée  mais 
réelle,  et  dans  un  état  d'immolation  permanente 
comme  celui  dans  lequel  a  été  réduite  la  Victime 
du  Calvaire. 


comme  le  dit  le  Pape  Alexandre  I»1,  (Epist.  i,  cap.  4),  dans  les 
sacrifices  rien  ne  peut  être  plus  grand  que  le  corps  et  le  sang  du 
Christ,  et  aucune  offrande  n'est  préférable  à  celle-là.  C'est  pour- 
quoi, pour  qu'on  l'eût  en  plus  grande  vénération,  le  Seigneur 
a  institué  ce  Sacrement  au  moment  où  il  allait  se  séparer  de 
ses  disciples.  Et  c'est  la  pensée  de  Saint  Augustin,  dans  les 
réponses  qu'il  adresse  à  Janvier  (Epist.  liv,  cap.  6)  :  Le  Sauveur, 
pour  mieux  faire  connaître  la  profondeur  de  ce  mystère,  a  voulu 
que  cette  action  étant  la  dernière  fût  plus  profondément  gravée 
dans  les  cœurs  et  dans  la  mémoire  de  ses  disciples,  qu'il  quitta 
pour  aller  accomplir  le  sacrifice  de  sa  passion.  »  S.  Thom.,  III  p., 
q.  73,  a.  5. 

1  Saint  Thomas  fait  ressortir  l'amour  de  Jésus  dans  l'univer- 
salité de  sa  Présence  eucharistique,  en  ce  qu'il  a  conféré  à  tous 
ses  Prêtres,  même  aux  indignes,  le  pouvoir  de  le  consacrer  et 
de  le  garder  au  monde.  «  Pour  nous  prouver  son  affection,  dit-il, 
le  Christ  consacra  son  très  saint  Corps  et  son  Sang  adorable, 
et  donna  le  pouvoir  de  le  consacrer  non  pas  à  un  seul  homme 
vertueux,  pour  un  temps  et  pour  un  lieu,  mais  ce  pouvoir  il  le 
donna  aux  Prêtres  même  criminels,  afin  qu'en  tout  temps  et  en 
tout  lieu  les  hommes  trouvassent  dans  la  sainte  Eucharistie  et 
les  autres  sacrements,  des  consolations  spirituelles  et  un  remède 
à  leurs  fautes.  »  S.  Thom.,  Op.  62,  c.  t. 


226  DE   LA   CONDITION    DE   L'HOMME-DIEU 

L'état  eucharistique  donne  quelque  chose  de 
plus  que  n'avait  donné  Jésus  dans  sa  vie  mor- 
telle. Pendant  trente-trois  ans  II  avait  vécu  avec 
les  hommes  et  s'était  montré  plein  de  bonté  à  leur 
égard  ;  c'était  en  leur  faveur  qu'il  avait  fait  tant  de 
miracles  ;  Il  n'avait  rien  négligé  pour  les  gagner 
à  son  amour,  et  II  s'était  en  quelque  sorte  épuisé 
à  leur  enseigner  la  science  du  salut.  Néanmoins 
son  action  divine  s'exerçait  encore  à  distance  ;  sa 
vérité  pénétrait  bien  dans  les  esprits,  son  amour 
dans  les  coeurs  et  sa  grâce  dans  les  âmes,  mais 
ce  n'était  pas  là  sa  Personne  tout  entière  ;  Il  ne 
s'était  pas  livré  totalement,  comme  II  le  fait  dans 
l'Eucharistie  ;  Il  n'avait  pas  donné  sa  chair  à 
manger  ni  son  sang  à  boire.  Il  avait  bien  an- 
noncé ce  mystère,  mais  II  ne  L'avait  pas  réalisé1. 

Le  jour  où  II  institue  son  Sacrement  sous 
forme  de  nourriture2,  Il  impose  en  même  temps 

1  Jean,  vi,  32-5g. 

2  Saint  Thomas  dit  avec  beaucoup  d'à-propos  au  sujet  de  la 
Communion  :  «  En  tant  que  les  deux  natures,  Yâme  et  le  corps, 
sont  personnellement  unies  par  une  alliance  intime  et  un  mer- 
veilleux amour,  la  créature  raisonnable  a  besoin,  pour  le  salut 
éternel  de  ces  deux  éléments,  d'une  nourriture  unique  qui 
convienne  à  tout  l'homme,  c'est-à-dire  ses  deux  natures,  spiri- 
tuelle et  corporelle.  Elle  a  besoin  du  Verbe  fait  chair,  qu'elle 
puisse  manger  sous  le  voile  d'un  Sacrement,  afin  que,  par  sa 
vertu,  Yâme  parvienne  de  la  misère  présente  à  la  vie  d'éternelle 
béatitude,  et  que  le  corps,  conservé  pour  un  temps  au  sein  de  la 
terre,  ressuscite  enfin  glorieux. 

a  Le  Seigneur  dit,  en  Saint  Jean  (vi,  56)  :  «  Ma  chair  —  c'est-à- 


DIFFÉRENCE    DES    ÉTATS   EN    JÉSUS  227 

à  ses  enfants  le  devoir  de  venir  y  alimenter  la 
vie  spirituelle  de  leurs  âmes  '.  Devoir  doux  et 
sacré  entre  tous,  qui  nous  unit  à  Jésus  sur  cette 
terre  autant  qu'il  est  donné  à  une  créature  mor- 
telle de  le  faire,  et  qui  nous  rend  participants  de 
la  vie  divine  dont  Jésus  est  le  principe  et  la 
source 2.  Ineffable  union  qui  transforme  l'exil 
en  un  vrai  Paradis  et  qui  nous  fait  goûter  par 
anticipation  les  joies  immenses  et  éternelles  des 
Bienheureux. 


IX.  —  Son  état  glorieux 

Le  dernier  état  dans  lequel  il  nous  est  donné 
de  contempler  Jésus  est  son  état  glorieux.  C'est 
le  couronnement  nécessaire  de  tous  les  autres. 
Le  Verbe  s'était  profondément  abaissé  et  humilié 

dire  la  chair  de  Dieu,  la  chair  humaine  unie  au  Verbe  de  Dieu  — 
est  vraiment  une  nourriture  »  ;  c'est-à-dire,  ma  chair  est  une 
nourriture  efficace  pour  tout  l'homme,  pour  son  âme  et  pour  son 
corps.  —  Le  Seigneur  (Jean,  vi,  55)  dit  de  l'esprit  :  «  Celui  qui 
mange  ma  chair  a  la  vie  éternelle  »  ;  et  du  corps  :  «  Je  le  ressus- 
citerai au  dernier  jour.  »  S.  Thom.,  Op.  5j,  c.  6. 

1  «  Si  vous  ne  mangez  la  chair  du  Fils  de  l'homme  et  si  vous 
ne  buvez  son  sang,  vous  n'aurez  pas  la  vie  en  vous.  »  Jean, 
vi,  54. 

*  «  Je  suis  le  pain  vivant,  qui  suis  descendu  du  ciel.  Si  quel- 
qu'un mange  de  ce  pain,  il  vivra  éternellement.  Celui  qui  me 
mange  vivra  par  moi.  »  Jean,  vi,  5i,  52,  58. 


228  DB   LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

en  s'incarnant  *  ;  sa  vie  terrestre  n'avait  été  qu'un 
ensemble  d'humiliation,  de  pauvreté,  de  dépen- 
dance, de  mortification,  de  renoncement  et  de 
sacrifice2;  sa  vie  publique  s'était  écoulée  au  mi- 
lieu des  travaux,  des  contradictions  et  des  persé- 
cutions3; sa  Passion  avait  accumulé  sur  sa  tête 
toutes  les  malédictions  et  L'avait  plongé  dans 
des  abîmes  de  souffrances  et  d'opprobres i  ;  sa 
mort  avait  été  le  démenti  apparent  à  toutes  ses 
promesses  et  le  triomphe  suprême  de  l'enfer  qui 
Lui  infligeait  la  plus  honteuse  et  la  plus  solen- 
nelle des  défaites s. 

1  Saint  Paul  résume  tous  les  abaissements  et  toutes  les  humi- 
liations du  Sauveur,  quand  il  nous  dit  dans  son  langage  éner- 
gique :  «  Le  Christ  s'est  fait  malédiction  pour  nous.  »  Gal.,  m,  i3. 

2  «  Le  Fils  de  l'homme  n'est  point  venu  pour  être  servi,  mais 
pour  servir  et  donner  sa  vie  pour  la  rédemption  de  plusieurs.  » 
Matth.,  xx,  28. 

3  «  Cet  enfant  a  été  établi  pour  être  un  signe  de  contradic- 
tion. »  Luc,  n,  34. 

C'est  dans  le  même  sens  que  Saint  Paul  appelle  Jésus  la 
pierre  d'achoppement  :  «  Ils  se  sont  heurtés  contre  la  pierre 
d'achoppement  »  (Rom.,  ix,  32)  ;  et  Saint  Pierre,  «  la  pierre 
vivante,  rejetée  par  les  hommes  »  (J  Pierre,  11,  4). 

Jésus  lui-même  fait  allusion,  dans  les  trois  Synoptiques,  à  la 
prophétie  messianique  (Ps.  cxvn,  22)  qui  transforme  cette  pierre 
d'achoppement  en  pierre  angulaire  destinée  à  soutenir  tout 
l'édifice  :  «  La  pierre  qu'ont  rejetée  ceux  qui  bâtissaient  est  de- 
venue la  tête  de  l'angle.  Quiconque  tombera  sur  cette  pierre 
sera  brisé,  et  elle  écrasera  celui  sur  qui  elle  tombera.  »  Luc., 
xx,  17,  18. 

1  «  Il  est  écrit  (Deut.,  xxi,  23)  ;  Maudit  quiconque  est  pendu 
au  bois.  »  Gal.,  m,  i3. 

s  «  Va,  toi  qui  détruit  le  temple  de  Dieu  et  le  rebâtis  en  trois 


DIFFÉRENCE    DES    ÉTATS    EN    JÉSUS  22g 

Il  fallait  à  Jésus  des  compensations  et  des  com- 
pensations divines  '  ;  Il  devait  être  exalté  autant 
qu'il  avait  été  humilié1;  Il  devait  remonter  dans 
la  gloire  jusqu'aux  sublimités  d'où  II  était  des- 
cendu ;j.  N'ayant  jamais  cessé  d'être  Dieu,  Il 
n'avait  pas  quitté  dans  sa  Divinité  le  sein  de  son 
Père  i  ;  mais  l'Humanité  dont  II  s'était  revêtu  et 
qui  Lui  avait  servi  si  admirablement  à  s'abaisser, 
à  souffrir  et  à  mourir,  réclamait  sa  part  de  gloire 

jours,  sauve-toi  toi-même  ;  si  tu  es  le  Fils  de  Dieu,  descends 
de  la  Croix...  Il  a  sauvé  les  autres,  et  /'/  ne  peut  se  sauver  lui- 
même...  Il  se  confie  en  Dieu  ;  qu'il  le  délivre  maintenant,  s'il 
l'aime  ;  car  il  a  dit  :  Je  suis  le  Fils  de  Dieu.  »  Matth.,  xxvh, 
40,  43,  43. 

1  «  Il  s'est  humilié  lui-même  et  s'est  fait  obéissant  jusqu'à  la 
mort,  et  la  mort  de  la  croix.  C'est  pourquoi  Dieu  l'a  exalté,  et 
lui  a  donné  un  nom  au-dessus  de  tout  nom,  afin  qu'au  nom  de 
Jésus  tout  genou  fléchisse  dans  le  ciel,  sur  la  terre  et  dans  les 
enfers,  et  que  toute  langue  confesse  que  le  Seigneur  Jésus- 
Christ  est  dans  la  gloire  de  Dieu  le  Père.  »  Phil.,  ii,  8-it. 

3  «  Celui  qui  est  descendu  dans  les  parties  inférieures  de  la 
terre  est  le  même  que  celui  qui  est  monté  au-dessus  de  tous 
les  deux,  afin  de  remplir  toutes  choses.  »  Ephés.,  iv,  9,  10. 

«  Il  n'y  a  pas,  dit  Saint  Thomas,  d'humilité  égale  à  celle  du 
Christ  qui,  étant  Dieu,  a  voulu  se  faire  homme,  et  qui  étant 
Maître,  a  consenti  à  prendre  la  forme  d'esclave.  Il  est  descendu 
jusqu'aux  enfers,  et  c'est  pourquoi  il  a  été  exalté  jusqu'au  ciel, 
élevé  jusqu'au  trône  de  Dieu.  »  S.  Thom.,  Op.  6,  c.  9. 

3  «  Maintenant,  glorifiez-moi,  vous  Père,  en  vous-même,  de 
la  gloire  que  j'ai  eue  en  vous  avant  que  le  monde  fût.  » 
Jean,  xvii,  5. 

4  «  Personne  n'est  monté  au  ciel  si  ce  n'est  celui  qui  est  des- 
cendu du  ciel,  le  Fils  de  l'homme,  lequel  est  dans  le  ciel.  »  Jean, 
m,    i3. 


230  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

éternelle  l.  Tous  les  actes  de  vertu  posés  pendant 
sa  vie,  toutes  ses  souffrances  endurées,  chaque 
humiliation  que  les  hommes  Lui  avaient  infligée, 
chaque  plaie  de  son  corps  meurtri,  chaque  dou- 
leur de  son  âme  angoissée,  chaque  instant  de 
cette  vie  mortelle  de  l'Homme-Dieu  avait  droit 
à  une  gloire  spéciale,  que  la  terre  n'était  pas  en 
mesure  de  Lui  donner  et  dont  seul  Dieu  le  Père 
pouvait  couronner  son  divin  Fils  dans  les  siècles 
des  siècles2. 

Depuis  lors,  tout  est  devenu  glorieux  en  Jésus. 
Il  n'est  plus  environné  des  ténèbres  qu'il  était 
venu  éclairer  ;  Il  est  à  jamais  éclatant  et  lumi- 
neux. Il  n'est  plus  retenu  dans  les  liens  d'un  corps 
mortel  ni  soumis  à  ses  lois  ;  Il  ne  connaît  ni  les 
distances  ni  les  obstacles.  Il  ne  peut  plus  souffrir; 
Il  jouit  éternellement  d'un  bonheur  sans  mélange 
dans  une  gloire  sans  fin  3. 

1  «  Ne  fallait-il  pas  que  le  Christ  souffrit  ces  choses  et  entrât 
ainsi  dans  sa  gloire  ?  »  Ltc,  xxiv,  26. 

«  J'ai  vaincu,  et  je  me  suis  assis  avec  mon  Père  sur  son 
trône.  »  Apoc,  m,  21. 

4  «  C'est  mon  Père  qui  me  glorifie.  »  Jea.n,  vin,  54.  —  «  Mon 
Père,  l'heure  est  venue  :  glorifiez  votre  Fils.  »  Jean,  xvii,  1. 

3  Le  bonheur  éternel  dont  jouit  notre  adorable  et  divin  Maître 
est  évidemment  le  bonheur  le  plus  grand  qui  puisse  être  goûté 
par  aucune  créature  angélique  ou  humaine.  L'Union  hyposta- 
tique  a  fait  la  nature  humaine  participante  d'une  manière  telle- 
ment intime  des  attributs  divins  que,  pour  comprendre  un  peu 
ce  bonheur  de  l'Homme-Dieu,  il  nous  faut  pénétrer  dans  la  féli- 
cité même  des  trois  Personnes  divines,  cet  abîme  insondable  de 


DIFFÉRENCE    DES   ÉTATS    EN   JÉSUS  23t 

Jésus  est  revenu  à  son  point  de  départ,  empor- 
tant les  trophées  de  ses  humiliations  et  de  ses 
souffrances,  avec  la  source  intarissable  des  mé- 
rites infinis  acquis  pendant  sa  vie.  Et  dans  son 
ascension,  Il  entraîne  avec  Lui  toutes  les  âmes 
purifiées  dans  son  Sang,  et  que  sa  miséricorde  a 
marquées  du  sceau  des  prédestinés. 

Entouré  des  Anges  et  de  tous  les  Elus  ses  ra- 
chetés, en  compagnie  de  sa  divine  Mère  qu'il 
associe  plus  directement  à  sa  gloire,  Il  reçoit  les 
adorations  et  les  hommages  de  toute  la  cour 
céleste  ;  Il  est  acclamé  comme  le  souverain  Sei- 
gneur régnant  éternellement  ;  Il  est  le  centre 
divin  où  converge  tout  l'amour  de  la  Patrie,  la 
vie  essentielle  d'où  tout  émane,  la  félicité  parfaite 
qui  se  donne  sans  cesse  et  ne  s'épuise  jamais1. 

l'infinie  béatitude.  Ces  belles  paroles  de  l'angélique  Docteur 
nous  en  feront  pressentir  les  sublimités. 

«  Dieu  le  Père  se  délecte  outre  mesure  dans  la  béatitude  du 
Fils,  et  le  Fils  semblablement  dans  celle  du  Père  ;  et  le  Père 
et  le  Fils  se  délectent  dans  la  béatitude  du  Saint-Esprit  ;  et 
le  Saint-Esprit  se  délecte  pareillement  dans  la  béatitude  de 
l'un  et  de  l'autre.  Chacune  des  trois  Personnes  jouit  autant 
dans  les  autres  que  dans  elle-même,  parce  qu'elles  n'ont  qu'une 
seule  et  même  béatitude  ;  et  cette  mutuelle  jouissance  se  trouve 
dans  les  trois  Personnes  par  une  mutuelle  et  très  véritable  cha- 
rité. Chacune  des  trois  Personnes  adresse  à  l'autre  cette  parole 
que,  dans  Saint  Jean  (xvn,  10),  le  Seigneur  Jésus  adresse  au 
Père  :  «  Tout  ce  que  vous  avez  est  à  moi,  et  tout  ce  que  j'ai  est 
à  vous  »  ;  donc  je  suis  tout  ce  que  vous  êtes,  et  vous  êtes  réelle- 
ment tout  ce  que  je  suis.  »  S.  Thom.,  Op.  62,  c.  3. 

1  «  Je  vis  quelqu'un  qui  ressemblait  au  Fils  de  l'homme,  vêtu 


232  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEI' 

Nous  sommes  tous  destinés  à  partager  cette 
gloire  du  Verbe  Incarné  ;  notre  résurrection  est 
garantie  par  la  sienne  '.  Mais,  comme  notre 
Maître,  il  nous  faut  auparavant  passer  par 
l'épreuve2  et  nous  acheminer  vers  la  gloire  par 

d'une  longue  robe,  et  ceint  d'une  ceinture  d'or  autour  de  la  poi- 
trine... Il  posa  sa  main  droite  sur  moi  en  disant  :  Ne  crains  point, 
je  suis  le  premier  et  le  dernier  et  le  vivant  ;  j'ai  été  mort  et  voici 
que  je  suis  vivant  pour  les  siècles  des  siècles,  et  j'ai  les  clefs 
de  la  mort  et  de  l'enfer...  Je  regardai  et  j'entendis  la  voix 
d'anges  nombreux...  et  il  y  en  avait  des  milliers  et  des  milliers 
qui  disaient  d'une  voix  forte  :  l'Agneau  qui  a  été  immolé  est 
digne  de  recevoir  la  puissance,  la  divinité,  la  sagesse,  la  force, 
l'honneur,  la  gloire  et  la  bénédiction...  Et  toutes  les  créatures 
au  ciel,  et  sur  la  terre  et  dans  la  mer,  disaient  :  A  Celui  qui  est 
assis  sur  le  trône  et  à  l'Agneau,  bénédiction,  honneur,  gloire, 
puissance  dans  les  siècles  des  siècles.  Amen.  »  Apoc,  i,  13,  17, 
18  ;  v,  n-i3. 

1  «  Dieu  le  Père  nous  a  arrachés  à  la  puissance  des  ténèbres 
et  transférés  dans  le  royaume  du  Fils  de  sa  dilection.  C'est  en 
celui-ci,  c'est  par  son  sang  que  nous  avons  la  Rédemption.  » 
Col.,  1,  i3,  14. 

a  La  résurrection  du  Christ,  dit  Saint  Thomas,  est  la  cause  effi- 
ciente et  exemplaire  de  la  nôtre  :  la  cause  efficiente  par  la  vertu 
divine,  dont  le  propre  est  de  vivifier  les  morts  ;  la  cause  exem- 
plaire, parce  qu'elle  est  la  première  en  dignité  et  en  perfection 
et  que  ce  qui  est  le  plus  parfait  est  toujours  le  modèle  de  ce  qui 
l'est  moins  selon  son  mode.  »'  S.  Thom.,  III  p.,  q.  56,  a.  1,  ad  3. 

2  «  Si  quelqu'un  veut  venir  après  moi,  qu'il  se  renonce  lui- 
même,  qu'il  prenne  sa  croix  et  me  suive.  »  Matth.,  xvi,  24. 

«  Le  royaume  des  cieux  souffre  violence,  et  ceux-là  seuls  le 
conquièrent  qui  se  font  violence.  »  Matth.,  xi,  12. 

«  Il  faut  que  nous  entrions  dans  le  royaume  des  cieux  par  une 
foule  de  tribulations.  »  Act.,  xiv,  21. 

«  Je  vous  envoie  comme  des  agneaux  au  milieu  des  loups.  » 
Matth.,  x,  16. 

«  On  vous  livrera  aux  tribulations,  on  vous  tuera  ;  vous  serez 


DIFFÉRENCE    DES    ÉTATS    EN    JÉSUS  233 

la   voie  des    humiliations,    des  sacrifices  et   des 
souffrances1. 

La  Crèche  de  Bethléem  annonçait  des  abaisse- 
ments inouïs  et  la  Croix  du  Calvaire  venait  les 
couronner  dans  un  effondrement  général  ;  mais 
quand  cette  vie  de  prodiges  et  de  vertus  fut  ense- 
velie dans  le  tombeau,  de  ce  tombeau  sortit  le 
triomphe  dans  les  gloires  de  la  résurrection,  pré- 
lude des  gloires  éternelles  -.  Renonçons-nous, 
souffrons,  sacrifions-nous,  pratiquons  toutes  les 
vertus,  vivons  pour  Jésus  et  mourons  avec  Lui  ; 
et  de  notre  calvaire,  composé  de  toutes  les  peines 
et  de  toutes  les  croix  de  la  vie,  nous  nous  cnvo- 


en  haine  à  toutes  les  nations  à  cause  de   mon  nom.  »  Matth., 
xxiv,  9. 

«  Si  le  monde  vous  hait,  sachez  qu'il  m'a  haï  le  premier. 
Parce  que  vous  n'êtes  pas  de  ce  monde,  mais  que  je  vous  ai 
choisis  du  milieu  du  monde,  le  monde  vous  tient  en  haine.  S'ils 
m'ont  persécuté,  ils  vous  persécuteront  aussi  ;  le  serviteur  n'est 
pas  plus  que  le  maître.  »  Jean,  xv,  18-20. 

1  «  Puisque  le  Christ  a  souffert  dans  la  chair,  vous  aussi 
armez-vous  des  mêmes  sentiments...  Mes  bien-aimés,  ne  soyez 
pas  surpris  du  feu  qui  sert  à  vous  purifier,  comme  s'il  vous  arri- 
vait quelque  chose  d'étrange  ;  mais  parce  que  vous  participez 
aux  souffrances  du  Christ,  réjouissez-vous,  afin  que  lorsque 
sa  gloire  vous  sera  manifestée,  vous  soyez  aussi  dans  la  joie  et 
dans  l'allégresse.  »  I  Pierre,  iv,  1,  12,  i3. 

«  Le  Dieu  de  toute  grâce  qui  nous  a  appelés  dans  le  Christ 
Jésus  à  son  éternelle  gloire,  vous  perfectionnera,  vous  affermira 
et  vous  fixera  après  que  vous  aurez  souffert  un  peu  de  temps.  » 
I  Pierre,  v,  10. 

2  «  Le  Christ  est  mort  et  il  est  ressuscité,  afin  de  dominer  et 
sur  les  vivants  et  sur  les  morts.  »  Rom.,  xiv,  9. 


' 


234 


DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 


lerons,  sur  les  traces  de  notre  divin  Sauveur, 
dans  le  royaume  de  sa  gloire  et  de  l'amour 
sans  fin  '. 


1  «  Courons  avec  une  persévérante  patience  dans  la  carrière, 
les  yeux  fixés  sur  l'auteur  et  le  consommateur  de  la  foi,  Jésus  ; 
au  lieu  de  la  joie  qui  s'offrait  à  lui,  il  a  souffert  la  Croix, 
dédaignant  son  ignominie  ;  et  le  voilà  maintenant  assis  à  la 
droite  du  trône  de  Dieu.  Pensez  donc  en  vous-mêmes  à  Celui 
qui  a  souffert  de  si  grandes  contradictions  de  la  part  des 
pécheurs,  afin  que  vous  ne  vous  lassiez  point,  et  que  vous  ne 
laissiez  point  vos  âmes  succomber  à  l'abattement,  car  vous 
n'avez  pas  encore  résisté  jusqu'au  sang,  en  combattant  contre  le 
péché.  »  Hébr.,  xii,  1-4. 


A  Jésus,  dans  sa  vie  mortelle 


O  Jésus,  mon  adorable  Maître, 

venu  pour  m'enseigner,  me  sanctifier 

et  me  sauver  ; 

je  comprends  vos  divines  leçons 

et  je  veux,  aidé  de  votre  grâce,  vous  suivre  de  près, 

pratiquer  vos  vertus,  m'inspirer  de  votre  esprit, 

brûler  de  votre  amour  et  ne  soupirer  plus 

qu'après  le  bonheur  de  Vous  mieux  connaître, 

pour  Vous  imiter  plus  fidèlement 

et  Vous  glorifier  tous  les  jours  de  ma  vie. 

Vos  abaissements  me  jettent  dans  l'admiration. 

Vos  vertus  m'animent  à  marcher  sur  vos  traces. 

Vos  souffrances  m'aident  à  supporter  les  miennes. 

Votre  amour  pour  moi  ravive  celui  que  j'ai  pour  vous. 

Votre  zèle  pour  la  gloire  de  votre  Père 

devient  la  règle  et  le  soutien  du  mien. 

Votre  ardeur  pour  le  salut  des  âmes 

m'excite  à  souffrir  et  à  travailler  pour  elles. 

J'aspire  à  mourir  pour  Vous  qui  êtes  mort  pour  moi. 

Puissé-je  faire  de  l'Eucharistie 

mon  ciel  sur  la  terre, 

avant  de  faire  de  votre  possession  éternelle 

mon  ciel  dans  la  gloire! 


CHAPITRE    CINQUIÈME 

Des   principales   Missions 
de  Jésus 


Il  •'. 


CHAPITRE    CINQUIEME 


Des  principales  Missions  de  Jésus 


•  Dieu  a  tant  aimé  le  monde  qu'il 
lui  a  donné  son  Fils  unique,  afln 
que  tout  homme  qui  croit  en  lui  ne 
périsse  point,  mais  qu'il  ait  la  vie 
éternelle,  et  afln  que  le  monde  soit 
sauvé  par  lui.  » 

Jean.  III,  16,  17. 

En  se  revêtant  de  notre  humanité  le  Verbe  de 
Dieu  venait  accomplir  ici-bas  une  mission  bien 
caractérisée,  qu'il  avait  reçue  de  son  divin  Père. 
Cette  vérité  est  incontestable  '  et  il  y  en  a  peu 
dans  le  Saint  Evangile  sur  lesquelles  Jésus 
revienne  avec  autant  d'insistance.  Il  affirme  à 
tout  instant  qu'il  n'est  pas  venu  de  Lui-même, 
qu'il  a    été  envoyé  -,  et   que  c'est   son   Père   qui 

1  «  Nous  avons  vu  et  nous  attestons  que  le  Père  a  envoyé 
son  Fils  comme  Sauveur  du  monde.  »  I  Jean,  iv,  14. 

*  «  Je  ne  suis  pas  venu  de  moi-même,  mais  celui  qui  m'a  en- 
voyé est  véritable.  »  Jean,  vu,  28. 

«  C'est  de  Dieu  que  je  suis  sorti  et  que  je  suis  venu  :  je  ne 
suis  pas  venu  de  moi-même,  mais  c'est  lui  qui  m'a  envoyé.  » 
Jean,  viii,  42. 


240  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

L'a  envoyé  •  ;  Il  se  réjouit  de  ce  que  l'on  croit  à 
sa  mission  J,  et  II  assure  la  vie  éternelle  a  ceux 
qui  y  ajouteront  foi 3.  Il  est  visible  que  Jésus 
veut  inculquer  cette  croyance  et  qu'il  en  fait  le 
fondement  de  sa  doctrine. 

Outre  que  cette  vérité  nous  montre  les  rap- 
ports intimes  qui  existent  entre  le  Père  et  le 
Fils4,  l'union   de  sentiments   et  l'harmonie  par- 

1  Trente-neuf  fois,  dans  le  Saint  Evangile,  Jésus  se  proclame 
l'envoyé  de  Dieu  et  de  son  Père.  11  ne  perd  visiblement  aucune 
occasion  d'affirmer  ce  point  de  doctrine,  sur  lequel  repose  et  sa 
divinité  et  la  mission  qu'il  est  venu  remplir  sur  cette  terre.  Il 
énonce  cette  vérité  fondamentale,  dès  le  début  de  sa  vie  publique, 
lorsque,  dans  son  entretien  avec  Nicodème,  prince  de  la  syna- 
gogue, il  dit  :  «  Dieu  a  tant  aimé  le  monde  qu'il  a  donné  son 
Fils  unique,  afin  que  quiconque  croit  en  lui  ne  périsse  point, 
mais  qu'il  ait  la  vie  éternelle.  Car  Dieu  a  envoyé  son  Fils  dans 
le  monde,  non  pour  juger  le  monde,  mais  pour  que  le  monde 
soit  sauvé  par  lui.  »  (Jean,  m,  16,  17).  —  Il  en  fait  également 
une  proclamation  solennelle,  aux  dernières  heures  de  sa  vie,  le 
soir  de  la  Cène,  lorsque,  adressant  à  son  divin  Père  sa  prière 
suprême,  il  s'écrie  :  «  Père,  l'heure  est  venue  ;  glorifiez  votre 
Fils,  afin  que  votre  Fils  vous  glorifie,  en  donnant,  selon  la  puis- 
sance que  vous  lui  avez  donnée  sur  toute  chair,  la  vie  éternelle 
à  tous  ceux  que  vous  lui  avez  donnés.  Or,  la  vie  éternelle,  c'est 
qu'ils  vous  connaissent,  vous  seul  vrai  Dieu,  et  celui  que  vous 
avez  envoyé,  Jésus-Christ.  »  Jean,  xvii,  t-3. 

*  «  Je  me  réjouis  à  cause  de  vous,  afin  que  vous  croyiez.  » 
Jean,  xi,  15. 

3  «  C'est  la  volonté  de  mon  Père  qui  m'a  envoyé  que  quiconque 
voit  le  Fils,  et  croit  en  lui.  ait  la  vie  éternelle,  et  moi  je  le  res- 
susciterai au  dernier  jour.  »  Jean,  vi,  40. 

4  «  Celui  qui  m'a  envoyé  est  avec  moi,  et  il  ne  m'a  pas  laissé 
seul.  »  Jean,  vhi,  29.  —  «  Je  suis  dans  mon  Père  et  mon  Père 
est  en  moi.  -  Jean,  xiv,  10. 


PRINCIPALES   MISSIONS   DE   JÉSUS  24I 

faite  qui  demeurent  constamment  entre  eux  ', 
elle  jette  une  précieuse  lumière  sur  le  Mystère 
de  l'Incarnation  et  sur  la  soumission  du  Fils  de 
l'homme  aux  décrets  éternels  de  l'adorable  Tri- 
nité. Jésus  est  bien  l'Envoyé,  celui  qui  a  reçu 
une  mission  et  qui  a  assumé  la  responsabilité  de 
l'accomplir2;  et,  sous  ce  rapport,  Il  est  subor- 
donné à  celui  qui  L'envoie,  Il  reçoit  de  lui  les 
ordres  et  II  a  le  devoir  de  les  accomplir.  Cette 
subordination  et  cette  soumission  sont  voulues, 
mais  elles  n'en  gardent  pas  moins  leur  caractère 
de  dépendance  et  d'infériorité3. 

1  «  Je  ne  fais  rien  de  moi-même,  mais  je  parle  comme  mon 
Père  m'a  enseigné.  Je  fais  toujours  ce  qui  lui  plaît.  »  Jean, 
viii,  28,  29. 

i  «  Deux  choses  sont  de  l'essence  de  la  mission,  d'après  Saint 
Thomas.  L'une  est  le  rapport  de  l'envoyé  à  celui  qui  l'envoie  ; 
par  là  même  que  quelqu'un  est  envoyé,  on  montre  qu'il  procède 
de  celui  qui  l'envoie.  L'autre  est  le  rapport  de  l'envoyé  avec  le 
terme  de  sa  mission  ;  ce  rapport  consiste  en  ce  que  l'envoyé 
commence  à  être  là  où  il  a  été  envoyé,  soit  parce  qu'il  n'y  était 
pas  du  tout  avant  sa  mission,  soit  parce  qu'il  commence  à  y  être 
d'une  autre  manière  qu'auparavant. 

«  La  mission  peut  donc  convenir  à  la  personne  divine,  en  ce 
que,  d'une  part,  elle  implique  procession  d'origine  du  côté  de 
celui  qui  l'envoie,  et  que,  de  l'autre,  elle  implique  dans  celui 
qui  est  envoyé  un  nouveau  mode  d'existence.  C'est  ainsi  qu'on 
dit  que  le  Fils  a  été  envoyé  par  le  Père  dans  le  monde,  et  qu'il 
a  commencé  à  y  vivre  sous  une  forme  humaine,  bien  qu'il  y  fût 
déjà  auparavant,  comme  le  dit  Saint  Jean  au  premier  chapitre 
de  son  Evangile.  »   S.  Thom.,  I  p.,  q.  43,  a.  1. 

3  La  mission  du  Verbe  Incarné,  considérée  du  côté  de  Dieu  et 
dans   son   principe,  est  éternelle  ;  et  sous  ce  rapport  elle  n'im- 


242  DE    LA   CONDITION    DE   L  HOMME-DIEU 

C'est  tellement  vrai,  que  Jésus  poussera  cette 
dépendance  absolue  jusque  dans  les  détails  les 
plus  minimes  de  sa  vie,  et  que  Lui-même  nous 
révélera  qu'il  ne  dit  rien  ni  ne  fait  rien,  sans 
que  son  Père  le  Lui  ait  dit  auparavant1  ou  qu'il 
ne  le  lui  ait  vu  faire  *.  Admirable  économie  du 
plan  divin,  qui  fait  entrer  aussi  intimement  Dieu 
le  Père  dans  l'œuvre  de  la  Rédemption  opérée 

plique  aucune  infériorité,  car,  comme  dit  Saint  Thomas  :  «  dans 
la  Trinité  il  n'y  a  pas  d'autre  procession  qu'une  procession  d'ori- 
gine qui  ne  détruit  point  l'égalité  »  (I  p.,  q.  43,  a.  1,  ad  î). 
Mais  considérée  du  côté  terrestre  et  dans  son  terme,  elle  est 
temporelle,  et  c'est  ce  qui  constitue  dans  l'Envoyé  un  rapport  de 
dépendance  et  d'infériorité.  Laissons  l'Ange  de  l'Ecole  nous  l'ex- 
pliquer :  «  Le  Fils  procède  du  Père  éternellement  en  tant  que 
Dieu,  et  il  procède  temporellement  en  tant  qu'il  s'agit  de  sa 
mission  visible  comme  Homme-Dieu...  La  mission  n'implique 
pas  seulement  procession  d 'un  principe,  mais  elle  détermine  le 
terme  temporel  de  la  procession.  Par  conséquent,  ou  la  mission 
est  seulement  temporelle,  ou  elle  implique  une  procession  éter- 
nelle et  y  ajoute  un  effet  temporel  ;  car  le  rapport  de  la  personne 
divine  à  son  principe  ne  peut  être  qu'un  rapport  éternel.  C'est 
pourquoi  on  distingue  deux  sortes  de  procession,  l'une  éternelle 
et  l'autre  temporelle,  non  parce  qu'elle  a  avec  son  principe  un 
double  rapport,  mais  parce  qu'elle  implique  deux  sortes  de  terme, 
l'un  éternel  et  l'autre  temporel.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  43,  a.  2, 
c.  et  ad  3. 

1  «  Je  n'ai  pas  parlé  de  moi-même,  mais  mon  Père  qui  m'a 
envoyé,  c'est  lui-même  qui  m'a  prescrit  ce  que  je  dois  dire  et 
comment  je  dois  parler.  Et  je  sais  qu'un  tel  ordre,  c'est  la  vie 
éternelle.  Ainsi  donc  ce  que  je  dis,  je  le  dis  tel  que  le  Père  me 
l'a  dit.  »  Jean,  xii,  49,  5o. 

2  «  En  vérité,  en  vérité,  je  vous  le  dis,  le  Fils  ne  peut  rien 
faire  de  lui-même,  si  ce  n'est  ce  qu'il  voit  faire  à  son  Père.  » 
Jean,  v,  19. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE   JÉSUS  243 

par  son  Fils  '  ;  en  même  temps  que  le  Saint- 
Esprit,  après  avoir  formé  le  corps  mortel  de  la 
divine  Victime2,  se  fait  dans  les  âmes  l'instru- 
ment de  la  fécondité  des  grâces  du  Sauveur  des 
hommes  et  le  continuateur  de  sa  mission3. 

La  mission  du  Verbe  Incarné  est  une  mission 
déterminée  qui  correspond  aux  desseins  d'amour 
et  de  miséricorde  de  Dieu  envers  l'humanité4. 
Son  but  est  précis  et  tout,  dans  la  vie  du  Sauveur, 

1  «  Le  Père  aime  le  Fils  et  lui  montre  tout  ce  qu'il  fait.  » 
Jean,  v,  20. 

2  «  L'Esprit- Saint  viendra  en  vous,  et  la  vertu  du  Très-Haut 
vous  couvrira  de  son  ombre.  »  Luc,  1,  35.  —  «  Marie,  sa  Mère, 
fut  trouvée  ayant  conçu  du  Saint-Esprit.  »  Matth.,  i,  18. 

3  «  Je  prierai  mon  Père,  et  il  vous  donnera  un  autre  Paraclet 
pour  qu'il  demeure  avec  vous,  toujours.  »  Jean,  xiv,  16. 

«  Le  Paraclet,  l'Esprit-Saint,  que  le  Père  enverra  en  mon  nom, 
vous  enseignera  toutes  choses  et  vous  suggérera  tout  ce  que  je 
vous  aurai  dit.  »  Jean,  xiv,  26. 

■<  Lorsque  cet  Esprit  de  vérité  sera  venu,  il  vous  enseignera 
toute  vérité  ;  car  il  ne  parlera  pas  de  lui-même,  mais  il  dira  tout 
ce  qu'il  aura  entendu.  Il  vous  annoncera  ce  qui  doit  arriver  :  il 
me  glorifiera,  parce  qu'il  recevra  de  ce  qui  est  à  moi  et  vous 
l'annoncera.  »  Jean,  xvi,  i3,  14. 

L'Eglise,  dans  son  admirable  liturgie  de  la  sainte  Messe,  nous 
rappelle  cet  ineffable  mystère  de  la  coopération  de  l'adorable 
Trinité  tout  entière  dans  la  Rédemption  du  genre  humain,  lors- 
qu'elle commence  une  des  trois  oraisons  qui  précèdent  la  com- 
munion du  Prêtre  par  ces  paroles  :  «  O  Seigneur  Jésus-Christ, 
Fils  du  Dieu  vivant,  qui  avez  sauvé  le  monde  par  la  volonté  du 
Père  et  la  coopération  du  Saint-Esprit.  » 

4  «  Dieu  n'a  pas  envoyé  son  Fils  dans  le  monde  pour  con- 
damner le  monde,  mais  pour  que  le  monde  soit  sauvé  par  lui.  » 
Jean,  ui,  17. 


244  DE    LA    CONDITION   DE   L  HOMME-DIEU 

devra  être  combiné  pour  y  tendre  sans  cesse. 
Jésus  écartera  inexorablement  tout  ce  qui  ne 
concorde  pas  avec  sa  mission,  de  même  qu'il 
mettra  tout  en  oeuvre  pour  l'accomplir  avec  le 
plus  d'exactitude  et  la  plus  grande  perfection 
possibles1.  En  entrant  dans  le  monde  II  aura 
devant  les  yeux  la  fin  suprême  de  son  Incarna- 
tion 2  ;  Il  pensera  constamment  aux  motifs  qui 
L'ont  fait  descendre  du  ciel3;  Il  entreverra  le 
terme  de  son  existence  terrestre  et  II  suivra  fidè- 
lement la  voie  qui  devra  L'y  conduire4.  L'amour 

1  C'est  ce  zèle  à  accomplir  fidèlement  sa  divine  mission,  qui 
met  sur  les  lèvres  du  Sauveur  les  paroles  si  dures  qu'il  adressa 
un  jour  à  Saint  Pierre,  après  la  première  révélation  qu'il  fit  à 
ses  disciples  de  sa  passion  et  de  sa  mort.  Saint  Pierre,  dans  son 
amour  pour  son  Maître,  veut  protester,  ne  comprenant  pas  que 
le  -Messie  doive  souffrir  et  que  le  Fils  de  Dieu  puisse  mourir  : 
«  Prenant  Jésus  à  part,  il  commence  à  le  reprendre,  disant  : 
Qu'il  n'en  soit  pas  ainsi.  Seigneur,  cela  ne  vous  arrivera  pas. 
Jésus,  se  retournant,  dit  à  Pierre  :  Retire-toi  de  moi,  Satan,  tu 
mes  un  scandale.  »  Matth.,  xvi,  22,  23. 

2  A  savoir,  le  salut  du  monde  par  l'effusion  de  son  sang  : 
«  Vous  avez  été  rachetés  par  le  précieux  sang  du  Christ.  » 
I  Pierre,  i,  18,  19. 

«  Il  est  impossible  que  le  sang  des  taureaux  et  des  boucs 
enlève  les  péchés.  C'est  pourquoi  le  Christ  entrant  dans  le 
monde,  dit  :  les  holocaustes  pour  les  péchés  ne  vous  ont  pas 
plu,  vous  m'avez  formé  un  corps,  me  voici,  je  viens,  ô  Dieu, 
pour  faire  votre  volonté.  »  Hébr.,  x,  4-7. 

3  «  Je  suis  descendu  du  ciel,  pour  faire  la  volonté  de  celui 
qui  m'a  envoyé.  Or,  c'est  la  volonté  de  mon  Père  qui  m'a  envoyé, 
que  de  tout  ce  qu'il  m'a  donné,  rien  ne  se  perde.  »  Jean,  vi,  38,  39. 

*  «  Pour  ce  qui  est  du  Fils  de  l'homme,  il  s'en  va  selon  ce 
qui  a  été  écrit  de  lui.  »  Matth.,  xxvi,  24. 


PRINCIPALES   MISSIONS   DE   JÉSUS  245 

qui  L'a  fait  s'incarner,  Le  fortifiera  à  chaque  pas, 
tiendra  son  âme  fixée  à  la  Croix  lointaine  de  son 
Sacrifice  et  saura,  à  l'heure  venue.  Lui  faire 
verser  tout  son  sang  pour  accomplir  jusqu'à  la 
fin  la  mission  reçue  de  son  divin  Père  '. 

Les  choses  n'auront  d'importance  pour  Jésus 
que  suivant  leur  rapport  avec  sa  divine  mission. 
Il  ne  dira  pas  un  mot,  ne  posera  pas  un  acte, 
n'exprimera  pas  un  désir,  ne  fera  pas  un  miracle, 
ne  donnera  pas  un  enseignement  et  ne  mani- 
festera pas  une  de  ses  perfections  qui  ne  soit 
conforme  avec  la  fin  suprême  de  sa  vie.  C'est  à 
cette  lumière  qu'il  nous  faut  étudier  Jésus,  si 
nous  voulons  Le  bien  comprendre.  De  même  que 
tout  est  divin  dans  ses  paroles  et  que  cependant 
certains  de  ses  enseignements  sont  plus  impor- 
tants et  plus  essentiels  que  d'autres,  ainsi  il  y  a 
des  degrés  dans  l'importance  de  ses  missions 
secondaires,  en  tant  qu'elles  sont  subordonnées 
à  sa  mission  générale  et  qu'elles  ont  des  rapports 
plus  ou  moins  directs  avec  la  fin  principale. 

La  mission  principale  et  essentielle  de  Jésus, 
d'après  les  décrets  éternels  de  la  miséricorde 
divine,  c'est  de  sauver  le  monde  par  son  Immo- 
lation  sanglante2.   Jésus   n'aurait   fait   que  cela 

1  «  Le  Christ  s'est  fait  obéissant  jusqu'à  la  mort,  et  la  mort 
de  la  croix.  »  Philip,  h,  8. 

-  «  Nous  avons  été  réconciliés  avec  Oieu  par  la  mort  de  son 
Fils.  »  Rom.,  v,  io. 


246  DE   LA   CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

sans  rien  d'autre,  que  son  œuvre  principale  eût 
été  accomplie  ;  mais  ayant  résolu  de  vivre  pen- 
dant un  certain  temps  parmi  les  hommes  et  de 
leur  communiquer  sa  doctrine  par  les  moyens 
humains  ordinaires,  Il  devait  les  édifier  en  pra- 
tiquant la  vertu  sous  leurs  yeux  et  les  enseigner 
en  leur  prêchant  les  vérités  du  salut.  Voulant 
également  établir  son  Eglise  en  une  société  par- 
faite, Il  lui  fallait  réunir  les  éléments  destinés  à  la 
constituer  et  leur  fournir  les  moyens  de  coopérer 
à  ses  desseins.  Venu,  en  outre,  pour  remplacer 
les  sacrifices  anciens  ',  Il  devait  assurer  la  per- 
pétuité, tout  autant  que  la  fécondité,  au  Sacri- 
fice unique  de  la  Loi  nouvelle.  Toutes  choses 
sublimes  en  elles-mêmes,  qui  différencient  les 
diverses  missions  de  Jésus,  mais  qui  s'harmo- 
nisent parfaitement  et  qui  donnent  à  la  vie  du 
Sauveur  un  cachet  d'admirable  unité  et  d'ado- 
rable perfection. 

Cette  distinction  entre  les  divers  points  de 
vue  sous  lesquels  on  peut  envisager  la  mission 
générale  de  Jésus  dans  l'humanité,  ou  entre  les 
moyens  employés  par  Lui  pour  i'accomplir,  nous 

1  «  Après  avoir  dit  d'abord  :  Vous  n'avez  pas  voulu  de  sacri- 
fices et  d'offrandes,  non  plus  que  les  holocaustes  pour  le  péché, 
et  vous  n'avez  pas  agréé  ces  choses  qu'on  offre  selon  la  loi  ;  le 
Christ  ajoute  :  Voici  que  je  viens,  ô  Dieu,  pour  faire  votre 
volonté.  Il  abolit  ainsi  la  première  chose  pour  établir  la 
seconde.  »  Hébr.,  x,  8,  9. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE    JÉSUS  247 

servira  à  mieux  comprendre  plus  tard  les  ca- 
ractères essentiels  de  l'Homme- Dieu  et  parti- 
culièrement son  Sacerdoce  et  son  Immolation. 
Apportons  donc  toute  notre  attention  et  tout 
notre  esprit  de  foi  dans  cette  étude  toujours  de 
plus  en  plus  intime  de  notre  adorable  et  ineffable 
Jésus  ! 


I.  —  Réparer  l'outrage  fait  à  Dieu 

L'unité  de  sentiments  dans  les  trois  Personnes 
divines  est  à  l'égal  de  leurs  perfections  infinies  et 
de  leur  amour  mutuel.  Le  Verbe,  engendré  par  le 
Père  de  toute  éternité,  en  est  l'image  parfaite  et 
adéquate  ;  et,  à  cause  de  cela,  il  aime  infiniment 
le  Père  qui  est  en  lui,  comme  il  s'aime  infiniment 
dans  le  Père  qui  est  son  principe.  Le  Père,  se 
retrouvant  parfaitement  dans  le  Fils,  s'y  aime 
aussi  infiniment,  comme  il  s'aime  en  lui-même. 
Le  Saint-Esprit,  procédant  substantiellement  de 
cet  amour  mutuel  et  dans  la  même  perfection 
infinie,  aime  en  lui  le  Père  et  le  Fils  dont  il  pro- 
cède, de  même  qu'il  s'aime  et  infiniment  dans 
les  deux  premières  Personnes  dont  il  est  le  lien 
substantiel  et  nécessaire1. 

1  Le  Docteur  angélique  a  écrit,  dans  ses  Opuscules,  une  bien 
belle   page  sur  l'amour  mutuel  des  trois  Personnes  divines.  «  Il 


248  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

Tout  est  donc  parfaitement  à  l'unisson  entre 
les  trois  Personnes  divines,  et  cela  d'une  néces- 
sité absolue  et  éternelle.  La  gloire  de  l'une  est  la 
gloire  des  deux  autres  ;  et  comme  cette  gloire  est 
essentielle  en  Dieu,  elle  est  voulue  inévitable- 
ment. Dans  son  essence  Dieu  ne  peut  donc  pas 
ne  pas  être  glorifié,  puisqu'il  est  à  lui-même  sa 
propre  et  nécessaire  glorification.  Mais  il  est  une 
autre  gloire,  quoique  non  essentielle,  à  laquelle 
Dieu  a  également  droit  :  c'est  celle  qui  lui  vient 
de  ses  œuvres  extérieures.  Tout  a  été  créé  pour 
sa  gloire  et,  parmi  tous  les  êtres  qui  existent, 
les  créatures  intelligentes,  faites  à  son  image, 
doivent  le  glorifier  davantage. 

Par  la  désobéissance  du  premier  homme,  l'hu- 
manité a  manqué  à  son  devoir  essentiel  et,  autant 
qu'il  a  été  en  son  pouvoir,  elle  a  enlevé  à  Dieu  la 

est  écrit  dans  Saint  Jean  (v,  20)  «  que  le  Père  aime  le  Fils  »,  et 
de  nouveau  (xiv,  3i)  il  est  dit  dans  la  Personne  du  Christ  : 
«  J'aime  mon  Père  ».  Cet  amour  n'est  pas  inférieur  dans  celui 
qui  aime  et  dans  celui  qui  est  aimé,  puisque  c'est  le  Saint-Esprit 
qui  est  l'amour  du  Père  et  du  Fils.  Ainsi  l'amour  n'est  pas  moins 
aimé  de  celui  qui  aime  et  de  celui  qui  est  aimé,  que  l'amant 
l'est  de  l'aimé  et  l'aimé  de  l'amant. 

«  Et  cette  tendre,  affectueuse  et  infiniment  parfaite  dilection 
des  trois  Personnes  en  une  seule  substance,  se  trouve  où  l'amant 
est  le  même  que  l'aimé,  où  l'aimé  est  le  même  que  l'amant,  où 
l'amour  est  le  même  que  l'amant  et  l'aimé,  où  l'aimé  et  l'amant 
sont  les  mêmes  que  l'amour,  où  enfin  l'amant,  l'aimé  et  l'amour 
participent  à  la  même  essence,  n'ont  que  la  même  volonté  et  le 
même  déplaisir,  ont  le  même  pouvoir  et  possèdent  tout.  » 
S.  Thom.,  Op.  62,  c.  2. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE    JESUS  249 

gloire  à  laquelle  il  avait  droit  de  sa  part.  Cet 
outrage  aux  droits  souverains  de  Dieu,  dimi- 
nuant sa  gloire  extérieure,  demandait  une  répa- 
ration et  une  réparation  à  la  hauteur  de  l'offense. 
Quel  sublime  et  divin  objectif  se  dressait  alors 
devant  les  yeux  du  Verbe  Incarné  !  Quel  mobile 
puissant  à  son  Incarnation  !  Quel  aliment  à  son 
zèle  et  à  son  amour  !  Il  s'agira  de  reconquérir  la 
gloire  de  Dieu,  de  lui  rendre  ce  que  le  péché  lui 
a  enlevé,  de  rétablir  l'ordre  que  sa  Sagesse  avait 
établi,  de  satisfaire  à  sa  Justice  et  de  renouer  les 
relations  divines  avec  l'humanité  sur  les  bases 
que  Dieu  avait  lui-même  établies  dans  la  vérité 
et  la  sainteté. 

Tout  l'amour  que  Jésus,  en  tant  que  Verbe,  a 
pour  son  divin  Père.  Il  le  reportera  sur  l'huma- 
nité défigurée,  où  ne  se  lisent  plus  les  traits  de 
la  Divinité.  Il  voudra  rendre  à  Dieu  autant  que 
l'humanité  lui  a  repris,  et  pour  cela  II  ne  recu- 
lera devant  aucun  sacrifice.  Il  commencera  par 
prendre  Lui-même  la  forme  d'esclave,  Il  se  fera 
créature  avec  les  créatures,  et  II  imprimera  dans 
l'humanité,  par  le  seul  fait  de  son  Incarnation, 
l'image  de  Dieu  infiniment  plus  parfaite  qu'elle 
ne  l'était  à  l'origine  de  la  création. 

Perpétuellement  Jésus  s'offrira  à  son  divin 
Père,  au  nom  de  l'humanité  tout  entière  uont 
Il  s'est  revêtu  pour  la  représenter  auprès  de  lui  ; 


250  DE    LA    CONDITION    DE    LHOMME-DIEU 

et  cette  offrande  sera  déjà  une  admirable  répa- 
ration à  la  Divinité.  Jésus  poursuivra  cette  mis- 
sion pendant  toute  sa  vie  ;  Il  emploiera  tous  les 
moyens  pour  rendre  sa  réparation  parfaite.  C'est 
dans  cette  vue  qu'il  priera,  agira,  travaillera, 
souffrira  et  mourra.  Il  se  considérera  comme 
l'unique  réparateur  et  II  sera  en  vérité  chargé  de 
tous  les  péchés  des  hommes,  afin  d'offrir  pour 
chacun  d'eux,  par  ses  mérites  infinis,  une  com- 
pensation aux  outrages  que  ces  péchés  infligent 
à  Dieu. 

Dévoré  de  zèle  pour  la  gloire  de  Dieu,  Jésus 
cherchera  à  faire  oublier  en  quelque  sorte  les 
infidélités  et  les  ingratitudes  de  l'humanité.  Il 
attirera  les  yeux  de  son  Père  sur  la  sainteté  de  sa 
vie  ;  Il  le  suppliera  d'avoir  égard  à  ses  mérites  ; 
Il  lui  rappellera  ses  suprêmes  humiliations  ;  Il  lui 
fera  entendre  d'incessantes  supplications  ;  Il  fera 
valoir  chacune  de  ses  souffrances  ;  Il  voudra  le 
consoler  et  II  lui  exprimera  son  amour  ;  Il  lui 
redira  de  toute  manière  qu'il  est  son  Prêtre  et  sa 
Victime,  qu'en  tant  que  Sacrificateur  II  ne  faillira 
pas  à  sa  mission  et  qu'en  tant  que  Victime  II  a 
déjà  versé  en  désir  jusqu'à  la  dernière  goutte  de 
son  sang. 

Jésus  ne  se  donnera  aucun  repos,  tant  qu'il 
n'aura  pas  accompli  son  œuvre  de  réparation 
divine.  C'est  ce  qu'il  a  à  cœur  avant  tout.  Si  son 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE    JESUS  231 

divin  Père  est  glorifié,  Il  sera  heureux,  et  II 
pourra  mourir.  Aussi  L'entendons-nous  s'écrier 
dans  une  allégresse  inaccoutumée,  au  moment  où 
Il  va  faire  son  entrée  solennelle  dans  sa  sublime 
Passion  :  «  Mon  Père,  je  vous  ai  glorifié  sur  la 
terre;  j'ai  achevé  l'œuvre  que  vous  m'aviez  don- 
née à  faire...  Et  maintenant,  glorifiez -moi  en 
vous-même  de  la  gloire  que  j'ai  eue  en  i>ous 
avant  que  le  monde  fût l.  » 

Combien  est  touchante  cette  déclaration  di- 
vine qui  ressemble  tant  à  un  adieu  !  Ce  Fils  de 
l'Homme,  qu'attendent  déjà  les  bourreaux,  et  qui 
tout-à-l'heure  sera  suspendu  comme  un  criminel 
au  gibet  infâme,  ne  craint  pas  toutefois  de  pro- 
clamer hautement  que  sa  vie  a  honoré  et  glorifié 
la  Divinité,  qu'elle  a  rayonné  les  perfections  di- 
vines et  que  tout  y  parle  de  la  fidélité  à  la  mission 
qu'il  avait  reçue  du  ciel.  Il  était  venu  pour  donner 
à  Dieu  l'honneur,  la  louange  et  l'amour  que  l'hu- 
manité lui  avait  auparavant  refusés  ;  la  répara- 
tion était  accomplie,  Dieu  était  désormais  glorifié 
sur  la  terre  comme  au  ciel  ;  Il  pouvait  maintenant 
retourner  dans  le  sein  de  Dieu,  d'où  l'amour  et 
le  zèle  pour  la  gloire  divine  L'avaient  fait  des- 
cendre. 

N'oublions  point  ces  sentiments  qui  animaient 
le  Coeur  de  Jésus  pendant  sa  vie  mortelle  et,  à 

1  Jean,  xvii,  4,  5. 


232  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

son  exemple,  laissons-nous  inspirer,  influencer 
et  diriger,  dans  les  diverses  circonstances  de 
notre  vie,  par  le  désir  de  la  gloire  de  Dieu  '. 
Jésus  demande  à  son  divin  Père  de  Le  glorifier 
à  son  tour,  et  à  nous  aussi  II  adresse  la  même 
prière  ;  rendons-Lui  à  Lui-même  ce  qu'il  a  donné 
à  son  Père  en  notre  nom,  glorifions-Le  par  nos 
vertus,  notre  générosité,  notre  amour,  notre  sou- 
mission totale  à  toutes  ses  volontés  et  notre  fidé- 
lité à  toute  épreuve  *.  , 


II.  —  Réhabiliter  et  sauver  l'humanité 


En  donnant  à  Dieu  une  satisfaction  digne  de 
lui,  le  Verbe  Incarné  apaisait  la  justice  divine3. 
Depuis  la  chute  du  premier  homme,  le  bras  de 
Dieu  était  armé  pour  la  vengeance  ;  et  il  se 
serait  abattu  sur  l'humanité  coupable,  si  un 
amour    mystérieux    et    une    miséricorde    infinie 

1  «  Vous  avez  été  achetés  un  grand  prix  ;  glorifiez  donc  Dieu 
et  portez-le  dans  votre  corps.  »  I  Cor.,  vi,  20. 

1  «  Nous  prions  sans  cesse  pour  vous,  afin  que  le  nom  de 
notre  Seigneur  Jésus-Christ  soit  glorifié  en  vous,  et  que  vous 
le  soyez  en  lui,  par  la  grâce  de  notre  Dieu  et  du  Seigneur  Jésus- 
Christ,  h  II  Thess.,  1,  11,  12. 

3  «  Il  a  effacé  l'acte  qui  s'élevait  contre  nous  par  ses  décrets, 
qui  nous  était  contraire,  et  il  l'a  mis  de  côté,  en  le  clouant  à  la 
croix.  »  Col.,  11,  14. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE   JÉSUS  253 

n'étaient  venus  s'interposer  et  obtenir  le  pardon1. 

Pourquoi  Dieu  a-t-il  aimé  les  hommes  plus  que 
les  anges?  C'est  son  secret.  Son  amour  n'a  d'autre 
loi  que  sa  volonté  :  il  a  voulu  nous  aimer  jusqu'à 
l'excès,  et  il  l'a  fait.  Afin  que  nous  ne  puissions 
en  douter,  il  nous  a  donné  son  propre  Fils  et 
dans  des  conditions  d'une  telle  infinie  miséri- 
corde, qu'il  L'a  substitué  à  nous-mêmes,  au  point 
de  frapper  sur  Lui  les  coups  qui  nous  étaient 
destinés  *. 

Le  Verbe,  entièrement  à  l'unisson  des  senti- 
ments de  son  divin  Père,  se  livre  Lui-même 
librement  et  s'éprend  pour  l'humanité  du  même 
amour  dont  II  était  déjà  embrasé  pour  les  deux 
autres  Personnes  de  la  Très  Sainte  Trinité.  Il 
voit  les  hommes  coupables  et  constamment  su- 
jets au  péché  ;  et  II  veut  les  purifier3.  Il  est  témoin 
de  leur  impuissance  absolue  à  se  relever  par  eux- 
mêmes  et  à  sortir  de  l'abîme  où  ils  sont  tombés  ; 
et  II  vient  avec  amour  leur  tendre  la  main,  les 


1  «  Lorsque  vous  étiez  morts  par  vos  offenses,  il  vous  a  fait 
revivre  avec  lui,  vous  pardonnant  tous  vos  péchés.  »  Col.  h,  i3. 

2  «  Dieu  n'a  pas  épargné  son  propre  Fils,  mais  il  l'a  livré  pour 
nous.  »  Rom.,  vin,  32. 

«  Nous  l'avons  considéré  comme  un  lépreux,  frappé  de  la 
main  de  Dieu.  Il  a  été  frappé  à  cause  de  nos  iniquités  ;  il  a  été 
broyé  à  cause  de  nos  scélératesses...  Le  Seigneur  a  mis  sur 
lui  toutes  nos  iniquités.  »  Is.,  un,  4-6. 

3  «  Je  ne  suis  pas  venu  appeler  les  justes  à  la  pénitence. 
mais  les  pécheurs.  »  Luc,  v,  32. 


254  DE    LA    CONDITION    DE    i/hOMME-DIEI 

aider  à  se  redresser  et  les  inviter  à  regarder  de 
nouveau  avec  confiance  vers  le  Ciel1. 

Il  entend  monter  de  tous  les  points  du  globe  et 
du  sein  de  toutes  les  générations  qui  se  succéde- 
ront jusqu'à  la  fin  des  temps,  des  clameurs  déchi- 
rantes et  des  cris  de  désespérance  ;  et,  les  mains 
pleines  de  bienfaits  et  de  tendresses,  Il  s'approche 
de  toutes  les  misères  pour  les  soulager2. 

Il  cicatrise  toutes  les  plaies3.  Il  remplit  les  in- 
telligences de  vérité4.  Il  détourne  les  coeurs  des 
affections  qui  souillent  et  11  les  inonde  de  divine 
charité 5.  Il  rectifie  les  volontés  qui  s'égarent  et 
Il  ramène  dans  le  droit  chemin  les  âmes  qui  ne 
connaissent  plus  que  la  voie  qui  mène  à  la  per- 
dition H.  Il  inocule  dans  les  veines  de  l'humanité 

1  «  Dieu  lui-même  a  dit  :  Je  ne  te  délaisserai  pas,  je  ne 
t'abandonnerai  pas  ;  de  sorte  que  nous  pouvons  dire  avec  con- 
fiance :  le  Seigneur  est  mon  aide.  >•>  Hébr.,  xiii,  5,  6. 

2  «  Humiliez-vous  sous  la  puissante  main  de  Dieu,  vous  dé- 
chargeant sur  lui  de  tous  vos  soucis,  parce  qu'il  a  lui-même 
soin  de  vous.  »  I  Pierre,  v,  6,  7. 

3  «  C'est  par  ses  meurtrissures  que  nous  avons  été  guéris.  » 
I  Pierre,  ii,  24. 

i  «  Nous  savons  que  le  Fils  de  Dieu  est  venu,  et  qu'il  nous  a 
donné  l'intelligence,  afin  que  nous  connaissions  le  vrai  Dieu,  et 
que  nous  soyons  en  son  vrai  Fils.  C'est  lui  qui  est  le  vrai  Dieu 
et  la  vie  éternelle.  »  I  Jean,  v,  20. 

"■  «  L'amour  de  Dieu  a  été  répandu  dans  nos  cœurs.  »  Rom., 
v,  5. 

0  «  Par  le  sang  de  l'alliance  éternelle,  notre  Seigneur  Jésus- 
Christ  est  devenu  le  grand  pasteur  des  brebis.  »  Hébr.,  xiii,  20. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE    JÉSUS  255 

un  sang  nouveau  qu'il  a  puisé  dans  son  Coeur,  et 
dont  II  demeurera  toujours  le  principe  vivifiant 
et  divinement  fécond  *. 

Plus  Jésus  trouvera  l'humanité  misérable,  et 
plus  II  l'aimera'2;  plus  II  rencontrera  de  pécheurs 
obstinés,  et  plus  II  s'acharnera  après  eux  pour  les 
toucher  et  les  convertir3  ;  plus  II  verra  s'accroître 

I  «  Je  suis  venu  pour  que  mes  brebis  aient  la  vie  et  qu'elles 
l'aient  plus  abondamment.  »  Jean,  x,  10. 

i  C'est  ce  qui  fait  dire  si  justement  à  Saint  Thomas  :  «  Ce 
qui  a  porté  Dieu  à  prendre  notre  nature,  ce  n'est  pas  qu'il  ait 
aimé  l'homme  davantage,  absolument  parlant,  mais  c'est  que 
l'homme  avait  plus  de  besoin.  Ainsi,  le  bon  père  de  famille 
donne  à  son  serviteur  malade  des  choses  précieuses  qu'il  ne 
donne  pas  à  son  fils  en  bonne  santé.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  20, 
a.  4,  ad  2. 

3  Les  divers  enseignements  de  Jésus,  de  même  que  sa  con- 
duite pendant  sa  vie  publique,  prouvent  son  immense  bonté  et 
sa  touchante  miséricorde  à  l'égard  des  pécheurs.  Il  n'y  a  qu'à 
ouvrir  l'Evangile,  pour  y  lire  presque  à  chaque  page  les  senti- 
ments d'amour  qui  animent  le  cœur  de  l'Homme-Dieu  envers 
l'humanité  coupable. 

II  se  plaît  dans  la  compagnie  des  pécheurs,  parce  qu'il  veut 
les  convertir  :  «  Je  n'ai  été  envoyé,  dit-il,  qu'aux  brebis  perdues 
de  la  maison  d'Israël  »  (Matth.,  xv,  24).  «  Le  Fils  de  l'homme  est 
venu  sauver  ce  qui  avait  péri  »  (Matth.,  xviii,  11). 

Les  paraboles  les  plus  touchantes  ne  sont-elles  pas  celle  du 
Bon  Pasteur,  qui  laisse  là  ses  quatre-vingt-dix-neuf  brebis  pour 
courir  après  la  brebis  égarée,  jusqu'à  ce  qu'il  la  retrouve,  la 
charge  sur  ses  épaules  et  la  ramène  au  bercail  (Luc,  xv,  4-6)  ; 
et  celle  de  V Enfant  prodigue  qui,  après  avoir  déserté  la  mai- 
son paternelle  et  vécu  dans  le  désordre,  revient  repentant  à 
son  Père  et  est  reçu  par  lui  avec  des  démonstrations  de  joie 
telles,  que  le  fils  demeuré  fidèle  s'en  offusque  et  lui  en  fait  un 
reproche  (Luc,  xv,  11 -32). 

Jésus  nous   donne  lui-même  le  sens  profond  de  sa  doctrine 


256  DE   LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

chaque  jour  le  nombre  des  âmes  lâches  et  tièdes 
qui  ont  peur  du  sacrifice  et  font  passer  leurs  plai- 
sirs et  leur  satisfaction  avant  l'accomplissement 
de  leurs  devoirs,  et  plus  II  se  montrera  bon  et 
condescendant  pour  les  gagner  par  des  témoi- 
gnages de  tendresse. 

Jésus  veut  visiblement  employer  vis-à-vis  des 
hommes,  pour  les  toucher,  les  mêmes  moyens 
qu'il  emploie  vis-à-vis  de  son  Père  pour  en  obte- 
nir miséricorde  :  Il  veut  aller  jusqu'aux  dernières 
limites  de  l'amour,  afin  de  l'emporter  par  des 
excès  de  charité  •  sur  toutes  les  résistances  de  la 

toute  de  condescendance  et  de  miséricorde  :  «  Je  vous  dis  qu'il 
y  aura  plus  de  joie  dans  le  ciel  pour  un  pécheur  faisant  péni- 
tence que  pour  quatre-vingt-dix-neuf  justes  qui  n'ont  pas  besoin 
de  pénitence.  »  (Luc,  xv,  7).  On  comprend  mieux,  après  cela,  sa 
bonté  à  l'égard  de  la  Samaritaine,  de  Madeleine  la  pécheresse, 
de  la  femme  adultère  et  de  tant  d'autres  à  qui  il  accorde  le 
pardon  des  péchés  en  même  temps  que  la  guérison  corporelle. 

Oui,  vraiment  notre  Dieu  est  un  «  Dieu  bon  et  miséricor- 
dieux »  (Ps.  ex,  4)  ;  «  toutes  ses  voies  sont  miséricorde  et  vé- 
rité »  (Ps.  xxiv,  10)  ;  il  est  «  le  Père  des  miséricordes  et  le  Dieu 
de  toute  consolation  »  (II  Cor.,  1,  3). 

1  L'Ange  de  l'Ecole,  qui  se  plaît  parfois  à  illustrer  ses  hautes 
conceptions  par  des  comparaisons  simples  et  frappantes,  se  sert 
d'une  image  particulièrement  saisissante  pour  essayer  de  nous 
donner  une  idée  de  la  bonté  et  de  l'amour  infinis  de  Dieu. 

«  La  bonté  de  Dieu  est  si  étendue  qu'on  ne  saurait  ni  la  dé- 
crire, ni  la  raconter,  ni  se  l'imaginer. 

«  En  effet,  si  tous  les  esprits  célestes  et  infernaux,  si  toutes 
les  âmes  créées  et  celles  qui  doivent  l'être,  voulaient  tracer  par 
écrit  la  bonté  divine,  quand  chacun  d'eux  aurait  la  mer  pour 
encrier,  et  pour  papier  l'étendue  des  deux.  Dieu  est  si  immense 
que  chacun  d'eux   aurait  mis  la  mer  à  sec  et  aurait  rempli  le 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE   JÉSUS  257 

malice  humaine  '  et  de  la  justice  divine.  Il  s'est 
porté  garant  vis-à-vis  de  Dieu  du  repentir  et  de 
l'expiation  de  l'humanité  ;  son  honneur  comme 
son  amour  sont  en  jeu,  Il  ne  faiblira  pas,  Il  ira 
jusqu'au  bout,  et  puisqu'il  faut  une  réparation 
suprême  II  sera  la  Victime.  Il  aime  assez  le  genre 
humain  pour  se  charger  de  tous  les  crimes,  son 
sang  a  un  prix  assez  infini  pour  les  effacer  tous2. 
Et  quand  II  aura  donné  sa  vie  pour  tous  les 
hommes,  l'humanité  sera  complètement  réhabi- 
litée ;  elle  aura  reconquis   ses  droits  à  la  vision 

ciel,  qui  ne  pourrait  plus  contenir  une  seule  lettre,  avant  qu'ils 
n'eussent  tracé  la  moitié  de  cette  bonté. 

«  Mais  on  parle  plus  vite  qu'on  écrit.  Eh  bien,  quand  toutes 
les  étoiles,  quand  toutes  les  gouttes  de  pluie  seraient  des  langues 
et  se  proposeraient  de  raconter  cette  même  bonté,  elle  est  si 
ineffable,  qu'elles  seraient  toutes  muettes  avant  qu'elles  en 
eussent  raconté  la  troisième  partie. 

«  On  pense  plus  rapidement  qu'on  ne  parle  ou  qu'on  n'écrit. 
Eh  bien,  quand  chaque  grain  de  sable  de  la  mer,  quand  chaque 
plante  de  la  terre  seraient  autant  de  cœurs  et  voudraient  scruter 
la  bonté  de  Dieu,  elle  est  si  excellente,  qu'ils  seraient  entière- 
ment brisés  avant  d'en  avoir  découvert  même  la  dixième  par- 
tie. »  S.  Thom.,  Op.  62,  c.  3. 

1  «  Pourquoi,  s'écrie  Saint  Paul,  le  Christ  est-il  mort,  au 
temps  marqué,  pour  les  impies  ?  Car  à  peine  quelqu'un  mour- 
rait-il pour  un  juste  ;  peut-être  néanmoins  quelqu'un  se  résou- 
drait-il à  mourir  pour  un  homme  de  bien.  Mais  Dieu  fait  éclater 
son  amour  pour  nous  en  ce  que,  lorsque  nous  étions  encore  des 
pécheurs,  au  temps  marqué,  le  Christ  est  mort  pour  nous.  » 
Rom.,  v,  6-9. 

2  «  Il  s'est  fait  victime  de  propitiation  non  seulement  pour 
nos  péchés,  mais  encore  pour  ceux  du  monde  entier.  »  I  Jean, 
h,  2. 


258  DE    LA   CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

béatifîque  et  à  la  possession  éternelle  de  Dieu1. 
Jésus  pourra  alors  remonter  vers  son  Père,  sa 
mission  sera  accomplie  ;  Il  aura  payé  à  la  justice 
divine  la  dette  de  l'humanité  et  II  aura  sauvé 
le  monde  "-'. 

S'il  est  quelque  chose  capable  de  nous  atten- 

1  «  Vous  êtes  la  race  choisie...  le  peuple  conquis  pour  annon- 
cer les  grandeurs  de  celui  qui  vous  a  appelés  des  ténèbres  à  son 
admirable  lumière  ;  vous  qui  avez  reçu  miséricorde,  et  qui  êtes 
maintenant  le  peuple  de  Dieu.  »  I  Pierre,  ii,  9,  10. 

Un  des  effets  du  péché,  comme  dit  Saint  Thomas,  «  c'est  de 
nous  bannir  du  royaume  qui  nous  est  promis.  Ceux,  en  effet, 
qui  offensent  les  rois,  sont  contraints  de  quitter  leur  royaume  ; 
de  même,  à  cause  du  péché,  l'homme  est  chassé  du  paradis. 
Jésus-Christ,  par  sa  passion,  a  rappelé  dans  son  royaume  ceux 
qui  en  avaient  été  chassés.  «  Nous  avons  l'assurance,  dit  Saint 
Paul  (Hébr.,  x,  19),  d'entrer  dans  le  sanctuaire  par  le  sang  du 
Christ.  »  S.  Thom.,  Op.  6,  c.  6. 

Eu  égard  à  la  dignité  de  la  nature  humaine  faite  pour  jouir 
éternellement  de  Dieu,  et  aussi  à  l'amour  que  Dieu  avait  voué  à 
l'humanité,  le  saint  Docteur  va  jusqu'à  dire  que  Dieu  était  en 
quelque  sorte  tenu  de  sauver  l'humanité.  «  La  nature  humaine 
ne  pouvait  pas  arriver  à  la  béatitude  parfaite,  sans  que  la  cor- 
ruption du  péché  eût  disparu  ;  parce  que  la  béatitude  étant  le 
bien  parfait  ne  souffre  aucun  défaut,  et  surtout  la  défectuosité 
du  péché,  lequel  est  en  quelque  sorte  opposé  à  la  vertu,  qui  est 
la  voie  qui  y  conduit.  Ainsi,  /  'homme  étant  fait  pour  le  bon- 
heur, qui  est  sa  dernière  fin,  il  s'ensuivrait  que  l'œuvre  de  Dieu 
serait  privée  de  résultat  dans  une  si  noble  créature  :  ce  que 
le  Psalmiste  juge  peu  convenable,  lorsqu'il  dit  (Ps.  lxxxviii, 
48)  :  «  Est-ce  donc  en  vain  que  vous  avez  créé  les  enfants  des 
hommes  ?  »  La  restauration  de  la  nature  humaine  était  donc 
une  nécessité.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  199. 

2  «  Vous  n'avez  pas  été  rachetés  par  l'or  ou  l'argent  corrup- 
tibles, mais  par  le  précieux  sang  du  Christ.  »  I  Pierre,  i,  18,  19. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE    JÉSUS  239 

drir,  c'est  bien  cette  considération  de  la  miséri- 
corde mystérieuse  de  Jésus  à  notre  égard.  Rien 
dans  le  passé  ni  dans  l'avenir  ne  pouvait  justifier 
une  semblable  conduite  envers  une  humanité  qui 
ne  devait  cesser  de  se  montrer  rebelle  et  ingrate 
vis-à-vis  de  son  Sauveur,  comme  elle  l'avait  été 
auparavant  vis-à-vis  de  son  Créateur.  Même 
après  le  sang  répandu  de  l'auguste  Victime, 
combien  d'âmes,  dans  la  suite,  devaient  en 
rendre  pour  elles  l'effusion  stérile  ;  par  leurs  pé- 
chés elles  renouvellent  pour  ainsi  dire  la  néces- 
sité d'une  rédemption  personnelle,  et  pourtant 
cette  rédemption  pourrait  bien  leur  être  refusée, 
malgré  l'amour  qui  porte  Jésus  à  toujours  par- 
donner '. 

Jésus  étant  venu  sauver  l'humanité  tout  en- 
tière -,  Il  paie  la  rançon  de  tous  les  hommes 
individuellement,  en  mettant  à  la  disposition  de 
chacun  d'eux  les  mérites  infinis  et  les  grâces 
innombrables  dont  II  inonde  le  genre  humain  3. 
Il  veut   rendre  à  son  divin  Père  tout  l'honneur 

1  «  Vous  me  chercherez  et  vous  ne  me  trouverez  pas.  »  Jean, 
vii,   34. 

2  «  Dieu  notre  Sauveur  veut  que  tous  les  hommes  soient  sau- 
vés. »  I  Tim.,  11,  3,  4. 

:i  «  La  justice  de  Dieu  par  la  toi  en  Jésus-Christ  est  destinée 
à  tous  et  sur  tous  ceux  qui  croient  en  lui.  Car  il  n'y  a  pas  de 
distinction  :  parce  que  tous  ont  péché,  tous  ont  besoin  de  la 
gloire  de  Dieu,  étant  justifiés  gratuitement  par  sa  grâce,  par  la 
rédemption  qui  est  en  Jésus-Christ.  »   Ro.n.,  m,  22-24. 


260  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEI! 

qui  lui  revient  dans  chaque  âme  en  particulier, 
et  pour  cela  II  la  baigne  dans  son  sang1,  Il  la 
purifie  totalement,  Il  lui  rend  ses  droits  à  la 
gloire  éternelle,  en  un  mot  II  la  refait  sur  le  mo- 
dèle de  son  innocence  primitive  :  et  c'est  ainsi 
qu'il  rend  à  Dieu  son  œuvre  complètement  réha- 
bilitée et  transformée2. 

Jésus  accomplit  cette  sublime  mission  avec 
d'autant  plus  d'amour  que  l'humanité  est  l'œuvre 
de  ses  mains3;  qu'il  est  le  Verbe  divin  par  qui 
tout  a  été  fait 4  ;  qu'il  est  la  lumière  du  monde 5 
et  que  c'est  Lui  qui  remet  dans  la  vérité6;  qu'il 
est  la  manifestation  authentique  de  l'amour  éter- 
nel7  et  qu'il  est  venu  pour  embraser  les  cœurs8; 

1  «  11  nous  a  lavés  de  nos  péchés  dans  son  sang.  »  Apoc,  i,  5. 

2  «  Pour  délivrer  le  genre  humain  du  péché  commun,  il  fallait 
que  quelqu'un  satisfît  qui  fût  homme,  capable  de  satisfaire,  et 
qui  eût  quelque  chose  de  p/us  que  l'homme,  afin  que  son  mérite 
suffit  à  satisfaire  pour  le  péché  de  tout  le  genre  humain.  » 
S.  Thom.,  Contr.  Gent.,  L.  4,  c.  54. 

3  «  Dieu  créa  l'homme  à  son  image.  »  Gen.,  i,  27. 

4  Jean,  i,  3.  —  «  Dans  ces  derniers  temps  Dieu  nous  a  parlé 
par  le  Fils  par  lequel  il  a  fait  les  mondes.  »  Hébr.,  i,  2. 

5  Jean,  i,  9.  —  «  Dieu  est  lumière  et  il  n'y  a  point  en  lui 
de  ténèbres.  »  I  Jean,  i,  5. 

6  «  Le  Dieu  qui  a  dit  à  la  lumière  de  resplendir  du  sein  des 
ténèbres,  a  fait  luire  aussi  sa  clarté  dans  nos  cœurs.  »  II  Cor., 
rv,  6. 

7  «  Nous  avons  connu  l'amour  de  Dieu  en  ce  qu'il  a  donné 
sa  vie  pour  nous.  »  I  Jean,  hi,  16. 

8  «  Je  suis  venu  jeter  le  feu  sur  la  terre  ;  et  que  veux-je, 
sinon  qu'il  s'allume  ?  »  Luc,  xu,  49. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE   JÉSUS  261 

que,  de  même  qu'il  est  la  puissance  du  Père  *, 
agissant  en  son  nom,  Il  est  aussi  la  voie  néces- 
saire qui  ramène  à  lui,  puisque  personne  ne  va  au 
Père  si  ce  n'est  par  son  entremise  2  ;  et  qu'enfin  II 
a  reçu  les  nations  en  héritage 3  et  qu'il  Lui  appar- 
tient éminemment  de  les  purifier  et  de  les  sauver4. 

Aussi,  avant  de  mourir,  prie-t-Il  avec  ferveur 
son  divin  Père  de  préserver  ceux  qu'il  Lui  avait 
donnés  \  les  «  siens  »  qu'il  avait  tant  aimés,  qu'il 
aima  jusqu'à  la  fin  6  et  à  qui  II  allait  donner  la 
plus  grande  preuve  d'amour,  en  mourant  pour 
eux7. 

Et   à    côté  de   ceux   qui   profiteront  de    sa   ré- 


1  «  Père,  vous  avez  donné  à  votre  Fils  puissance  sur  toute 
chair,  afin  qu'à  tous  ceux  que  vous  lui  avez  donnés  il  donne  la 
vie  éternelle.  »  Jean,  xvii,  2. 

-  «  Personne  ne  vient  au  Père  que  par  moi.  »  Jean,  xiv,  6. 

3  «  Il  a  constitué  son  Fils  héritier  de  toutes  choses.  » 
Hébr.,  1,  2.  —  «  Le  Seigneur  m'a  dit  :  demande-moi  et  je  te 
donnerai  les  nations  en  héritage.  »  Ps.  u,  7,  8.  • 

4  «  Il  n'y  a  pas  de  salut  en  aucun  autre  ;  car  aucun  nom  sous 
le  ciel  n'a  été  donné  aux  hommes,  par  lequel  nous  devions  être 
sauvés.  »  Act.,  iv,  12. 

5  «  Père,  ceux  que  vous  m'avez  donnés,  je  les  ai  gardés  et 
pas  un  seul  d'entre  eux  n'a  péri,  si  ce  n'est  le  fils  de  perdition. 
Je  ne  vous  demande  pas  de  les  retirer  du  monde,  mais  de  les 
préserver  du  mal.  »  Jean,  xvii,  12,  i5. 

0  «  Jésus,  sachant  que  son  heure  était  venue  de  passer  de  ce 
monde  à  son  Père,  comme  il  avait  aimé  les  siens  qui  étaient 
en  ce  monde,  il  les  aima  jusqu'à  la  fin.  »  Jean,  xiii,  1. 

7  «  Nul  ne  peut  avoir  un  plus  grand  amour  que  de  donner 
sa  vie  pour  ses  amis.  »  Jean,  xv,  i3. 


2<j2  de  la  condition  de  i.'homme-diei 

demption,  Il  voit  hélas  !  la  foule  de  ceux  qui  se 
perdront  quand  même,  parce  qu'ils  mépriseront 
les  grâces  de  salut  dont  II  voudrait  les  combler1. 
Lui  qui  est  venu  pour  sauver  tous  les  hommes, 
Il  se  verra  rejeter  par  un  grand  nombre  de 
malheureux  qui  ne  voudront  pas  entendre  ses 
divines  supplications,  qui  fermeront  leur  cœur  à 
son  amour,  et  qui  auront  le  courage  de  recueillir 
le  sang  qui  coule  de  ses  plaies  pour  le  Lui  jeter  à 
la  face  '.  Cette  horrible  vision  de  tous  les  pécheurs 
de  l'avenir  sera  une  des  plus  grandes  douleurs 
de  sa  Passion,  douleur  qui  Lui  occasionnera  une 
sueur  de  sang  et  qui  Lui  arrachera  sur  la  croix  ce 
dernier  cri  de  miséricorde  et  de  pardon  :  «  Mon 
Père,  pardonnez-leur,  car  ils  ne  savent  ce  qu'ils 
font  \  » 

Voilà  qui    est    aimer  jusqu'à   la   fin,   et  aimer 


'  «  Jérusalem,  Jérusalem  !  combien  de  lois  ai-je  voulu  ras- 
sembler tes  enfants,  comme  la  poule  rassemble  ses  petits  sous 
ses  ailes,  et  tu  ne  l'as  point  voulu.  »  Matth.,  xxiii,  3~. 

-  «  Il  est  certain,  dit  le  Docteur  angélique,  que  le  Christ  est 
venu  en  ce  monde  non  seulement  pour  effacer  le  péché  qui  s'est 
transmis  originellement  à  la  postérité,  mais  encore  pour  effacer 
fous  les  péchés  qui  ont  été  ensuite  commis  :  ce  qui  ne  signifie 
pas  que  tous  les  péchés  sont  effacés,  car  il  y  en  a  qui  ne  le  sont 
pas  par  la  faute  des  hommes  qui  ne  s'attachent  pas  au  Christ, 
d'après  ces  paroles  de  Saint  Jean  (ni,  19):  «  La  lumière  est  venue 
en  ce  monde,  et  les  hommes  ont  mieux  aimé  les  ténèbres  que  la 
lumière.  »  Mais  ces  paroles  indiquent  qu'//  a  fait  de  son  côté  ce 
qu'il  fallait  pour  effacer  les  péchés.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  1,  a.  4. 

3  Luc,  xxiii,  34. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE   .IÉSIS  263 

comme  un  Dieu  seul  peut  aimer.  Cet  amour  qui 
pardonne  à  ses  bourreaux  jusque  dans  la  mort, 
grandit  la  mission  du  salut  du  monde  de  toute  la 
hauteur  qui  sépare  la  charité  divine  de  l'ingrati- 
tude humaine  l.  On  ne  peut  bien  comprendre  la 
sublimité  de  l'œuvre  de  la  Rédemption,  qu'en 
mettant  en  regard  des  pardons  de  Dieu  offerts  à 
tous  les  hommes  les  péchés  de  l'humanité  accu- 
mulés depuis  le  Paradis  terrestre  jusqu'à  la  fin 
du  monde.  Montagne  d'iniquités  que  l'amour  du 
Verbe  Incarné  fera  fondre  en  un  instant,  et  qu'il 
consumera  dans  l'immense  brasier  où  son  sang 
divin  fera  l'effet  d'un  feu  dévorant  qui  détruira 
jusqu'aux  dernières  traces  du  péché  '-'. 

0  amour  incompréhensible  d'un  Dieu  épris  de 
folie  divine  pour  le  salut  des  âmes  ■  !  Comment 
ne  pas  répondre  à  de  semblables  excès  de  charité  ? 
Comment  pécher  encore,  après  avoir  été  si  misé- 
ricordieusement  pardonné?  Comment  se  souiller 
de  nouveau,  après  avoir  été  si  divinement  pu- 
rifié ?  Comment  ne  pas  vivre  de  reconnaissance, 

1  «  L'iniquité  des  bourreaux,  comme  s'exprime  admirablement 
Saint  Thomas,  n'était  pas  de  taille  avec  la  charité  sublime  du 
Christ  souffrant  pour  nous.  »  S.  Tho.m.,  III  p.,  q.  49,  a.  4,  ad  3. 

-  «  Sachez  que  notre  vieil  homme  a  été  crucifié  avec  le  Christ 
Jésus,  afin  que  le  corps  du  péché  soit  détruit,  et  que  désormais 
nous  ne  soyons  plus  asservis  au  péché.  »  Rom.,  vi,  6. 

3  «  Vous  pardonnez  à  tous  parce  que  tout  est  à  vous,  Seigneur, 
qui  aimez  les  âmes.  »  Sag.,  xi,  27. 


264  DE   LA   CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

d'amour  et  de  fidélité,  après  avoir  été  si  ineffa- 
blement  comblé  4  ? 


III.  —  Se  faire  le  modèle  des  vertus 

L'homme,  créé  dans  l'innocence,  avait  désobéi 
à  son  Créateur  et  avait  fait  scission  avec  lui. 
Depuis  cette  première  faute,  le  péché  qui  s'était 
introduit  dans  la  nature  humaine  l'avait  viciée 
dans  sa  source 2.  Devenu  le  triste  compagnon  des 
âmes  dans  l'exil,  il  les  courbait  vers  la  terre  et 
leur  voilait  les  clartés  du  ciel  et  les  beautés  de  la 
vertu.  Tout  homme  avait  dévié  de  sa  voie  et  l'hu- 
manité s'en  allait  vers  une  destinée  qui  n'était 
plus  celle  de  son  origine  3.  Elle  marchait  comme 

'  «  Regardez-vous  comme  morts  au  péché,  et  comme  vivant 
pour  Dieu  en  Jésus-Christ  notre  Seigneur.  Maintenant  affran- 
chis du  péché  et  devenus  esclaves  de  Dieu,  vous  avez  pour 
fruit  la  sanctification,  et  pour  fin  la  vie  éternelle.  Car  la  solde 
du  péché,  c'est  la  mort  ;  mais  la  grâce  de  Dieu,  c'est  la  vie  éter- 
nelle en  Jésus-Christ  notre  Seigneur.  »  Rom.,  vi,  11,  22,  23. 

*  «  Par  un  seul  homme  le  péché  est  entré  dans  le  monde,  et 
la  mort  par  le  péché,  de  sorte  que  la  mort  a  passé  dans  tous  les 
hommes  par  celui  en  qui  ils  ont  tous  péché.  »  Rom.,  v,  12. 

3  «  Toute  chair  avait  corrompu  sa  voie.  »  Gen.,  vi,  12. 

«  Il  faut  remarquer,  dit  Saint  Thomas,  que,  s'il  y  a  une  voie 
déterminée  pour  arriver  à  une  fin,  on  ne  peut  parvenir  à  cette 
fin  en  suivant  une  voie  contraire,  ou  en  s' écartant  de  la  voie 
droite.  Or,  il  y  a  une  voie  déterminée  pour  arriver  à  la  félicité, 
savoir  la  vertu.  Car  nulle  chose  n'atteint  sa  fin  qu'en  faisant 
bien  les  opérations  qui  lui  sont  propres.  L'homme  fait  bien  les 


PRINCIPALES   MISSIONS    DE   JÉSUS  265 

à  tâtons  et  elle  manquait  de  cette  énergie  qui 
redresse  l'erreur  et  remet  dans  la  vérité.  Quand 
les  hommes  ne  tombaient  pas  dans  le  crime  de 
l'idolâtrie,  perdant  ainsi  le  sens  vrai  de  la  Divi- 
nité, ils  vivaient  dans  les  pires  désordres  et  ils 
compromettaient  à  tout  jamais  leur  salut  éternel. 
La  vertu  n'avait  plus  cours  et  elle  menaçait  de 
sombrer  définitivement  dans  le  bourbier  de  tous 
les  vices  '. 

II  fallait  à  l'humanité  un  principe  vivificateur 
qui  la  sortît  de  l'abîme  où  elle  allait  s'engloutir; 
et  Jésus  apparaît,  brillant  comme  le  soleil,  pur 
comme  le  cristal,  beau  comme  la  vertu  de  Dieu, 
saint  comme  le  Fils  du  Très-Haut 2.  Il  apporte  à 

opérations  qui  lui  sont  propres,  lorsqu'il  agit  conformément  à  la 
vertu.  La  vie  éternelle  étant  donc  la  fin  dernière  de  l 'homme, 
tout  le  monde  n'y  arrive  pas,  il  n'y  a  que  ceux  qui  opèrent  con- 
formément à  la  vertu.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  172. 

1  «  Plusieurs  défauts  furent  dans  l'homme  la  conséquence  de 
la  perturbation  du  péché.  Car  les  mouvements  désordonnés  des 
passions  se  faisant  sentir  fréquemment  dans  l'appétit  inférieur, 
en  même  temps  que  défaillaient,  dans  la  raison,  la  lumière  et  la 
sagesse  qui  V éclairaient  divinement  lorsque  la  volonté  était 
soumise  à  Dieu,  il  fut  entraîné  à  soumettre  son  affection  aux 
choses  sensibles  dans  lesquelles  l'éloignement  de  Dieu  lui  fit  faire 
de  nombreuses  fautes,  et  le  jeta  plus  tard  dans  la  subjection  des 
esprits  immondes,  dont  il  espéra  tirer  un  grand  secours  pour 
l'acquisition  des  objets  de  sa  convoitise  ;  et  ce  fut  ainsi  que  se 
produisirent  dans  le  genre  humain  l'idolâtrie  et  les  divers 
genres  de  péché.  Plus  l'homme  s'y  abandonna,  plus  aussi  il 
s'éloigna  du  désir  et  de  la  connaissance  des  biens  spirituels 
et  divins.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  194. 

2  «  Mais  Dieu,  qui  est  riche  en  miséricorde,  à  cause  de  l'amour 


266  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

la  terre  la  vertu,  qu'elle  a  méconnue  ;  la  pureté, 
dont  elle  a  perdu  les  notions  les  plus  essen- 
tielles ;  l'amour,  dont  elle  a  corrompu  la  nature 
et  la  beauté  ;  l'humilité,  dont  l'orgueil  a  fait  un 
mot  dépourvu  de  sens;  l'obéissance,  que  l'abus 
de  la  liberté  a  changé  en  insoumission  et  en  indé- 
pendance ;  la  mortification,  que  les  jouissances 
ont  reléguée  dans  l'inconnu  ;  le  renoncement, 
que  tous  les  vices  réunis  ont  depuis  longtemps 
presque  anéanti  ;  l'amour  du  devoir,  qui  n'avait 
plus  qu'une  apparence  de  réalité  ;  l'esprit  de  sa- 
crifice, qui  était  partout  abandonné  et  remplacé 
par  la  satisfaction  de  tous  les  appétits  sensuels. 

Pour  sauver  l'humanité,  il  fallait  d'abord  en 
relever  le  niveau  moral.  Il  fallait  la  rappeler  à  ses 
sublimes  destinées  et  faire  reluire  à  ses  yeux  les 
beautés  divines  de  la  vertu  :  lui  redonner  le  goût 
des  choses  célestes  ;  la  remettre  en  contact  plus 
immédiat  avec  Dieu  ;  l'arracher  à  ses  attaches  ter- 
restres et  la  livrer  à  l'action  transformatrice  de  la 
grâce  et  de  l'amour  divin.  Le  grand  moyen  était 
de  lui  offrir  un  modèle  qu'elle  pût  imiter,  de  faire 
briller  dans  tout  son  éclat  la  vertu  qu'elle  devait 
pratiquer,  de  lui  démontrer  par  l'expérience  com- 
bien, avec  de  la  bonne  volonté,  il  était  relative- 


extrême  dont  il  nous  a  aimés,  lorsque  nous  étions  morts  par 
nos  péchés,  nous  a  rendu  la  vie  dans  le  Christ,  par  la  grâce 
duquel  vous  avez  été  sauvés.  »  Ephés.,  h,  4,  5. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE    JÉSUS  267 

ment  facile  de  marcher  dans  la  voie  du  devoir 
et  de  travailler  efficacement  à  son  salut  éternel. 
Les  hommes  s'étaient  habitués  à  une  vie  natu- 
relle et  sensuelle,  d'où  la  vertu  était  bannie  ;  il 
leur  fallait  un  modèle  de  vie  parfaite  pouvant 
exercer  sur  eux  une  influence  assez  puissante 
pour  les  arracher  à  leurs  vices  et  les  soustraire 
à  leurs  passions.  Œuvre  difficile  en  elle-même, 
mais  que  Jésus  pouvait  aisément  opérer  par  ses 
attraits  divins  et  son  puissant  ascendant  sur  les 
âmes  '. 

1  «  Il  convenait  au  Fils  de  Dieu,  dit  Saint  Thomas,  après 
avoir  pris  la  nature  humaine,  de  montrer  aux  hommes  par  ses 
actions  et  ses  souffrances  à  ne  faire  aucun  cas  des  biens  comme 
des  maux  temporels,  de  peur  qu'entraînés  par  une  affection  dé- 
sordonnée pour  ces  biens,  ils  s'adonnassent  avec  moins  de  soin 
aux  biens  spirituels. 

«  C'est  pour  cela  que  Jésus  a  choisi  des  parents  pauvres  mais 
vertueux,  pour  ne  donner  aucun  prétexte  à  personne  de  se  glo- 
rifier de  la  noblesse  de  sa  naissance  ou  de  la  fortune  de  ses 
ancêtres.  Il  éloigne  de  sa  vie  privée  les  dignités,  pour  apprendre 
aux  hommes  qu'ils  ne  doivent  pas  les  convoiter  outre  mesure. 
Il  supporte  le  travail,  la  faim,  la  soif  et  les  douleurs  du  corps, 
de  peur  que  les  hommes  adonnés  aux  voluptés  et  aux  plaisirs, 
n'abandonnent  le  bien  et  la  vertu  à  cause  des  difficultés  de  la 
vie  présente. 

«  Enfin,  il  endure  la  mort,  et  cela  pour  que  personne  n'aban- 
donne la  vérité  par  crainte  de  la  mort.  Et  pour  que  personne 
n'abandonne  la  vérité  par  la  crainte  d'une  mort  honteuse,  il 
choisit  de  toutes  la  plus  ignominieuse,  savoir,  la  mort  de  ta 
croix.  Il  fallait  aussi  que  le  Fils  de  Dieu  fait  homme  souffrît  la 
mort,  afin,  par  son  exemple,  de  porter  les  hommes  à  la  vertu, 
et  qu'ainsi  se  vérifiât  ce  que  dit  Saint  Pierre  (I  Pierre,  ii,  21)  : 
«  Le  Christ  a  souffert  pour  nous,  z>ous  donnant  l'exemple,  afin 
que  vous  marchiez  sur  ses  traces.  »  S.  Thom.,  Op.  3,  c.  7. 


268  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

Il  entrait  essentiellement  dans  sa  mission  de 
Sauveur,  non  seulement  d'arracher  l'humanité  à 
l'enfer,  mais  encore  de  la  rendre  à  sa  sainteté 
primitive.  Il  la  relèvera  d'abord  en  Lui,  par  ses 
vertus  divines  et  par  la  perfection  suprême  qu'il 
apportera  à  tout  ce  qu'il  dira,  pensera,  voudra  et 
fera1.  Il  pratiquera  tout  ce  qu'il  enseignera-.  Il 
commencera  par  se  faire  obéissant  et  obéissant 
jusqu'à  la  mort,  pour  donner  plus  de  poids  à  ses 
enseignements  sur  la  soumission  parfaite  aux 
volontés  divines3.  Il  se  fera  pauvre  Lui-même, 
avant  de  parler  de  détachement4  ;  Il  vivra  humble 
et  caché,  pour  pouvoir  inviter  ensuite  les  autres 
à  L'imiter  dans  son  humilité  5. 

Il  passera  la  plus  grande  partie  de  sa  vie  dans 
le  recueillement  et  la  prière,   pour  donner  plus 

'«lia  bien  fait  toutes  choses.  »  Marc,  vu.  3/. 

-  «  Jésus  commença  par  faire,  puis  par  enseigner.  »  Act.,  i,  i  . 

;  «  Il  s'est  fait  obéissant  jusqu'à  la  mort  de  la  croix.  »  Phil., 
ii,  8.  —  «  Je  donne  ma  vie.  J 'ai  reçu  de  mon  Père  ce  comman- 
dement. »  Jean,  x,  17,  18. 

1  «  Vous  connaissez  la  bonté  de  notre  Seigneur  Jésus-Christ 
qui,  étant  riche,  s'est  fait  pauvre  pour  vous,  afin  que  vous 
lussiez  riches  par  sa  pauvreté.  »  II  Cor.,  vin,  9. 

«  Le  Christ  était  venu  pour  détacher  les  âmes  des  hommes 
des  biens  terrestres  auxquels  elles  s'étaient  abandonnées.  II 
devait  donc,  pour  ramener  par  son  exemple  les  hommes  à  mé- 
priser les  richesses  et  tout  ce  que  les  mondains  désirent,  mener 
une  vie  pauvre  et  dénuée  en  ce  monde.  »  S.  Tho.m.,  Contr. 
Gent.,  L.  4,  c.  55. 

■'»  «  Recevez  mes  leçons,  car  je  suis  doux  et  humble  de  cœur.  >» 
Matth.,  xi,  29. 


PRINCIPALES   MISSIONS    DE   JÉSUS  269 

de  force  à  ses  recommandations  de  vie  cachée 
et  de  prière  solitaire1.  Il  se  livrera  au  travail  des 
mains,  afin  d'apprendre  à  se  sanctifier  dans  tous 
les  états  de  vie  2.  Il  se  consacrera  à  l'apostolat, 
mais  après  s'y  être  longtemps  préparé  dans  la 
prière3.  Il  appellera  tout  le  monde  à  la  péni- 
tence, mais  le  premier  II  sera  grand  pénitent'. 
11  fera  des  miracles,  mais  II  subjuguera  les  foules 
tout  autant  par  la  sainteté  de  sa  vie  que  par  ses 
prodiges  5. 

Il  parlera  de  son  divin  Père  et  II  en  fera  les 
œuvres6,  mais  en  même  temps  II  se  fera  son 
serviteur  et  voudra  dépendre  totalement  de  lui 

1  «  Quand  vous  priez,  entrez  dans  votre  chambre,  et,  la  porte 
fermée,  priez  votre  Père  en  secret  ;  et  votre  Père  qui  voit  dans 
le  secret  vous  le  rendra.  »  Matth.,  vi,  6. 

-  «  Dès  ma  jeunesse,  j'ai  été  appliqué  au  travail.  »  Ps. 
lxxxvii,  16. 

3  «  II  passa  dans  le  désert  quarante  jours  et  quarante  nuits. 
Jésus  vint  ensuite  en  Galilée,  prêchant  l'Evangile  du  royaume 
de  Dieu.  »  Marc,  i,  i3,  14. 

4  «  Un  pénitent,  dit  Saint  Thomas,  peut  donner  un  louable 
exemple,  non  pas  en  péchant,  mais  en  supportant  volontaire- 
ment la  peine  due  au  péché.  D'où  le  Christ  a  donné  aux  péni- 
tents le  plus  grand  exemple,  puisqu'il  n'a  pas  souffert  pour  ses 
péchés  propres  ;  mais  il  a  voulu  supporter  la  peine  pour  les 
péchés  des  autres.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  1 5,  a.  1,  ad  5. 

5  «  Rabbi,  nous  savons  que  vous  êtes  venu  de  Dieu,  car  per- 
sonne ne  peut  faire  ces  prodiges  que  vous  faites,  à  moins  que 
Dieu  ne  soit  avec  lui.  »  Jean,  ni,  2. 

6  «  J'ai  fait  devant  vous  beaucoup  d'œuvres  excellentes  par 
la  vertu  de  mon  Pare.  »  Jean,  x,  32. 


270  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

pour  ne  faire  en  tout  que  sa  sainte  volonté1.  Il 
mettra  en  avant  son  immense  amour  pour  les 
hommes,  mais  II  leur  en  donnera  des  preuves 
manifestes-.  Il  se  constituera  la  nourriture  im- 
mortelle des  âmes  par  l'institution  de  l'Eucha- 
ristie3, mais,  pour  garantir  la  vérité  de  sa  parole, 
Il  se  livrera  à  la  mort  et  scellera  par  son  Immola- 
tion suprême  la  promesse  de  renouveler  mysti- 
quement le  sacrifice  de  sa  vie  sur  tous  les  autels 
du  monde  '*. 

Après  de  tels  exemples,  l'humanité  revivra  à  la 
vertu  ;  les  hommes  n'auront  qu'à  jeter  les  yeux 
sur  Jésus  pour  connaître  leur  devoir,  qu'à  puiser 
l'amour  dans  son  Cœur  pour  avoir  le  courage  de 
l'accomplir,  qu'à  se  servir  de  ses  grâces  et  de 
ses  mérites  pour  donner  de  la  fécondité  à  leurs 
efforts 5. 

1  «  Je  ne  cherche  pas  ma  volonté,  mais  la  volonté  de  celui  qui 
m'a  envoyé.  »  Jean,  v,  3o. 

2  «  A  ceci  nous  avons  connu  l'amour  de  Dieu  :  c'est  qu'il  a 
donné  sa  vie  pour  nous.  »  I  Jean,  m,  16. 

3  «  Ma  chair  est  vraiment  une  nourriture,  et  mon  sang  est 
vraiment  un  breuvage.  »  Jean,  vi,  56. 

'  «  Faites  ceci  en  mémoire  de  moi  ;  car  toutes  les  fois  que  vous 
mangerez  ce  pain,  et  que  vous  boirez  ce  calice,  vous  annoncerez 
la  mort  du  Seigneur.  »  I  Cor.,  xi,  25,  26. 

:>  «  Vous  vous  êtes  approchés  du  médiateur  d'une  nouvelle 
alliance,  Jésus.  »  Hébr.,  xii,  22,  24.  —  «  Il  ne  vous  manque  au- 
cune grâce.  »  I  Cor.,  i,  7.  —  «  Fortifiez-vous  par  la  gTâce  qui 
est  dans  le  Christ  Jésus.  »  II  Tim.,  h,  t. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE   JÉSUS  27 1 

La  vertu  n'a  que  des  charmes,  lorsqu'on  la  con- 
sidère en  Jésus  et  qu'on  la  pratique  en  harmo- 
nie avec  Lui  '  ;  elle  n'a  rien  de  triste,  puisqu'il 
est  la  joie-;  rien  de  difficile,  puisqu'il  est  la 
toute-puissance 3  ;  rien  de  trop  crucifiant,  puis- 
qu'il est  l'amour  qui  rend  tout  aimable  '  ;  rien 
d'inutile,  puisqu'il  est  l'éternelle  récompense  '. 

Depuis  que  Jésus  est  venu  dans  le  monde,  la 
vertu  n'est  plus  un  mot,  elle  est  une  réalité  ;  elle 
n'est  plus  une  chose  abstraite  et  isolée,  mais 
elle  a  été  vécue  et  elle  s'est  en  quelque  sorte 
personnifiée.  Ce  qu'on  admire,  ce  qu'on  aime  et 
ce  qu'on  imite,  c'est  Jésus  humble,  Jésus  obéis- 
sant, Jésus  pauvre,  Jésus  mortifié,  Jésus  péni- 
tent, Jésus  détaché,  Jésus  priant,  Jésus  doux  et 
patient,  Jésus  bon  et  compatissant,  Jésus  misé- 
ricordieux, Jésus  aimant,  Jésus  s'offrant  et  se 
donnant,  Jésus  souffrant  et  se  sacrifiant,  Jésus 
dévoré  de  zèle  pour  la  gloire  de  Dieu  et  le  salut 

1  «  Ayez  du  goût  pour  les  choses  d'en  haut.  »  Col.,  111,  2.  — 
«  Tout  ce  que  vous  ferez,  faites-le  de  bon  cœur.  Servez  le 
Seigneur  Christ.  »  Col.,  m,  23,  24. 

2  «  Que  les  justes  se  délectent  dans  la  joie.  »  Ps.  lxvii,  4.  — 
«  Que  ma  joie  soit  en  vous,  et  que  votre  joie  soit  pleine.  »  Jean, 
xv,  11. 

3  «  Je  puis  tout  en  celui  qui  me  fortifie.  »  Phil.,  iv,  i3. 

4  «  Veillez,  demeurez  fermes  dans  la  foi,  agissez  virilement  et 
fortifiez-vous;  que  toutes  vos  œuvres  soient  faites  avec  amour.  » 
I  Cor.,  xvi,  13,  14. 

s  «  Je  serai  moi-même  ta  trop  grande  récompense.  »  Gen.,  xv,  1 . 


272  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

des  âmes,  Jésus  pratiquant  toutes  les  vertus, 
Jésus  parfait  en  toutes  choses,  Jésus  vivant  et 
mourant. 

Comme  cette  perspective  change  totalement 
les  aspects  de  la  vertu  !  On  ne  la  pratique  plus 
sèchement  pour  elle-même,  soit  pour  accomplir 
un  devoir,  soit  pour  être  fidèle  à  ses  promesses, 
soit  même  pour  réaliser  un  idéal  quelconque  de 
perfection  ;  ces  motifs  sont  excellents,  mais  s'ils 
ne  sont  pas  rehaussés  par  la  contemplation  de 
Jésus  et  vivifiés  directement  par  son  amour,  ils 
perdent  le  plus  beau  de  leurs  charmes  et  le  meil- 
leur de  leur  efficacité1. 

C'est  donc  Jésus  que  l'âme  doit  d'abord  atten- 
tivement considérer,  étudier  et  contempler.  Le 
connaissant,  elle  L'aime  nécessairement,  et  elle 
L'aime  dans  la  mesure  où  elle  en  a  une  intelli- 
gence exacte  et  approfondie  ;  puis,  sous  la  pres- 
sion de  l'amour  réfléchi  qu'elle  Lui  porte,  elle 
aspire  de  toutes  ses  forces  à  Lui  ressembler,  afin 
de  s'unir  plus  étroitement  à  Lui. 

1  «  Aimant  Dieu,  je  le  désire,  je  désire  aussi  la  vertu,  mais 
Dieu  est  la  fin  de  mon  amour,  et  la  vertu  n'est  que  la  voie  qui 
conduit  à  cette  fin.  »  S.  Thom.,  Op.  60,  c.  3. 

Et  ailleurs  :  «  Comme  il  est  évident  que  c'est  par  la  charité 
que  les  actes  de  toutes  les  autres  vertus  se  rapportent  à  leur  fin 
dernière,  il  s'ensuit  que  c'est  elle  qui  donne  à  tous  ces  actes  leur 
forme,  et  que  pour  ce  motif  on  l'appelle  la  forme  des  vertus .' 
car  les  vertus  elles-mêmes  ont  la  même  forme  que  leurs  actes.  » 
S.  Thom.,  II  II,  q.  23,  a.  8. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE   JÉSUS  273 

De  là  à  la  pratique  héroïque  de  toutes  les  ver- 
tus, il  n'y  a  qu'un  pas.  Parce  que  l'âme  aime 
Jésus  et  qu'elle  L'a  toujours  devant  les  yeux  l, 
elle  veut  le  faire  revivre  dans  sa  vie  8  et  elle 
cherche  à  L'imiter  en  toutes  choses3,  à  Lui  plaire 
toujours4,  à  agir  dans  le  même  esprit5,  à  faire 
avec  la  même  perfection  ce  qu'il  a  fait  Lui-même 
ou  ce  qu'il  ferait  s'il  se  trouvait  à  sa  place  6,  à 
saisir  jusqu'à  ses  sentiments  les  plus  intimes7  et 
à  mettre  en  acte  le  moindre  de  ses  désirs  8. 

En  s'inspirant  en  tout  de  l'amour  qu'elle  porte 
à  Jésus,  l'âme  ne  fait  que  marcher  sur  les  traces 

1  «  Mes  yeux  sont  toujours  fixés  sur  le  Seigneur.  »  Ps.  xxiv,  15. 

i  «  Celui  qui  demeure  dans  l'amour  demeure  en  Dieu  et  Dieu 
en  lui.  »  I  Jean,  iv,  16. 

:<  «  Soyez  donc  les  imitateurs  de  Dieu,  comme  des  enfants 
bien-aimés,  et  marchez  dans  l'amour,  comme  le  Christ  qui 
nous  a  aussi  aimés  et  qui  s'est  livré  pour  nous  à  Dieu,  comme 
une  oblation  et  un  sacrifice  d'agréable  odeur.  »  Ephés.,  v,  1,  2. 

'  «  N'aimons  pas  en  paroles,  mais  par  des  actes  et  en  vérité. 
Gardons  ses  commandements  et  faisons  ce  qui  lui  est  aqréable.» 
I  Jean,  ni,  18,  22. 

5  «  Celui  qui  s'attache  au  Seigneur  est  un  même  esprit  avec 
lui.  »  I  Cor.,  vi,  17. 

6  «  Par  dessus  tout,  ayez  la  charité  qui  est  te  lien  de  la  per- 
fection. »  Col.,  m,  14. 

7  «  Ayez  en  vous  le  sentiment  même  dont  était  animé  Jésus- 
Christ.  »  Phil.,  11,  5. 

8  «  Si  vous  m'aimez,  gardez  mes  commandements.  »  Jea>  , 
xiv,  i5.  —  «  L'amour  est  ta  plénitude  de  la  loi.  »  Rom.,  xih,  10. 


274  DE   LA   CONDITION    DE   L  HOMME-DIEU 

de  son  divin  modèle.  C'est,  en  effet,  l'amour  qui 
a  poussé  Jésus  à  s'incarner  ;  c'est  le  zèle  de  la 
gloire  de  son  Père  qui  L'a  porté  à  s'abaisser  jus- 
qu'à la  condition  d'esclave  ;  c'est  le  désir  ardent 
de  lui  plaire  qui  L'a  inspiré  dans  toutes  ses  ac- 
tions ;  c'est  pour  révéler  ses  divines  perfections 
et  le  faire  mieux  connaître,  qu'il  a  pratiqué  la 
vertu  et  qu'il  a  enseigné  sa  doctrine  ;  c'est  pour 
le  faire  aimer  autant  qu'il  l'aime  Lui-même, 
qu'il  en  a  parlé  avec  tant  de  respect  et  de  ten- 
dresse, et  qu'il  nous  a  manifesté  son  Cœur  tout 
brûlant  de  la  charité  divine  ;  c'est  pour  lais- 
ser au  monde  un  mémorial  solennel  de  l'amour 
éternel,  qu'il  a  institué  l'Eucharistie,  où  II  con- 
tinue à  glorifier  son  divin  Père  et  à  aimer  le 
monde,  comme  II  le  fit  pendant  sa  vie  mortelle. 

Si  c'est  l'amour  qui  L'a  fait  sortir  du  sein  du 
Père,  c'est  encore  l'amour  qui  L'a  porté  vers 
nous.  Il  a  aimé  l'humanité  et  II  s'est  sacrifié  pour 
elle  ;  son  amour  L'a  poussé  à  tous  les  excès,  Lui 
a  fermé  les  yeux  sur  nos  misères  et  nos  ingrati- 
tudes, et  L'a  conduit  jusqu'au  sacrifice  suprême 
qu'aucun  cœur  humain  ne  peut  dépasser. 

Jésus  avait  constamment  dans  la  pensée  et 
dans  le  cœur  son  divin  Père  et  les  âmes  qu'il 
voulait  lui  donner  :  c'est  le  secret  de  sa  vie  et 
de  sa  mort.  Imitons-Le,  en  Le  considérant  sans 
cesse,   en  nous   Le  proposant  toujours  comme 


PRINCIPALES   MISSIONS    DE   JÉSUS  275 

modèle,  en  L'aimant  ardemment  et  en  nous  pas- 
sionnant pour  sa  gloire,  dans  la  pratique  fidèle 
de  toutes  les  vertus  *.  Soyons  saints  parce  que 
Jésus  est  saint2.  Laissons  l'amour  nous  sancti- 
fier3 et  nous  faire  accomplir  ainsi  la  mission  per- 
sonnelle que  Jésus  nous  a  donnée,  dans  le  même 
esprit  avec  lequel  II  a  accompli  la  sienne4. 


IV.  —  Enseigner  aux  hommes 
la  science  du  salut 


L'oeuvre  que  Jésus  avait  à  opérer  dans  le  monde 
devait  être  une  œuvre  durable,  non  seulement 
pour  les  hommes  de  son  temps,  mais  encore  pour 
toutes  les  générations  de  l'avenir  qui  allaient  se 
succéder  sur  la  terre.  Jésus  ne  venait  pas  simple- 
ment frapper  les  esprits  et  gagner  momentané- 
ment les  cœurs  ;  sa  mission  ne  pouvait  consister 

1  «  Soit  que  nous  vivions,  c'est  pour  le  Seigneur  que  nous 
vivons  ;  soit  que  nous  mourions,  c'est  pour  le  Seigneur  que 
nous  mourons.  Soit  donc  que  nous  vivions,  soit  que  nous  mou- 
rions, nous  sommes  au  Seigneur.  »  Rom.,  xiv,  8. 

2  «  A  l'image  du  Saint  qui  vous  a  appelés,  soyez  saints  vous 
aussi  dans  toute  votre  conduite  ;  car  il  est  écrit  :  Vous  serez 
saints  parce  que  je  suis  saint.  »  I  Pierre,  i,  i5,  16. 

3  «  Que  toutes  vos  œuvres  soient  faites  avec  amour.  »  I  Cor., 
xvi,  14. 

4  «  Il  nous  a  élus  en  lui,  par  amour,  pour  que  nous  fussions 
saints  et  irréprochables  devant  lui.  »  Ephés.,  1,  4. 


276  DE    LA    CONDITION    DE    I.'hOMME-DIEU 

à  exciter  un  certain  enthousiasme  dans  les  âmes 
et  à  soulever  les  foules  par  l'éclat  de  ses  miracles  ; 
il  ne  suffisait  même  pas  qu'il  parût  comme  animé 
de  l'esprit  de  Dieu,  que  sa  vie  fût  une  vie  toute 
de  vertu  et  de  sainteté,  et  qu'il  se  posât  comme 
un  modèle  à  imiter.  Avant  Lui,  il  y  avait  eu  des 
hommes  qui  avaient  étonné  le  monde  par  leur 
science  et  leur  génie  ;  il  s'était  vu  des  conqué- 
rants qui  avaient  soumis  les  empires  ;  il  avait 
surgi  des  prophètes  qui  avaient  suscité  l'admira- 
tion et  le  respect  ;  il  s'était  rencontré  des  saints 
qui  avaient  paru  comme  des  envoyés  de  Dieu. 

Jésus  évidemment  exerçait  sur  les  foules  une 
influence  plus  élevée,  un  ascendant  plus  divin, 
une  persuasion  plus  profonde,  une  action  intime 
plus  spirituelle.  Ne  parlant  point  des  choses  de  la 
terre,  Il  faisait  penser  au  ciel  ;  ne  se  présentant 
que  dans  l'auréole  d'une  perfection  toute  divine, 
11  attirait  les  cœurs  vers  les  hauteurs  ;  étant  la 
sainteté  infinie,  sa  vue  seule  purifiait  les  âmes  et 
les  fortifiait  dans  le  bien  ;  n'accomplissant  des 
prodiges  que  pour  la  gloire  de  Dieu,  le  bien  des 
âmes  et  le  soulagement  des  corps,  Il  faisait  aimer 
la  puissance  divine  par  laquelle  II  agissait. 

Tout  en  Jésus  était  surnaturel,  et  le  principe  et 
la  fin,  et  l'intention  et  l'action  ;  on  sentait  en  Lui 
quelque  chose  de  divin,  auquel  les  âmes  de  bonne 
volonté  ne  pouvaient  résister.  Ceux  qui  L'appro- 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE    JESUS  2~" 

chaient  de  plus  près  subissaient  irrésistiblement 
cette  influence  toute  céleste  ;  et  combien,  avant  la 
pleine  révélation  du  mystère  de  son  Incarnation, 
seraient  tombés  à  genoux  pour  L'adorer,  s'ils 
n'avaient  été  arrêtés  par  son  humanité.  Aussi, 
rien  d'invraisemblable  à  ce  qu'un  gouverneur 
romain,  comme  on  le  raconte  de  Publius  Lentu- 
lus.  ait  pu  écrire  de  Jésus  que  ce  n'était  pas  un 
homme  comme  les  autres,  et,  après  avoir  dépeint 
sa  majesté,  sa  douceur,  sa  sérénité,  sa  bonté  et 
sa  puissance,  qu'il  ait  terminé  par  ce  trait  carac- 
téristique qui  lui  faisait  pressentir  la  Divinité  : 
«  En  un  mot,  c'est  un  homme  qui  surpasse  le 
reste  des  hommes.  » 

Malgré  tout,  ces  impressions  pouvaient  passer  ; 
l'esprit  des  hommes  est  ainsi  fait,  qu'il  oublie 
vite,  même  les  choses  qui  l'ont  le  plus  frappé. 
N'en  avons-nous  pas  un  exemple  déconcertant 
dans  le  changement  qui  remplace  si  vite  l'enthou- 
siasme de  l'entrée  triomphale  de  Jésus  à  Jéru- 
salem par  les  scènes  horribles  de  la  Passion  ?  Et 
puis,  Jésus  allait  disparaître  ;  et  alors,  l'adage 
trop  connu  «  loin  des  yeux,  loin  du  coeur  »  ne 
se  serait-il  pas  réalisé  pour  Jésus  comme  pour 
tant  d'autres  ? 

Ces  impressions  d'ailleurs,  toutes  fortes  qu'on 
les  puisse  supposer,  n'étaient  que  l'heureux  par- 
tage d'un  petit  nombre,  relativement  à  l'ensemble 


278  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

de  l'humanité.  Il  allait  s'écouler  des  siècles  après 
la  vie  mortelle  du  Sauveur  et,  pour  toutes  les 
âmes  de  l'avenir  plus  encore  que  pour  les  con- 
temporains de  Jésus,  il  fallait  une  doctrine  qui 
vînt  corroborer  les  vertus  et  donner  leur  sens 
exact  à  tant  de  prodiges  opérés  et  particulière- 
ment aux  Mystères  qui  constituent  le  fondement 
de  la  Religion  du  Christ. 

Jésus  devait  prêcher  de  paroles  tout  autant  que 
d'exemple.  Il  s'adressait  à  des  intelligences  qui 
naturellement  ont  soif  de  vérité  ;  Il  avait  à  ren- 
verser de  nombreux  préjugés  ;  Il  devait  rectifier 
l'esprit  humain  qui  depuis  si  longtemps  se  nour- 
rissait de  mensonge  et  d'erreur  ;  Il  venait  donner 
au  monde  une  règle  de  vertu  qui,  en  l'arrachant 
à  ses  passions,  devait  l'orienter  dans  la  voie  du 
devoir  et  du  salut;  Il  apportait  du  ciel  toute  une 
révélation  sur  les  vérités  les  plus  élevées  et  sur 
les  mystères  les  plus  cachés.  Ayant  reçu  de  son 
divin  Père  la  mission  d'enseigner  les  hommes,  Il 
avait  promis  d'y  travailler  sans  relâche  ;  c'était 
un  des  motifs  fondamentaux  de  son  Incarnation, 
et  Lui-même  nous  le  déclare  formellement  :  <<  Je 
suis  né  et  je  suis  venu  dans  le  monde  pour 
rendre  témoignage  à  la  vérité^.  » 

Sorti  du  sein  de  l'Eternel,  tout  rayonnant  en- 
core des  splendeurs  de  la  Divinité,  Jésus  aurait 

1  Jean,  xviii,  37. 


PRINCIPALES   MISSIONS   DE   JÉSUS  279 

pu  se  contenter  de  faire  briller  au  dehors,  dans 
une  lumière  éclatante,  la  science  divine  dont  II 
était  rempli.  Sans  bruit  de  paroles,  Il  aurait  pu 
agir  directement  dans  les  âmes  et  leur  donner 
l'intelligence  de  tout  ce  qu'il  voulait  leur  ap- 
prendre. Mais  telle  n'était  pas  sa  volonté  ;  ce 
mode  d'enseignement  n'était  conforme  ni  à  sa 
condition  humaine  ni  à  la  manière  ordinaire 
dont  les  hommes  acquièrent  habituellement  la 
science.  C'est  en  enseignant  et  par  des  prédica- 
tions successives  et  répétées  ',  en  faisant  pénétrer 
peu  à  peu  la  vérité  dans  les  esprits,  en  renouve- 
lant ses  divines  leçons,  en  multipliant  les  appli- 
cations pratiques,  en  se  servant  de  nombreuses 
paraboles  -,  que  Jésus  devait  arriver  à  donner 
comme  un  cours  complet  de  sa  divine  doctrine. 

Et  II  avait  tant  de  choses  à  graver  dans  l'esprit 
et  dans  la  mémoire  des  hommes  !  Portant  en  Lui 
toutes  les  perfections  divines,  Il  avait  à  cœur  de 
les  faire  connaître  et  de  donner  de  la  Divinité 
une  idée  plus  précise  et  plus  complète.  Il  y  allait 
de  l'honneur  de  son  divin  Père,  dont  II  était 
l'image  parfaite  et  le  délégué  officiel.  C'est  par 

1  «  Allons  dans  les  villages  voisins  et  dans  les  villes,  pour  que 
je  prêche  là  aussi,  car  c'est  pour  cela  que  je  suis  venu.  Et  /'/ 
prêchait  dans  leurs  synagogues  et  dans  toute  la  Galilée.  » 
Marc,  i,  38,  39. 

-  o  II  leur  enseignait  beaucoup  de  choses  en  paraboles.  » 
Marc,  iv,  2. 


280  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMJHE-DIEU 

Lui  que  la  Très  Sainte  Trinité  allait  se  révéler 
au  monde  ;  Il  en  avait  reçu  le  mandat  et  son 
bonheur  suprême,  comme  son  devoir  sacro-saint, 
était  de  l'accomplir1. 

Mais  Dieu  est  la  règle  infaillible  de  toute 
science,  le  principe  de  tout  pouvoir,  le  souve- 
rain Seigneur  de  toutes  choses,  le  Dominateur 
universel  qui  commande  à  toute  créature.  C'est 
lui  qui  a  tracé  des  lois  à  la  nature  et  qui  a  im- 
posé des  devoirs  à  l'humanité  ;  la  nature  est  res- 
tée fidèle,  les  hommes  ont  faussé  leur  voie  ;  pour 
les  ramener  à  la  vérité,  il  fallait  refaire  l'éduca- 
tion première,  rappeler  les  devoirs  essentiels, 
préciser  les  responsabilités,  établir  nettement  les 
principes,  rendre  à  Dieu  ses  droits  indiscutables 
et  lui  soumettre  toutes  les  volontés  humaines. 

C'est  sur  les  âmes  que  Jésus  devait  agir  ;  car 
le  royaume  de  Dieu  est  en  elles  2,  et  II  était  venu 
pour  l'établir  et  le  consolider.  Or,  la  vie  de  Dieu 
dans  les  âmes  est  faite  de  connaissance  tout  au- 
tant que  d'amour3;  c'est  pourquoi  Jésus  se  fait 

1  «  Personne  n'a  jamais  vu  Dieu  :  le  Fils  unique  qui  est  dans 
le  sein  du  Père,  l'a  fait  connaître  lui-même.  »  Jean,  i,  18. 

2  «  Le  royaume  de  Dieu  est  au-dedans  de  vous.  »  Luc,  xvu,  21. 

3  «  L'union  des  saints  avec  Dieu,  dit  Saint  Thomas,  se  fait  par 
la  connaissance  et  Y  amour.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  2,  a.  10. 

«  Nous  pouvons  aimer,  dit  Saint  Augustin,  les  choses  que  nous 
ne  voyons  pas,  mais  il  nous  est  impossible  d'aimer  celles  que  nous 
ne  connaissons  pas.  Par  conséquent,  voulez-vous  aimer  Dieu  et 
le  désirer,  commencez  par  le  connaître.  »  S.  Thom.,  Op.  6o,  c.  2, 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE    JÉSUS  2&Ï 

le  divin   éducateur   qui   illumine   les   esprits   en 
même  temps    qu'il    embrase    les  cœurs. 

Aussi,  avec  quelle  lucidité  II  explique  les  mys- 
tères, développe  les  vérités,  enseigne  les  prin- 
cipes de  la  perfection  et  les  règles  de  la  sainteté  ! 
Avec  quel  respect  II  nous  parle  de  son  divin  Père, 
de  ses  perfections  infinies,  de  ses  divines  volon- 
tés et  de  ses  ineffables  amabilités  !  Avec  quelle 
onction  II  nous  invite  à  pratiquer  la  vertu  ',  à 
être  doux  -  et  humbles  \  à  vivre  dans  la  pureté  \ 
à  nous  montrer  charitables"  et  condescendants 6, 
à  traiter  les  autres  avec  bonté  '•  et  miséricorde  \  à 

1  «  Si  vous  voulez  entrer  dans  la  vie,  observez  les  comman- 
dements. »  Matth.,  xix,  17.  —  «  Si  vous  gardez  mes  commande- 
ments, vous  demeurerez  dans  mon  amour.  »  Jean,  xv,  10. 

-  «  Si  quelqu'un  te  frappe  sur  la  joue  droite,  présente-lui 
encore  l'autre.  »  Matth.,  v,  3g. 

A  «  Quiconque  voudra  être  le  premier  parmi  vous,  sera  le  ser- 
viteur de  tous.  »  Marc,  x,  44.  —  «  Quiconque  s'exalte  sera 
humilié,  et  quiconque  s'humilie  sera  exalté.  »  Luc,  xiv,  1 1 . 

1  «  Veillez  et  priez  afin  que  vous  n'entriez  pas  en  tentation.  Car 
l'esprit  est  prompt,  mais  la  chair  est  faible.  »  Matth.,  xxvi,  41. 

5  «  Voilà  mon  commandement  :  que  vous  vous  aimiez  les  uns 
les  autres,  comme  je  vous  ai  aimés.  »  Jean,  xv,  12. 

fi  «  Si  quelqu'un  te  contraint  de  faire  mille  pas,  fais-en  deux 
mille  autres  avec  lui.  »  Matth.,  v,  4t. 

7  «  Faites  du  bien,  et  vous  serez  les  fils  du  Très-Haut.  »  Luc, 
vi,  35.  —  «  Soyez  les  enfants  de  votre  Père  qui  est  dans  les 
cieux,  qui  fait  lever  son  soleil  sur  les  bons  et  les  méchants  et 
tomber  la  pluie  sur  les  justes  et  les  injustes.  »  Matth.,  v,  45. 

8  «  Soyez  miséricordieux  comme  votre  Père  céleste  est  misé- 
ricordieux. »  Luc,  vi,  36. 


282  DE   LA   CONDITION   DE   l'hOMME-DIEU 

chercher  avant  tout  le  royaume  de  Dieu  l,  à  nous 
détacher  de  tout  ce  qui  est  créé2,  à  supporter  avec 
résignation  les  peines  et  les  épreuves3,  à  garder 
notre  âme  dans  la  paix  4,  à  n'agir  en  tout  qu'avec 
des  vues  surnaturelles5,  pour  plaire  à  Dieu  et 
non  pour  être  vus  des  hommes6,  à  pardonner 
aux  autres7,  à  faire  du  bien  à  ceux  qui  nous  font 
du  mal8,  à  donner  toujours  le  bon  exemple"  et 
à  marcher  fidèlement  sur  ses  traces10! 

1  «  Cherchez  premièrement  le  royaume  de  Dieu  et  sa  justice, 
et  tout  le  reste  vous  sera  donné  par  surcroît.  »  Matth.,  vi,  33. 

2  «  Que  sert  à  l'homme  de  gagner  le  monde  entier,  s'il  perd 
son  âme.  »  Matth.,  xvi,  26. 

3  «  Vous  pleurerez  et  vous  gémirez.  Le  monde  se  réjouira 
tandis  que  vous  serez  contristés,  mais  votre  tristesse  sera 
changée  en  joie.  »  Jean,  xvi,  20. 

4  «  Je  vous  laisse  ma  paix,  je  vous  donne  ma  paix.  Que  votre 
cœur  ne  se  trouble  point  ni  ne  s'effraie.  »  Jean,  xrv,  27. 

5  «  Ne  vous  amassez  pas  des  trésors  sur  la  terre,  mais  amassez- 
vous  des  trésors  dans  le  ciel.  Nul  ne  peut  servir  deux  maîtres  ; 
vous  ne  pouvez  servir  Dieu  et  Mammon.  »  Matth.,  vi,  19,  20,  24. 

6  c.  Prenez  garde  à  ne  pas  faire  vos  œuvres  de  justice  devant 
les  hommes  afin  d'être  vus  d'eux;  autrement  vous  n'aurez  point 
de  récompense  de  votre  Père  qui  est  dans  les  cieux.  »  Matth.,  vi,  1. 

7  «  Si  vous  remettez  aux  hommes  leurs  offenses,  votre  Père 
céleste  vous  remettra  aussi  vos  fautes.  »  Matth.,  vi,  14. 

8  «  Faites  du  bien  à  ceux  qui  vous  haïssent  et  priez  pour 
ceux  qui  vous  persécutent  et  vous  calomnient.  »  Matth.,  v,  44. 

9  «  Que  votre  lumière  luise  devant  les  hommes,  afin  qu'ils 
voient  vos  bonnes  œuvres  et  glorifient  votre  Père  qui  est  dans 
les  cieux.  »  Matth.,  v,  16. 

10  «  Venez,  suivez-moi.  »  Matth.,  xix,  21.  —  «  Faites  comme 
j'ai  fait.  »  Jean,  xiii,  i5. 


PRINCIPALES   MISSIONS    DE   JÉSUS  283 

Avec  quelle  délicatesse  II  nous  montre  la  né- 
cessité de  la  souffrance  et  du  sacrifice  '  ;  Il  nous 
impose  la  loi  du  renoncement,  si  nous  voulons 
être  ses  disciples2;  II  dépose  même  la  croix  sur 
nos  épaules,  pour  que  le  disciple  la  porte  avec  le 
Maître 3  ;  Il  nous  invite  à  la  pénitence,  en  en  fai- 
sant une  loi  universelle4  ;  Il  nous  prévient  qu'il 
est  venu  multiplier  les  séparations  5  et  que,  pour 
marcher  dans  la  voie  de  la  perfection,  il  faut  tout 
quitter6  et  être  prêt  à  mourir,  comme  le  grain 
de  froment  qui  pourrit  en  terre  avant  de  porter 
des  fruits 7  ! 

1  «  Qui  voudra  sauver  sa  vie  la  perdra,  et  qui  perdra  sa  vie 
à  cause  de  moi  la  trouvera.  »  Matth.,  xvi,  25.  —  «  Le  royaume 
des  cieux  souffre  violence.  »  Matth.,  xi,  12. 

a  «  Quiconque  parmi  vous  ne  renonce  pas  à  tout  ce  qu'il 
possède,  ne  peut  être  mon  disciple.  »  Luc,  xiv,  33. 

3  «  Si  quelqu'un  veut  venir  après  moi,  qu'il  se  renonce  lui- 
même,  qu'il  porte  sa  croix  tous  les  jours  et  qu'il  me  suive.  » 
Luc,  ix,  23. 

4  «  Faites  pénitence,  car  le  royaume  des  cieux  approche.  » 
Matth.,  iv,  17.  —  «  Si  vous  ne  faites  pénitence,  vous  périrez 
tous.  »  Luc,  xin,  3. 

5  «  Je  suis  venu  apporter  le  glaive  sur  la  terre.  Je  suis  venu 
séparer  l'homme  de  son  père,  et  la  fille  de  sa  mère.  »  Matth., 
x,  34,  35. 

6  «  Si  tu  veux  être  parfait,  va,  vends  ce  que  tu  as,  et  donne-le 
aux  pauvres,  et  tu  auras  un  trésor  dans  le  ciel  :  puis  viens  et 
suis-moi.  »  Matth.,  xix,  21. 

7  «  En  vérité,  en  vérité,  je  vous  le  dis,  si  le  grain  de  froment 
jeté  en  terre  n'y  meurt,  il  reste  seul  et  stérile  ;  mais  s'il  meurt, 
il  porte  beaucoup  de  fruit.  »  Jean,  xii,  24,  25. 


284  DE    LA    CONDITION    DE    L~ HOMME-DIEU 

Avec  quelle  force  II  tonne  contre  le  vice  ;  Il 
humilie  les  orgueilleux  ;  Il  méprise  les  hypo- 
crites ;  Il  condamne  les  injustices:  Il  flétrit  le 
mensonge  ;  Il  dénonce  la  malice  de  ceux  qui 
enseignent  l'erreur  pour  justifier  leurs  crimes 
ou  se  servent  de  leur  autorité  pour  pressurer 
les  consciences  '  !  Avec  quel  saint  zèle  II  défend 
la  Loi  contre  ses  prévaricateurs  et  l'honneur  de 
la  maison  du  Seigneur  contre  ses  profanateurs-  ! 

Avec  quelle  honte  II  se  penche  sur  toutes  les 
misères,  pour  éclairer  les  esprits  et  guérir  les 
âmes  en   même  temps  qu'il  soulage  les  corps  3  ! 

Avec  quelle  condescendance  II  s'applique  à 
nous  faire  une  mentalité  toute  spirituelle,  en 
héatifiant  les  doux,  les  purs,  les  pauvres  d'esprit, 
les  miséricordieux,  les  pacifiques,  les  amis  de  la 
justice,  les  affligés  et  les  persécutés  '  ! 

Avec  quel   soin   II   nous  apprend   à  prier  et  à 

1  Pour  bien  comprendre  tout  ce  passage,  nous  conseillons  de 
lire,  entre  autres,  le  chapitre  xxm  de  S.  Matthieu,  où  Jésus,  spé- 
cialement dans  la  personne  des  scribes  et  des  pharisiens,  stigma- 
tise l'orgueil,  l'hypocrisie,  l'injustice,  les  mensonges  des  faux 
maîtres  en  Israël.  Huit  fois  de  suite  Jésus  leur  crie  :  «  Malheur 
à  vous...  hypocrites...  insensés...  guides  aveugles...  sépulcres 
blanchis...  race  de  vipères.  » 

*  Par  deux  fois  Jésus  chassa  des  abords  du  temple  les  ven- 
deurs, usuriers,  gens  d'affaires  et  de  scandale.  Matth.,  xxi,  12-17  '< 
Marc,  xi,  i5-i8  ;  Luc,  xix,  45-48  ;  Jean,  ii,  14-17. 

3  «  Voilà  que  tu  es  guéri  ;  ne  pèche  plus,  de  peur  qu'il  t'arrive 
quelque  chose  de  plus  mauvais.  »  Jean,  v,  14. 

1  Voir  les  huit  béatitudes,  en  Saint  Matthieu,  v,  3-1 1. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE    JÉSUS  285 

faire  de  l'avènement  du  règne  de  Dieu,  de  la 
sanctification  de  son  nom  et  de  l'accomplisse- 
ment de  son  adorable  volonté  l'objet  de  nos  sup- 
plications les  plus  ardentes1! 

Avec  quelle  expression  de  douceur  et  de  cha- 
rité Il  nous  redit,  sous  toutes  les  formes,  qu'il 
est  la  lumière,  la  voie,  la  vérité,  la  vie,  le  bon 
pasteur,  le  céleste  vigneron,  le  cep  qui  donne  la 
vie  aux  branches  ;  que  sans  Lui  nous  ne  pouvons 
absolument  rien  faire  et  que  l'unique  moyen  pour 
nous  de  porter  beaucoup  de  fruit,  c'est  de  Lui 
rester  unis  et  de  ne  jamais  nous  séparer  de  Lui2  ! 

Avec  quel  amour  II  nous  révèle  la  tendresse  de 
son  Cœur,  Il  nous  supplie  d'aller  à  Lui  pour  être 
consolés  et  soulagés  dans  nos  peines3;  pour 
trouver  la  paix  du  cœur  '•  et  le  repos  de  nos 
âmes"1  ;  pour  affermir  notre  confiance  en  sa  puis- 
sance et  en  sa  miséricorde'  ;  pour  nous  prémunir 

1  «  Vous  prierez  ainsi  :  Notre  Père  qui  êtes  aux  cieux,  etc.  * 
Matth.,  vi,  9-i3. 

8  Jean,  vhi,  12  ;  xiv,  6  ;  x,  u  ;  xv,  l,  5. 

3  «  Venez  à  moi,  vous  tous  qui  souffrez,  et  êtes  courbés  sous 
le  poids  de  vos  peines  ;  et  je  vous  soulagerai.  »  Matth.,  xi,  28. 

*  «  Je  vous  ai  dit  ces  choses,  afin  que  vous  ayez  la  paix  en 
moi.  »  Jean,  xvi,  33. 

5  «  Prenez  mon  joug  sur  vous,  car  il  est  doux,  et  vous  trou- 
verez le  repos  de  vos  âmes.  »  Matth..  xi,  29,  3o. 

6  «  Mon  fils,  aie  confiance,  tes  péchés  te  sont  remis.  »  Matth., 
ix,  2.  —  «  Ayez  confiance,  c'est  moi,  ne  craignez  pas.  »  Matth., 
xiv,  27.  —  «  Dans  le  monde  vous  serez  opprimés,  mais  ayez 
confiance,  j'ai  vaincu  le  monde.  »  Jean,  xvi,  33. 


286  DE   LA   CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

contre  nos  ennemis 1  ;  pour  goûter  à  son  service 
une  joie  que  personne  ne  pourra  jamais  nous 
enlever-;  pour  établir  en  Lui  notre  demeure3; 
pour  vivre  de  sa  vie  et  faire  avec  Lui  une  union 
tellement  intime  qu'elle  ressemble  à  l'union 
d'éternel  amour  qu'il  a  avec  son  divin  Père4! 

Se  peut-il  enseignement  plus  clair  et  plus  di- 
vin ?  Ne  croirait-on  pas,  en  lisant  l'Evangile  où  II 
a  consigné  ses  enseignements,  entendre  encore 
le  Verbe  Incarné  prononçant  pour  la  première 
fois  ces  paroles  d'éternelle  vérité  ?  Il  nous  a  dit 
que  ses  paroles  sont  esprit  et  vie5  et  qu'elles  ne 

4  «  Je  vous  envoie  comme  des  brebis  au  milieu  des  loups... 
Ne  craignez  pas  ceux  qui  tuent  le  corps  et  ne  peuvent  tuer  l'âme; 
mais  plutôt  craignez  celui  qui  peut  perdre  l'âme  et  le  corps 
dans  la  géhenne.  »  Matth.,  x,  16,  28. 

2  «  Je  vous  ai  dit  ces  choses  afin  que  ma  joie  soit  en  vous,  et 
que  votre  joie  soit  pleine.  »  Jean,  xv,  u.  —  «  Votre  cœur  se 
réjouira  et  personne  ne  vous  ravira  votre  joie.  »  Jean,  xvi,  22. 

3  «  Demeurez  en  moi,  et  moi  en  vous.  De  même  que  le  rameau 
ne  peut  porter  de  fruit  par  lui-même,  s'il  ne  demeure  sur  la 
vigne,  ainsi  vous  non  plus,  si  vous  ne  demeurez  en  moi.  » 
Jean,  xv,  4. 

4  «  Si  quelqu'un  m'aime,  il  gardera  ma  parole,  et  mon  Père 
l'aimera,  et  nous  viendrons  à  lui,  et  nous  ferons  en  lui  notre 
demeure.  »  Jean,  xiv,  23.  —  «  Père,  ceux  que  vous  m'avez  don- 
nés, je  veux  que  là  où  je  suis,  ils  soient  également  avec  moi..., 
afin  que  l'amour  dont  vous  m'avez  aimé,  soit  en  eux,  et  moi 
aussi  en  eux.  »  Jean,  xvii,  24,  26. 

5  «  Les  paroles  que  je  vous  ai  dites  sont  esprit  et  vie.  »  Jea>, 
vi,  64. 


PRINCIPALES   MISSIONS   DE   JÉSUS  287 

passeront  pas1;  c'est  pourquoi,  en  les  pronon- 
çant, Il  leur  a  donné  la  puissance  de  traverser  les 
siècles  et  de  faire  entendre  toujours  les  mêmes 
échos  divins'2.  A  les  écouter,  on  se  passionne; 
en  les  entendant,  on  sent  le  souffle  puissant  de 
Dieu  qui  les  grave  dans  les  coeurs  et  en  pénètre 
les  âmes3;  en  les  méditant,  on  y  puise  une  vraie 
sève  de  vie  divine  qui  nous  ravive  et  nous  trans- 
forme 4. 

Et  quand  à  tous  ces  enseignements  divins  vient 
s'ajouter  celui  qui  les  couronne  tous  et  en  per- 
pétue à  jamais  la  vérité,  l'amour  et  la  vitalité  :  le 
Sacrement  adorable  de  l'Eucharistie,  on  voudrait 
se  taire  pour  mieux  adorer  et  contempler.  Ce 
Jésus  qui  avait  tant  prêché,  qui  avait  enseigné 
aux  hommes  tant  de  vérités,  qui  n'avait  parlé 
que  pour  nous  montrer  le  chemin  du  ciel  et  nous 

1  «  Le  ciel  et  la  terre  passeront,  mes  paroles  ne  passeront 
pas.  »  Luc,  xxi,  33. 

1  «  Au  ciel,  Jésus  est  assis  dans  la  gloire  ;  mais  sur  la  terre, 
il  ne  cesse  de  parler,  et  sa  bouche,  c'est  l'Evangile.  »  Saint 
Augustin,  Serm.  lxxxv. 

3  «  La  parole  de  Dieu  est  vivante  et  efficace,  et  plus  péné- 
trante qu'une  épée  à  deux  tranchants  ;  elle  entre  et  atteint  jus- 
qu'à la  division  de  l'âme  et  de  l'esprit,  jusque  dans  les 
jointures  et  dans  la  moelle  :  elle  démêle  les  pensées  et  les  inten- 
tions du  cœur.  »  Hébr.,  iv,  12. 

4  «  Vous  êtes  régénérés,  non  par  une  semence  corruptible, 
mais  par  la  semence  incorruptible  de  la  parole  du  Dieu  vivant, 
qui  demeure  à  tout  jamais...  La  parole  de  Dieu  demeure  éter- 
nellement. »  I  Pierre,  i,  23,  25. 


288  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

révéler  l'amour  infini  de  son  Cœur,  voilà  qu'il 
reste  et  que  nous  Le  posséderons  jusqu'à  la  con- 
sommation des  siècles  !  «  Je  suis  le  pain  de  vie, 
nous  dit-Il,  le  pain  vivant  descendu  du  ciel1... 
prenez  et  mangez,  ceci  est  mon  corps  ~. . .  celui 
qui  mange  ma  chair  et  boit  mon  sang  vivra 
éternellement  \  » 

Jésus  peut  maintenant  remonter  au  ciel,  sa 
mission  est  finie,  11  a  enseigné  avix  hommes  tout 
ce  qu'il  avait  appris  de  son  Père,  et  11  restera 
avec  eux  dans  l'Eucharistie  pour  continuer  à  leur 
parler  d'amour  et  de  vérité  :  sa  mission  mortelle 
est  terminée,  sa  mission  eucharistique  ne  finira 
qu'avec  le  monde. 

V.  —  Fonder  son  Eglise 

Tout  ce  que  Jésus  avait  dit  et  tait  pendant  sa 
vie  constituait  un  tond  de  doctrines  et  de  vertus, 
dont  il  était  souverainement  important  de  conser- 
ver le  dépôt  sacré.  Jésus  n'avait  pas  parlé  seule- 
ment pour  ses  contemporains.  Il  avait  l'humanité 
devant  les  yeux  et  II  prétendait  faire  entendre  sa 
voix  au-delà  des  siècles.  Il  s'était  manifesté  le 
Dieu   puissant,  juste  et  saint,  plein  de  condes- 

1  Jean,  vi,  35,  5i. 
*  Matth.,  xxvi,  26. 
3  Jean,  vi,  55,  59. 


PRINCIPALES   MISSIONS    DE   JÉSUS  289 

cendance  pour  les  malheureux,  de  bonté  et  de 
miséricorde  pour  les  pécheurs,  d'amour  et  de 
tendresse  pour  tous.  Mais  tous  ceux  qu'il  voulait 
entraîner  à  sa  suite,  ne  pouvaient  être  témoins 
de  ses  vertus  ;  il  fallait,  dès  lors,  qu'il  restât  en 
quelque  sorte  élevé  au-dessus  du  monde  matériel 
et  que,  échappant  au  contrôle  du  temps,  Il  de- 
meurât sans  ombre  ni  affaiblissement  le  Maître 
et  l'exemplaire  éternel,  sur  lequel  se  modèle- 
raient les  saints  de  l'avenir  et  tous  les  élus  de  la 
Patrie  future. 

Réunissant  le  passé  et  l'avenir  dans  un  éternel 
présent,  Jésus,  rentré  dans  sa  gloire,  reste  le 
Dieu  immuable  devant  lequel  se  succèdent  les 
nations  et  s'évanouissent  les  siècles1.  A  mesure 
que  passent  les  générations,  Il  leur  parle  le  lan- 
gage qu'il  tenait  aux  hommes  pendant  sa  vie 
mortelle  ;  Il  les  attire  par  les  mêmes  attraits  ;  Il 
leur  prodigue  le  même  amour  ;  Il  les  assiste  des 
mêmes  grâces  ;  Il  leur  promet  les  mêmes  récom- 
penses et  les  conduit  aux  mêmes  victoires. 

Pour  réaliser  un  semblable  idéal,  Jésus,  fidèle 
à  sa  manière  d'agir,  aura  recours  aux  moyens 
humains.  Il  ne  fera  pas  que  des  miracles,  Il  se 
servira  des  causes  secondes  ;  Il  mettra  en  œuvre 

J  «  Au  commencement,  Seigneur,  c'est  vous  qui  avez  créé  la 
terre  ;  les  cieux  sont  l'ouvrage  de  vos  mains  ;  ils  périront  et  ils 
vieilliront  tous  comme  un  vêtement  ;  mais  vous,  vous  êtes  tou- 
jours le  même,  et  vos  années  ne  passeront  point.  »  Ps.  ci,  26,  27. 


29«  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

l'action  des  créatures  ;  Il  utilisera  les  lois  ordi- 
naires qu'il  a  Lui-même  établies;  Il  se  soumettra 
aux  conditions  de  toute  société  humaine.  Lors- 
qu'il ne  sera  plus  là,  Il  mettra  d'autres  Lui-même 
pour  tenir  sa  place  ;  ne  paraissant  plus  visible- 
ment, Il  donnera  à  ses  représentants  l'autorité 
qu'il  possède  ;  ne  pouvant  plus  converser  corpo- 
rellement  avec  les  hommes,  Il  déposera  sa  vérité 
sur  les  lèvres  de  ceux  qu'il  chargera  d'annoncer 
sa  doctrine  ;  ne  vivant  plus  de  sa  vie  mortelle, 
Il  en  conservera  toutefois  l'histoire  complète  et, 
l'Evangile  en  mains,  tous  les  peuples  pourront  la 
lire  et  la  méditer1. 

Il  ne  pourra  plus  se  pencher  en  personne  sur 
les  misères  d'ici-bas,  mais  II  aura  d'innombrables 
disciples  qui  seront  animés  des  mêmes  senti- 
ments de  bonté  et  de  charité  et  qui  parcourront 
le  monde  pour  soulager  les  malheureux.  Il  ne 
pourra  plus  lever  la  main  pour  bénir  et  pardon- 
ner, mais  sa  miséricorde  comme  sa  puissance 
opéreront  encore  les  mêmes  merveilles  par  le 
ministère  de  ses  Prêtres.  Il  voudra  crier  son 
amour  aux  hommes,  et  II  mettra  des  paroles  de 

1  «  Maintenant  la  grâce  a  été  manifestée  par  l'apparition  de 
notre  Sauveur  Jésus-Christ,  qui  a  détruit  la  mort  et  mis  en 
lumière  la  vie  et  l'immortalité  par  V Evangile.  »  II  Tim.,  i,  10. 
—  «  Cet  Evangile  du  royaume  sera  prêché  dans  le  monde  en- 
tier, en  témoignage  à  toutes  les  nations.  »  Matth.,  xxiv,  14.  — 
«  Que  la  vérité  de  l'Evangile  demeure  parmi  vous.  »  Gal.,  11,  5. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE   JÉSUS  2Ç1 

feu  sur  les  lèvres  sacerdotales.  Dévoré  du  zèle 
du  salut  des  âmes,  Il  leur  communiquera  abon- 
damment la  vie  par  les  Sacrements  qu'il  aura 
institués  pour  eux.  Aimant  sans  distinction  les 
hommes  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  lieux,  Il 
confiera  à  ses  représentants  ses  mérites  infinis 
pour  en  faire  profiter  tous  ses  enfants.  Ayant 
aimé  les  siens  jusqu'à  l'excès,  Il  voudra  encore 
mourir  mystiquement  tous  les  jours,  pour  rap- 
peler son  Sacrifice  sanglant  sur  la  Croix,  et  II 
instituera  un  Sacrement  de  vie  qui  réunira  dans 
une  sublime  et  divine  immolation  l'amour  du 
Cénacle  et  celui  du  Calvaire.  Bien  plus,  comme 
pour  compenser  sa  présence  visible  et  animée, 
Il  fera  pour  ses  enfants  de  l'avenir  plus  que  pour 
ses  contemporains,  et  II  se  donnera  en  nourriture 
aux  âmes  par  la  manducation  du  Pain  de  vie  des- 
cendu du  ciel 1. 

1  «  Puis  donc  que  le  Christ,  dit  Saint  Thomas,  devait  priver 
l'Eglise  de  sa  présence  corporelle,  il  était  nécessaire  qu'il  établît 
d'autres  hommes  pour  ses  ministres,  afin  de  dispenser  les  sa- 
crements aux  fidèles,  selon  cette  parole  de  l'Apôtre  (I  Cor., 
iv,  1)  :  «  Que  les  hommes  nous  regardent  comme  les  ministres 
du  Christ  et  les  dispensateurs  des  mystères  de  Dieu.  »  Aussi,  il 
a  confié  à  ses  disciples  la  consécration  de  son  corps  et  de  son 
sang,  en  leur  disant  (Luc,  xxn,  19)  :  «  Faites  ceci  en  mémoire  de 
moi.  »  11  leur  a  aussi  donné  le  pouvoir  de  remettre  les  péchés, 
selon  ce  que  nous  lisons  (Jean,  xx,  23)  :  «  Les  péchés  seront 
remis  à  ceux  à  qui  vous  les  remettrez.  »  Il  leur  a  encore  imposé 
l'obligation  d'enseigner  et  de  baptiser,  en  ces  termes  (Matth., 
xxvni,  19)  :  «  Allez,  enseignez  toutes  les  nations,  les  baptisant.  » 
S.  Thom.,  Contr.  Gent.,  L.  4,  c.  74. 


2q2  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

Voilà  pourquoi  Jésus  constitue  l'Eglise  dépo- 
sitaire à  la  fois  de  ses  trésors  de  mérites  et  de 
grâces,  aussi  bien  que  de  sa  doctrine  et  de  son 
autorité  universelle.  A  cet  effet,  Il  lui  donne 
un  chef  pour  la  conduire  et  lui  conserver  la 
foi •  ;  avec  des  Evêques  pour  coopérer  à  son  gou- 
vernement universel  '2  ;  avec  des  Prêtres  pour  en 
administrer  les  Sacrements  ;  avec  des  vérités 
et  des  enseignements  pour  instruire  les  peuples  ; 
avec  une  puissance  divine  pour  fermer  l'enfer  et 

1  «  Pour  la  même  raison,  parce  qu'il  devait  priver  l'Eglise  de 
sa  présence  corporelle,  il  fallait  que  le  Christ  commît  quelqu'un 
pour  administrer  à  sa  place  l'Eglise  universelle.  C'est  pour- 
quoi, avant  son  Ascension,  il  dit  à  Saint  Pierre  (Jean,  xxi, 
17)  :  «  Pais  mes  brebis  »;  et  avant  sa  Passion  (Luc,  xxu,  32)  : 
«  Quand  tu  seras  converti,  affermis  tes  frères.  »  Et  il  ne  fit  qu'à 
lui  cette  promesse  (Matth.,  xvi,  19)  :  «  Je  te  donnerai  les  clefs 
du  royaume  des  cieux  »  ;  pour  montrer  que  la  puissance  des 
clefs  doit  arriver  aux  autres  par  lui,  afin  de  conserver  l'unité 
de  l'Eglise.  »  S.  Thom.,  Contr.  Gent.,  L.  4,  c.  76. 

-  «  Puisque  tous  les  Ordres  sont  conférés  au  moyen  d'un 
sacrement,  et  que  certains  ministres  de  l'Eglise  doivent  dis- 
penser les  sacrements  de  l'Eglise,  il  est  nécessaire  qu'il  y  ait 
dans  l'Eglise  une  puissance  supérieure,  et  dont  le  ministère 
soit  plus  élevé,  pour  dispenser  le  sacrement  de  l'Ordre.  Cette 
puissance  est  celle  de  XEvêque  ;  et  quoiqu'elle  ne  soit  pas  plus 
étendue  que  celle  du  Prêtre  pour  la  consécration  du  corps  du 
Christ,  elle  l'excède  cependant  pour  les  choses  qui  regardent  les 
fidèles.  Car  la  puissance  sacerdotale  elle-même  dérive  de  la  puis- 
sance épiscopale  ;  et  tout  ce  qui  est  d'une  exécution  difficile  dans 
le  gouvernement  du  peuple  fidèle  est  réservé  aux  Evêques,  par 
l'autorité  desquels  les  Prêtres  eux-mêmes  peuvent  accomplir 
les  choses  qui  leur  sont  commises.  Ainsi  donc,  il  est  manifeste 
que  la  puissance  souveraine  pour  le  gouvernement  du  peuple 
fidèle  appartient  à  la  dignité  épiscopale.  »  S.  Thom.,  Ibid. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE   JÉSUS  2Q.1 

ouvrir  le  ciel  ;  avec  des  Mystères  pour  exercer  la 
foi  ;  avec  des  promesses  éternelles  pour  raviver 
l'espérance  ;  avec  un  foyer  d'amour  inépuisable 
pour  inoculer  dans  les  âmes  la  charité  divine  et 
la  charité  fraternelle  ;  avec  des  sources  de  vie 
pour  rendre  les  vertus  divinement  fécondes  ; 
avec  un  Sacrifice  perpétuel  qui  rend  à  Dieu  tout 
l'honneur  et  toute  la  louange  que  lui  ont  rendus  la 
vie,  les  souffrances  et  la  mort  du  Fils  de  l'homme. 

Ainsi  Jésus  se  survit  à  Lui-même  :  aucune  de 
ses  paroles  ne  sera  perdue  ;  aucune  de  ses  vertus 
ne  restera  dans  l'ombre  ;  aucun  de  ses  gestes  ne 
sera  sans  signification  ;  aucune  de  ses  grâces  ne 
restera  stérile  ;  aucun  de  ses  exemples  ne  sera 
sans  imitateur  ;  aucun  de  ses  enseignements  ne 
restera  incompris  ;  aucune  de  ses  souffrances  ne 
sera  inutile  ;  aucune  goutte  de  son  sang  ne  sera 
versée  en  vain.  L'Eglise  continuera  à  réunir  ses 
enfants  autour  du  même  Chef;  elle  groupera  les 
brebis  autour  du  même  Pasteur  ;  elle  enseignera 
aux  disciples  les  leçons  du  même  Maître  ;  elle 
présentera  aux  âmes  les  vertus  du  même  Modèle; 
elle  jettera  les  pécheurs  aux  pieds  du  même  Mi- 
séricordieux ;  elle  appellera  les  parfaits  à  la  suite 
du  même  Sauveur  ;  elle  conduira  les  victimes 
volontaires  au  même  divin  Sacrificateur  ;  elle 
baignera  toutes  les  âmes  dans  le  sang  de  la  même 
unique  et  divine  Victime. 


294  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

Jésus  restera  le  thème  de  ses  constants  ensei- 
gnements ;  la  beauté  de  sa  divine  doctrine  ;  la 
vérité  inébranlable  de  ses  dogmes  ;  la  pureté  de 
sa  morale  ;  le  foyer  de  son  inépuisable  charité  ; 
la  garantie  de  ses  espérances  ;  la  sécurité  de  ses 
promesses  ;  la  source  de  sa  vie  ;  l'assurance  de 
ses  victoires  et  l'objet  de  ses  éternelles  récom- 
penses. 

En  fondant  son  Eglise,  Jésus  y  a  déposé  Lui- 
même  cette  vie  divine  qui  fait  sa  force  '  ;  cette  foi 
infaillible  qui  ne  saurait  s'obscurcir2;  cette  espé- 
rance qui  s'appuie  sur  des  promesses  divines  :1  ; 
cette  charité  dont  II  s'est  constitué  personnelle- 
ment le  foyer  toujours  agissant  '.   Il  y  fait  jaillir 

1  Du  fait  de  l'action  constante  et  vivificatrice  que  Jésus  exerce 
dans  son  Eglise,  le  Docteur  angélique  en  déduit  qu'il  en  est 
naturellement  le  chef,  et  qu'à  ce  titre  il  communique  la  vie  à 
tous  ses  membres.  «  Parce  que  la  grâce  découle  du  Christ 
dans  les  autres  hommes,  il  est  convenable  qu'il  soit  la  tête  de 
l' Eglise  ;  car  c'est  de  la  tête  que  la  sensibilité  et  le  mouvement 
se  communiquent  aux  autres  membres  qui  lui  sont  conformes 
dans  la  nature.  C'est  ainsi  que  du  Christ  la  grâce  et  la  vérité 
passent  aux  autres  hommes.  D'où  l'Apôtre  dit  (Eph.,  i,  22,  23)  : 
«  Il  l'a  établi  le  chef  de  toute  l'Eglise,  qui  est  son  corps.  » 
S.  Thom.,  Op.  2,'c.  214. 

-  «  Je  vis  dans  la  foi  au  Fils  de  Dieu,  qui  m'a  aimé  et  qui 
s'est  livré  lui-même  pour  moi.  »  Gal.,  h,  20. 

3  «  L'espérance  ne  trompe  point,  parce  que  l'amour  de  Dieu 
a  été  répandu  dans  nos  cœurs  par  l'Esprit-Saint,  qui  nous  a  été 
donné.  »  Rom.,  v,  5. 

4  «  La  grâce  de  notre  Seigneur  a  été  surabondante,  en  me 
remplissant  de  la  foi  et  de  la  charité  qui  est  en  Jésus-Christ.  » 
I  Tim.,  1,  14. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE    JÉSUS  2Çp 

des  eaux  de  grâces  jusqu'à  la  vie  éternelle  '  ;  Il  y 
maintient  des  principes  de  résurrection  qui  dé- 
fient la  mort  -  ;  Il  assure  la  victoire  finale  contre 
tous  les  ennemis  ■  et  II  y  proclame  le  triomphe 
futur  dans  une  gloire  éternelle  5. 

Jésus  réunit  tout  ce  qu'il  a  accumulé  de  mé- 
rites et  de  grâces  et  II  les  confie  à  son  Eglise,  pour 
qu'elle  en  fasse  une  maternelle  distribution  aux 
âmes.  Il  se  livre  Lui-même  et  II  devient  la  pro- 
priété divine  de  son  Eglise,  qui  a  le  droit  de 
disposer  de  Lui  suivant  les  besoins  de  ses  en- 
fants. Compagnon  des  hommes  et  leur  prisonnier 
d'amour  au  Très  Saint  Sacrement,  Il  fait  encore 
partie  de  l'humanité.  La  barque  de  Pierre  porte 
à  son  bord  son  divin  Pilote,  qui  lui  évitera  de 
sombrer  contre  les  écueils  et  la  conduira  sûre- 
ment au  port. 

Ainsi,  Jésus  termine  sa  mission  en  assurant 
celle  de  son  Eglise  ;  ainsi,  Jésus  est  fidèle  à  sa 

1  «  La  grâce  de  Dieu,  c'est  la  vie  éternelle  en  Jésus-Christ 
notre  Seigneur.  »  Rom.,  vi,  23. 

-  «  Si  nous  croyons  que  Jésus  est  mort  et  ressuscité,  croyons 
aussi  que  Dieu  amènera  avec  Jésus  ceux  qui  se  sont  endormis 
en  lui.  »  I  Thess.,  iv,  i3. 

3  «  Nous  demeurons  victorieux  par  celui  qui  nous  a  aimés.  » 
Rom.,  vin,  3/. 

1  «  Ce  n'était  pas  assez  à  Jésus-Christ  notre  Seigneur,  de 
nous  avoir  obtenu  notre  réconciliation  :  par  lui,  nous  allons 
jusqu'à  nous  glorifier  en  Dieu.  »  Rom.,  v,  il. 


296  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

parole  :  «  Voici  que  je  suis  avec  vous  tous  les 
jours  jusqu'à  la  consommation  des  siècles  '.  » 


VI.  —  Remplacer  les  sacrifices  anciens 
par  un  Sacrifice  nouveau 

La  mission  de  Jésus  sur  cette  terre  n'eût  pas 
été  complète,  s'il  se  fût  contenté  d'édifier  et  d'en- 
seigner les  hommes,  de  fonder  son  Eglise  et  d'en 
assurer  la  perpétuité  ;  le  couronnement  néces- 
saire de  ses  vertus  et  de  ses  enseignements  était 
de  les  imprimer  avec  son  sang  dans  le  cœur  de 
l'humanité.  La  vertu  qui  va  jusqu'au  sacrifice 
suprême  de  la  vie,  est  une  vertu  héroïque  qui 
s'impose  à  l'admiration  ;  et,  lorsque  le  principe  en 
est  puisé  dans  un  amour  souverain,  elle  inspire 
l'imitation  dans  le  même  esprit  de  dévouement 
et  de  charité.  La  doctrine  qui  se  confirme  par  une 
telle  élévation  de  sentiments,  par  une  déclaration 
aussi  solennelle  de  sa  véracité  et  par  une  per- 
suasion plus  forte  que  la  mort,  est  une  doctrine 
qui  prouve  la  divinité  de  son  origine  et  qui  né- 
cessairement doit  rester  dans  le  monde  la  source 
et  la  gardienne  de  la  vérité. 

La  fondation  de  son  Eglise  n'exigeait  pas  seu- 

1  Matth.,  xxviii,  20.  —  C'est   par  cette   parole  solennelle    de 
Jésus,  que  Saint  Matthieu  termine  son  Evangile. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE    JESUS  297 

lement  de  Jésus  qu'il  édictât  des  lois,  qu'il  cons- 
tituât une  société  parfaite  capable  d'en  assurer  la 
stabilité  et  qu'il  établît  une  hiérarchie  apte  à  la 
gouverner  sagement.  II  ne  suffisait  même  pas 
qu'il  lui  confiât  le  trésor  de  ses  mérites  et  la  dis- 
pensation  de  ses  grâces  :  Il  devait  constituer  dans 
son  sein  un  Sacrifice  qui  fût  le  centre  de  toute  sa 
Religion.  Toute  religion  consiste  essentiellement 
dans  le  sacrifice,  le  sacrifice  étant  l'hommage  le 
plus  solennel  rendu  à  la  souveraineté  de  Dieu  en 
même  temps  que  l'expression  de  la  dépendance 
absolue  de  la  créature1.  Jésus  venant  instituer 
une  Religion  parfaite  —  en  dépouillant  l'an- 
cienne de  tout  ce  qui  la  souillait  et  la  dénaturait, 
et  en  dotant  la  nouvelle  de  dons  précieux  qui  en 
assureraient  la  perpétuité  et  l'infaillibilité  —  de- 
vait avant  tout  se  préoccuper  de  lui  donner  un 
Sacrifice  qui  fût  sa  joie,  sa  force,  sa  fécondité 
et  sa  vitalité. 

D'ailleurs,  sa  double  mission  de  Réparateur  de 

1  Par  sa  nature  même,  l'obligation  d'offrir  des  sacrifices  à  Dieu 
est  de  droit  naturel.  «  Puisque  le  mode  le  plus  convenable  à 
l'homme  pour  exprimer  ses  pensées,  dit  Saint  Thomas,  c'est 
d'avoir  recours  aux  signes  sensibles,  parce  que  c'est  par  les 
choses  sensibles  que  la  connaissance  se  développe  ;  il  s'ensuit 
que  la  raison  porte  naturellement  l'homme  à  faire  usage  de  ces 
choses  sensibles,  en  les  offrant  à  Dieu  en  signe  de  la  soumis- 
sion et  de  l' honneur  qui  lui  sont  dûs.  Et  comme  c'est  là  ce  qui 
constitue  l'essence  du  sacrifice,  il  s'ensuit  que  son  oblation 
appartient  au  droit  naturel.  »  S.  Thom.,  II  II,  q.  85,  a.  t. 


298  DE    LA    CONDITION    DE    i/hOMME-DIEU 

l'outrage  fait  à  Dieu  par  le  péché  et  de  Sauveur 
du  genre  humain  réclamait  aussi  un  Sacrifice 
nouveau.  Jusque-là  tous  les  sacrifices  anciens 
n'avaient  pu  honorer  dignement  la  Divinité  et 
lui  donner  une  compensation  suffisante  pour 
l'offense  reçue.  Tant  que  cette  réparation  n'aurait 
pas  été  faite,  le  bras  de  la  Justice  divine  serait 
resté  armé  et  aurait  pu  exercer  ses  terribles 
vengeances  contre  l'humanité. 

Ni  la  vertu  des  justes,  ni  les  supplications 
des  Patriarches  et  des  Prophètes,  ni  les  mor- 
tifications des  pénitents,  ni  les  sacrifices  des 
saints,  ni  même  la  sainteté  de  Marie  l'Imma- 
culée, n'avaient  pu  apaiser  la  Justice  de  Dieu  ; 
les  menaces  restaient  suspendues  au-dessus  de 
l'humanité  coupable. 

Les  sacrifices  auraient  donc  pu  encore  se  mul- 
tiplier, les  autels  auraient  eu  beau  ruisseler  de 
sang,  les  victimes  choisies  avec  soin  auraient 
pu  être  offertes  pendant  des  siècles,  et  toujours 
la  Justice  de  Dieu  aurait  réclamé  une  victime 
que  l'humanité  n'aurait  pas  su  lui  fournir  '. 

C'est  alors  que  le  Verbe  divin,  dévoré  de  zèle 
pour  la  gloire  de  son  Père  et  animé  d'une  miséri- 
corde infinie  pour  les  hommes,  quitta  le  sein  de 

1  «  Vous  n'avez  pas  voulu  de  sacrifices  et  d'offrandes,  non 
plus  que  les  holocaustes  pour  les  péchés,  et  vous  n'avez  pas 
agréé  ces  choses  qu'on  offre  selon  la  loi.  »  Hébr.,  x,  8. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE    JÉSUS  299 

Dieu  et  fit  son  entrée  dans  l'humanité.  Entrée 
modeste,  cachée,  ignorée,  humiliée,  comme  il 
convient  à  une  victime  qui  n'a  de  raison  d'être 
que  pour  être  immolée  et  d'ambition  que  pour 
courir  au  sacrifice.  «  O  mon  Père,  s'écrie  Jésus, 
vous  n'avez  plus  voulu  des  sacrifices  anciens, 
vous  m'avez  adapté  un  corps,  me  voici  pour 
faire  votre  volonté^.  » 

Jésus  connaissait  la  volonté  de  son  Père,  Il 
l'avait  acceptée,  Il  la  voulait  autant  que  lui.  La 
même  justice  armait  le  bras  du  Père  et  celui  du 
Fils  ;  la  même  sainteté  réclamait  une  réparation 
parfaite  ;  la  même  miséricorde  les  portait  à  par- 
donner aux  coupables  ;  le  même  amour  infini  les 
poussait  au  sacrifice,  le  Père  en  donnant  son  Fils 
unique,  le  Fils  en  se  laissant  immoler  par  son 
Père.  De  sorte  que  lorsque  le  Verbe  divin  appa- 
raît dans  le  monde,  c'est  déjà  une  Victime  qui 
commence  son  Sacrifice.  Mais  comme  l'immola- 
tion n'est  complète  que  dans  l'effusion  du  sang, 
le   Sacrifice  n'est  parfait  que  par  la  mort  de  la 

1  Hébr.,  x,  5,  7.  —  «  C'est  en  vertu  de  cette  volonté  que  nous 
avons  été  sanctifiés  par  l'oblation  du  corps  de  Jésus-Christ, 
faite  une  fois  pour  toutes.  Tandis  que  tous  les  Prêtres  de  l'an- 
cienne loi  se  présentent  chaque  jour  pour  accomplir  leur  minis- 
tère et  pour  offrir  tous  les  jours  les  mêmes  victimes,  incapables 
à  jamais  d'ôter  les  péchés,  le  Christ,  après  avoir  offert  une 
seule  hostie  pour  les  péchés,  est  assis  pour  toujours  à  la  droite 
de  Dieu.  »   Ibio.,  10-12. 


300  DE    LA   CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

Victime  ;  c'est  pourquoi  Jésus  fait  allusion  à  tant 
de  victimes  immolées  et  à  leur  sang  versé. 

Ces  sacrifices,  sans  cloute,  n'étaient  pas  inu- 
tiles, quoique  inefficaces,  car  ils  étaient  une 
forme  nécessaire  d'un  culte  extérieur  et  matériel. 
Ils  étaient,  en  outre,  une  figure  du  vrai  et  sou- 
verain Sacrifice  qui  devait  s'opérer  un  jour  et 
dont  ils  annonçaient  le  futur  avènement.  Leur 
valeur  était  dans  leur  signification  et,  par  cela 
seul,  ils  devaient  en  être  totalement  dénués  à 
l'apparition  de  la  divine  Victime  qui  venait  les 
abolir  et  les  remplacer  '. 

Comme  elle  est  significative  cette  parole  de 
Jésus  :  «  Vous  m'avez  adapté  un  corps,  me  voi- 
ci. »  Pour  glorifier  Dieu  et  pour  sauver  le  monde, 
il  fallait  du  sang  -.  Depuis  des  milliers  d'années, 
le  sang  des  animaux  coulait  en  l'honneur  de  la 
Divinité  ;  pour  abolir  ces  sacrifices  sanglants,  il 


1  «  Si  donc  la  perfection  avait  pu  être  réalisée  par  le  sacer- 
doce lévitique  (car  c'est  sous  lui  que  le  peuple  reçut  la  loi), 
qu  était-il  encore  besoin  qu'il  se  levât  un  autre  prêtre  selon 
l'ordre  de  Melchisédech,  et  non  selon  l'ordre  d'Aaron  ?  Le  Sacer- 
doce étant  changé,  il  est  nécessaire  qu'il  y  ait  aussi  changement 
de  loi.  Il  y  a  ainsi  abolition  de  la  première  ordonnance,  à  cause 
de  son  impuissance  et  de  son  inutilité.  Car  la  loi  n'a  rien  amené 
à  la  perfection,  mais  elle  est  simplement  l'introduction  d'une 
meilleure  espérance,  par  laquelle  nous  approchons  de  Dieu.  » 
Hébr.,  vu,  11,  12,  18,  19.  —  «  Il  abolit  ainsi  le  premier  sacrifice 
pour  établir  le  second.  »  Hébr.,  x,  9. 

-  «  Tout  est  purifié  avec  du  sang,  et  sans  effusion  de  sang  il 
n'y  a  pas  de  pardon.  »  Hébr.,  ix,  22. 


PRINCIPALES    MISSIONS    DE   JÉSUS  301 

en  fallait  un  dont  le  sang  pût  purifier  universel- 
lement l'humanité  et  qui,  une  fois  répandu,  de- 
meurât la  source  inépuisable  du  salut  et  de  la 
vie.  Ce  sang,  Jésus  le  fait  circuler  dans  ses 
veines,  Il  le  vivifie  sans  cesse  comme  pour  le 
rendre  plus  pur,  et  quand  toutes  les  figures  s'éva- 
nouissent et  que  tout  ce  qui  a  été  écrit  de  Lui  est 
accompli,  Il  le  laisse  se  répandre  comme  un  par- 
fum précieux  qui  monte  jusqu'au  trône  de  l'Eter- 
nel et  qui,  après  en  avoir  obtenu  le  suprême 
pardon,  retombe  sur  le  genre  humain  en  une 
pluie  abondante  de  grâces  et  de  miséricordes. 

Tout  a  pris  fin,  l'œuvre  sublime  de  la  Rédemp- 
tion est  accomplie  :  la  vie  et  la  mort  de  Jésus  ont 
été  scellées  dans  un  Sacrifice  qui  réunit  tous  ses 
mystères,  qui  rappelle  toutes  ses  vertus  et  tous 
ses  enseignements,  qui  contient  toutes  ses  per- 
fections, tous  ses  mérites  et  toutes  ses  grâces, 
qui  proclame  éloquemment  son  mystérieux  et 
ineffable  amour,  qui  demeure  ici-bas  la  glorifi- 
cation permanente  de  Dieu  et  la  source  inépui- 
sable de  la  vie  des  âmes. 

«  Consommatum  estK  »,  criera  la  divine  Vic- 
time en  achevant  son  Sacrifice,  faisant  écho  une 
dernière  fois  aux  paroles  qu'elle  avait  pronon- 
cées  peu   auparavant   à   la  Cène  :   »  Mon  Père, 

1  «  Tout  est  consommé.  »  Jean,  xix,  3o. 


302  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

j'ai  achevé  V œuvre  que  vous  m'aviez  donnée 
à  faire^  »,  ma  mission  est  remplie,  je  retourne 
vers  vous  d'où  je  suis  sorti  "2,  afin  que  vous  me 
glorifiiez  à  votre  tour,  comme  je  vous  ai  glorifié 
moi-même 3. 

Partez,  ô  Jésus,  votre  gloire  est  dans  les  cieux; 
mais  revenez,  puisque  votre  Sacrifice  est  parmi 
nous.  Vous  nous  avez  laissé  des  autels  et  donné 
des  Prêtres  ;  il  nous  faut  une  Victime,  et  notre 
Victime  unique,  c'est  Vous,  Vous  dont  le  Sang 
restera  éternellement  notre  divine  rançon.  Ah  ! 
continuez  votre  mission,  et  ne  cessez  de  nous 
pardonner,  Vous  qui  ne  cessez  de  nous  aimer. 

1  Jean,  xvii,  4. 
-  Id.,  xvi,  28. 
3  Id.,  xvii,  4,  5. 


A  Jésus,  l'Envoyé  de  Dieu 


O  Jésus,  Vous  que  j'adore  à  genoux, 

que  je  contemple  comme  un  présent  des  Cieux 

et  que  j'aime  comme  le  don  ineffable  de  la  Divinité 

fait  à  la  terre  ; 

je  Vous  vois  sortir  du  sein  de  votre  Père 

pour  le  glorifier  et  faire  ses  divines  volontés. 

Je  Vous  considère  tout  rempli  d'amour 

et  de  miséricorde 

pour  le  salut  des  hommes. 

Je  Vous  admire  pratiquant  toutes  les  vertus, 

Vous  la  sainteté  infinie. 

Je  Vous  écoute  m'enseignant  votre  céleste  doctrine, 

Vous  la  vérité  éternelle. 

Je  Vous  retrouve  dans  ma  mère  la  sainte  Eglise, 

que  Vous  avez  fondée. 

Je  Vous  loue,  je  Vous  bénis,  je  Vous  adore 

et  je  Vous  aime 

dans  l'ineffable  Sacrifice  que  votre  divin  Sacerdoce 

conserve  au  monde, 

pour  continuer  à  le  baigner  dans  votre  Sang 

et  à  le  réchaufi/er  des  feux  de  votre  éternel  amour. 

O  Jésus,  Vous  que  votre  divin  Père  nous  a  envoyé, 

restez  avec  nous 

et  soyez  à  jamais  notre  félicité. 


CHAPITRE  SIXÎEME 

Des   caractères  essentiels 
en  Jésus 


CHAPITRE     SIXIEME 

Des   caractères   essentiels 
en  Jésus 


«  Notre  pontife  a  reçu  un  ministère 
d'autant  plus  excellent,  qu'il  est  le  mé- 
diateur d'une  meilleure  alliance  et  d'un 
nouveau  testament,  et  qu'il  a  obtenu 
une  rédemption  éternelle  par  Perfusion 
de  son  sang.  » 

Hébr..  VIII,  6;  IX,  12,  15. 

Nous  avons  jusqu'ici  suivi  Jésus  dans  les  di- 
verses phases  de  sa  vie,  nous  L'avons  considéré 
dans  ses  différents  états  et  dans  ses  multiples 
missions,  et  nous  avons  été  frappés  de  l'harmonie 
qui  règne  dans  cette  existence  toujours  égale  à 
elle-même,  poursuivant  invariablement  le  même 
but  et  fidèle  en  tous  points  à  la  voie  d'amour  et 
de  sacrifice  qui  lui  avait  été  tracée.  Le  Verbe  de 
Dieu  n'abandonne  rien  de  ce  qu'il  est  essentielle- 
ment et  éternellement,  et  le  Verbe  Incarné  ne 
change  point  la  condition  de  la  nature  humaine 
qu'il  a  daigné  prendre.   C'est   un   Dieu,  Il   peut 


308  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

sauver  le  monde  ;  c'est  un  Homme,  Il  peut  souf- 
frir et  mourir.  Comme  créature,  Il  supplie  et  II 
s'offre  en  holocauste;  comme  Créateur,  Il  agrée 
l'offrande  et  II  pardonne.  En  tant  que  Fils  de 
Dieu,  Il  est  l'Envoyé  de  son  divin  Père  ;  en  tant 
que  Fils  de  l'homme,  Il  accomplit  la  mission  qui 
Lui  a  été  donnée.  Comme  Verbe  divin  éternel- 
lement engendré,  Il  est  l'objet  des  éternelles 
complaisances  du  Dieu  trois  fois  saint  ;  comme 
Sauveur  du  genre  humain,  Il  est  la  Victime 
chargée  des  péchés  du  monde  et  que  la  justice 
divine  immolera  sans  merci. 

A  chaque  état  particulier  de  Jésus  correspond 
une  mission  spéciale.  Parce  qu'il  s'est  uni  à  l'hu- 
manité, Il  la  réhabilite  dans  sa  Personne  et  II 
peut  se  présenter  à  son  divin  Père  en  son  nom  ; 
s'étant  fait  Suppliant,  Il  devient  un  digne  répa- 
rateur de  la  Divinité  outragée  ;  s'étant  constitué 
Hostie  devant  la  majesté  divine,  Il  est  nécessaire- 
ment une  Victime  d'agréable  odeur  ;  passant  par 
les  diverses  phases  de  la  vie  humaine,  Il  se  pose 
comme  le  divin  Modèle  que  tous  doivent  imiter  ; 
se  vouant  à  l'apostolat  auprès  des  hommes  qu'il 
est  venu  instruire  et  sauver,  Il  se  fait  leur  céleste 
Educateur  ;  offrant  son  sacrifice  par  l'effusion  de 
son  sang,  Il  devient  le  Sauveur  du  genre  humain; 
perpétuant  sa  présence  dans  son  état  eucharis- 
tique, Il  continue  d'assister  et  de  vivifier  l'Eglise 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JÉSUS  3(>9 

qu'il  a  fondée  et  qu'il  a  chargé  de  continuer  dans 
le  monde  sa  mission  rédemptrice. 

Comme  tout  est  admirablement  coordonné  en 
Jésus  !  Tout  le  reste  disparaît  et  se  confond  dans 
ces  grands  aspects  de  l'Incarnation  et  de  la  Ré- 
demption. On  ne  peut  pas  ne  pas  considérer  en 
Jésus  ce  que  nous  avons  dit  ;  et  quand  une  fois 
on  L'étudié  de  la  sorte,  on  a  pour  ainsi  dire  la 
clef  de  tous  ses  mystères.  Non  pas  que  Jésus 
puisse  jamais  être  connu  parfaitement  et  em- 
brassé dans  toute  son  ampleur  ;  mais  si  on  Le 
considère  méthodiquement,  on  en  a  une  intel- 
ligence plus  nette  et  on  saisit  plus  aisément 
l'harmonie  parfaite  qui  préside  à  son  existence 
terrestre  et  qui  unit  si  admirablement  en  Lui 
l'humain  et  le  divin. 

De  tout  ce  que  nous  avons  vu,  il  résulte  claire- 
ment que,  de  même  qu'en  Jésus  il  y  a  un  état  qui 
est  le  fondement  de  tous  les  autres,  son  état  de 
créature  humaine,  il  y  a  également  une  mission 
qui  est  la  base  de  toutes  les  autres,  sa  mission  de 
Sauveur  du  genre  humain.  Faisons  disparaître 
la  notion  de  l'humanité  en  Jésus,  et  nous  n'avons 
plus  aucun  de  ses  autres  états,  soit  intrinsèques, 
comme  Hostie  et  comme  Victime,  soit  extrin- 
sèques, comme  vie  d'enfance,  vie  cachée  et  vie 
publique.  Cessons  de  voir  en  Jésus  la  Victime 


3lO  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

offerte  à  Dieu  en  expiation  des  péchés  du  monde, 
et  du  coup  nous  annulons  ses  autres  missions  de 
réparateur,  de  sanctificateur  et  d'éducateur,  qui 
sont  subordonnées  à  sa  mission  de  Sauveur  et 
qui  ne  s'expliquent  que  par  elle. 

C'est  ce  qui  nous  permet  de  dire,  en  leur  don- 
nant une  importance  de  principe  et  de  priorité, 
qu'il  y  a  en  Jésus  des  caractères  essentiels,  en  ce 
sens  qu'ils  ne  peuvent  en  aucune  manière  Lui 
être  déniés  et  qu'à  eux  seuls  ils  suffisent  à  nous 
donner  une  intelligence  exacte  du  Verbe  Incarné. 

Si  nous  voulions  établir  une  relation  entre  ces 
divers  caractères  et  les  principales  missions  que 
nous  avons  considérées  en  Jésus,  nous  pourrions 
dire  qu'à  sa  mission  de  réparateur  et  de  conci- 
liateur correspond  son  caractère  de  Médiateur  ; 
à  sa  mission  de  sanctificateur  et  d'éducateur, 
celui  de  Docteur  ;  à  sa  mission  de  Sauveur,  par 
son  immolation,  son  double  caractère  de  Sacrifi- 
cateur et  de  Victime. 

Il  est  souverainement  important  que  nous  sai- 
sissions bien  ces  caractères  essentiels  en  Jésus, 
qui  jetteront  un  jour  lumineux  sur  les  considé- 
rations futures  des  autres  Parties  de  cet  ouvrage. 
Entrons  dans  cette  étude  avec  un  saint  respect 
et  un  cœur  tout  embrasé  d'amour  pour  Celui 
dont  nous  voulons  faire,  plus  que  jamais,  notre 
bonheur  et  notre  tout. 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JESUS  3li 

I.  — Jésus  Médiateur 

Le  Verbe  de  Dieu,  en  se  faisant  Homme,  ne 
vient  pas  seulement  sur  la  terre  pour  y  mener  la 
vie  dont  II  jouit  de  toute  éternité  au  sein  de  la 
Divinité,  autrement  II  n'aurait  eu  nul  besoin  de 
l'Incarnation  ;  mais  II  vient  encore  pour  y  accom- 
plir une  mission  spéciale  dont  II  tire  la  raison  et 
l'essence,  à  la  fois  de  sa  nature  divine  et  de  sa 
nature  humaine. 

Le  péché  avait  détruit  l'accord  parfait  qui  exis- 
tait entre  Dieu  et  l'humanité  ;  depuis  lors,  aucune 
voix  humaine  n'avait  été  assez  pure  pour  se  faire 
entendre  de  la  Divinité,  aucune  prière  n'avait  été 
assez  puissante  pour  toucher  le  cœur  de  Dieu, 
aucune  satisfaction  n'avait  été  assez  méritoire 
pour  obtenir  le  pardon  de  la  justice  divine  of- 
fensée. Il  existait  une  véritable  désunion  entre 
Dieu,  dont  la  justice  réclamait  une  réparation,  et 
l'humanité  qui  était  impuissante  à  la  lui  donner. 
Autant  Dieu  était  inaccessible  dans  les  hauteurs 
d'où  il  régnait  et  gouvernait,  autant  l'humanité 
était  malheureuse  dans  la  malédiction  qui  pesait 
sur  elle  et  dans  la  misère  où  elle  gisait. 

Pour  rétablir  l'union  brisée,  il  fallait  un  être 
qui  pût  atteindre  ces  deux  extrêmes  et  qui  ne  fût 
ni  uniquement  Dieu,  Dieu  ne  pouvant  s'humilier, 


3l2  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

ni  uniquement  homme,  l'homme  ne  pouvant 
monter  jusqu'à  Dieu  ;  mais  qui  fût  l'un  et  l'autre 
à  la  fois,  et  qui  pût  ainsi  devenir  le  point  de  con- 
tact entre  le  ciel  et  la  terre.  C'est  ce  que  fait  le 
Verbe  en  s'incarnant  :  Il  s'établit  le  trait  d'union 
nécessaire  et  II  se  constitue  solennellement  le 
Médiateur  officiel  entre  Dieu  et  les  hommes  '. 

Lui  seul  a  le  droit  de  représenter  dignement 
l'humanité  et  de  parler  en  son  nom  -.  Il  en  a  pris 
la  nature  et  II  personnifie  en  Lui-même  tout  le 
genre  humain.  Il  en  connaît  les  immenses  be- 
soins ;  Il  sait  de  quel  poids  pèse  sur  elle  l'inimitié 
de  son  Créateur  ;  Il  en  a  vu  à  travers  les  siècles 
les  innombrables  infidélités  et  les  noires  ingra- 
titudes ;  Il  en  analyse  les  passions  mauvaises  et 
les  penchants  au  mal  ;  Il  la  voit  plongée  dans  les 
ténèbres  de  l'erreur  et  dans  la  tristesse  de  ses 
mortelles  impuissances.  A  côté  de  ses  misères,  Il 
voit  ses  aspirations  vers  le  bien,  ses  efforts  pour 
remonter  le  courant  qui  i'entraîne  à  sa  ruine  ; 
Il  entend  ses  cris  de  détresse  et  ses  déchirantes 

1  «  L'office  de  médiateur,  dit  Saint  Thomas,  demandait  que 
le  Christ  eût  en  commun  avec  nous  une  chair  passible  et  mor- 
telle, et  avec  Dieu  la  puissance  et  la  gloire,  afin  qu'en  détruisant 
en  nous  ce  qu'il  avait  de  commun  avec  nous,  savoir  la  souffrance 
et  la  mort,  il  nous  fît  parvenir  à  ce  qui  lui  était  commun  avec 
Dieu  ;  car  il  fut  médiateur  pour  nous  unir  à  Dieu.  »  S.  Thom., 
Contr.  Gent.,  L.  4,  c.  55. 

2  «  Il  n'y  a  <\uun  seul  médiateur  de  Dieu  et  des  hommes, 
c'est  Jésus-Christ  homme.  »  1  Tim.,  ii,  5. 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JÉSUS  3l3 

supplications  ;  Il  est  témoin  de  ses  désirs  de 
réhabilitation  et  de  ses  élans  infructueux  vers 
une  Divinité  dont  la  justice  reste  inexorable.  Il 
s'empare  de  ce  mélange  de  bien  et  de  mal,  et  II 
s'en  charge  miséricordieusement  ;  puis,  prenant 
sur  Lui  toute  responsabilité  et  se  portant  garant, 
vis-à-vis  de  l'humanité,  de  ses  démarches,  Il  se 
présente  devant  le  trône  de  Dieu  et  II  plaide 
la  cause  du  genre  humain  depuis  si  longtemps 
abandonné  l. 

Il  s'est  chargé  de  tous  les  péchés  du  monde  et 
Il  en  demande  le  pardon  total.  Il  porte  les  prières 
de  tous  les  hommes  et  II  les  fait  siennes.  Il  expose 
leurs  besoins  les  plus  essentiels  et  II  réclame  un 
secours  efficace.  Il  n'y  a  plus  dans  l'humanité  une 
misère  qu'il  ne  soulage»  un  soupir  qu'il  n'entende, 
une  souffrance  qu'il  ne  console,  une  prière  qu'il 
ne  fasse  passer  par  son  Cœur,  une  espérance  qu'il 
n'affermisse,  une  résolution  qu'il  ne  fortifie,  une 
confiance  à  laquelle  II  ne  réponde,  un  effort  qu'il 
ne  soutienne,  une  fidélité  qu'il  ne  récompense. 

Jésus  s'est  fait  comme  le  réservoir  de  toutes 
les  aspirations,  de  tous  les  besoins  et  de  toutes 
les  misères  de  l'humanité  ;  Il  transforme  tout  en 

1  «  Mes  petits  enfants,  je  vous  écris  afin  que  vous  ne  péchiez 
point  ;  mais  quand  même  quelqu'un  aurait  péché,  nous  avons 
un  avocat  auprès  du  Père,  Jésus-Christ  le  Juste.  C'est  lui  qui 
est  une  propitiation  pour  nos  péchés  ;  et  non  seulement  pour  les 
nôtres,  mais  pour  ceux  du  monde  entier.  »  I  Jean,  h,  i,  2. 


3l4  DE    LA    CONDITION    DE    LHOMME-DIEU 

Lui,  et  c'est  lorsqu'il  a  tout  purifié  et  tout  sanc- 
tifié qu'il  intercède  auprès  de  son  divin  Père. 
Jamais  avocat  n'avait  été  plus  attitré  pour  se 
faire  le  défenseur  des  malheureux  et  des  repen- 
tants, plus  puissant  pour  plaider  efficacement 
leur  cause,  plus  digne  de  la  confiance  de  tous 
pour  devenir  leur  confident,  leur  conseiller  et 
leur  médiateur  l. 

Comment  n'aurait-Il  pas  le  droit  de  recueillir 
toutes  les  prières  humaines,  Celui  qui  les  inspire 
à  tous  les  cœurs  et  les  fait  monter,  depuis  le 
Paradis  terrestre,  vers  le  trône  de  l'Eternel  !  Com- 
ment n'aurait-Il  pas  le  pouvoir  de  réunir  en  Lui- 
même  toutes  les  misères  de  l'humanité  pour  en 
soulager  les  hommes,  Celui  qui  n'est  descendu 
du  ciel  que  pour  guérir,  purifier  et  consoler  ! 
Comment  n'aurait-Il  pas  qualité  pour  présenter 
à  Dieu  les  besoins  et  les  supplications  du  genre 
humain,  Celui  qui  n'en  a  pris  la  nature  que  pour 

1  Aussi  Saint  Thomas  affirme-t-il  qu'il  n'y  a  aucune  autre 
médiation  qui  puisse  être  parfaite,  que  celle  du  Fils  de  Dieu 
fait  homme.  «  Il  n'y  a  que  le  Christ  qui  soit  un  médiateur  par- 
fait entre  Dieu  et  les  hommes,  en  tant  que  par  sa  mort  il  a 
réconcilié  le  genre  humain  avec  Dieu.  Il  appartient  proprement 
à  l'office  de  médiateur  de  lier  et  d'unir  ceux  entre  lesquels  il 
interpose  sa  médiation  ;  car  les  extrêmes  s'unissent  dans  un 
milieu.  Or,  il  convient  au  Christ  d'unir  les  hommes  à  Dieu 
d'une  manière  parfaite,  puisque  c'est  par  lui  qu'ils  ont  été  ré- 
conciliés avec  Dieu,  d'après  ces  paroles  de  Saint  Paul  (II  Cor., 
v,  19)  :  «  Dieu  était  dans  le  Christ,  réconciliant  le  monde  avec 
lui.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  26,  a.  l. 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JÉSUS  3i5 

s'en  faire  l'intrépide  défenseur  !  Comment  n'au- 
rait-Il  pas  la  confiance  universelle,  Celui  qui 
donne  tout  et  n'a  rien  à  recevoir,  Celui  qui  se 
substitue  au  coupable  afin  de  pouvoir,  dans  sa 
puissance,  le  sauver  plus  sûrement  î  Comment 
enfin  ne  serait-Il  pas  écouté,  Celui  qui,  tout  en 
portant  les  livrées  de  l'humanité  pécheresse,  est 
l'Envoyé  du  Ciel  pour  racheter  le  monde  ! 

Et  ici,  considérant  le  Verbe  Incarné  dans  ses 
rapports  non  plus  seulement  avec  l'humanité 
mais  encore  avec  la  Divinité,  nous  entrons  sur 
un  nouveau  théâtre,  nous  touchons  à  l'autre  ex- 
trémité qu'il  faut  rapprocher  de  la  première. 
Jusqu'à  l'avènement  de  l'Homme-Dieu,  l'huma- 
nité avait  prié,  mais  ses  prières  n'avaient  été 
qu'en  partie  exaucées  ;  c'est  à  distance  que  les 
hommes  parlaient  à  Dieu,  et  nulle  créature  hu- 
maine n'avait  pu  se  prévaloir  d'aucun  titre  pour 
mériter  d'être  entendue  et  exaucée. 

Mais  quand  Jésus  lève  les  bras  au  ciel,  le  ciel 
fait  silence  ;  quand  la  prière  monte  de  son  Cœur 
et  tombe  de  ses  lèvres,  Dieu  prête  l'oreille  ;  quand 
la  supplication  se  fait  plus  ardente,  elle  pénètre 
jusqu'au  trône  de  Dieu  ;  quand  l'amour  donne  à 
ses  paroles  des  accents  enflammés,  Dieu  recon- 
naît son  éternelle  charité  dans  le  cœur  du  sup- 
pliant ;  et  quand  le  Fils  de  l'homme  fait  appel  à 


3l6  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

l'amour  du  Père  pour  le  Fils  de  Dieu,  ses  prières 
deviennent  presque  des  ordres  et  Dieu  accorde 
tout  au  Fils  de  ses  éternelles  complaisances  l. 

Jésus  n'a  à  recourir  à  aucune  assistance  pour 
traiter  avec  Dieu  ;  Il  est  à  Lui-même  sa  propre 
recommandation,  et  ce  que,  en  Lui,  l'Homme 
demande,  le  Dieu  l'accorde.  C'est  moins  la  Divi- 
nité qui  s'abaisse  que  l'humanité  qui  s'élève. 
Jésus  montre  à  son  divin  Père  comme  une  hu- 
manité transfigurée,  et  quoique  ce  soit  en  faveur 
de  celle-ci  qu'il  intercède,  Il  fait  valoir  ses  titres 
divins,  afin  que  la  sainteté  infinie  de  sa  Divinité 
couvre  la  misère  et  la  culpabilité  de  l'humanité. 
Il  rappelle  à  son  Père  qu'en  donnant  son  Fils  au 
monde,  il  ne  l'a  fait  que  par  bonté  et  miséricorde, 
et  que  cette  donation  n'ayant  rien  changé  entre 
eux  de  leurs  relations  divines  et  essentielles,  le 
Fils  a  toujours  les  mêmes  droits  d'être  écouté  et 
exaucé 2. 

D'ailleurs,  Jésus  a  les  mêmes  intérêts  que  son 

1  «  Le  Père  aime  son  Fils,  et  zV  lui  a  tout  livré.  »  Jean,  m,  35. 
—  «  Mon  Père,  je  vous  rends  grâces  de  ce  que  vous  m'avez 
écouté.  Pour  moi,  je  savais  que  vous  /n'écoutez  toujours.  » 
Jean,  xi,  41,  42. 

-  «  Aux  jours  de  sa  vie  mortelle,  le  Christ  offrit  à  Celui  qui 
pouvait  le  préserver  de  la  mort,  ses  prières  et  ses  supplications 
accompagnées  d'un  grand  cri  et  de  larmes,  et  il  fut  exaucé  à 
cause  de  l'excellence  de  son  hommage...  Ainsi,  ayant  achevé  sa 
mission,  il  est  devenu  pour  ceux  qui  lui  obéissent  la  cause  du 
salut  éternel.  »  Hébr.,  v,  7,  9. 


CARACTÈRES   ESSENTIELS   EN   JÉSUS  3\"J 

divin  Père  à  sauvegarder  l'honneur,  la  dignité  et 
les  droits  de  Dieu  ;  et  s'il  fait  appel  à  son  amour 
et  à  sa  miséricorde,  Il  ne  porte  néanmoins  aucun 
préjudice  à  sa  justice  et  à  sa  majesté.  Il  se  fait 
en  quelque  sorte  garant  de  tous  les  droits  de 
Dieu  comme  de  tous  les  devoirs  de  l'homme.  Ce 
qu'il  veut,  c'est  que  les  relations  intimes,  quasi 
interrompues  depuis  l'origine,  soient  renouées, 
qu'en  Lui  l'humanité  puisse  être  entendue  et 
que,  par  Lui,  les  pardons  comme  les  ordres  de 
Dieu  puissent  être  communiqués  aux  hommes. 

Agréé  de  part  et  d'autre,  Jésus  devient  l'inter- 
médiaire nécessaire  et  le  représentant  officiel  des 
deux  parties  adverses.  Il  jouera  le  rôle  de  l'ac- 
cusé vis-à-vis  du  juge  et  II  remplira  l'office  du 
juge  dans  les  sentences  qu'il  rendra  ;  Il  parlera 
comme  un  esclave  parle  à  son  maître,  et  II  don- 
nera des  ordres  à  celui  qui  Lui  doit  l'obéissance  ; 
Il  se  fera  mendiant  devant  le  souverain  Seigneur 
de  qui  II  dépend,  et  II  distribuera  ses  largesses  à 
celui  qui  est  dénué  de  tout  ;  Il  suppliera  dans 
l'humilité  et  l'impuissance  le  Tout-Puissant  qui 
seul  peut  Le  secourir,  et  II  se  montrera  prodigue 
de  ses  dons  ;  Il  s'adressera  comme  un  condamné 
à  la  clémence  de  son  libérateur,  et,  Sauveur,  Il 
prononcera  la  grâce  du  coupable  ;  Il  fera  valoir 
les  motifs  les   plus  touchants  pour  attendrir  le 


3l8  DE   LA   CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

cœur  de  Celui  qui  a  le  droit  absolu  de  prononcer 
des  arrêts  de  vie  et  de  mort,  et,  Dieu  de  l'éter- 
nelle charité,  Il  laissera  tomber  sur  le  monde 
une  pluie  de  miséricorde  et  de  pardons. 

Désormais,  quand  Dieu  voudra  parler  aux 
hommes,  il  empruntera  la  voix  de  Jésus  ;  quand 
il  voudra  se  révéler  à  l'humanité,  il  lui  enverra 
Jésus  ;  quand  il  voudra  faire  respecter  ses  droits, 
il  les  confiera  à  Jésus  ;  quand  il  exaucera  les 
prières  des  humains,  il  chargera  Jésus  de  leur 
transmettre  ses  grâces  et  ses  bienfaits  ;  quand 
l'heure  du  salut  définitif  aura  sonné,  il  déposera 
sur  Jésus  les  péchés  du  monde  et  il  en  fera  la 
Victime  universelle. 

Quelle  admirable  économie  du  plan  divin  ! 
Jésus  est  un  Médiateur  nécessaire  ;  la  Divinité 
et  l'humanité  ne  peuvent  aller  l'une  vers  l'autre 
que  par  Lui.  Jésus  reprend  ainsi  comme  en  sous- 
œuvre  l'humanité  qu'il  a  créée,  afin  de  la  trans- 
former et  de  la  refaire  sur  l'idéal  primitif  ;  puis, 
Il  se  sert  de  sa  Divinité  pour  exaucer  ses  propres 
prières  et  les  rendre  efficaces  '. 

1  Remarquons,  avec  l'Ange  de  l'Ecole,  que  Jésus  n'a  pu  être 
médiateur  qu'en  tant  qu'homme  ;  car  s'il  lui  convient  comme 
Dieu  ôteffacer  les  péchés,  c'est  comme  homme  qu'il  satisfait 
pour  les  péchés.  «  Dans  le  médiateur,  dit-il,  nous  pouvons  con- 
sidérer deux  choses  :  \n  sa  nature  d'intermédiaire  ;  2"  l'office 
qu'il  a  d'unir  ce  qui  est  séparé.  Or,  il  est  de  l'essence  d'un  moyen 
d'être  séparé  des  deux  extrêmes  ;  et  le  médiateur  unit,  par  là 
même  qu'il  porte  à  l'un  ce  qui  appartient  à  l'autre.  Aucune  de 


CARACTÈRES   ESSENTIELS   EN   JÉSUS  3l9 

Ce  premier  caractère  essentiel  en  Jésus  est  un 
caractère  qui  demeure  :  Jésus  est  et  sera  éternel- 
lement un  Médiateur.  C'est  par  son  Nom  que 
l'Eglise  nous  fait  constamment  prier1;  c'est  par 
Lui  que  nous  allons  à  son  Père2;  c'est  en  Lui 
que  nous  sommes  réhabilités3  ;  c'est  en  nous  cou- 
vrant de  ses  mérites  que  nous  pouvons  nous  pré- 
senter à  Dieu4;  c'est  en  usant  de  ses  grâces  que 


ces  deux  conditions  ne  peut  convenir  au  Christ  comme  Dieu, 
mais  seulement  comme  homme.  Car,  comme  Dieu,  il  ne  diffère 
du  Père  et  du  Saint-Esprit  ni  en  nature,  ni  en  puissance.  Mais 
ces  deux  choses  lui  conviennent  comme  homme  ;  parce  que 
comme  homme  il  est  éloigné  de  Dieu  par  la  nature,  et  il  l'est 
des  hommes  par  la  dignité  de  la  grâce  et  de  la  gloire. 

«  Comme  homme,  il  lui  convient  aussi  d'unir  les  hommes  à 
Dieu,  en  leur  transmettant  les  préceptes  et  les  dons  de  Dieu, 
et  en  satisfaisant  à  Dieu  en  le  priant  pour  eux.  C'est  pourquoi 
il  est  appelé  très  véritablement  médiateur  comme  homme.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  26,  a.  2. 

1  L'Eglise  dans  sa  liturgie  ne  cesse,  en  toutes  ses  prières  et 
toutes  ses  louanges  à  la  majesté  divine,  d'invoquer  la  média- 
tion de  Jésus.  De  là  ses  formules  :  «  Par  Jésus-Christ  Notre 
Seigneur...,  Par  le  même  Notre  Seigneur  Jésus-Christ...  »  qui 
terminent  les  Oraisons. 

!  «  Personne  ne  vient  au  Père  que  par  moi.  »  Jean,  xiv,  6.  — 
«  Si  vous  demandez  quelque  chose  à  mon  Père  en  mon  nom,  il 
vous  le  donnera.  »  Jean,  xvi,  23. 

3  «  Il  vous  a  réconciliés  par  la  mort  de  son  Fils  en  son  corps 
de  chair,  pour  vous  rendre  devant  lui  saints,  sans  tache,  irré- 
préhensibles. »  Col.,  1,  22. 

4  «  Ainsi  donc,  mes  frères,  puisque  nous  avons  l'assurance 
d'entrer  dans  le  sanctuaire  par  le  sang  du  Christ,  et  que  nous 
avons  un  grand  prêtre  établi  sur  la  maison  de  Dieu,  approchons- 
nous  avec  un  cœur  sincère  »  Hébr.,  x,  19,  21,  22.  —  «  Et  parce 


320  DE   LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

nous  sommes  pardonnes1  et  que  nous  nous  sanc- 
tifions2; c'est  en  nous  baignant  dans  son  Sang 
que  nous  sommes  sauvés3;  c'est  en  demeurant 
dans  son  amour  que  nous  ne  faisons  qu'un  avec 
Lui4  et  que  l'éternelle  dilection  du  Père  qui  est 
en  Lui  reste  également  en  nous  à  jamais5. 

Quelle  confiance  réconfortante  cette  vérité  ne 
doit-elle  pas  entretenir  dans  nos  âmes  !  Jésus 
veut  que  nous  allions  à  Lui,  que  nous  priions  par 
Lui,  que  nous  demandions  en  son  Nom,  parce 
qu'il  a  été  établi  notre  Médiateur  nécessaire  et 
que  son  divin  Père  ne  vient  à  nous  que  par  Lui, 
ne  nous  bénit  et  ne  nous  accorde  ses  bienfaits  que 
par  l'intermédiaire  de  son  Fils. 

Entendons    Jésus    Lui-même   nous   enseigner 

qu'il  possède  un  sacerdoce  éternel,  il  peut  sauver  pour  toujours 
ceux  qui  s'approchent  de  Dieu  par  lui,  étant  toujours  vivant 
pour  intercéder  en  notre  faveur  »  Ibid.,  vu,  24,  25. 

1  •<  Dieu  a  réconcilié  le  monde  avec  lui  dans  le  Christ,  ne  lui 
imputant  plus  le  péché.  »  II  Cor.,  v,  19. 

-  «  Il  nous  a  donné  les  plus  grandes  et  les  plus  précieuses 
promesses,  afin  que  par  elles  vous  deveniez  participants  de  la 
nature  divine.  »  II  Pierre,  i,  4. 

3  «  Il  a  plu  au  Père  de  se  réconcilier  toutes  choses  par  Jésus- 
Christ,  pacifiant  par  le  sang  de  sa  croix  et  ce  qui  est  sur  la 
terre  et  ce  qui  est  dans  les  cieux.  »  Col.,  i,  20. 

''  «  Si  quelqu'un  m'aime,  il  gardera  ma  parole,  et  mon  Père 
l'aimera,  et  nous  viendrons  à  lui,  et  nous  ferons  en  lui 
notre  demeure.  »  Jean,  xiv,  23. 

5  «  Père,  que  l'amour  dont  vous  m'avez  aimé  soit  en  eux.  » 
Jean,  xvii,  26. 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JÉSUS  321 

cette  admirable  doctrine,  lorsqu'il  nous  dit  : 
«  Tout  ce  que  vous  demanderez  à  mon  Père  en 
mon  nom,  je  le  ferai  '.  »  On  s'adresse  au  Père,  et 
c'est  le  Fils  qui  exauce  ;  on  supplie  au  nom  du 
Fils,  et  le  Père  qui  est  supplié  se  repose  sur  le 
Fils  du  soin  d'accorder  !  Peut-il  y  avoir  une  re- 
commandation plus  pressante  de  nous  adresser 
à  Jésus  dans  tous  nos  besoins,  et  d'en  faire  la 
raison  suprême  de  notre  confiance  et  le  centre 
unique  de  notre  vie  ?  Soyons  donc  tout  entiers  à 
Jésus  et  demeurons-Lui  fidèles  ;  Il  se  chargera  de 
nos  intérêts  et,  avant  même  que  nous  ayons  for- 
mulé une  prière,  Il  nous  aura  déjà  exaucés. 

II.  —  Jésus,   Docteur  et  Législateur 

Si  le  caractère  de  Médiateur  est  manifeste  et 
essentiel  en  Jésus,  le  caractère  de  Docteur  ne 
l'est  pas  moins.  A  l'heure  où  le  Verbe  divin  se 
fait  chair,  l'humanité  n'est  pas  seulement  impuis- 
sante à  obtenir  grâce  auprès  de  la  justice  divine, 
mais  encore  elle  est  tellement  enveloppée  de 
ténèbres  et  plongée  dans  l'erreur  et  l'ignorance, 
qu'elle  n'aurait  pas  su  comment  traiter  avec  Dieu 
de  ses  propres  intérêts. 

Dès  le  commencement,   l'homme,  trompé  par 

1  Jean,  xiv,  i3. 


322  DE   LA   CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

la  malice  du  démon,  avait  voulu  connaître  la 
science  du  bien  et  du  mal,  et  cette  ambition,  en 
le  poussant  à  la  désobéissance,  le  conduisit  à  sa 
perte.  A  partir  de  ce  moment,  son  intelligence 
s'obscurcit,  le  soleil  de  la  vérité  cessa  pour  lui  de 
briller  avec  le  même  éclat  ;  il  fut  sujet  à  l'erreur 
et  hélas  !  il  n'en  fit  que  trop  la  compagne  de  sa 
vie.  En  brisant  les  liens  sacrés  qui  l'unissaient  à 
la  Divinité,  l'homme  avait  violenté  tout  son  être, 
et  la  conséquence  en  fut  terrible  :  autant  aupa- 
ravant tout  en  lui  le  portait  vers  Dieu,  autant, 
après  sa  chute,  tout  l'en  éloignait. 

Dieu,  de  son  côté,  pour  le  châtier,  s'éloigna  de 
lui,  et  s'il  ne  l'abandonna  pas  tout  à  fait,  il  se 
retira  néanmoins  dans  les  hauteurs  inaccessibles 
de  sa  Divinité,  n'ayant  plus  guère  avec  l'huma- 
nité que  des  rapports  de  puissance  et  de  majesté. 
C'est  en  Maître  absolu  et  en  Seigneur  souverain 
qu'il  lui  parlait  et  lui  imposait  ses  lois  et  ses  vo- 
lontés ;  et  c'est  en  servante  et  en  esclave  qu'elle 
lui  obéissait.  La  loi  de  crainte  avait  tari  l'amour 
au  cœur  de  l'humanité  et  l'intérêt  était  devenu  son 
mobile,  sinon  unique,  du  moins  le  plus  puissant  '. 

1  La  crainte,  en  effet,  est  capable  d  éloigner  du  mal,  mais  par 
elle-même  elle  ne  porte  pas  au  bien.  Pour  éprouver  en  son  cœur 
le  désir  de  la  vertu  et  le  besoin  de  plaire  à  Dieu,  il  faut  Y  amour. 
Car,  comme  s'exprime  Saint  Thomas  :  «  une  condition  de  la 
vertu,  c'est  que  l'homme  vertueux  déploie  de  l'énergie  dans 
ses   opérations  et  s'y  délecte;    et   l'amour  surtout  produit   cet 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JÉSUS  323 

Détachée  ainsi  de  son  centre  vrai  et  privée  de 
ces  communications  intimes  et  assidues  avec 
la  Divinité,  l'humanité  perdit  peu  à  peu  la 
science  du  salut  et  la  notion  des  vérités  éter- 
nelles. D'un  côté,  Dieu  n'avait  plus  de  rela- 
tions avec  elle  qu'à  de  rares  intervalles  ;  encore 

effet,  car  nous  faisons  énergiquement  et  avec  délectation  ce 
que  nous  entreprenons  par  amour.  »  S.  Thom.,  Contr.  Gent., 
L.  3,  c.  116. 

Ailleurs,  le  saint  Docteur  dit  clairement  :  «  Deux  choses  re- 
tirent l'homme  du  mal  et  le  ramènent  au  bien.  La  première, 
c'est  la  crainte  ;  ce  qui  d'abord  lui  fait  éviter  le  péché,  c'est  la 
considération  des  peines  de  l'enfer  et  le  jugement.  C'est  pour 
cela  que  l'Ecclésiaste  dit  (Prov.,  i,  7)  :  «  La  crainte  du  Seigneur 
est  le  commencement  de  la  sagesse  »  ;  et  encore  (Ibid.,  viii,  î3)  : 
«  La  crainte  du  Seigneur  bannit  le  péché  ».  Bien  qu'il  ne  soit 
pas  juste,  celui  que  la  crainte  seule  empêche  de  pécher,  c'est 
par  là  cependant  que  commence  la  justification.  C'est  là  la 
manière  dont  la  loi  de  Moïse  retirait  l'homme  du  péché  et 
le  portait  au  bien.  Mais  comme  cette  loi  ne  retirait  du  mal 
que  de  cette  manière,  et  que  ce  mode  était  insuffisant,  la  loi 
le  fut  elle-même.  Cette  loi  retenait,  en  effet,  la  main,  mais  ne 
retenait  pas  le  cœur.  Il  fallait  donc  à  l'homme,  pour  le  retirer 
du  mal,  un  autre  moyen  qui  pût  en  même  temps  le  porter 
au  bien.  Ce  dernier  moyen  c'est  l'amour,  et  la  loi  du  Christ, 
la  loi  évangélique,  qui  est  une  loi  d'amour,  le  lui  donne.  » 
S.  Thom.,  Op.  4,  ci. 

De  son  côté,  l'Apôtre  de  la  dilection  nous  dit  que  «  la  crainte 
n'est  point  dans  l'amour,  mais  l'amour  parfait  bannit  la 
crainte,  car  la  crainte  suppose  une  peine,  et  celui  qui  craint 
n'est  point  parfait  dans  l'amour  »  (I  Jean,  iv,  18).  C'est  pour- 
quoi Saint  Paul  écrivait  aux  Romains  :  «  Ce  n'est  pas  l'esprit 
de  servitude  et  de  crainte  que  vous  avez  reçu  ;  mais  l'esprit  des 
enfants  d'adoption  »  (Rom.,  viii,  i5).  Saint  Thomas,  dans  ses 
Opuscules,  nous  donne  comme  un  commentaire  de  ces  paroles. 
«  La  loi  de  crainte,  dit-il,  fait  de  ceux  qui  l'observent  des  es- 


324  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

n'était-ce  qu'avec  son  peuple  choisi  et,  le  plus 
souvent,  pour  lui  faire  des  menaces  et  pour  le 
châtier.  D'un  autre  côté,  le  péché  faisant  ses 
ravages  et  la  corruption  devenant  universelle, 
le  genre  humain  avait  abandonné  ses  voies  cé- 
lestes, s'était  livré  à  l'idolâtrie  et  était  tombé  dans 


claves,  la  loi  d'amour,  au  contraire,  les  rend  libres.  Celui,  en 
effet,  qui  n'agit  que  par  crainte,  agit  comme  un  esclave  ;  celui, 
au  contraire,  qui  agit  par  amour,  agit  comme  un  homme  libre, 
comme  un  enfant.  C'est  ce  qui  fait  dire  à  l'Apôtre  (II  Cor.,  m, 
17)  :  «  Où  est  l'Esprit  du  Seigneur,  là  est  la  liberté  »,  c'est-à-dire 
que  ceux  qui  agissent  par  amour  le  font  comme  des  enfants  » 
S.  Thom.,  Op.  4,  c.  1. 

Avant  Jésus-Christ,  les  hommes  qui  vivaient  sous  la  loi  de 
crainte,  pratiquaient  peu  la  vertu  ;  pour  les  sortir  du  péché  et 
les  entraîner  à  sa  suite  dans  la  voie  de  la  vertu  et  de  la  perfec- 
tion, Jésus  promulgue  la  loi  de  l'amour,  et,  depuis  lors,  les  âmes 
sont  appelées  à  se  sanctifier  dans  cet  esprit  nouveau,  qui  n'ex- 
clut nullement  la  crainte  filiale  mais  qui  bannit  la  crainte  servile. 
«  La  crainte  filiale,  selon  Saint  Thomas,  est  celle  par  laquelle 
on  craint  d'offenser  son  père  ou  d'être  séparé  de  lui,  et  la  crainte 
servile  celle  par  laquelle  on  redoute  le  châtiment.  Or,  il  est 
nécessaire  que  la  crainte  filiale  augmente  à  mesure  que  la 
charité  augmente  elle-même,  comme  l'effet  augmente  en  pro- 
portion de  la  cause  ;  car  plus  on  aime  quelqu'un  et  plus  on  craint 
de  l'offenser  et  d'être  séparé  de  lui.  Mais  la  crainte  servile  est 
totalement  détruite  quant  à  la  servilité,  lorsque  la  charité 
arrive.  Toutefois  la  crainte  de  la  peine  reste  substantiellement, 
mais  cette  crainte  diminue  à  mesure  que  la  charité  augmente, 
car  plus  on  aime  Dieu  et  moins  on  craint  la  peine.  »  S.  Thom., 
II  II,  q.  19,  a.  10. 

Ces  quelques  citations  sont  de  nature  à  nous  faire  mieux  sai- 
sir l'état  de  l'humanité  avant  l'Incarnation  et  à  nous  faire  mieux 
apprécier  la  grâce  immense  que  Jésus  nous  a  faite,  en  nous 
appelant  à  vivre  sous  la  loi  d'amour  qui  dilate  si  suavement  les 
âmes  et  les  transforme  si  divinement. 


CARACTERES    ESSENTIELS    EN    JESUS 


325 


des  abîmes  effrayants  d'erreurs  et  d'iniquités  '. 
Tout  était  à  refaire  pour  le  Verbe  Incarné  ; 
l'humanité  devait  être  pour  ainsi  dire  totalement 
remaniée.  Il  fallait  faire  reluire  la  lumière  dans 
les  ténèbres  ;  parler  de  vérité  là  où  on  ne  connais- 
sait plus  que  l'erreur  ;  rappeler  aux  hommes  leur 
origine  qu'ils  avaient  oubliée  et  leur  fin  dernière 
dont  ils  n'avaient  plus  qu'une  vague  idée  ;  faire 
entendre  des  paroles  de  vie  au  milieu  de  cette 
mort  morale  universelle  ;  ramener  les  esprits  aux 
croyances  fondamentales  ;  raviver  dans  les  cœurs 
l'amour  du  Créateur  ;  rectifier  les  volontés  égarées 
et  inoculer  dans  les  veines  de  l'humanité  un  sang 
nouveau  qui  la  fît  vivre  d'une  vie  toute  divine. 

1  Cette  lamentable  situation  des  Gentils  et  des  Juifs,  Saint 
Paul,  dans  son  Epitre  aux  Romains  (ch.  i,  a,  m),  la  dépeint  d'une 
manière  frappante.  Pour  ce  qui  regarde  les  Gentils  :  «  la  colère 
de  Dieu,  écrit-il,  se  révèle  du  haut  du  ciel  contre  toute  l'impiété 
et  l'injustice  des  hommes  »  (i,  18)  ;  parce  que,  alors  que  la  notion 
de  Dieu  et  des  choses  divines,  la  toute-puissance,  la  divinité,  se 
révèlent  dans  les  créatures  de  ce  monde  d'une  manière  manifeste 
et  intelligible  à  tous,  «  ils  ont  changé  la  vérité  de  Dieu  en  men- 
songe ;  ils  ont  adoré  et  servi  la  créature  au  lieu  du  Créateur  »  (25). 
C'est  pourquoi  Dieu  les  a  abandonnés  à  la  plus  ignominieuse 
dégradation  morale  (26).  De  là  toutes  les  turpitudes  du  paga- 
nisme décrites  sommairement  (2ç)-3i). 

Pour  ce  qui  regarde  les  Juifs  :  «  A  quoi  leur  sert  la  circonci- 
sion ?  »  (ni,  1).  «  Il  n'y  a  plus  de  juste  ;  nul  n'est  intelligent  ; 
personne  ne  cherche  Dieu  ;  il  n'y  en  a  point  qui  cherche  le  bien  ; 
la  crainte  de  Dieu  n'est  pas  devant  leurs  yeux...»  (10,  11,  12,  18). 
Et  l'Apôtre  de  conclure  :  «  Tous  ont  péché,  tous  ont  besoin  de  la 
gloire  de  Dieu  qui  les  justifie  par  sa  grâce  et  par  la  rédemption 
qui  est  dans  le  Christ  Jésus  »  (23,  24). 


326  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

Mais  quelle  tâche  !  Que  de  préjugés  à  détruire, 
que  d'erreurs  à  combattre,  que  d'ignorances  à 
vaincre,  que  de  difficultés  à  surmonter,  que  de 
ténèbres  à  dissiper,  que  d'habitudes  invétérées  à 
faire  disparaître  !  Avant  d'éclairer,  il  fallait  puri- 
fier ;  avant  de  polir,  il  fallait  façonner  ;  avant 
d'élever,  il  fallait  déblayer.  Et  après  avoir  ainsi 
préparé  les  âmes,  que  de  choses  à  enseigner  ;  que 
de  vérités  à  faire  entendre  ;  que  de  mystères  à 
révéler  ;  que  de  beautés  célestes  à  faire  briller  ; 
que  de  droits  divins  à  rappeler  ;  que  de  devoirs 
sacrés  à  imposer  ;  que  d'enseignements  de  tout 
genre  à  répéter,  pour  les  graver  plus  profondé- 
ment dans  les  cœurs  et  les  volontés  ! 

Jésus  descend  du  ciel  et  II  veut  y  conduire 
l'humanité  ;  aussi  ouvre-t-Il  tout  grand  le  livre 
des  éternelles  vérités.  Il  parle  des  infinies  per- 
fections de  Dieu,  de  ses  attributs  divins,  de  ses 
droits  imprescriptibles,  de  son  essence  et  de  ses 
œuvres.  Il  révèle  l'adorable  Mystère  de  la  Trinité 
sainte,  l'unité  de  nature  dans  les  trois  Personnes 
divines,  leur  égalité  parfaite  et  leur  coopération 
simultanée  dans  le  Mystère  de  l'Incarnation.  Il 
se  présente  comme  l'Envoyé  de  Dieu,  le  Messie 
promis,  le  Sauveur  de  l'humanité.  Il  affirme  qu'il 
vient  du  ciel,  qu'il  est  sorti  du  sein  de  son  divin 
Père,  sans  cependant  cesser  de  lui  être  uni  dans 
une    essence  commune   et   dans   une   harmonie 


CARACTÈRES    ESSENTIELS   EN    JÉSUS  327 

parfaite  de  pensées,  de  sentiments,  de  volontés 
et  d'actions  l. 

Il  présente  aux  hommes  la  Divinité  sous  un 
aspect  nouveau  ;  Il  en  parle  de  manière  à  la  faire 
aimer  en  même  temps  que  respecter  ;  Il  fait  res- 
sortir en  Dieu  les  perfections  qui  sont  le  plus  de 
nature  à  toucher  les  cœurs  ;  Il  le  montre  bon, 
comme  on  ne  l'avait  jamais  compris  ;  Il  revient 
sans  cesse  sur  sa  miséricorde,  afin  de  gagner  la 
confiance  des  pécheurs  et  de  les  exciter  au  repen- 
tir ;  Il  parle  de  son  amour  et  de  sa  tendresse, 
comme  quelqu'un  qui  en  est  divinement  embrasé. 

Comment  résister  à  ces  divins  enseignements, 
lorsqu'on  voit  Celui  qui  les  donne  les  faire  revivre 
si  éloquemment  dans  sa  personne  ?  Tout  ce  que 
Jésus  enseigne,  Il  le  pratique  ;  Il  prêche  tout  au- 
tant par  ses  exemples  que  par  ses  paroles.  C'est 
un  Docteur  agissant  ;  aussi,  ne  cesse-t-Il  d'en- 
seigner, sa  vie  étant  la  garantie  de  sa  doctrine. 

Il  est  venu  pour  instruire  les  hommes  et  II  s'ap- 
plique à  leur  faire  aimer  ses  enseignements.  II 
ne  leur  cache  aucune  vérité,  mais  II  leur  en  fait 
comprendre  les  raisons  profondes  et  l'importance 

1  Dans  1'énumération  que  nous  venons  de  faire,  comme  dans 
celles  qui  vont  suivre,  une  multitude  de  textes  du  Saint  Evan- 
gile trouveraient  naturellement  leur  place  ;  mais  pour  éviter  des 
redites,  nous  ne  les  citons  point.  Le  lecteur  néanmoins  trouvera 
un  admirable  commentaire  des  pages  qui  vont  suivre,  dans  les 
textes  cités  précédemment. 


028  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEE 

pour  leur  salut  éternel.  Il  leur  parle  avec  force  de 
leurs  vices  et  de  leurs  passions,  mais  II  leur  en 
montre  la  laideur  et  les  terribles  conséquences, 
pour  les  en  détourner  et  les  leur  faire  mépriser. 
Il  les  excite  à  la  pénitence,  mais  après  les  avoir 
attirés  par  ses  bontés  et  les  avoir  assurés  de  ses 
miséricordieux  pardons. 

Il  leur  rappelle  leur  origine,  non  pour  les  hu- 
milier, mais  pour  leur  dire  qu'ils  sont  créés  à 
l'image  de  Dieu.  Il  refait  l'histoire  de  la  chute  de 
l'homme  et  de  la  punition  de  son  péché,  mais 
pour  leur  faire  entrevoir  le  pardon  et  le  salut 
dans  le  Sauveur  promis.  Il  reprend  un  à  un  les 
commandements  de  Dieu,  mais  pour  en  faire  res- 
sortir la  justice  et  se  donner  l'occasion  d'en  ajou- 
ter d'autres  empreints  de  miséricorde,  d'amour 
et  de  charité.  Il  les  détourne  de  la  voie  qu'ils  ont 
suivie  jusque-là,  mais  pour  leur  montrer  la  voie 
nouvelle  qui  doit  infailliblement  les  conduire  au 
ciel.  Il  les  prévient  que  cette  voie  est  étroite  et 
que  la  douleur  y  chemine  à  leurs  côtés,  mais  II 
leur  assure  les  secours  voulus  et  une  assistance 
paternelle  qui  les  accompagnera  partout. 

Il  leur  dit  bien  que  les  disciples  ne  sont  pas 
au-dessus  du  Maître  et  qu'ils  devront  porter  leur 
croix  à  sa  suite,  mais  à  l'avance  II  verse  du  baume 
sur  leurs  blessures  ;  Il  les  console  par  les  joies  de 
la   vertu  ;  Il  les   attire  par  les  douceurs  de  son 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JÉSUS  .Î29 

amitié  ;  II  leur  apprend  comment  ils  peuvent  être 
toujours  heureux,  s'ils  veulent  bien  ne  chercher 
en  tout  que  la  sainte  volonté  de  Dieu. 

Il  les  invite  à  marcher  sur  ses  traces  dans  la 
pratique  de  toutes  les  vertus,  mais  II  leur  en  fait 
goûter  en  même  temps  les  charmes.  Il  leur  montre 
tous  les  défauts  dont  ils  doivent  se  corriger,  mais 
Il  les  prévient  de  sa  grâce  et  II  leur  assure  la 
victoire  s'ils  ont  soin  de  mettre  en  Lui  toute  leur 
confiance.  Il  les  anime  à  ne  point  s'arrêter  dans  le 
chemin  de  la  perfection  et  II  leur  en  indique  les 
règles  et  les  différents  degrés,  mais  II  leur  donne, 
comme  un  idéal  divin  à  atteindre,  la  perfection 
de  son  Père  et  sa  propre  sainteté. 

Il  réclame  de  tous  un  service  filial  et  tout 
d'amour,  mais  Ii  leur  promet  des  récompenses 
éternelles.  Il  les  fait  assister  à  la  scène  saisissante 
du  jugement  dernier,  mais  II  les  prévient  de  ce 
qu'il  faut  faire  pour  être  du  côté  des  bons  et  non 
du  côté  des  méchants.  Il  parle  de  l'enfer  et  des 
peines  éternelles  en  des  termes  qui  font  frémir, 
mais  II  met  en  garde  contre  les  péchés  qui  y  con- 
duisent. Il  fait  entrevoir  la  béatitude  des  Elus 
sous  des  aspects  qui  ravissent,  mais  II  appuie  sur 
la  nécessité  de  se  vaincre  et  de  mener  une  vie 
pure  pour  s'en  assurer  la  possession. 

Et  quand  Jésus  a  parlé  de  tout,  qu'il  a  donné 
Dieu  aux  hommes  dans  ses  perfections,  dans  ses 


330  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

mystères,  dans  ses  grâces,  dans  ses  miséricordes, 
dans  son  amour  et  dans  ses  éternelles  récom- 
penses ;  quand  II  a  rendu  les  hommes  à  Dieu 
dans  la  purification,  dans  la  vérité,  dans  la  vertu, 
dans  l'amour  et  dans  la  fidélité  :  Il  revient  sur  ce 
qui  fait  la  base  de  la  Révélation,  le  Mystère  ado- 
rable de  son  Incarnation.  Réunissant  en  Lui- 
même  tous  les  enseignements  donnés,  Il  montre 
que  tout  repose  sur  sa  Divinité  ;  Il  affirme  sans 
cesse  sa  divine  origine.  Il  déclare  qu'il  a  tout 
pouvoir  au  ciel  et  sur  la  terre  ;  qu'il  est  le  Maître 
absolu  du  monde,  puisque  toutes  les  nations  Lui 
ont  été  données  en  héritage  ;  qu'il  est  l'unique 
voie  pour  aller  au  ciel  ;  que  celui  qui  ne  croit  pas 
en  Lui  ne  peut  être  sauvé '  ;  qu'il  est  le  principe  de 
la  vie  et  le  gage  assuré  de  la  résurrection  future. 
Il  proclame  qu'il  vient  du  ciel  et  qu'il  y  retourne; 
qu'il  a  été  parlé  de  Lui  en  tête  du  livre  de  l'histoire 
du  monde  -  ;  qu'il  est  Celui  que  les  Patriarches 
ont  désiré  :î  et  que  les  Prophètes  ont  annoncé  ''  ; 

1  «  Celui  qui  croit  au  Fils  a  la  vie  éternelle  ;  quant  à  celui  qui 
ne  croit  pas  au  Fils,  il  ne  verra  pas  la  vie,  mais  la  colère  de 
Dieu  demeure  sur  lui.  »  Jean,  iii,  36. 

2  «  Scrutez  les  Ecritures,  puisque  vous  pensez  avoir  en  elles 
la  vie  éternelle  :  ce  sont  elles  qui  rendent  témoignage  de  moi.  » 
Jean,  v,  3g. 

3  «  Abraham,  votre  père,  a  tressailli  pour  voir  mon  jour  ;  il  l'a 
vu  et  s'en  est  réjoui.  »  Jean,  viii,  56. 

4  «  Voilà  que  s'accomplira  tout  ce  qui  a  été  écrit  par  les  pro- 
phètes touchant  le  Fils  de  l'homme.  »  Luc,  xvm,  3t. 


CARACTERES    ESSENTIELS    EN    JESUS 


33 1 


qu'une  fois  sa  mission  accomplie  II  entrera  dans 
sa  gloire  ',  et  qu'un  jour  viendra  où  II  apparaîtra 
sur  les  nuées  du  ciel  -  pour  juger  les  vivants  et 
les  morts  3. 

Mais  auparavant  II  devra  suivre  une  voie  dou- 
loureuse et  Lui,  à  qui  rien  n'est  caché  du  passé  et 
de  l'avenir,  Il  entre  dans  les  détails  de  tout  ce  qui 
doit  Lui  arriver.  Il  prévient  qu'il  passera  par  des 
humiliations  inouïes,  des  souffrances  excessives, 
des  amertumes  insondables  et  des  angoisses 
atroces  ;  Il  sera  insulté,  outragé,  cruellement 
torturé,  abandonné  des  siens,  renié,  trahi,  dé- 
laissé même  par  le  ciel  ;  son  sang  coulera  à  flots, 
ses  forces  L'abandonneront,  ses  yeux  se  ferme- 
ront, son  cœur  cessera  de  battre  ;  Il  exhalera  un 

1  «  Père,  glorifiez-moi  de  la  gloire  que  j'ai  eue  en  vous  avant 
que  le  monde  fût.  »  Jean,  xvii,  5.  —  «  Désormais  le  Fils  de 
l'homme  sera  assis  à  la  droite  de  la  puissance  de  Dieu.  »  Luc, 
xxii,  69. 

'-  «  Alors  apparaîtra  le  signe  du  Fils  de  l'homme  dans  le  ciel, 
alors  toutes  les  tribus  de  la  terre  pleureront  et  elles  verront  le 
Fils  de  l'homme  venant  sur  les  nuées  du  ciel  avec  une  grande 
puissance  et  une  grande  majesté.  Et  il  enverra  ses  anges,  ils 
rassembleront  ses  élus  des  quatre  vents  de  la  terre  et  des  extré- 
mités des  cieux.  »  Matth.,  xxiv,  3o,  3i. 

3  «  Quand  le  Fils  de  l'homme  viendra  dans  sa  majesté,  envi- 
ronné de  tous  les  Anges,  il  s'assiéra  sur  le  trône  de  sa  gloire. 
Devant  lui  seront  rassemblées  toutes  les  nations.  Il  séparera  les 
uns  d'avec  les  autres,  comme  le  pasteur  sépare  les  brebis  d'avec 
les  boucs.  »  iMatth.,  xxv,  3i-33.  —  «  Alors,  il  rendra  à  chacun 
selon  ses  œuvres.  »  Id.,  xvi,  27. 


332  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

dernier  soupir  dans  un  dernier  acte  d'amour  et 
Il  mourra  '. 

Mort  ignominieuse,  plusieurs  fois  prédite  par 
Lui,  mais  qu'il  aura  annoncée  comme  devant 
clore  une  vie  d'humiliation,  de  pauvreté,  d'obéis- 
sance et  de  pénitence,  et  commencer  en  même 

1  Les  Evangélistes  rapportent  les  nombreuses  allusions  que 
Jésus  fait  de  sa  Passion,  les  humiliations  et  les  divers  genres  de 
souffrance  par  lesquels  il  annonce  devoir  passer,  et  la  mort 
ignominieuse  qui  doit  les  couronner.  Rien  n'est  touchant  comme 
la  description  anticipée  de  cette  cruelle  Passion  par  l'auguste 
Victime  elle-même,  qui  bientôt  va  en  subir  par  amour  toutes  les 
horreurs.  Enumérons-en  seulement  les  traits  principaux  : 

L'annonce  générale.  —  «  Voici  donc  que  nous  montons  à 
Jérusalem.  Le  Fils  de  l'homme  sera  livré  aux  Gentils  qui  le 
feront  mourir.  »  Luc,  xviii,  3i,  3ù. 

La  trahison.  —  «  L'un  de  vous  me  trahira.  »  Matth.,  xxvi,  21  ; 
Marc,  xiv,  18  ;  Luc,  xxh,  21  ;  Jean,  xiii,  21. 

L'abandon  des  Apôtres.  —  «  Cette  nuit  même  vous  serez 
scandalisés  à  mon  sujet,  car  il  est  écrit  :  Je  frapperai  le  Pasteur 
et  les  brebis  du  troupeau  seront  dispersées.  »  Matth.,  xxvi, 
3i  ;  Marc,  xiv,  27. 

Le  reniement  de  Pierre.  —  «  En  vérité,  cette  nuit  même, 
avant  le  chant  du  coq,  tu  me  renieras  trois  fois.  »  Matth.,  xxvi, 
34  ;  Marc,  xiv,  3o  ;  Luc,  xxn,  34  ;  Jean,  xiii,  38. 

Les  auteurs  de  sa  mort.  —  «  Le  Fils  de  l'homme  sera  livré 
aux  princes  des  prêtres,  aux  scribes  et  aux  anciens  qui  le  con- 
damneront à  mort  et  le  livreront  aux  Gentils.  »  Matth.,  xx,  18, 
19  ;  Marc,  x,  33. 

Quelques  détails  de  sa  Passion  : 

«  Ils  le  traiteront  avec  mépris.  »  Marc,  ix,  11. 

«  Ils  se  moqueront  de  lui.  »  Matth.,  xx,  19  ;  Luc,  xviu,  32. 

«  Ils  se  joueront  de  lui.  »  Marc,  x,  34  ;  Luc,  xvm,  32. 

«  Ils  lui  cracheront  au  visage.  »  Marc,  x,  34  ;  Luc,  xvm,  32. 

«  Ils  le  flagelleront.  »  Matth.,  xx,  19;  Marc,  x,  34;  Luc,  xvm,  32. 

«  Ils  le  crucifieront.  »  Matth.,  xx,  19. 

«  Ils  le  feront  mourir.  »  Marc,  x,  34  ;  Luc,  xvm,  33. 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JÉSUS  333 

temps  une  vie  glorieuse  de  triomphe  sur  la  mort 
et  de  règne  éternel  dans  les  Cieux  *. 

Toutefois,  l'enseignement  du  divin  Docteur, 
dont  la  science  ne  peut  être  sujette  à  l'erreur  et 
dont  les  maximes  vont  former  le  code  dogma- 
tique et  moral  d'après  lequel  le  monde  devra 
désormais  vivre  et  se  gouverner2,  n'aurait  pas 
été  complet  s'il  n'avait  révélé  aux  hommes  le 
mystère  adorable  qui  couronne  sa  vie  de  Sauveur 
et  assure  la  perpétuité  de  sa  présence  dans  l'hu- 
manité. A  côté  de  la  croix  du  Calvaire  devait  se 
dresser  la  table  de  la  Cène,  la  même  Victime 
devait  y  être  immolée  par  la  puissance  du  même 
Sacerdoce  ;  avec  cette  différence,  que  la  Croix 
ensanglantée  ne  devait  porter  qu'une  fois  son 
divin  fardeau,  tandis  que  sur  la  table  du  banquet 
eucharistique,  convertie  en  tous  les  autels  du 
monde,  coulera  mystiquement  jusqu'à  la  fin  le 
Sang  de  l'auguste  Sacrifice. 

Consommation  suprême  de  l'amour  de  Jésus, 
l'Eucharistie  apparaît  à  la  fin  de  sa  vie  comme  une 
nouvelle  Incarnation.  Tous  ses  désirs  d'Homme- 
Dieu  se  concentrent  dans  ce  Sacrement  de  cha- 
rité, qui  va  Lui  permettre  de  se  survivre  à  Lui- 

1  «  Mais  /'/  ressuscitera  le  troisième  jour.  »  Matth.,  xx,  19  ; 
Marc,  x,  34  ;  Luc,  xvm,  33. 

i  «  Qui  croira  et  sera  baptisé  sera  sauvé  ;  mais  qui  ne  croira 
pas  sera  condamné.  »  Marc,  xvi,  16. 


334  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

même.  Mystère  insondable  auquel  les  hommes 
devront  croire,  malgré  toutes  les  contradictions 
apparentes,  et  sur  lequel  repose  la  vitalité  de 
l'Eglise. 

Sur  ce  point  de  doctrine  Jésus  se  montre  parti- 
culièrement formel.  Il  dit  clairement  qu'il  est  le 
Pain  de  vie  descendu  du  ciel  et  qu'il  donnera  sa 
chair  à  manger  et  son  sang  à  boire  ;  et,  pour  faire 
mieux  comprendre  le  Mystère  par  une  applica- 
tion pratique,  Il  profite  du  miracle  de  la  multi- 
plication des  pains  et  II  précise  davantage  son 
enseignement1.  Quand  l'heure  de  l'institution  de 
ce  Sacrement  est  venue,  Il  parle  un  langage  qui 
ne  laisse  place  à  aucun  doute  :  «  Prenez  et  man- 
gez, ceci  est  mon  Corps,  gui  sera  livré  pour 
vous  ;  buvez  tous  de  ceci,  car  ceci  est  mon  Sang 
gui  sera  répandu  pour  vous-.  »  Et  II  communie 
Lui-même  ses  Apôtres. 

1  «  En  vérité,  en  vérité,  je  vous  le  dis  :  vous  me  cherchez,  non 
parce  que  vous  avez  vu  des  prodiges,  mais  parce  que  vous  avez 
mangé  des  pains  et  avez  été  rassasiés.  Travaillez,  non  pour  la 
nourriture  périssable,  mais  pour  celle  qui  demeure  jusqu'à  la  vie 
éternelle  et  que  le  Fils  de  Dieu  vous  donnera.  »  Jean,  vi,  26,  27. 
—  «  Vos  pères  ont  mangé  la  manne  dans  le  désert,  et  ils  sont 
morts.  Mais  voici  le  pain  qui  descend  du  ciel.  Celui  qui  man- 
gera de  ce  pain  vivra  éternellement.  »  Ibid.,  49,  5o,  52.  —  «  C'est 
moi  le  pain  de  vie.  C'est  moi  le  pain  vivant  descendu  du  ciel.  » 
Ibid.,  35,  5i.  —  Or,  «  le  pain  que  je  donnerai,  c'est  ma  chair  que 
je  livrerai  pour  la  vie  du  monde.  Car  ma  chair  est  une  véritable 
nourriture  et  mon  sang  est  un  véritable  breuvage.  »  Ibid.,  52,  56. 

2  Matth.,  xxvi,  26-28  ;  Marc,  xrv,  22-24  '■>  Luc,  xxn,  19,  20. 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JÉSUS  335 

Mais  ce  Sacrement  de  vie  est  institué  pour  tous 
les  hommes,  jusqu'à  la  fin  des  temps;  pour  en 
assurer  la  dispensation,  Jésus  institue  en  même 
temps  le  Sacrement  de  l'Ordre.  Il  consacre  ses 
premiers  Prêtres  et  à  eux,  ainsi  qu'à  leurs  suc- 
cesseurs, Il  ordonne  de  renouveler  partout  ce 
même  adorable  Mystère  pour  lequel  II  leur  com- 
munique, avec  sa  propre  puissance,  son  caractère 
sacerdotal  '.  Déjà  II  leur  avait  annoncé  qu'il  en 
ferait  des  pêcheurs  d'hommes-,  Il  leur  avait  confié 
quelques  missions3,  Il  s'en  était  entouré,  Il  avait 
vécu  dans  leur  compagnie'1  et  II  leur  avait  dit 
tout  ce  qu'il  avait  appris  de  son  Père5.  A  cette 

1  «  Faites  ceci  en  mémoire  de  moi.  »  (Llc,  xxii,  19).  Paroles 
que  l'Eglise  traduit  au  Canon  de  la  Messe  :  «  Chaque  fois  que 
vous  ferez  ces  choses,  vous  les  ferez  en  mémoire  de  moi.  » 

'2  «  Venez  à  ma  suite,  et  je  vous  ferai  devenir  pêcheurs 
d'hommes.  »  Matth.,  iv,  19. 

3  «  Il  appela  les  Douze  et  commença  à  les  envoyer  deux  à 
deux,  et  il  leur  donna  puissance  sur  les  esprits  immondes.  » 
Marc,  vi,  7.  —  «  Il  les  envoya  prêcher  le  royaume  de  Dieu  et 
guérir  les  malades.  »  Luc,  ix,  2. 

4  En  lisant  l'Evangile,  on  constate  en  effet  que  Jésus,  après 
avoir  choisi  ses  Apôtres,  ne  s'est  pas  séparé  d'eux,  si  ce  n'est, 
et  parfois  la  nuit,  pour  prier.  Il  les  associe  à  ses  travaux,  à  ses 
courses,  à  ses  miracles,  etc.  Avec  eux  il  accepte  l'hospitalité  à 
Béthanie,  chez  Matthieu,  etc.  Un  jour  qu'on  annonce  à  Jésus  : 
«  Voici  que  votre  Mère  et  vos  frères  sont  dehors  et  vous 
cherchent  »  ;  Il  répond  :  «  Qui  est  ma  Mère,  et  qui  sont  mes 
frères  ?  »  Et,  étendant  la  main  vers  ses  disciples  :  «  Voilà,  dit-il, 
ma  mère  et  mes  frères.  »  Matth.,  xii,  47-49. 

5  «  Tout  ce  que  j'ai  appris  du  Père,  je  vous  l'ai  fait  con- 
naître. »  Jean,  xv,  i5. 


336  DE    LA    CONDITION    DE    L'HOMME-DIEU 

heure,  Il  met  le  couronnement  à  sa  tendresse,  en 
les  associant  à  son  Eucharistie,  dont  II  les  établit 
officiellement  les  consécrateurs,  les  gardiens  et 
les  dispensateurs  l. 

Par  l'institution  de  l'Eucharistie,  Jésus  clôt  ses 
enseignements  divins  dans  un  acte  de  suprême 
amour  qui,  avec  celui  du  Calvaire,  consomme  ici- 
bas  la  mission  divine  du  Sauveur  de  l'humanité. 

Après  cet  exposé,  nous  devons  mieux  com- 
prendre la  tâche  immense  que  Jésus  s'était  impo- 
sée d'instruire  les  hommes,  et  jusqu'à  quel  point 
ce  caractère  de  Docteur  en  Lui  est  essentiel  *.  Il 

1  «  Que  les  hommes  nous  regardent  comme  les  ministres  du 
Christ  et  les  dispensateurs  des  mystères  de  Dieu.  »  I  Cor.,  iv,  1. 

2  A  Jésus  seul  convient  essentiellement  le  caractère  de  Doc- 
teur, car  Lui  seul  a  une  connaissance  complète  de  la  vérité, 
et  Lui  seul  peut,  dès  lors,  l'enseigner  parfaitement.  C'est  ce 
qu'exprime  Saint  Jean,  au  commencement  de  son  Evangile, 
lorsque  pour  la  première  fois  il  écrit  le  nom  adorable  de  Jésus- 
Christ,  comme  s'il  eût  voulu  montrer  que  la  mission  enseignante 
de  Jésus  était  un  caractère  inséparable  de  sa  divine  Personne. 
«  La  vérité,  dit-il,  a  été  faite  (c'est-à-dire,  a  pris  naissance  avec 
Jésus,  en  ce  sens  qu'il  est  la  source  de  la  vérité)  par  Jésus- 
Christ.  Jamais  personne  n'a  vu  Dieu  ;  le  Fils  unique  qui  est  dans 
le  sein  du  Père  l'a  lui-même  fait  connaître.  »  (Jean,  i,  17, 18). 

Jésus  lui-même  nous  dit  expressément  que  l'enseignement  de 
la  vérité  est  une  des  raisons  de  son  Incarnation  :  «  Je  suis  né  et 
je  suis  venu  dans  le  monde,  afin  de  rendre  témoignage  à  la 
vérité.  »  (Jean,  xviii,  37).  Il  affirme  qu'il  a  rempli  fidèlement  sa 
mission  :  «  J'ai  parlé  publiquement  au  monde.  J'ai  toujours 
enseigné  dans  la  synagogue  et  dans  le  temple  où  se  rassemblent 
tous  les  Juifs.  »  (Jean,  xviii,  20).  Il  a  enseigné  avec  d'autant  plus 
de  zèle  que,   étant  venu  pour  accomplir  toutes  les   volontés  de 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN   JÉSUS  337 

ne  pouvait  être  vraiment  Médiateur  qu'à  ia  con- 
dition de  rétablir  les  relations  nécessaires  entre 
Dieu  et  l'humanité.  Mais  comment  aurait-Il  pu  le 
faire,  si  les  hommes  n'avaient  été  plus  éclairés  ; 
s'ils  n'étaient  revenus  à  une  connaissance  plus 
exacte  de  Dieu  et  à  un  accomplissement  plus 
fidèle  de  leurs  devoirs  vis-à-vis  de  lui  ;  s'ils 
n'avaient  eu  la  connaissance  du  Verbe  Incarné 


son  divin  Père,  il  ne  faisait  en  quelque  sorte  que  transmettre 
au  monde  sa  doctrine  :  «  Ma  doctrine  n'est  pas  de  moi,  mais  de 
Celui  qui  m'a  envoyé  »  (Jean,  vu,  16).  Aussi,  proclame-t-il  so- 
lennellement que  sa  doctrine  est  infaillible,  qu'elle  est  à  l'abri 
des  assauts  de  l'erreur  et  du  temps,  et  qu'elle  restera  à  jamais  la 
règle  de  la  sagesse  et  de  la  vérité  :  «  Le  ciel  et  la  terre  passeront, 
mais  mes  paroles  ne  passeront  pas.  »  (Luc,  xxi,  33). 

Ce  caractère  de  Docteur  paraissait,  d'ailleurs,  tellement  essen- 
tiel à  la  mission  que  Jésus  était  venu  remplir  dans  l'humanité, 
qu'au  début  de  sa  vie  publique,  un  prince  des  Juifs,  un  membre 
du  Grand  Conseil,  ne  peut  s'empêcher  de  le  constater  et  de 
reconnaître  que  c'est  de  Dieu  même  que  Jésus  tient  son  pou- 
voir d'enseigner  :  «  Rabbi,  dit  Nicodème  à  Jésus,  nous  savons 
que  vous  êtes  venu  de  Dieu  en  tant  que  Maître.  »  (Jean,  in,  2). 

Dès  lors,  c'est  avec  autorité  que  Jésus  enseignait.  On  sentait 
en  lui  et  le  Docteur  qui  parlait  et  le  Législateur  qui  édictait  des 
lois  et  les  expliquait.  C'est  ce  qui  fait  dire  à  Saint  Matthieu 
(vu,  29)  «  qu'il  enseignait  comme  ayant  autorité  »  (tamquam 
potestatem  habens).  Ce  qui  explique  l'admiration  et  le  ravisse- 
ment dans  lesquels  étaient  ceux  qui  l'entendaient  :  <■  Ils  étaient 
ravis  de  sa  doctrine  »  (Luc,  rv,  32). 

Ah  !  reconnaissons,  avec  Saint  Paul  (Ephés.,  iv,  21)  que  «  la 
vérité  est  en  Jésus  »,  et  faisons  de  ses  enseignements,  comme 
de  son  amour,  la  vraie  demeure  de  nos  âmes  ;  car,  nous  dit  Saint 
Jean  (II  Jean,  9)  :  «  Celui  qui  demeure  dans  la  doctrine  du 
Christ,  possède  et  le  Père  et  le  Fils  »,  et  (I  Jean,  iv,  16)  «  Celui 
qui  demeure  dans  l'amour,  demeure  en  Dieu  et  Dieu  en  lui.  » 


338  DE   LA   CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

et  s'ils  n'avaient  cru  à  sa  mission  ;  si  par  tous 
ses  enseignements  Jésus  n'avait  pas  été  le  trait 
d'union  constant  qui,  d'une  part,  révélait  Dieu 
aux  hommes  et,  de  l'autre,  portait  à  Dieu  leurs 
hommages,  leur  repentir  et  leurs  promesses  de 
fidélité  '  ? 

Jésus  vient,  en  outre,  pour  enseigner  tout  au- 
tant que  pour  se  sacrifier.  Son  Sacrifice  ne 
pouvait  être  compris  qu'à  la  condition  d'être 
fortement  appuyé  sur  une  doctrine  qui  révélât 
aux  hommes  la  Divinité  de  la  Victime  et,  dès 
lors,  l'efficacité  infinie  de  ses  mérites.  Ce  prin- 
cipe, une  fois  admis,  donnait  à  tout  le  reste  de 
la  vie  du  Sauveur,  une  teinte  divine  ;  ses  ensei- 
gnements prenaient  l'importance  souveraine  des 
enseignements  divins  ;  sa  parole  avait  autant  de 
majesté  que  la  voix  de  Jéhovah  se  faisant  en- 
tendre sur  les  hauteurs  du  Sinaï;  sa  puissance 
Lui  conférait  le  droit  d'édicter  des  lois  ;  son  au- 
torité devait  être  universellement  reconnue  ;  le 
dévouement  et  la  charité  avec  lesquels  II  daignait 
instruire  les  hommes  étaient  de  nature  à  les  ravir 
et  à  les  gagner  irrévocablement  à  son  amour. 

Si  Jésus  n'avait  pas  enseigné,  Il  aurait  dû  for- 

1  «  Tous  ceux  qui  invoqueront  le  nom  du  Seigneur  seront 
sauvés.  Mais  comment  l'invoqueront-ils,  s'ils  ne  croient  point  en 
lui  ?  Et  comment  croiront-ils  en  lui,  s'ils  n'en  ont  point  entendu 
parler  ?  La  foi  vient  de  ce  que  l'on  a  entendu,  et  l'on  a  entendu 
grâce  à  la  parole  du  Christ.  »  Rom.,  x,  i3,  14,  17. 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JÉSUS  33g 

cément  prendre  un  autre  moyen  d'instruire  l'hu- 
manité ;  mais  en  se  faisant  homme,  Il  n'en  avait 
point  de  plus  en  harmonie  avec  sa  condition. 

Ce  qu'il  a  été,  Jésus  le  demeure;  dès  lors, 
quoique  sous  une  autre  forme,  Il  continue  à  en- 
seigner les  hommes  comme  à  les  édifier  et  à  les 
sanctifier.  A  nous  d'être  attentifs  à  ses  divines 
leçons.  Nous  avons  toute  l'histoire  de  sa  vie,  nous 
possédons  son  Evangile,  nous  vivons  à  côté  de 
l'Eucharistie  et  nous  nous  en  nourrissons.  Il  ne 
nous  manque  donc  rien  pour  devenir  savants 
dans  la  science  de  Jésus,  pas  plus  que  rien  ne 
manque  et  ne  manquera  jamais,  en  Jésus,  à  son 
caractère  essentiel  de  Maître,  d'Educateur,  de 
Docteur  et  de  Législateur. 

III.  —  Jésus,  Victime 

Le  caractère  le  plus  essentiel  en  Jésus,  celui 
qui  explique  et  appelle  tous  les  autres,  c'est  celui 
de  Victime.  Nous  n'avons  pas  à  nous  occuper  de 
l'hypothèse  de  l'Incarnation  en  dehors  du  fait  de 
la  Rédemption,  nous  nous  trouvons  ici  en  face 
du  Verbe  de  Dieu  fait  Homme  pour  sauver  l'hu- 
manité pécheresse  l.  Le  motif  premier  de  l'Incar- 

1  II  ne  nous  est  nullement  utile  de  considérer  ici  la  possibilité 
de  l'Incarnation  du  Verbe  dans  l'hypothèse  où  l'homme,  n'ayant 
point  péché,  n'aurait  pas  eu  besoin  de  rédemption.  C'est  là  plu- 


340  DE    LA   CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

nation,  comme  nous  l'avons  vu  dans  le  chapitre 
des  diverses  Missions  en  Jésus,  est  de  rendre  à 
Dieu  la  gloire  extérieure  que  le  péché  lui  avait 
enlevée  et  d'arracher  le  genre  humain  à  la  con- 
damnation qui  pesait  sur  lui. 

Il  s'agit  donc  réellement  d'une  réparation  à 
offrir  à  Dieu  pour  satisfaire  à  sa  justice,  et  d'une 
substitution  de  l'Homme-Dieu  à  l'humanité  pour 
porter  sa  peine  et  expier  à  sa  place.  L'un  et  l'autre 
ne  se  peuvent  faire  sans  sacrifice. 

D'une  part,  Dieu  ne  peut  se  déclarer  satisfait 

tôt  une  discussion  d'école,  et  d'autant  plus  étrangère  à  notre 
sujet  que  nous  sommes  en  face  d'un  fait  accompli  et  que  nous 
avons  en  vue  l'étude  des  caractères  essentiels  et  précis  de 
l'Homme-Dieu  qui  ressortent  nécessairement  de  son  état  de 
Sauveur  et  de  Rédempteur. 

Ce  qui  nous  intéresse  par-dessus  tout,  c'est  l'étude  du  Sacer- 
doce de  Jésus,  Le  constituant  Sacrificateur  d'une  Victime  dont 
l'immolation  doit  être  la  rançon  du  salut  du  monde.  Dans  l'opi- 
nion hypothétique  contraire,  il  aurait  pu  se  trouver,  sans  doute, 
un  sacrifice  de  louange  et  d'adoration  comportant  une  certaine 
idée  de  sacerdoce  dans  l'oblation  qui  en  aurait  été  faite  à  Dieu 
par  le  Verbe  Incarné  ;  mais  ce  sacrifice  d'un  autre  genre  eût  été 
incomplet  et  n'eût  point  correspondu  à  la  notion  actuelle  et 
essentielle  du  sacrifice,  lequel  comprend  et  l'oblation  et  l'immo- 
lation. Par  suite,  ce  sacerdoce  n'ayant  point  à  immoler  la  Vic- 
time mais  simplement  à  l'offrir,  eût  été  comme  un  sacerdoce 
diminué,  sans  un  vrai  et  réel  sacrifice. 

Laissant  donc  de  côté  toute  considération  autre  que  celle  du 
Sacrifice  sanglant  de  Jésus,  divine  Victime  que  le  même  divin 
Sacrificateur  offre  et  immole  à  la  gloire  de  Dieu  pour  le  salut  de 
l'humanité,  cherchons  à  avoir  une  intelligence  exacte  et  appro- 
fondie de  son  caractère  de  Victime  pour  comprendre  mieux 
ensuite  celui  de  son  Sacerdoce. 


CARACTÈRES   ESSENTIELS    EN   JÉSUS  341 

que  par  une  réparation  égale  à  l'offense.  Or,  l'hu- 
manité, en  péchant,  a  enlevé  à  Dieu  toute  la 
gloire  extérieure  qu'elle  était  en  mesure  de  lui 
donner  ;  elle  ne  peut  maintenant  la  lui  rendre 
qu'en  se  dépouillant  elle-même  de  tout  ce  qu'elle 
a  reçu  de  Dieu  et  en  le  lui  immolant.  A  l'excès  de 
la  révolte  doit  correspondre  un  excès  de  répara- 
tion. Et  c'est  pourquoi  Dieu  exige  ce  sacrifice 
total,  lequel  toutefois  serait  insuffisant  à  compen- 
ser l'outrage,  si  Celui  qui  doit  le  lui  offrir  n'était 
infini  en  perfections  et  égal  à  lui  en  dignité. 

D'autre  part,  l'humanité,  pour  être  pardonnée, 
devait  subir  un  châtiment  qu'elle  ne  pouvait 
éviter  ;  si  donc,  par  un  mystère  de  charité  et 
d'amour  infinis,  le  Verbe  Incarné  se  substitue  à 
elle,  Il  ne  le  peut  faire  sans  prendre  sur  Lui  la 
peine  que  la  justice  divine  lui  avait  infligée1. 
Aussi,  il  entre  dans  les  décrets  éternels  que  le 


1  «  L'homme,  nous  dit  Saint  Thomas,  avait  contracté  par  le 
péché  une  double  obligation  :  i°  Il  avait  été  lié  par  la  servitude 
du  péché,  parce  que  «  celui  qui  fait  le  péché  en  est  esclave  » 
(Jean,  vhi,  34).  Ainsi,  comme  le  diable  avait  vaincu  l'homme  en 
l'engageant  à  pécher,  l'homme  était  devenu  l'esclave  du  démon. 
2°  Il  avait  été  lié  quant  à  la  dette  de  la  peine,  qui  obligeait 
l'homme  selon  la  justice  de  Dieu.  —  Par  conséquent,  la  passion 
du  Christ  ayant  été  une  satisfaction  suffisante  et  surabondante 
pour  le  péché  du  genre  humain  et  pour  la  peine  qu'il  avait  mé- 
ritée, sa  passion  a  été  une  sorte  de  prix  par  lequel  nous  avons 
été  délivrés  de  cette  double  obligation.  C'est  pourquoi  il  est  dit 
que  la  passion  du  Christ  est  notre  rédemption.  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.  48,  a.  4. 


342  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

Verbe  de  Dieu  naisse  pour  mourir  ;  qu'il  vienne 
pour  souffrir  et  non  pour  jouir  ;  qu'il  soit  cons- 
titué dès  l'origine  dans  un  état  de  victime  et  qu'il 
n'accomplisse  pleinement  sa  mission  que  par  le 
sacrifice  suprême  de  sa  vie1. 

Tout  dans  sa  vie  devra  donc  L'orienter  vers 
cette  fin  sublime  de  son  existence  terrestre.  Pas 
un  instant  II  ne  perdra  de  vue  son  Sacrifice  ;  Il 
aura  constamment  devant  les  yeux  l'honneur  de 
Dieu  qu'il  est  venu  venger  et  le  salut  du  monde 

I  Parmi  les  raisons  qu'indique  Saint  Thomas,  pour  lesquelles 
il  était  convenable  que  Jésus  passât  par  la  mort,  la  première  est 
de  subir  à  notre  place  la  peine  que  nous  avions  méritée,  à  savoir 
de  mourir  :  «  Pour  satisfaire,  dit-il,  pour  le  genre  humain,  qui 
avait  été  condamné  à  mort  à  cause  du  péché,  d'après  ces  paroles 
de  la  Genèse  (u,  17)  :  «  Le  jour  où  vous  en  mangerez,  vous 
mourrez  de  mort.  »  Or.  c'est  une  manière  convenable  de  satis- 
faire pour  un  autre  que  de  se  soumettre  à  la  peine  qu'il  a  méritée. 
C'est  pourquoi  le  Christ  a  voulu  mourir,  pour  satisfaire  pour 
nous  par  sa  mort,  d'après  ces  paroles  de  Saint  Pierre  (I  Pierre, 
ni,  18)  :  «  Le  Christ  est  mort  une  fois  pour  nos  péchés.  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.  5o,  a.  1. 

II  dit  encore  plus  clairement  ailleurs  :  «  Non  seulement  le 
Christ  a  pris  notre  passibilité  pour  nous  sauver,  mais  encore  il 
a  voulu  souffrir  pour  satisfaire  pour  nos  péchés.  Or,  il  a  souffert 
pour  nous  ce  que  nous  avions  mérité  de  souffrir  par  le  péché 
de  notre  premier  père,  en  quoi  le  principal  est  la  mort  à  laquelle 
toutes  les  autres  passions  humaines  sont  coordonnées  comme  à 
leur  dernière  fin.  «  La  solde  du  péché  est  la  mort  »,  comme  dit 
l'Apôtre  aux  Romains  (vi,  23)  :  voilà  pourquoi  le  Christ  a  voulu 
souffrir  la  mort  pour  nos  péchés,  afin  de  nous  délivrer  de  la  mort, 
en  prenant,  lui  l'innocent,  la  peine  qui  nous  était  due,  comme 
un  coupable  serait  délivré  de  la  peine  qu'il  devrait  subir,  si 
un  autre  se  soumettait  pour  lui  à  cette  peine.  »  S.  Thom., 
Op.  2,   c.  227. 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JÉSUS  3^3 

qu'il  veut  à  tout  prix  opérer.  L'amour  éternel 
qu'il  porte  à  son  divin  Père  Le  pressera  sans 
cesse  de  s'immoler  ;  l'amour  miséricordieux  qu'il 
a  pour  les  hommes  Le  poussera  avec  non  moins 
de  force  vers  le  sacrifice  auquel  II  aspire. 

Sans  être  privé  de  la  vision  béatifique,  puis- 
qu'il la  possède  essentiellement  par  l'Union  hy- 
postatique  et  qu'il  est  à  Lui-même  sa  propre 
béatitude,  Jésus  vivra  en  face  d'une  autre  vision, 
infiniment  douloureuse  celle-là,  mais  qu'il  aura 
librement  voulue,  celle  du  Calvaire,  où  se  dresse 
lugubre  et  ensanglantée  la  Croix  de  son  sup- 
plice '.  D'un  côté,  la  vision  du  ciel  avec  ses 
beautés  ravissantes,  ses  splendeurs  éternelles, 
ses  suavités  ineffables  et  ses  délices  enivrantes  ; 
de  l'autre,  la  vision  du  grand  drame  de  la  mort 
avec  tout  son  cortège  d'ignominies,  d'outrages, 
de  douleurs  et  d'abandon  universel.  D'une  part, 
l'éternelle  lumière  brillant  dans  l'immensité  et 
sortant  de  son  sein  ;  d'autre  part,  les  ténèbres 
épaisses  qui  montent  de  l'enfer  et  L'enveloppent 

1  «  Il  arriva,  dans  le  Christ,  par  une  disposition  divine,  que 
son  corps  resta  susceptible  de  souffrir,  quoique  l'âme  jouît  de 
la  vision  de  Dieu,  par  la  suppression  de  cet  écoulement  de  la 
gloire  de  l'âme  dans  le  corps...  De  là  vient  que,  dans  la  passion, 
le  Christ  souffrit  des  douleurs  extrêmes  dans  son  corps,  parce 
que  les  douleurs  corporelles  n'étaient  en  rien  mitigées  par  les 
joies  supérieures  de  la  raison,  de  même  que,  d'autre  part,  les 
douleurs  corporelles  ne  mettaient  pas  d'obstacles  aux  joies  de 
la  raison.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  23i. 


344  DE   LA    CONDITION    DE    L*HOMME-DIEU 

tout  entier.  En  haut,  les  chœurs  angéliques  qui 
chantent  sa  gloire  ;  et,  en  bas,  les  clameurs  déi- 
cides qui  Le  maudissent.  Au  ciel,  les  torrents  de 
vie  dont  II  est  la  source  éternelle  ;  et,  sur  la  terre, 
les  horreurs  de  la  mort  qui  Lui  arrachent  la  vie. 
Dans  le  sein  de  Dieu,  le  Fils  de  ses  éternelles 
complaisances  ;  et,  ici-bas,  le  maudit  qui  meurt 
en  supplicié. 

Jésus  voit  tout  cela,  Il  le  sent,  Il  le  veut.  Il 
comprend  la  grandeur  du  sacrifice  et  toute  l'hor- 
reur de  l'immolation  ;  et  II  n'en  veut  point  perdre 
une  parcelle.  C'est  son  amour  qui  L'a  jeté  dans 
les  filets  de  l'humanité,  et  II  ne  peut  plus  s'en 
défaire.  Il  ne  veut  d'ailleurs  rien  changer,  tout 
au  contraire  ;  son  amour  continue  à  Lui  ouvrir 
des  horizons  plus  étendus  sur  les  souffrances  et 
les  humiliations  qui  L'attendent.  Il  est  anxieux 
de  souffrir,  Lui  qui  est  venu  pour  mourir.  Il  sait 
que  sa  mort  est  nécessaire  pour  tenir  sa  parole 
vis-à-vis  de  son  divin  Père,  comme  II  comprend 
qu'elle  est  inévitable  pour  sauver  l'humanité. 
A  cause  de  cela,  ce  qu'il  aime  en  Lui-même,  c'est 
son  état  de  Victime  ;  ce  qu'il  veut  par-dessus  tout, 
c'est  de  souffrir  et  de  couronner  par  la  mort  une 
vie  qu'il  n'a  prise  que  pour  l'offrir  '. 

1  Jésus  lui-même  nous  exprime  clairement  les  désirs  ardents 
de  son  cœur,  quand  il  dit  :  «  Il  est  un  baptême  dont  j'ai  à  être 
baptisé,  et  comme  je  me  sens  pressé  jusqu'à  ce  qu'il  s'accom- 
plisse »  (Luc,  xn,  5o).  Presque  tous  les  commentateurs,  en  effet, 


CARACTERES   ESSENTIELS    EN   JESUS  345 

Dès  le  premier  instant  de  son  Incarnation, 
Jésus  révèle  son  caractère  essentiel  de  Victime. 
Il  commence  par  immoler  pour  ainsi  dire  sa 
Divinité,  en  la  voilant,  en  Lui  enlevant  tout  son 
éclat  extérieur,  en  la  réduisant  apparemment  à 
un  tel  état  d'impuissance,  qu'à  moins  d'une  ré- 
vélation formelle  les  hommes  n'eussent  jamais 
connu  qu'il  était  Dieu.  Son  Humanité  devient  un 
obstacle  à  la  dignité  extérieure  de  sa   Divinité  ', 


ont  compris  que  Jésus  parle  ici  du  baptême  de  son  sang,  c'est- 
à-dire  de  sa  passion,  qui  comme  des  eaux  amères  allaient  bien- 
tôt passer  sur  lui  et  l'inonder. 

Jusque  dans  la  plus  grande  manifestation  de  sa  gloire,  lors- 
qu'au Thabor  il  apparaît  transfiguré  aux  yeux  de  ses  Apôtres, 
Jésus  songe  à  sa  passion  et  il  s'en  entretient  avec  Moïse  et  Elie 
comme  d'un  sujet  qui  convient  à  l'éclat  de  sa  transfiguration  : 
«  Ils  parlaient  de  sa  sortie  du  monde  qu'il  devait  accomplir  à 
Jérusalem  »  (Luc,  ix,  3i). 

Ces  sentiments  intimes  de  son  cœur,  Jésus  les  manifeste  une 
dernière  fois,  à  l'heure  de  son  sacrifice  suprême,  lorsqu'il  dit  à 
Pierre  qui  venait  de  tirer  l'épée  contre  ceux  qui  voulaient  s'em- 
parer de  lui  :  «  Mets  ton  glaive  dans  le  fourreau.  Le  calice  que 
le  Père  m'a  donné,  ne  le  boirai-je  pas  ?  »  (Jean,  xviii,  il)  c'est-à- 
dire,  je  suis  prêt,  je  le  désire,  n'y  mets  pas  d'obstacle  ;  toutes  les 
volontés  de  mon  Père  sont  sacrées  pour  moi,  j'ai  vécu  et  je 
veux  mourir  pour  les  accomplir. 

1  «  Les  Juifs  entourèrent  Jésus  et  lui  dirent  :  Jusques  à  quand 
tiendrez-vous  notre  esprit  en  suspens  ?  Si  vous  êtes  le  Christ, 
dites-le  nous  ouvertement.  Jésus  leur  répondit  :  Je  vous  parle  et 
vous  ne  croyez  pas.  Les  œuvres  que  je  fais  au  nom  de  mon 
Père  rendent  elles-mêmes  témoignage  de  moi...  Moi  et  le  Père 
nous  ne  sommes  qu'un.  Alors  les  Juifs  prirent  des  pierres  pour 
le  lapider.  Jésus  leur  dit  :  Je  vous  ai  montré  beaucoup  d'œuvres 
bonnes  par  la  vertu  de  mon  Père  ;  pour  laquelle  de  ces  œuvres 


346  DE    LA   CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

et  s'il  ne  se  fût  rendu  à  Lui-même,  par  sa  nature 
humaine,  les  hommages  auxquels  avait  droit  sa 
nature  divine,  Il  aurait  été  méconnu  comme  Dieu 
et  sans  honneur  ici-bas. 

Mais  cette  première  immolation  n'était  que  le 
prélude  d'une  autre  plus  frappante,  ayant  tous 
les  caractères  d'un  sacrifice  matériel  et  sanglant. 
C'est  en  cela  surtout  que  Jésus  est  Victime  ;  c'est 
en  tant  qu'Homme  qu'il  peut  s'immoler  d'une 
immolation  proprement  dite1;  c'est  afin  de  pou- 
voir souffrir  qu'il  a  pris  un  corps  ;  c'est  pour 
pouvoir  offrir  sa  vie  en  holocauste  qu'il  se  l'est 
donnée.  Il  vivra  un  nombre  déterminé  d'années, 
mais  sa  vraie  vie,  «  son  heure»,  «  son  temps»  à 
Lui,  c'est  sa  mort-.  Il  aurait  pu  mourir  en  nais- 

me  lapidez-vous  ?  Les  Juifs  lui  répondirent  :  Ce  n'est  pas  pour 
une  bonne  œuvre  que  nous  vous  lapidons,  mais  pour  un  blas- 
phème ;  car  vous  n'êtes  qu'un  homme  et  vous  vous  faites 
Dieu.  »  Jean,  x,  24.  25,  3o-33. 

1  «  Le  prix  de  notre  rédemption  est  le  sang  du  Christ  ou  sa 
vie  corporelle,  qui  réside  dans  le  sang  et  que  le  Christ  a  sacri- 
fiée. C'est  pourquoi  il  est  propre  au  Christ,  comme  homme,  d'être 
immédiatement  notre  Rédempteur.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  48,  a.  5. 

2  II  est  fait,  dans  le  saint  Evangile,  de  fréquentes  allusions  à 
«  cette  heure  »  de  Jésus.  Deux  fois  de  suite,  Saint  Jean  prend 
la  peine  de  nous  dire  que  les  ennemis  du  Sauveur,  qui  cher- 
chaient à  le  prendre,  ne  mirent  pas  les  mains  sur  lui,  «  parce  que 
son  heure  n'était  pas  encore  venue  »  (Jean,  vu,  3o  ;  vin,  20).  — 
Après  son  entrée  triomphale  à  Jérusalem,  lorsque  quelques  jours 
seulement  le  séparent  de  sa  passion  et  de  sa  mort,  Jésus,  y 
faisant  allusion,  dit  ouvertement  :  «  L'heure  est  venue  où  le 
Fils  de  l'homme  doit  être  glorifié  »  (Jean,  xii,  23).  —  La  Pàque, 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JESUS  347 

sant,  et  II  aurait  sauvé  le  monde  ;  le  temps  qui 
s'écoule  entre  sa  naissance  et  sa  mort  n'est  pas  né- 
cessaire à  son  immolation  en  elle-même,  quoique 
fort  utile  et  nécessaire  pour  accomplir  toute  sa 
mission  telle  qu'il  avait  résolu  de  la  remplir.  Ce 
qui  nous  fait  comprendre  que,  de  tous  ses  carac- 
tères, celui  de  Victime  est  le  plus  essentiel  en 
notre  adorable  Sauveur. 

C'est  d'ailleurs  parce  qu'il  est  Victime,  qu'il  est 
Médiateur  et  Docteur.  Sans  doute,  étant  Dieu 
et  Homme  à  la  fois,  tout  en  Lui  avait  un  mérite 
infini,  et  II  pouvait  offrir  à  son  divin  Père  la 
moindre  de  ses  pensées  et  une  seule  de  ses 
paroles  comme  un  hommage  suffisant  pour  en 
obtenir  des  grâces   de    salut  en   faveur  de  l'hu- 

qui  doit  sonner  l'heure  solennelle  du  Sacrifice  suprême  approche, 
et  «  Jésus,  dit  Saint  Jean,  sachant  que  son  heure  était  venue  de 
passer  de  ce  monde  au  Père,  comme  il  avait  aimé  les  siens  qui 
étaient  en  ce  monde,  il  les  aima  jusqu'à  la  fin  »  (Jean,  xiii,  1). 
Allusion  à  la  Cène,  où  Jésus  devait  instituer  le  Mystère  ado- 
rable de  l'Eucharistie,  et  qu'il  prépare  en  envoyant  deux  de 
ses  Apôtres  orner  la  salle  du  Cénacle,  avec  cette  recomman- 
dation pour  le  maître  de  la  maison  :  «  Le  Maître  dit  :  Mon 
temps  est  proche,  je  ferai  la  Pâque  chez  vous  avec  mes  dis- 
ciples »  (Matth.,  xxvi,  18).  —  Enfin,  avant  de  se  diriger  vers 
le  jardin  de  l'Agonie,  Jésus,  taisant  écho  à  sa  parole  du  Di- 
manche des  rameaux,  et  s'adressant  à  son  divin  Père,  «  les 
yeux  levés  au  ciel,  il  dit  :  Père,  l'heure  est  venue,  glorifiez 
votre  Fils,  pour  que  votre  Fils  vous  glorifie  »  (Jean,  xvii,  1). 
C'est  déjà  le  «  Consummatum  est  »  qui  se  fait  entendre;  l'heure 
de  Jésus,  c'est  sa  mort  dans  le  sacrifice  volontaire  et  tant  désiré 
de  sa  vie  pour  le  salut  du  monde. 


348  DE    LA   CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

manité.  Néanmoins,  ce  qui  était  souverainement 
agréable  à  Dieu,  ce  qui  mettait  le  couronnement 
à  tous  les  mérites  du  Sauveur,  et  ce  qui  corres- 
pondait essentiellement  au  mode  de  Rédemption 
décrété  par  la  Trinité  Sainte  :  c'était  l'état  de  Vic- 
time du  Verbe  Incarné  et  son  immolation  su- 
prême l.  C'est  en  vue  de  cette  satisfaction  pleine 
et  entière  que  sa  mort  devait  donner  à  Dieu,  que 
toutes  ses  vertus  et  tous  les  actes  de  sa  vie,  déjà 
parfaits  en  eux-mêmes,  acquéraient  une  efficacité 
complète  et  infinie. 

Aussi,  Jésus  intercède  non  seulement  au  nom 
de  sa  Filiation  divine  et  du  fait  de  son  Incarna- 
tion, mais  surtout  au  nom  de  son  Sacrifice  et  en 
tant  que  Victime.  A  cause  de  la  réparation  par- 
faite qu'il  apportera  alors  à  la  justice  divine  et  de 
l'expiation  totale  de  tous  les  péchés  du  monde,  Il 
demande  à  Dieu  de  regarder  les  hommes  dans 
sa  miséricorde,  Il  lui  présente  leurs  requêtes  et 

1  «  Chacune  des  passions  du  Christ,  dit  le  Docteur  angélique, 
toute  petite  qu'elle  ait  été,  était  suffisante  pour  racheter  le 
genre  humain,  si  l'on  considère  la  dignité  du  patient.  Plus,  en 
effet,  la  personne  qui  souffre  est  élevée  en  dignité,  plus  l'injure 
est  grande  ;  comme,  par  exemple,  il  serait  plus  grave  de  frapper 
le  prince  qu'un  homme  du  peuple.  En  conséquence,  le  Christ 
étant  d'une  dignité  infinie,  chacune  de  ses  souffrances  a  une 
valeur  infinie,  de  sorte  qu'elle  serait  suffisante  pour  effacer  des 
péchés  infinis.  Néanmoins,  la  Rédemption  du  genre  humain 
ne  fut  pas  consommée  par  quelqu  'une  de  ces  souffrances,  mais 
par  la  mort  qu'il  voulut  subir,  afin  de  délivrer  le  genre  humain 
de  ses  péchés.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  23t. 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JÉSUS  349 

II  en  obtient  le  pardon  plénier.  C'est  vraiment 
sur  la  Croix  que  la  Divinité  et  l'humanité  se 
donnent  le  baiser  de  paix  et  se  réconcilient  dans 
l'effusion  du  Sang  de  Jésus. 

Jésus  n'a  jamais  été  plus  éloquent  dans  sa  mé- 
diation que  quand  II  a  présenté  son  corps  aux 
coups  de  la  justice  de  Dieu  ;  qu'il  a  ouvert  ses 
veines  pour  en  faire  couler  tout  son  sang  ;  qu'il 
a  laissé  les  flots  de  l'amertume  et  de  la  douleur 
envahir  son  âme  ;  qu'il  a  en  quelque  sorte  im- 
posé silence  à  sa  Divinité,  pour  qu'elle  ne  vînt 
point  Le  réconforter  à  ce  moment  de  l'angoisse 
suprême  et  de  l'universel  délaissement.  Jésus 
entre  dans  la  mort  comme  un  suppliant,  dont  la 
puissance  de  prière  est  pourtant  aussi  grande 
que  celle  de  la  création  des  mondes  ;  comme 
une  victime,  que  toutes  les  tendances  poussent 
à  l'immolation  pour  ensuite  sortir  du  sacrifice 
glorieuse  et  triomphante. 

C'est  parce  qu'il  est  voué  à  la  mort,  que  Jésus 
vit  à  l'avance  de  son  Sacrifice  et  qu'il  en  parle 
à  son  divin  Père,  pour  mieux  l'attendrir  en  fa- 
veur de  l'humanité  ;  c'est  parce  qu'il  meurt,  qu'il 
donne  une  suprême  efficacité  à  toutes  ses  prières 
et  qu'il  remplit  divinement  son  sublime  office 
de  Médiateur. 

De  la  même  manière,  Jésus  est  Docteur  parti- 
culièrement  parce   qu'il   est  Victime.    Tous   ses 


350  DE    LA    CONDITION    DE    L'HOMME-DIEU 

enseignements  sont  fondés  sur  le  fait  et  la  fin  de 
son  Incarnation.  Or,  le  Verbe  Incarné  vient  se 
constituer  Victime  ;  l'Union  hypostatique  n'a  de 
principale  raison  d'être  que  parce  qu'il  a  besoin 
d'un  corps  pour  l'offrir  en  sacrifice;  et  son  Immo- 
lation n'aura  de  valeur  que  parce  qu'il  est  une 
Personne  divine  unie  à  la  nature  humaine. 

Toute  la  science  de  Jésus,  de  ses  mystères,  de 
ses  perfections,  de  ses  vertus,  de  ses  mérites,  de 
sa  vie  et  de  sa  mort,  c'est-à-dire  tout  ce  qu'il  est 
comme  Dieu  et  ce  qu'il  est  comme  Homme,  re- 
pose sur  cette  vérité  :  qu'il  est  une  Victime  vouée 
à  l'immolation,  et  que  sa  mission  divine  ne  pren- 
dra fin  ici-bas  que  lorsqu'il  se  sera  offert  en  sa- 
crifice et  aura  versé  tout  son  sang. 

Son  Immolation  devient  ainsi  et  un  terme  et 
une  garantie  de  ses  enseignements.  Jésus  se  sa- 
crifiant et  mourant,  c'est  la  réalisation  de  la  pro- 
messe d'un  Libérateur;  c'est  la  réalité  remplaçant 
les  figures  ;  c'est  le  Sacrifice  nouveau  que  signi- 
fiaient imparfaitement  les  sacrifices  anciens;  c'est 
le  culte  parfait  rendu  à  Dieu  par  l'offrande  de 
l'unique  Victime  capable  de  sceller  dans  son  sang 
le  pacte  de  la  réconciliation  entre  la  Divinité  et 
l'humanité. 

Il  suffit  de  voir  mourir  Jésus  pour  croire  à  tout 
ce  qu'il  a  dit.  Il  n'y  a  qu'à  constater  ce  couron- 
nement sanglant  de   sa  vie,  pour  admirer  avec 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JÉSUS  35l 

quelle  exactitude  II  a  réalisé  ce  qu'il  avait  an- 
noncé ;  pratiqué  ce  qu'il  avait  enseigné  ;  donné 
ce  qu'il  avait  promis  ;  sacrifié  ce  qu'il  avait  reçu  ; 
accepté  et  voulu  les  volontés  divines  qu'il  était 
venu  accomplir. 

Pour  comprendre  jusqu'à  quel  point  son  Im- 
molation est  une  partie  intégrante  de  sa  vie  et 
combien  sa  mission  ici-bas  trouve  sa  complète 
consommation  dans  le  Sacrifice  de  la  divine  Vic- 
time :  il  n'y  a  qu'à  contempler  Jésus  se  prépa- 
rant toute  sa  vie  au  sacrifice  ;  à  entendre  les 
fréquentes  allusions  qu'il  y  fait  ;  à  Le  voir  se 
réjouir  de  ce  que  les  humiliations,  les  souffrances 
et  les  opprobres  vont  s'abattre  sur  Lui,  puisque, 
dit-Il,  c'est  l'heure  de  ses  plus  ardents  désirs1.  Il 
n'y  a  qu'à  considérer  avec  quel  empressement 
Il  va  au-devant  du  traître  "2  ;  avec  quelle  dignité 
sereine  II  supporte  les  insultes  de  ses  ennemis3; 

1  «  J'ai  désiré  d'un  grand  désir  manger  cette  Pâque  avec 
vous  avant  de  souffrir.  »  Luc,  xxn,  i5. 

2  «  Levez-vous,  allons,  voici  qu'approche  celui  qui  me  livrera.  » 
Matth.,  xxvi,  46. 

3  «  Un  des  serviteurs  qui  était  présent  donna  un  soufflet  à 
Jésus,  disant  :  Tu  réponds  ainsi  au  pontife?  Jésus  lui  répondit  : 
Si  j'ai  mal  parlé,  rends  témoignage  du  mal,  et  si  j'ai  bien  parlé, 
pourquoi  me  frappes-tu  ?  »  Jean,  xvih,  22,  23. 

«  Comme  il  était  accusé  par  les  princes  des  prêtres  et  les  an- 
ciens, il  ne  répondit  rien.  Alors  Pilate  lui  dit  :  N'entends-tu  pas 
combien  de  témoignages  ils  profèrent  contre  toi  ?  Mais  il  ne  lui 
répondit  pas  une  seule  parole,  de  sorte  que  le  gouverneur  était 
grandement  étonné.  »  Matth.,  xxvii,  12-14. 


352  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

avec  quelle  soumission  II  obéit  à  ses  bourreaux  ; 
avec  quel  courage  II  s'étend  Lui-même  sur  le  bois 
de  sa  Croix  ;  avec  quelle  sublime  grandeur  II 
supporte  sa  dernière  agonie  ;  avec  quel  héroïsme 
surhumain  II  attend  la  mort  qu'il  salue  par  l'im- 
mortel cri  du  «  Consummatum  est  '  ». 

Sublime  conception  d'une  réparation  néces- 
saire, qui  ne  pouvait  surgir  que  de  la  miséricorde 
divine,  qui  ne  pouvait  être  embrassée  que  par  la 
charité  d'un  Homme-Dieu,  qui  ne  pouvait  être 
réalisée  que  par  une  puissance  illimitée  au  ser- 
vice d'un  amour  infini. 

Eternellement  Jésus  restera  notre  divine  Vic- 
time, et  nous  demeurerons  ses  rachetés 8.  A  notre 
tour  de  L'aimer  comme  II  nous  a  aimés,  de  Lui 
consacrer  notre  vie  comme  II  nous  a  donné  la 
sienne,  de  L'accompagner  jusqu'au  Calvaire  pour 
souffrir  et  mourir  avec  Lui 3. 

1  Jean,  xix,  3o. 

2  «  Jésus  est  entré  dans  le  ciel  même,  afin  de  se  présenter  pour 
nous  devant  la  face  de  Dieu...  Il  est  entré  une  fois  pour  toutes 
dans  le  sanctuaire,  avec  son  propre  sang,  ayant  obtenu  une  ré- 
demption éternelle...  Il  peut  sauver  pour  toujours  ceux  qui  s'ap- 
prochent de  Dieu  par  lui,  étant  toujours  vivant  pour  intercéder 
en  notre  faveur.  »  Hébr.,  ix,  24,  12  ;  vu,  25. 

3  «  Pour  moi,  à  Dieu  ne  plaise  que  je  me  glorifie,  si  ce  n'est 
dans  la  croix  de  notre  Seigneur  Jésus-Christ,  par  qui  le  monde 
est  crucifié  pour  moi,  comme  je  le  suis  au  monde.  »  Gal.,  vi,  14. 
—  «  Notre  vieil  homme  a  été  crucifié  avec  le  Christ.  Si  nous 
sommes  morts  avec  le  Christ,  nous  croyons  que  nous  vivrons 
aussi  avec  le  Christ,  »  Rom.,  vi,  6,  8. 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JÉSUS  353 

IV.   —   Jésus,    Sacrificateur 

Toute  victime  appelle  un  sacrificateur.  L'es- 
sence de  la  victime  est  de  se  laisser  immoler  ; 
mais  elle  doit  l'être  par  celui-là  qui  a  autorité  sur 
elle  et  qui  est  ainsi  constitué  officiellement  son 
sacrificateur.  La  victime  parfaite  s'abandonne  à 
celui  qui  doit  la  sacrifier,  elle  n'a  point  de  désir 
propre,  elle  ne  pose  point  d'acte  personnel  ;  elle 
sait  qu'étant  vouée  à  l'immolation,  tout  en  elle 
doit  être  consumé  et,  dès  lors,  que  rien  ne  lui 
appartient  de  ce  qui  la  constitue  et  qu'elle  ne 
peut  disposer  d'elle-même  en  quelque  manière 
que  ce  soit  ;  mais  elle  se  considère  comme  la  pro- 
priété exclusive  du  sacrificateur  et  elle  s'en  remet 
totalement  à  lui  du  temps,  du  lieu,  et  du  mode 
de  son  immolation. 

Cette  appartenance  et  cette  dépendance  éta- 
blissent la  victime  dans  un  état  d'infériorité  vis- 
à-vis  du  sacrificateur,  en  même  temps  qu'elles 
créent  entre  eux  des  rapports  intimes  et  des 
relations  essentielles.  Ils  sont  nécessaires  l'un 
à  l'autre,  puisque  la  raison  et  la  fin  de  l'un  re- 
posent sur  l'existence  et  la  fin  de  l'autre  ;  mais 
ils  ne  se  confondent  point,  et  la  notion  de  sacri- 
ficateur reste  complètement  distincte  de  la  notion 
de  victime. 


354  DE    LA    CONDITION    DE    L'HOMME-DIEU 

En  Jésus,  le  Sacrificateur  et  la  Victime  sont 
le  même  ;  néanmoins  ils  conservent  leurs  attri- 
butions respectives.  Sans  être  inférieurs  l'un  à 
l'autre,  puisqu'en  Jésus  tout  est  également  par- 
iait, l'autorité  appartient  de  préférence  au  Sacri- 
ficateur et  l'efficacité  des  mérites  à  la  Victime. 

C'est  en  tant  que  Prêtre  que  Jésus  immole,  et 
c'est  en  tant  que  Victime  qu'il  est  immolé.  Pour 
immoler,  il  Lui  faut  une  puissance  directe  sur  la 
Victime  ;  pour  être  immolé,  il  Lui  faut  être  voué 
au  sacrifice  par  lequel  L'immole  le  Sacrificateur. 
Sacrifier,  c'est  tenir  le  glaive  et  frapper  la  vic- 
time ;  s'immoler,  c'est  se  prêter  à  l'action  sacri- 
ficatrice  et  recevoir  le  coup  de  la  mort. 

Jésus  ne  peut  donc  pas  être  Victime  s'il  n'y  a 
un  Sacrificateur  pour  L'immoler,  pas  plus  qu'il 
ne  peut  être  Sacrificateur  s'il  n'a  une  Victime  à 
immoler.  Mais  de  même  qu'étant  Victime,  Il  ne 
peut  avoir  un  Sacrificateur  digne  de  Lui,  autre 
que  Lui-même  ;  ainsi,  éiant  Sacrificateur,  Il  ne 
peut  immoler  une  Victime  qui  soit  digne  de  son 
Sacerdoce,  si  ce  n'est  Lui-même. 

Il  en  est  de  l'acte  de  son  Sacrifice,  comprenant 
l'action  simultanée  du  Sacrificateur  et  de  la  Vic- 
time, comme  des  effets  de  ce  même  Sacrifice.  Si 
Jésus  n'eût  été  une  Personne  divine,  en  tout 
égale  à  Celui  à  qui  elle  s'offrait  en  sacrifice,  Dieu 
n'aurait  pas  eu  pour  agréable  son  offrande  et  il 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JÉSUS  355 

n'aurait  pas  reçu  de  son  immolation  une  satis- 
faction suffisante  ;  de  même,  si  le  Sacrificateur 
et  la  Victime  n'eussent  été  égaux  en  dignité  et 
n'eussent  mutuellement  concouru  à  rendre  le 
Sacrifice  parfait,  il  n'y  aurait  pas  eu  de  sacrifice 
efficace  '. 

De  sorte  que  si  nous  avons  un  Sacrifice  qui 
nous  a  valu  le  salut  éternel  et  qui  demeure  sur 
la  terre  la  source  de  toutes  les  grâces,  en  atten- 
dant d'être  au  ciel  la  raison  de  toutes  les  gloires, 
c'est  parce  que  nous  avons  un  Prêtre  et  une 
Victime  adorables  ;  un  Dieu  Prêtre  et  un  Dieu 
Victime  ;  un  Sacrificateur  possédant  une  puis- 
sance divine  et  une  Victime  donnant  à  son  immo- 
lation une  efficacité  divine  ;  un  Prêtre-Victime, 
dans  le  Sacerdoce  duquel  nous  adorons  les 
sublimités  ineffables  d'un  Sacrifice  tout  divin  ; 
une  Victime-Prêtre,  dans  les  immolations  de  la- 
quelle nous  adorons  la  puissance  divine  qui  im- 

1  «  Puisque  c'est  par  le  Christ  que  les  péchés  des  hommes  ont 
été  effacés,  que  la  grâce  leur  a  été  donnée,  et  qu'ils  sont  arrivés 
à  la  perfection  de  la  gloire,  le  Christ,  en  tant  qu'homme,  n'a 
pas  été  seulement  prêtre,  mais  il  a  encore  été  un  sacrifice  et 
une  hostie  parfaite,  c'est-à-dire  qu'il  a  été  victime  pour  le  péché, 
hostie  pacifique  et  holocauste.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  22,  a.  2. 

Saint  Thomas  fait  ici  allusion  aux  trois  sortes  de  sacrifices  qui 
existaient  dans  l'ancienne  loi.  La  victime  était  offerte  pour  la 
rémission  des  péchés  ;  l'hostie  pacifique,  en  action  de  grâce  ou 
pour  le  salut  de  ceux  qui  l'offraient  ;  l'holocauste,  destiné  à 
être  totalement  brûlé,  par  respect  pour  la  majesté  de  Dieu  et 
par  amour  pour  sa  bonté. 


356  DE   LA    CONDITION    DE    L'HOMME-DIEU 

mole   et  l'amour  infini   qui   se  laisse  immoler1. 

Et  ce  qui  doit  doublement  nous  ravir  dans  cet 
ineffable  mystère,  c'est  que  Jésus  ne  peut  pas  ne 
pas  être  Prêtre,  à  moins  qu'il  puisse  ne  pas  être 
Victime.  Mais  nous  avons  vu,  dans  le  paragraphe 
précédent,  qu'il  est  nécessairement  Victime  et 
que  ce  caractère  en  Lui  est  le  plus  essentiel  ;  il 
en  est  donc  de  même  de  son  Sacerdoce,  ces  deux 

1  «  Jésus-Christ,  le  Pontife  des  biens  futurs,  est  donc  venu  en 
ce  monde,  pénétrant  dans  le  tabernacle  plus  grand  et  plus  par- 
fait (de  son  divin  corps),  tabernacle  qui  n'est  point  l'œuvre  de 
l'homme,  c'est-à-dire  qu'il  n'appartient  pas  à  cette  création  ordi- 
naire (puisqu'il  a  été  conçu  par  l'opération  du  Saint-Esprit).  Il  y 
est  entré  une  fois  pour  toutes,  non  avec  le  sang  des  boucs  et 
des  génisses,  mais  avec  son  propre  sang  ;  et  il  nous  a  conquis 
une  rédemption  éternelle.  Car  si  le  sang  des  boucs  et  des  tau- 
reaux, et  l'aspersion  de  l'eau  mêlée  à  la  cendre  d'une  génisse, 
sanctifient  ceux  qui  sont  souillés,  et  purifient  leur  chair,  combien 
plus  le  sang  du  Christ  qui  par  i 'Esprit-Saint  s'est  offert  à 
Dieu  comme  une  Victime  sans  tache.  »  Hébr.,  ix,  11-14. 

Ce  Sacrifice  de  Jésus,  Prêtre  et  Victime,  est,  en  fait,  l'unique 
Sacrifice  ;  unique  par  son  efficacité  toute  divine,  unique  par  la 
réalité  que  les  sacrifices  anciens  n'ont  fait  que  figurer.  «  Parmi 
tous  les  dons,  dit  Saint  Thomas,  que  Dieu  a  accordés  au  genre 
humain  depuis  qu'il  est  tombé  dans  le  péché,  le  premier  de  tous 
est  le  don  qu'il  lui  a  fait  de  son  Fils,  selon  cette  parole  de  Saint 
Jean  (m,  16)  :  «  Dieu  a  tellement  aimé  le  monde  qu'il  lui  a  donné 
son  Fils  unique,  afin  que  celui  qui  croit  en  lui  ne  périsse  pas, 
mais  qu'il  ait  la  vie  éternelle.  »  C'est  pourquoi  le  plus  grand  de 
tous  les  sacrifices,  c'est  celui  par  lequel  «  le  Christ  s'est  offert 
lui-même  à  Dieu  en  odeur  de  suavité  »,  selon  l'expression  de 
Saint  Paul  (Ephés.,  v,  2).  C'est  pour  ce  motif  que  tous  les  autres 
sacrifices  étaient  offerts  dans  l'ancienne  loi  pour  figurer  ce  sacri- 
fice unique  et  tout  particulier,  comme  on  représente  ce  qui  est 
parfait  par  des  choses  imparfaites.  C'est  ce  qui  fait  dire  à  l'Apôtre 


CARACTERES    ESSENTIELS    EN    JESUS  ."07 

caractères  étant  divinement  inséparables.  C'est 
également  ce  qui  fait  que  le  caractère  sacerdotal 
en  Jésus  fait  intrinsèquement  partie  du  Mystère 
de  l'Incarnation.  Jésus  n'a  pas  été  Prêtre  seule- 
ment au  moment  de  son  Sacrifice,  Il  n'a  pas  da- 
vantage commencé  à  être  Prêtre  à  un  moment 
quelconque  de  sa  vie  ;  mais  II  l'a  été  depuis  le 
premier  instant  de  sa  conception. 

Comment  pourrait-il  en  être  autrement,  puisque 
son  Sacerdoce  est  ordonné  à  la  Victime  ;  que,  la 
Victime  existant,  c'est  Lui,  comme  Sacrificateur, 
qui  l'a  à  sa  garde  et  qui  remplit  auprès  d'elle 
toutes  les  fonctions  du  Sacerdoce  :  et  que,  dans 
un  Sacrifice  nécessaire  et  perpétuel  comme  celui 
de  l'Homme-Dieu,  la  Victime  ne  se  conçoit  pas 
un  seul  instant  sans  Sacrificateur,  pas  plus  que  le 
Sacrificateur  sans  Victime1. 

(Hf.uk.,  x,  il,  12)  «  que  les  prêtres  de  l'ancienne  loi  offraient  plu- 
sieurs fois  les  mêmes  hosties  qui  ne  pouvaient  jamais  effacer 
les  péchés,  mais  que  le  Christ  n'en  a  offert  qu'une  seule  pour 
tous  les  péchés  ».  Et  comme  la  raison  de  la  figure  se  prend  de 
l'objet  qu'elle  représente,  il  s'ensuit  que  les  raisons  des  sacrifices 
figuratifs  de  l'ancienne  loi  doivent  se  prendre  du  véritable  sacri- 
fice du  Christ.  »  S.  Thom.,  I  II,  q.  102,  a.  3. 

1  Cette  doctrine  est  admirablement  exposée  par  Saint  Paul, 
qui  interprète  à  la  fois  les  deux  Psaumes  xxxix  et  cix. 

Jésus  Victime.  —  «  Jésus,  en  entrant  dans  le  inonde,  dit  (à 
son  Père)  :  Vous  n'avez  point  voulu  d'hostie  ni  d'oblation,  mais 
vous  m'avez  formé  un  corps  ;  les  holocaustes  et  les  sacrifices 
pour  le  péché  ne  vous  ont  point  agréé  ;  alors,  j'ai  dit  :  Me  voici, 
je  viens  selon  ce  qui  est  écrit  de  moi  au  commencement  du  livre, 
pour  faire,  ô  Dieu,  votre  volonté.  »    Hf.hr.,  x,  5-7.  —  Or,  Jésus 


358  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEV 

Quand  nous  considérons  Jésus,  c'est  donc  réel- 
lement un  Prêtre  que  nous  avons  devant  nous  ; 
un  Prêtre  que  nous  entendons  parler  et  que  nous 
voyons  agir  ;  un  Prêtre  qui  accomplit  sa  mission 
divine  ;  un  Prêtre  qui  vient  conduire  au  sacrifice 
la  Victime  sainte  qui  Lui  a  été  confiée  ;  un  Prêtre 
qui,  comme  tel,  est  l'objet  des  complaisances 
éternelles  de  Dieu,  de  qui  II  tient  sa  mission  sa- 
crificatrice  ;  un  Prêtre  dont  la  voix,  faisant  écho  à 
celle  de  la  divine  Victime,  retentira  tout-à-1'heure 
jusqu'au  trône  de  l'Eternel  pour  en  obtenir  le 
pardon  de  l'humanité1. 

est  entré  dans  le  monde  par  son  Incarnation  ;  donc  Jésus,  dès 
son  Incarnation,  s'est  constitué  Victime  en  son  corps,  au  Heu  et 
place  des  autres  victimes  légales. 

Jésus  Prêtre.  —  Mais  auparavant  (v,  5,  6)  Saint  Paul  a  cons- 
taté que  Dieu  le  Père  reconnaissant  en  Jésus  son  Fils  unique,  le 
consacra  Prêtre  pour  l'éternité.  Voici  ses  paroles  :  «  Le  Christ 
ne  s'est  point  arrogé  '-.i-nième  la  dignité  du  Sacerdoce,  c'est-à- 
dire  du  Pontificat.  Il  l'a  reçue  de  celui  qui  lui  a  dit  :  Tu  es  mon 
Fils  ;  je  t'ai  engendré  aujourd'hui.  De  même  qu'il  lui  dit  ailleurs  : 
Tu  es  Prêtre  pour  l'éternité,  selon  l'ordre  de  Melchisédech.  » 

Donc  :  dès  son  Incarnation,  Jésus  non  seulement  s'est  offert 
en  Victime  ;  mais  Dieu  le  Père  reconnaissant  en  lui  son  Fils, 
accepta  son  oblation  et  le  constitua  Prêtre  pour  s'immoler  en 
tant  que  Victime.  D'où  Jésus  n'est  pas  plus  Victime  qu'il  n'est 
Prêtre,  ni  plus  Prêtre  qu'il  n'est  Victime  ;  mais  II  est  également 
et  essentiellement  l'un  et  l'autre. 

1  «  Puisque  la  grâce  de  la  justification  nous  a  été  accordée  par 
la  vertu  du  Christ  et  que  le  Christ  a  pleinement  satisfait  pour 
nous,  il  est  certain  que  son  Sacerdoce  a  plein  pouvoir  pour 
expier  les  péchés.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  22,  a.  3. 

(Voir  la  note  de  la  page  18.) 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JÉSUS  35g 

A  cause  de  son  rôle  essentiel  et  de  ses  fonc- 
tions sacro-saintes,  le  Sacerdoce  domine  tout 
dans  l'existence  terrestre  du  Verbe  Incarné  ;  et, 
de  même  que  la  vie  et  la  mort  de  la  Victime  sont 
placées  directement  sous  sa  dépendance,  ainsi 
ses  deux  autres  caractères  de  Médiateur  et  de 
Docteur  lui  sont  étroitement  unis.  Par  cela  seul 
que  tout  aboutit  au  Sacrifice  et  à  l'Immolation  en 
Jésus,  que  tout  le  reste  est  ordonné  à  cette  fin, 
et  que,  par  ailleurs,  la  Victime  ne  peut  accomplir 
son  Sacrifice  que  par  la  puissance  et  l'autorité  du 
Sacrificateur,  toutes  les  fonctions  qu'il  remplit 
sont  subordonnées  également  à  son  Sacerdoce. 

Quand  Jésus  se  fait  Médiateur,  Il  s'appuie  sur 
les  efficacités  de  son  Sacrifice,  mais  ce  Sacrifice 
ne  peut  s'opérer  que  parce  qu'il  est  Prêtre  pour 
l'offrir  ;  c'est  donc  spécialement  en  tant  que 
Prêtre  qu'il  est  Médiateur,  puisque  c'est  à  ce 
titre  qu'il  a  la  disposition  de  la  Victime  sur  la- 
quelle surtout  repose  sa  médiation. 

Jésus  sera  plus  éloquent  dans  son  plaidoyer  en 
faveur  des  hommes,  s'il  unit  les  prières  de  l'hu- 
manité aux  supplications  de  la  divine  Victime  et 
si,  en  tant  que  Prêtre,  Il  les  présente  dans  une 
même  offrande  à  son  Père  céleste,  pour  obtenir 
la  rémission  des  péchés  du  genre  humain.  De  son 
côté,  Dieu  Lui  confiera  plus  volontiers,  à  titre  de 
souverain  Prêtre,  ses  messages  de  pardon  et  de 


360  DE    LA    CONDITION    DE    EHOMME-D1EU 

miséricorde,  puisque  déjà  il  Lui  aura  confié  la 
Victime  avec  mission  de  l'immoler.  Adorons  en 
Jésus  Prêtre  notre  divin  Médiateur;  nous  n'en 
avons  ni  de  plus  puissant  ni  de  plus  aimant  '. 

A  côté  du  Médiateur,  contemplons  le  Docteur, 
dont  toute  la  doctrine  consiste  à  donner  à  la  terre 
la  science  de  la  vie  éternelle,  en  faisant  connaître 
Dieu  et  Celui  que  Dieu  a  envoyé  au  monde,  le 
Verbe  Incarné.  Il  fait  reposer  ses  enseignements 
sur  les  deux  grands  Mystères  de  l'Incarnation  et 
de  la  Rédemption  et  II  y  rattache  tout  le  reste. 
C'est  donc  la  Victime  qu'il  annonce,  qu'il  pré- 
sente, qu'il  prépare,  qu'il  montre  pleine  d'ardeur 
pour  l'immolation  et  qu'il  conduit  au  Sacrifice. 
Mais  cette  Victime,  elle  est  sans  cesse  accompa- 
gnée de  son  Sacrificateur,  puisque  c'est  lui  qui 
en  a  la  garde  et  la  mène  par  des  voies  diverses 
qui  toutes  aboutissent  au  Sacrifice.  C'est  donc 
parler    du  Prêtre  que   de  parler   de  la   Victime, 

1  «  L'office  propre  du  Prêtre,  dit  Saint  Thomas,  c'est  d'être 
médiateur  entre  Dieu  et  le  peuple,  selon  que,  d'une  part,  il 
transmet  au  peuple  les  choses  divines  (d'où  est  venu  le  nom  de 
sacerdos,  sacra  dans)  ;  tandis  que,  d'une  autre  part,  il  offre  à 
Dieu  les  prières  du  peuple  et  qu'il  satisfait  à  Dieu  d'une  certaine 
manière  pour  leurs  péchés.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  22,  a.  t. 

D'où  Saint  Paul  dit  :  «  Tout  pontife  étant  pris  d'entre  les 
hommes,  est  établi  pour  eux  en  ce  qui  regarde  le  culte  de  Dieu, 
afin  qu'il  offre  des  dons  et  des  sacrifices  pour  les  péchés.  » 
Hébr.,  v,  1. 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JÉSUS  36 1 

c'est  faire  ressortir  en  Jésus  son  Sacerdoce  que 
de  montrer  ses  immolations. 

La  Victime  étant  la  propriété  complète  du 
Sacrificateur,  c'est  à  lui  que  revient  d'office  la 
mission  de  la  révéler  comme  de  l'immoler  ;  de 
sorte  que,  c'est  en  tant  que  Prêtre  surtout  que 
Jésus  enseigne  ;  qu'il  annonce  d'où  II  vient  et 
où  II  va  ;  qu'il  se  fait  l'exemplaire  de  toutes  les 
vertus  ;  qu'il  apprend  aux  hommes  les  voies  du 
salut  ;  qu'il  purifie  les  âmes  et  les  sanctifie  ;  qu'il 
ouvre  tout  grand  son  Cœur  pour  en  laisser  les 
flots  de  miséricorde  et  d'amour  se  répandre  sur 
le  monde. 

Ses  enseignements  ne  seront  jamais  plus  élo- 
quents, que  lorsqu'il  tiendra  sous  l'autorité  et  la 
puissance  de  son  Sacerdoce  la  divine  Victime, 
prêt  à  l'immoler,  et  qu'il  la  présentera  en  cet  état 
à  l'humanité  pour  sceller  dans  son  Sang  rédemp- 
teur la  vérité  de  tout  ce  qu'il  aura  enseigné  et  la 
sainteté  de  toutes  les  vertus  qu'il  aura  pratiquées. 
Du  haut  de  la  Croix  le  divin  Sacrificateur  immo- 
lant l'auguste  Victime,  prêche  au  monde  entier 
une  doctrine  qui  défie  les  siècles  '  ;  une  doctrine 

1  Saint  Augustin  exprime  la  même  pensée  :  «  La  croix  sur 
laquelle  ont  été  cloués  les  membres  du  Christ  souffrant,  est 
la  chaire  d'où  il  a  enseigné  le  monde.  »  S.  Arc,  Tract,  cxix, 
Sup.  Joan. 

Jésus  lui-même,  dans  une  allusion  évidente  à  son  crucifiement 
futur,  avait  fait  comprendre  que  la  croix  Lui  servirait  à  annon- 
cer plus  clairement  encore  la  vérité  sur  sa  Personne  adorable,  et 


362  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

qui  contient  toute  l'histoire  de  l'humanité  ;  une 
doctrine  qui  puise  sa  vie  dans  l'éternelle  vérité  ; 
une  doctrine  qui  révèle  une  miséricorde  comme 
il  ne  s'en  rencontre  que  dans  la  Divinité  ;  une 
doctrine  qui  éternellement  parlera  d'amour  et 
de  charité. 

Ah  !  qu'il  est  beau  et  sublime,  dans  cette  atti- 
tude de  Sacrificateur,  notre  Prêtre  Eternel,  s'ar- 
mant  du  glaive  du  sacrifice  pour  immoler  à  la 
gloire  de  Dieu  la  Victime  sans  tache,  dont  le  Sang 
purificateur  lavera  l'humanité  de  ses  iniquités,  et 
tenant  dans  ses  mains  le  doux  Agneau  qui  n'as- 
pire qu'à  mourir  pour  redonner  la  vie  ï 

Qui  pourra  jamais  dire  de  quel  amour  et  de 
quelle  tendresse  le  divin  Sacrificateur  entoura 
pendant  toute  sa  vie  la  Victime  de  son  Sacrifice, 
sa  propre  Humanité  !  C'est  dans  le  sein  de  Dieu 
qu'il  avait  puisé  et  sa  mission  et  son  caractère 
sacerdotal  ;  c'est  son  divin  Père  qui  Lui  avait 
confié  la  Victime  de  son  choix  et  Lui  avait  or- 
donné de  l'immoler  sans  rémission  à  l'heure 
marquée  par  lui.  Il  ne  l'en  aimait  que  plus,  et 
parce  qu'elle  était  un  don  de  son  Père  et  parce 
qu'il  devait  la  taire  souffrir.  Il  lui  était  tellement 
identifié,  qu'il  participait  à  sa  propre  vie  et  que, 

à  compléter  ainsi  tous  les  enseignements  de  sa  vie.  «  Quand 
vous  aurez  élevé  le  Fils  de  l'homme,  alors  vous  connaîtrez  ce 
que  je  suis.  »  Jean,  viii,  28. 


CARACTÈRES    ESSENTIELS    EN    JÉSUS  363 

dès  lors,  II  endurait  ses  propres  souffrances 
comme  II  brûlait  du  même  éternel  amour.  Les 
soins  qu'il  lui  donnait,  comme  les  coups  qu'il 
lui  portait,  tout  était  pénétré  de  charité  divine. 

La  perfection  du  Sacrificateur  comme  la  per- 
fection de  la  Victime  consistait  dans  un  échange 
mutuel  de  leur  propre  essence  ;  le  Sacrificateur 
voulait  autant  l'immolation  de  la  Victime  que  la 
puissance  sacrificatrice  de  son  Sacerdoce  ;  la  Vic- 
time voulait  avec  la  même  intensité  l'exercice  du 
pouvoir  du  Sacrificateur  sur  elle  et  son  propre 
Sacrifice  dans  une  complète  et  totale  immola- 
tion. En  Jésus,  le  Prêtre  vivait  pour  immoler, 
et  la  Victime  vivait  pour  permettre  au  Prêtre  de 
la  sacrifier. 

Jamais  union  plus  étroite  et  plus  intime  n'avait 
existé  entre  le  sacrificateur  et  la  victime.  Jamais 
amour  plus  intense  n'avait  brûlé  le  cœur  du  prêtre 
pour  sa  victime  et  le  cœur  de  la  victime  pour  son 
prêtre.  Ineffable  fusion  de  deux  amours  divins, 
pour  accomplir  le  plus  sublime  des  sacrifices, 
et,  par  ce  Sacrifice,  rendre  l'humanité  à  Dieu  et 
assurer  à  jamais  à  l'humanité  la  possession  de 
son   Dieu. 

Le  Sacerdoce,  en  Jésus,  met  le  couronnement  à 
ses  caractères  essentiels  qui  Le  constituent  notre 
Sauveur  et   nous  donnent   une   notion  complète 


364  DE    IA    CONDITION    DE    L* HOMME-DIEU 

de  l'Incarnation  et  de  la  Rédemption.  En  effet, 
par  sa  médiation,  Jésus  renoue  les  relations  de 
la  Divinité  avec  l'humanité,  ce  qui  est  la  base  de 
la  conciliation  future  ;  par  ses  enseignements.  Il 
met  l'humanité  à  même  de  comprendre  les  motifs 
de  son  Incarnation  et  d'en  profiter:  par  son  Sa- 
cerdoce, Il  conduit  la  Victime  au  sacrifice  et  II 
l'immole;  par  son  Immolation,  Il  opère  le  salut 
du  monde  et  11  met  le  sceau  à  sa  mission  divine. 
Il  ne  pouvait  faire  moins,  il  était  inutile  qu'il  fît 
davantage. 

Tout  le  plan  divin  est  ainsi  rempli.  Bénissons- 
en  Jésus  Médiateur,  Docteur,  Prêtre  et  Victime, 
et  vouons-Lui  une  reconnaissance  et  un  amour 
éternels. 


A  Jésus,  le  grand  Pacificateur 


O  Jésus,  Verbe  divin  et  Dieu  Incarné, 

je  Vous  salue  comme  l'ange  de  la  réconciliation 

et  le  grand  pacificateur  de  l'humanité. 

II  nous  fallait  un  avocat  auprès  de  Dieu 

et  Vous  Vous  êtes   fait  notre  Médiateur. 

II  nous  fallait  acquérir  la  science 

des  vérités  éternelles, 

et  Vous  Vous  êtes  fait  notre  Maître  et  notre  Docteur. 

II  nous  fallait  un  sacrifice  nouveau 

pour  nous  purifier  de  nos  péchés, 

et  Vous  Vous  êtes  fait  notre  Victime. 

Il  nous  fallait  un  Prêtre  saint  et  sans  tache, 

digne  d'immoler  la  Victime, 

et  Vous  Vous  êtes  fait  notre  divin  Sacrificateur. 

Quelle  médiation  sublime 

que  celle  qui  est  teinte  du  sang  de  l'Agneau  ! 

Quel  enseignement  tout  divin 

que  celui  que  vient  consacrer  le  souverain  Prêtre 

par  l'immolation  de  la  divine  Victime  ! 

O  mon  Jésus  Médiateur,  à  Vous  ma  reconnaissance. 

O  mon  Jésus  Docteur,  à  Vous  ma  foi. 

O  mon  Jésus  Sacrificateur,  à  Vous  mon  amour. 

O  mon  Jésus  Victime,  à  Vous  ma  vie  et  tout  mon  être  ! 


CHAPITRE   SEPTIÈME 

De   l'amour   dû   à  Jésus, 
Verbe   Incarné 


CHAPITRE     SEPTIEME 

De    l'amour    dû   à   Jésus, 
Verbe    Incarné 


(.  L'amour    du  Christ    nous  presse.  » 
//  Cor.,  V,  14. 

«  Si  quelqu'un  n'aime  pas  notre 
Seigneur  Jésus  -  Christ,  qu'il  soit 
anathème.  » 

/  Cor..  XVI,  22. 

Toutes  les  relations  de  Dieu  avec  l'homme  et 
de  l'homme  avec  Dieu  sont  fondées  sur  l'amour. 
C'est  uniquement  parce  que  Dieu  est  essentielle- 
ment aimant,  qu'il  se  répand  au  dehors  et  qu'il  a 
créé  l'humanité  ;  c'est  parce  que  l'humanité  est 
l'œuvre  de  Dieu,  parce  qu'elle  a  tout  reçu  de  lui, 
parce  qu'elle  en  dépend  essentiellement  et  qu'il 
est  sa  tin  dernière,  qu'elle  doit  l'aimer  souve- 
rainement. 

Les  mêmes  raisons  de  charité  se  rencontrent 
en  Jésus,  dans  les  rapports  mutuels  qu'il  a  avec 
nous.  C'est  l'amour  qui  L'a  fait  s'incarner  et  se  sa- 


370  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

crifier  pour  les  hommes  '  ;  c'est  par  l'amour,  avant 
tout,  que  les  hommes,  de  leur  côté,  doivent  re- 
connaître ces  immenses  bienfaits  et  y  répondre 2. 
De  même  que  tout  l'amour  de  Dieu  pour  l'homme 
s'est  concentré  en  Jésus,  qui  en  est  la  preuve 
constante  et  la  plus  manifeste3;  de  même  notre 
amour  pour  Dieu  doit  se  diriger  tout  naturelle- 
ment vers  le  Verbe  Incarné.  Jésus  est  ainsi  un 
centre  nécessaire  de  charité  divine  et  humaine. 

Dieu  le  Père  n'aurait  fait  rien  d'autre  que  de 
nous  donner  son  Fils,  qu'il  aurait  atteint  les  der- 
nières limites  de  la  charité  divine4,  tout  le  reste 
découlant  nécessairement  de  ce  don  inénarrable 
ou  y  étant  ordonné5.  Aussi,  quand  l'Evangéliste 
veut  nous  faire  comprendre  cet  amour  éternel  et 
infini,  nous  dit-il  que  Dieu  l'a  poussé  jusque-là, 

1  «  Le  Christ  nous  a  aimés  et  s'est  livré  lui-même  pour  nous 
à  Dieu,  comme  une  oblation  et  un  sacrifice  d'agréable  odeur.  » 
Ephés.,  v,  2. 

2  «  Marchez  dans  l'amour,  comme  le  Christ  qui  nous  a  ai- 
més. »  Ibid. 

3  «  L'amour  de  Dieu  s'est  manifesté  parmi  nous  en  ce  que 
Dieu  a  envoyé  son  Fils  unique  dans  le  monde.  »  I  Jean,  iv,  9. 

4  Saint  Paul  ne  craint  pas  de  dire  qu'en  nous  donnant  Jésus 
pour  nous  sortir  de  la  mort  et  nous  rendre  à  la  vie,  Dieu  ne  l'a 
fait  que  par  un  véritable  excès  d'amour  :  «  Dieu,  qui  est  riche 
en  miséricorde,  à  cause  de  l'amour  extrême  dont  il  nous  a 
aimés,  nous  a  rendu  la  vie  dans  le  Christ,  lorsque  nous  étions 
morts  par  nos  péchés.  »  Ephés.,  h,  4,  5. 

5  «  Dieu  n'a  pas  épargné  son  propre  Fils,  mais  il  l'a  livré  pour 
nous  tous  ;  comment  avec  lui  ne  nous  a-t-il pas  tout  donné?  » 
Rom.,  vin,  32. 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VERBE    INCARNÉ  371 

comme  pour  nous  taire  entendre  qu'il  ne  peut 
aller  plus  loin  l.  L'humanité,  de  son  côté,  n'offri- 
rait à  Dieu,  en  hommage  de  louange  et  d'amour, 
que  le  Verbe  Incarné  avec  ses  œuvres,  ses  mé- 
rites et  l'effusion  de  son  sang,  que  Dieu  y  trou- 
verait un  juste  retour  d'amour  à  sa  charité 
infinie  2. 

Ne  perdons  pas  de  vue  que  Jésus,  étant  Dieu 
et  Homme  tout  à  la  fois,  n'abandonne  rien  de 
ce  qu'il  était  avant  son  Incarnation  et  conserve 
éternellement  tout  ce  qu'il  a  pris  de  la  nature 
humaine  en  s'incarnant.  Dès  lors,  l'amour  dont 
Il  est  l'objet  comme  Fils  de  Dieu  éternellement 
engendré  par  le  Père,  se  retrouve  inévitable- 
ment et  dans  sa  perfection  infinie,  dans  le  Verbe 
Incarné  3  ;  de  même,  tout  l'amour  que  les  créa- 
tures doivent  à  Dieu,  elles  le  lui  rendent  en  le 
donnant  à  Jésus,  sans  omettre  pour  cela  l'amour 

1  «  Dieu  a  tant  aimé  le  monde  qu'il  lui  a  donné  son  Fils 
unique.  »  Jean,  m,  16. 

-  «  Offrons  donc  sans  cesse  à  Dieu  par  Jésus-Christ  un  sa- 
crifice de  louange.  »  Hébr.,  xiii,  i5. 

3  «  Le  Père  aime  son  Fils  et  a  tout  mis  entre  ses  mains.  »> 
Jean,  ni,  35.  —  «  Le  Père  aime  son  Fils  et  lui  montre  tout  ce 
qu'il  fait.  »  Jean,  v,  20.  —  Dans  sa  dernière  prière,  lorsque  Jésus 
intercède  pour  nous  auprès  de  son  divin  Père,  il  dit  :  «  Je  suis 
en  eux  et  vous  êtes  en  moi,  afin  qu'ils  soient  consommés  dans 
l'unité,  et  que  le  monde  connaisse  que  vous  m'avez  envoyé  et 
que  vous  les  avez  aimés  du  même  amour  dont  vous  m'avez 
aimé...  Vous  m'avez  aimé  avant  la  constitution  du  monde.  » 
Jean,  xvii,  23,  24. 


372  DE    LA    CONDITION    DE    l/HOMME-DIEU 

plus  personnel  qu'elles  doivent  à  l'Homme-Dieu 
comme  Sauveur  *. 

Nous  ne  pouvons  donc  pas  nous  contenter 
d'aimer  Dieu,  en  conservant  de  Dieu  une  simple 
idée  générale  de  la  Divinité,  d'un  Etre  suprême, 
créateur  de  toutes  choses,  souverain  dominateur, 
bienfaiteur  et  rémunérateur  ;  nous  sommes  te- 
nus d'aimer  personnellement,  individuellement, 
Jésus,  le  Dieu  avec  nous,  qui  s'est  fait  connaître 
à  l'humanité,  qui  en  a  revêtu  la  nature,  qui  a 
traité  avec  les  hommes,  qui  a  souffert  et  qui  est 
mort  pour  eux. 

Nous  ne  pouvons  davantage  restreindre  notre 
amour  à  un  culte  du  Verbe  Incarné,  que  nous 
appellerions  volontiers  indirect,  en  l'attribuant 
uniquement  et  collectivement  aux  trois  Per- 
sonnes de  la  Sainte  Trinité.  Ce  Mystère  est  le 
plus  grand  de  tous,  le  Mystère  fondamental  de 
la  sainte  Religion,  et  nous  lui  devons  un  culte 
d'amour  souverain.  Néanmoins,  il  est  un  fait 
aussi  réel  que  le  premier,  il  est  un  Mystère,  le 
plus  grand  après  celui  de  la  Sainte  Trinité  et  qui 
lui  est  intimement  lié  :  c'est  celui  de  l'Incarnation. 
Ce  ne  sont  pas  les  trois  Personnes  divines  qui  se 

1  «  L'amour  du  Christ  nous  presse.  Le  Christ  est  mort  pour 
tous,  afin  que  ceux  qui  vivent  ne  vivent  plus  pour  eux-mêmes, 
mais  pour  celui  qui  est  mort  et  ressuscité  pour  eux.  »  II  Cor., 
v,  14,  i5. 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VERBE    INCARNÉ  373 

sont  incarnées,  mais  bien  la  deuxième  Personne, 
le  Verbe,  le  Fils  éternellement  engendré  par  le 
Père  ;  c'est  ce  Verbe  divin,  qui  a  nom  Jésus,  qui 
personnellement  nous  a  aimés,  nous  a  sanctifiés, 
nous  a  sauvés.  A  cause  de  cela,  il  Lui  est  dû  un 
amour  tout  spécial,  un  amour  personnel,  qu'au- 
cun autre  amour  ne  peut  remplacer  '. 

Si  nous  voulions  aller  jusqu'au  bout  de  notre 
pensée,  nous  dirions  que  cet  amour  est  pratique- 
ment le  premier  de  tous  et  que  c'est  celui  qui 
doit  dominer  tous  les  autres  dans  notre  vie2.  Le 
premier,  parce  qu'il  contient  en  même  temps 
l'amour  que  nous  devons  à  Dieu  comme  Créa- 
teur, puisque  le  Verbe  est  Celui  par  qui  tout  a  été 
fait  ;  le  premier,  parce  qu'il  comprend  l'amour 
que  nous  devons  aux  deux  autres  Personnes 
de   la  Trinité  Sainte,  dont  le  Verbe  est  insépa- 

1  «  Si  quelqu'un  n'aime  pas  notre  Seigneur  Jésus-Christ, 
qu'il  soit  anathème.  »  I  Cor.,  xvi,  22. 

*  L'une  des  raisons,  donnée  par  Saint  Thomas,  c'est  que  Jésus 
est  pour  nous  le  plus  puissant  mobile  d'accomplir  le  premier 
des  préceptes,  qui  est  l'amour  de  Dieu.  «  Il  n'y  a  rien  de  plus 
puissant,  dit-il,  pour  provoquer  notre  amour  envers  Dieu  que 
son  Verbe,  par  qui  tout  a  été  fait,  qui  a  pris  notre  nature  pour 
la  réparer,  étant  en  même  temps  Dieu  et  homme.  Parce  que 
par  là  il  nous  est  parfaitement  démontré  combien  l'amour  de 
Dieu  pour  l'homme  est  grand,  puisque,  pour  le  sauver,  il  s'est 
fait  homme  lui-même.  »  S.  Thom.,  Op.  3,  c.  5. 

3  «  Il  a  loué  le  Seigneur  de  tout  son  cœur,  et  /'/  a  aimé  le 
Dieu  qui  l'a  créé.  »  Eccl.,  xlvh,  io.  —  «  Tout  a  été  créé  par  lui 
et  en  lui.  »  Col.,  i,  16. 


^74  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIËU 

rable  '  ;  le  premier,  parce  qu'il  est  celui  que  Dieu 
réclame  d'abord  de  nous  pour  le  plus  grand 
bienfait  que  jamais  le  ciel  ait  fait  à  la  terre"2;  le 
premier,  parce  qu'il  nous  est  personnel  et  qu'il 
exprime  plus  directement  notre  reconnaissance 
pour  la  grâce  suprême  de  notre  salut  éternel3. 

1  Aimer  le  Fils,  c'est  évidemment  aimer  le  Père  par  qui  il  est 
engendré  et  dont  il  est  l'image  substantielle  ;  d'autant  plus  que 
Jésus  est  l'Envoyé  du  Père  précisément  pour  manifester  l'amour 
de  Dieu  aux  hommes,  «  Dieu  a  tant  aimé  le  monde  qu'il  lui  a 
donné  son  Fils  unique  »  (Jean,  ni,  16),  et  pour  recevoir  d'eux 
les  hommages  et  l'amour  qu'ils  doivent  à  Dieu  :  «  Qui  me  reçoit 
reçoit  celui  qui  m'a  envoyé  »  (Jean,  xiii,  20)  ;  «  iMon  Père  vous 
aime  parce  que  vous  m'aimez  »  (Jean,  xvi,  27).  —  Aimer  Jésus, 
c'est  également  aimer  le  Saint-Esprit  qui,  procédant  du  Père  et 
du  Fils  par  un  mutuel  et  substantiel  amour,  est  honoré  de  tout 
ce  qui  est  fait  à  l'une  des  deux  autres  Personnes  divines,  des- 
quelles il  reçoit  tout  ce  qu'il  possède,  selon  ces  paroles  mêmes 
de  Jésus,  en  Saint  Jean  (xvi,  14,  i5)  :  «  Cet  "Esprit  de  vérité  me 
glorifiera,  parce  qu'il  recevra  de  ce  qui  est  à  moi  et  vous  l'an- 
noncera. Tout  ce  qu'a  le  Père  est  à  moi  ;  c'est  pourquoi  j'ai  dit 
qu'il  recevra  de  ce  qui  est  à  moi  et  vous  l'annoncera.  » 

C'est  bien  là,  d'ailleurs,  la  pensée  de  l'Eglise  qui,  dans  le  Ca- 
non de  la  Messe,  nous  laisse  entendre  clairement  que  Jésus  est 
le  centre  divin  dans  lequel  se  concentrent  tous  les  hommages  de 
l'humanité  en  l'honneur  de  la  Trinité  tout  entière  :  «  Par  Lui, 
avec  Lui,  en  Lui  tout  honneur  et  toute  gloire  vous  sont  ren- 
dus, Dieu  Père  tout-puissant  en  l'unité  du  Saint-Esprit.  » 

-  «  Que  le  Christ  habite  par  la  foi  dans  vos  cœurs,  afin  qu'étant 
enracinés  et  fondés  dans  la  charité,  vous  puissiez  connaître 
l'amour  du  Christ,  qui  surpasse  toute  connaissance,  de  sorte 
que  vous  soyez  remplis  de  toute  la  plénitude  de  Dieu.  »  Ephés., 
m,  17.  >9- 

'■'  «  La  grâce  de  notre  Seigneur  a  été  surabondante,  en  me 
remplissant  de  la  foi  et  de  la  charité  qui  est  en  Jésus-Christ.  » 
I  Tim.,  1,  14. 


AMOt'R    Ut'    A    JÉSUS    VERBE    INCARNÉ  5"]5 

Cet  amour  doit  dominer  tous  les  autres,  car 
de  sa  nature  il  a  plus  d'attrait,  en  ce  qu'il  nous 
montre  plus  près  de  nous  le  Dieu  que  nous  de- 
vons adorer  et  aimer,  qu'il  nous  le  fait  palper  en 
quelque  sorte  et  nous  rend  témoins  de  tout  ce 
que  sa  charité  divine  Lui  inspire  pour  nous1.  Il 
est  le  plus  vivace,  parce  qu'il  nourrit  en  même 
temps  notre  foi  dans  le  plus  important  des  mys- 
tères, sur  lequel  repose  toute  l'histoire  de  l'hu- 
manité, et  qu'il  donne  à  nos  espérances  un  fon- 
dement inébranlable  comme  celui  de  la  vérité  de 
l'Incarnation  du  Verbe  et  de  la  Rédemption  du 
genre  humain'2.  Il  est  le  plus  fécond,  parce  qu'il 
nous  anime  sans  cesse  à  marcher  sur  les  traces 
de  Celui  que  nous  aimons  et  à  L'imiter  dans  les 
vertus  qu'il  a  pratiquées  le  premier,  pour  nous 
en  appliquer  ensuite  les  grâces  et  les  mérites  3. 
Il  est  le  plus  efficace,  parce  qu'il  ne  connaît  au- 

1  «  Nous  avons  vu  et  nous  attestons  que  le  Père  a  envoyé  son 
Fils  comme  Sauveur  du  monde.  Nous  avons  connu  l'amour 
que  Dieu  a  pour  nous,  et  nous  y  avons  cru.  Dieu  est  amour,  et 
celui  qui  deineure  dans  l'amour  demeure  en  Dieu,  et  Dieu  en 
lui.  »  I  Jean,  iv,  14,  16. 

-  «  Avec  le  Christ  j'ai  été  cloué  à  la  croix.  Et  je  vis,  non,  ce 
n'est  plus  moi,  mais  c'est  le  Christ  qui  vit  en  moi.  Je  vis  dans 
la  foi  au  Fils  de  Dieu  qui  m'a  aimé  et  qui  s'est  livré  lui- 
même  pour  moi.  »  Gal.,  h,  19,  20. 

:;  «  Si  quelqu'un  garde  sa  parole,  l'amour  de  Dieu  est  vrai- 
ment parfait  en  lui  ;  et  par  là  nous  savons  que  nous  sommes 
en  lui.  Celui  qui  dit  qu'il  demeure  en  lui,  doit  marcher  aussi 
comme  il  a  marché  lui-même.  »  I  Jean,  ii,  5,  6. 


076  DE    LA    CONDITION    DE    l'ho.MME-DIEC 

cune  borne  et  que,  cherchant  à  atteindre  la  per- 
fection de  l'amour  même  de  Jésus  pour  nous,  sur 
lequel  il  se  modèle,  il  suscite  tous  les  héroïsmes 
et  conduit  jusqu'au  sommet  de  la  sainteté  '. 

Ne  craignons  donc  point  de  rien  enlever  à 
l'amour  que  nous  devons  au  Père  et  au  Saint- 
Esprit,  en  concentrant  toutes  les  affections  de 
notre  cœur  sur  Jésus,  le  Verbe  Incarné.  Tout  au 
contraire,  le  grand  moyen  d'aimer  Dieu  le  Père, 
c'est  d'aimer  le  Fils  qu'il  nous  a  donné,  lequel 
saura  nous  révéler  le  Père  qu'il  aime  souverai- 
nement et  qu'il  veut  nous  voir  aimer  du  même 
amour  dont  II  l'aime.  Egalement,  le  meilleur 
moyen  d'aimer  Dieu  le  Saint-Esprit,  c'est  encore 
d'aimer  le  Verbe  dont  il  procède  éternellement 
ainsi  que  du  Père,  dans  un  substantiel  amour; 
le  Verbe,  que  nous  ne  pourrons  aimer  sans  vou- 
loir reporter  une  partie  de  notre  amour  sur  la 
troisième  Personne  divine  qui  a  coopéré  si  divi- 
nement au  Mystère  de  l'Incarnation. 

Jésus,   le   Verbe  Incarné,  devient  ainsi  le  di- 

1  «  Qui  donc  nous  séparera  de  l 'amour  du  Christ  ?  Sera-ce 
la  tribulation,  ou  l'angoisse,  ou  la  faim,  ou  la  nudité,  ou  le  péril, 
ou  la  persécution,  ou  le  glaive  ?  Je  suis  certain  que  ni  la  mort, 
ni  la  vie,  ni  les  anges,  ni  les  principautés,  ni  les  puissances, 
ni  les  choses  présentes,  ni  les  choses  à  venir,  ni  la  violence,  ni 
ce  qu'il  y  a  de  plus  élevé,  ni  ce  qu'il  y  a  de  plus  profond,  ni 
aucune  autre  créature,  ne  pourra  nous  séparer  de  l'amour  de 
Dieu,  manifesté  dans  le  Christ  Jésus  notre  Seigneur.  »  Rom., 
vui.  35,  38,  3g. 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VERBE    INCARNÉ  .V/7 

vin  foyer  où  se  rencontrent  l'amour  de  Dieu  et 
l'amour  de  l'homme  dans  un  ineffable  embrasse- 
ment  qui  se  prolongera  pendant  toute  l'éternité. 
Voyons-en  les  divers  aspects,  et  dans  l'amour  qui 
descend  du  ciel,  et  dans  l'amour  qui  monte  de  la 
terre,  et  dans  l'amour  qui  vivifie  le  cœur  même 
de  l'Homme-Dieu. 


I.  —  Le   Verbe   Incarné, 

objet  des  complaisances  infinies 

de   Dieu   le  Père 

Le  Verbe  de  Dieu  est  et  sera  éternellement 
l'objet  ineffable  des  infinies  complaisances  de  son 
divin  Père.  Partout  où  il  est,  son  Père  l'aime  ; 
sous  quelque  apparence  qu'il  se  présente  il  ne 
cesse  d'être  son  Fils  bien-aimé  ;  même  dans  les 
abaissements  et  les  humiliations  de  son  Incar- 
nation, il  demeure  à  ses  yeux  ce  qu'il  est  de  toute 
éternité.  Bien  plus,  s'il  était  possible  d'ajouter 
quelque  chose  à  ce  qui  est  infiniment  parfait  et 
ne  peut,  par  conséquent,  recevoir  d'accroisse- 
ment, Dieu  le  Père  aimerait  davantage  son  Fils 
à  cause  de  son  Incarnation,  tant  il  en  reçoit,  par 
ce  Mystère,  une  preuve  d'amour  incomparable. 

Le  Père,  qui  connaît  essentiellement  tous  les 
sentiments   et  tous   les   désirs  de    son   Fils,   sait 


378  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

avec  quel  zèle  de  sa  gloire  celui-ci  s'est  incarné. 
Vivant  éternellement  d'amour  pour  son  divin 
Père,  le  Verbe  veut  lui  procurer  la  gloire  ex- 
térieure que  le  péché  de  l'humanité  lui  a  en- 
levée, et  il  prend  pour  cela  le  moyen  du  plus 
inconcevable  abaissement,  comme  pour  donner 
plus  d'intensité  à  l'amour  qui  le  presse.  Et  c'est 
sous  les  dehors  de  la  nature  humaine  révoltée 
qu'il  se  présente  à  son  Père,  qu'un  tel  excès 
d'amour  attendrit.  Sous  ces  haillons  d'emprunt, 
il  reconnaît  son  Fils  ;  sous  cette  difformité  du 
péché  dont  il  s'est  chargé,  il  contemple  son  Verbe 
avec  une  tendresse  presque  de  reconnaissance  et 
il  se  complaît  dans  le  Fils  de  son  éternelle  charité. 

L'amour  a  entraîné  le  Verbe  jusqu'à  descendre 
dans  les  profondeurs  de  l'humanité  coupable, 
afin  de  la  guérir  et  de  la  sauver.  L'humanité  est 
l'œuvre  de  Dieu  et  le  chef-d'œuvre  de  toutes  les 
créations  terrestres  ;  la  pensée  de  la  rétablir  dans 
sa  beauté  première  et  de  la  rendre  à  Dieu  puri- 
fiée et  sanctifiée,  est  une  pensée  toute  divine  et 
sa  réalisation  équivaut  à  une  seconde  création. 

C'est  là  l'œuvre  que  Jésus  est  venu  accomplir 
et  pour  laquelle  II  ne  reculera  devant  aucun  sa- 
crifice ;  Il  ne  cessera  d'y  travailler,  qu'il  n'ait 
épuisé  toutes  ses  forces  et  versé  tout  son  sang. 

En  voyant  son  divin  Fils  occupé  à  une  tâche 
aussi   ingrate  mais  en  même  temps  aussi  noble 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VERBE    INCARNÉ  3yg 

et  aussi  digne  de  la  majesté  divine  qui  a  droit  de 
trouver  son  honneur  et  sa  gloire  dans  ses  œuvres, 
Dieu  le  Père  ne  peut  méconnaître  le  bienfait 
immense  qui  en  revient  aux  hommes,  qu'il  aime 
souverainement  puisqu'il  leur  a  livré  son  Fils  ; 
et  en  voyant  combien  ce  Fils  bien-aimé  met  son 
amour  à  l'unisson  du  sien,  il  l'aime  particulière- 
ment et  il  l'aime  dans  ces  mêmes  preuves  d'amour 
qu'il  en  reçoit1.  Sa  tendresse  l'accompagne  par- 
tout, et  partout  le  Verbe  humilié  dans  sa  chair 
reste  pour  le  Père  le  Verbe  glorifié  dans  son  sein, 
dont  il  ne  se  sépare  jamais  et  en  qui  il  continue 
de  se  complaire. 

La  terre  n'est  pas  témoin  de  ces  relations  inef- 
fables entre  le  Père  et  le  Fils  ;  elles  sont  invi- 
sibles, mais  elles  existent  partout  où  Jésus  porte 
ses  pas;  et  si  ses  contemporains  avaient  pu  péné- 
trer dans  l'âme  du  Sauveur,  ils  y  auraient  vu  la 
Trinité  tout  entière  avec  les  adorables  communi- 
cations mutuelles  des  trois  Personnes  divines. 
Ils  y  auraient  éprouvé  les  ardeurs  infinies  de  la 
charité  éternelle  qui  les  unit  entre  elles  ;  ils  y 
auraient  contemplé  l'amour  particulier  des  deux 
autres  Personnes  pour  le  Verbe  Incarné  ;  ils  y 
auraient  entendu  des  paroles  sublimes  comme 
celles  qui,  par  deux  fois  pendant  la  vie  mortelle 

1  «  Le  Père  m'aime  parce  que  je  donne  ma  vie.  »  Jea.n,  x,  17. 


38o 


DE    I.A    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 


du  Sauveur,  tombèrent  de  la  bouche  de  Dieu  le 
Père  :  «  Voici  mon  Fils  bien-aimé .  en  qui  j'ai 
mis  mes  complaisances  l.  » 

Qu'il  est  adorable  cet  amour  du  Père  pour  son 
Verbe  fait  Homme  !  Et  qu'elles  sont  touchantes 
les  allusions  que  Jésus  Lui-même  y  fait,  lorsqu'il 
nous  dit  que  leur  amour  mutuel  les  consomme 
dans  l'unité  -  ;  que  cette  dilection  dont  L'aime  son 
divin  Père,  Il  la  veut  voir  en  nous3;  et  que  le 
grand  motif  pour  lequel  son  Père  nous  aime, 
c'est  parce  que  nous  L'aimons,  Lui,  le  Fils  de 
ses  complaisances  ''  ! 

Pensons  souvent  à  cet  amour  ineffable  que 
Dieu  le  Père  a  pour  son  Fils  en  tant  que  Verbe 
Incarné,  et  cherchons  à  faire  nôtres  ces  senti- 
ments divins,  pour  aimer  Jésus  comme  II  mé- 
rite d'être  aimé  et  pour  en  faire,  nous  aussi,  à 
l'exemple  du  Père,  l'objet  de  nos  contemplations 
assidues  et  de  nos  amoureuses  complaisances  s. 

1  Matth.,  in,  17  ;  xvii,  3. 

2  «  Moi  et  mon  Père  nous  sommes  une  seule  chose.  »  Jean,  x,  3o. 
:;  «  Je  leur  ai  fait  connaître  votre  nom,  afin  que  l'amour  dont 

vous  m'avez  aimé  soit  en  eux.  »  Jean,  xvh,  26. 

1  «  Mon  Père  vous  aime,  parce  que  vous  m'avez  aimé.  » 
Jean,  xvi,  27. 

5  «  Soyez  donc  les  imitateurs  de  Dieu,  comme  des  enfants 
bien-aimés,  et  marchez  dans  l'amour,  comme  le  Christ  qui 
nous  a  aimés,  et  qui  s'est  livré  lui-même  pour  nous  en  obla- 
tion  à  Dieu.  »  Ephés.,  v,  1,  2. 


AMOUR    DV    A    JÉSUS    VERBE    INCARNÉ  38l 

II.  —  L'amour  de  Jésus 
pour  le  Mystère  de  son  Incarnation 

En  Dieu  tout  est  également  partait  et  commun 
aux  trois  Personnes  divines.  Les  sentiments  que 
nous  venons  de  considérer  en  Dieu  le  Père  exis- 
tent donc  en  Dieu  le  Fils.  Ce  que  le  Père  aime, 
le  Fils  l'aime  aussi  ;  ils  ont  les  mêmes  désirs,  les 
mêmes  amours,  les  mêmes  volontés.  Et  comme 
l'amour,  en  Dieu,  est  nécessaire  et  essentiel,  le 
Verbe  Incarné  aime  nécessairement  en  Lui  ce 
que  son   Père  y  aime. 

Son  Incarnation  devient,  par  le  fait,  l'objet  de 
son  amour.  Il  la  veut  ;  Il  la  veut  et  II  l'aime  dans 
les  conditions  où  le  Mystère  a  été  décrété,  et 
pour  les  fins  pour  lesquelles  II  l'accomplit  ;  Il 
n'en  voudrait  rien  changer  et  les  moindres  dé- 
tails ont  à  ses  yeux  une  valeur  immense,  car  ils 
sont  la  manifestation  de  la  volonté  de  son  divin 
Père,  règle  inflexible  et  adorable  de  la  sienne  '. 

1  Jésus  est  l'Envoyé  de  son  divin  Père  (Jean,  v,  3o)  ;  il  est 
venu  pour  accomplir  ses  adorables  volontés  (Jean,  vi,  38),  et  il  en 
a  fait  la  nourriture  de  son  âme  (Jean,  iv,  34).  Il  s'est  appliqué  à 
lui  plaire  en  tout  (Jean,  viii,  29),  et  le  moindre  bon  plaisir  de  son 
Père  a  été  pour  lui  comme  un  commandement  qu'il  a  observé 
avec  amour.  Aussi  l'entendons-nous  dire  à  la  veille  de  sa  mort 
ces  belles  paroles  qui  nous  donnent  le  caractère  de  toute  sa  vie 
(Jeam,  xv,  10)  :  «  J'ai  gardé  les  commandements  de  mon  Père, 
et  je  demeure  dans  son  amour,  » 


382  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

Jésus  pénètre  dans  les  profondeurs  divines  de 
ce  Mystère  et  II  se  livre  avec  un  amour  infini  à 
l'oeuvre  admirable  qu'il  est  venu  opérer.  Outre 
la  gloire  extérieure  de  Dieu  qu'il  cherche  et  qu'il 
aime  comme  un  rayonnement  de  la  Divinité,  Il 
voit  dans  l'humanité  à  régénérer  l'image  de  Dieu 
défigurée,  à  laquelle  II  veut  rendre  sa  beauté 
primitive. 

C'est  parce  qu'il  s'est  fait  Homme,  qu'il  peut 
redonner  à  l'humanité  les  traits  divins  que  le 
péché  avait  effacés  ;  c'est  par  l'assomption  de 
la  nature  humaine  en  sa  Personne  divine,  qu'il 
élève  l'humanité  plus  haut  encore  qu'à  son  inno- 
cence d'origine,  et  jusqu'à  la  dignité  suprême  de 
la   Divinité. 

Refaire  l'œuvre  de  ses  mains,  faire  resplendir 
de  nouveau  l'image  de  Dieu  dans  l'âme  humaine 
afin  de  la  rendre  pour  toujours  à  Celui  qui  ne 
l'a  faite  que  pour  lui,  c'est  le  but  sublime  que 
Jésus  poursuit.  Il  y  voit  une  œuvre  digne  de  Lui, 
Il  sait  qu'il  n'a  été  envoyé  que  pour  l'accomplir 
et  II  aime  tout  ce  qui  constitue  ici-bas  sa  vie  de 
Verbe  Incarné. 

Il  aime  les  abaissements  qui  Lui  permettent 
d'adorer  son  divin  Père,  de  dépendre  de  lui  et  de 
lui  être  soumis  en  tout.  Il  aime  les  humiliations 
dont  II  ne  cesse  d'être  abreuvé  pendant  sa  vie  et 
que  Lui-même  a  semées  sur  son   parcours,  afin 


AMOUR    DU    A   JÉSUS    VERBE    INCARNÉ  383 

de  pouvoir  les  embrasser  toutes  au  passage.  Il 
aime  la  souffrance  dont  II  s'est  fait  une  compagne 
fidèle,  afin  de  s'en  servir  pour  mieux  prouver  son 
amour  et  pour  répondre  plus  efficacement  à  ses 
ardents  désirs  de  sacrifice  et  d'immolation. 

Il  aime  toutes  les  phases  de  sa  vie  par  les- 
quelles Il  passe,  comme  tous  les  enfants  d'Adam, 
sujet  aux  impuissances  de  l'enfance,  au  dévelop- 
pement progressif  du  corps  humain,  aux  peines, 
aux  travaux,  aux  fatigues,  aux  nécessités  et  aux 
misères  de  tout  genre.  Il  aime  chacune  des  mis- 
sions qu'il  remplit,  chacune  des  vertus  qu'il  pra- 
tique, chaque  enseignement  qu'il  donne,  chaque 
parole  qu'il  prononce,  chaque  pas  qu'il  fait, 
chaque  acte  qu'il  pose,  chaque  tristesse  qu'il 
ressent,  chaque  difficulté  qu'il  rencontre,  chaque 
douleur  qui  L'étreint. 

Il  aime  chaque  instant  de  cette  vie  mortelle 
qui  Lui  permet  de  glorifier  son  Père  et  L'ache- 
mine vers  l'accomplissement  parfait  des  desseins 
éternels.  Il  aime  cette  vie  intense  de  prière  qui 
Le  tient  en  union  intime  et  constante  avec  Dieu 
son  Père.  Il  aime  ces  soupirs  qui  montent  inces- 
samment de  son  Cœur  pour  redire  à  son  Père 
son  amour  et  sa  tendresse.  Il  aime  ces  élans  en- 
flammés de  son  âme,  dont  toutes  les  puissances 
adhèrent  ineffablement  à  la  Divinité. 

Il  aime  cette  condition  de  vie  qui  oblige  Dieu 


384  nF    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

à  vivre  en  contact  intime  avec  les  hommes,  et 
qui  Lui  permet  ainsi  d'inoculer  plus  facilement 
à  l'humanité  des  vertus  divines.  Il  aime  enfin 
cette  mort  vers  laquelle  II  aspire  comme  au  cou- 
ronnement de  sa  divine  mission,  avec  toutes  les 
horreurs  et  les  inconcevables  douleurs  qui  en 
feront  le  sacrifice  suprême  du  plus  grand  des 
amours. 

En  aimant  ainsi  sa  condition  d'Homme-Dieu, 
comme  un  moyen  de  glorifier  son  divin  Père 
et  de  protester  de  son  éternel  amour,  Jésus  y 
voit  encore  une  manière  éloquente  de  dire  aux 
hommes  combien  II  les  aime.  Ce  sont  eux  qu'il 
vient  sauver,  qu'il  veut  aimer  jusqu'aux  ex- 
trêmes abaissements  de  l'Incarnation,  qu'il  aime 
avec  d'autant  plus  d'ardeur  divine  que  rien  ne 
L'oblige  de  les  aimer  autant  '  et  que  son  amour 
n'est  que  l'effet  de  sa  sagesse  éternelle  et  de  sa 
miséricorde  infinie2. 

Aussi,  rien  ne  Le  rebute  dans  l'humanité.  Il 
n'a  subi  aucune  nécessité  pour  s'en  approcher  ; 
Il  la  connaissait  à  fond  avant  de  s'unir  à  elle,  et 
c'est  précisément   à  cause  de  ses   misères  qu'il 

1  «  C'est  moi  qui  pour  l'amour  de  moi-même  efface  vos  ini- 
quités. »  Is.,  XLHI,  25. 

2  «  Le  Christ  nous  a  manifesté  sa  bonté  en  nous  communi- 
quant sa  divinité,  de  même  qu'il  nous  a  manifesté  sa  miséri- 
corde en  se  revêtant  de  notre  humanité.  »  S.  Thom.,  Op.  5t).  a.  4. 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VERBE    INCARNÉ  385 

s'est  montré  si  condescendant  à  son  égard.  Sa 
manière  de  l'aimer  a  été  de  l'embrasser  comme 
Il  l'a  fait  et  de  se  l'unir  irrévocablement;  de  sorte 
qu'il  l'aime  en  elle-même,  pauvre  et  misérable, 
et  II  l'aime  en  Lui,  anoblie,  glorifiée,  divinisée. 
A  vrai  dire,  maintenant  qu'il  est  Homme,  Jésus 
s'aime  Lui-même  en  aimant  l'humanité  ;  la  gloire 
qu'il  a  communiquée  à  la  nature  humaine  qu'il 
a  prise,  Il  la  voudrait  donner  à  tous  les  hommes; 
l'amour  qu'il  porte  divinement  à  ce  qu'il  y  a  en 
Lui  d'humain,  Il  voudrait  l'étendre  à  toutes  les 
créatures  humaines. 

Et  c'est  pourquoi  II  ne  se  lasse  pas  de  redire 
aux  hommes  son  amour;  Il  profite  de  toutes  les 
occasions  pour  le  leur  rappeler  ;  Il  prend  tous 
les  moyens  pour  le  leur  prouver.  Il  leur  parle 
avec  bonté  ;  Il  les  traite  avec  condescendance  ;  Il 
les  enseigne  avec  patience  ;  Il  les  comble  de  bien- 
faits ;  Il  leur  ouvre  son  Cœur  et  leur  en  révèle 
les  infinies  tendresses.  Puis  II  leur  prêche  par 
l'exemple  une  charité  jusque-là  inconnue1  ;  une 
charité  qui   va  jusqu'au  sacrifice  de  soi-même'2; 

1  En  effet,  Jésus  nous  a  aimés  comme  seul  un  Dieu  sait  aimer. 
Il  nous  dit  Lui-même  que  son  amour  pour  nous  est  le  même  que 
celui  que  Lui  porte  son  divin  Père  :  «  Comme  mon  Père  m'a 
aimé,  moi  aussi  je  vous  ai  aimés  »  (Jean,  xv,  9).  Et  cet  amour 
divin  dans  un  cœur  humain,  l'humanité  n'avait  pu  le  connaître 
avant  Jésus. 

-  «  Le  Christ  nous  a  aimés  et  s'est  livré  lui-même  pour  nous,  » 
Ephés.,  v,  2. 


386  DE   LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

une  charité  qui  s'ouvre  les  veines  pour  en  ré- 
pandre tout  le  sang  !  ;  une  charité  qui  prend  sa  vie 
et  qui  l'offre  pour  le  salut  de  ceux  qu'elle  aime2. 

Avec  quel  bonheur  Jésus  vit  cette  vie  humaine 
qui  Lui  permet  de  parler  aux  hommes  un  tel  lan- 
gage !  Comme  II  aime  ce  Cœur  qui  bat  dans  sa 
poitrine  et  avec  lequel  II  peut  chérir  les  hommes  ! 
Comme  II  bénit  son  âme  humaine  qui  Lui  fait 
acquérir  tant  de  mérites,  dont  II  pourra  ensuite 
combler  les  âmes  !  Comme  II  apprécie  chacun 
des  instants  de  sa  vie,  qui  sont  pour  Lui  autant 
de  moments  précieux  qu'il  emploie  à  aimer  son 
Père  et  les  hommes  ;  à  aimer  son  Père  en  travail- 
lant à  le  glorifier  dans  le  monde,  à  aimer  les 
hommes  en  se  sacrifiant  pour  les  sauver  et  les 
redonner  ainsi  à  son  Père  !  Comme  II  soupire 
avec  ardeur  après  l'heure  de  son  Immolation,  où 
dans  un  acte  d'indicible  amour  II  sacrifiera  à 
Dieu,  en  faveur  de  l'humanité,  la  vie  mortelle 
que  Lui  a  insufflée  l'éternelle  charité  et  qu'im- 
moleront à  la  fois  sa  charité  divine  et  sa  charité 
humaine  ! 

Quel  doux  mystère  d'amour,  dans  cette  con- 
templation  de  Lui-même  que  fait  le  Verbe   In- 

1  «  Jésus-Christ  nous  a  aimés  et  nous  a  lavés  de  nos  péchés 
dans  son  sang.  »  Apoc,  i,  5. 

2  «  Nous  avons  connu  l'amour  de  Dieu  en  ce  qu'/7  a  donné  sa 
vie  pour  nous.  »  I  Jean,  m,  16. 


AMOUR    DU    A   JÉSUS    VERBE    INCARNÉ  387 

carné  !  Quel  sujet  profond  de  méditation  !  Quelle 
leçon  pour  nous  apprendre  à  contempler,  à  ai- 
mer, à  suivre  partout  Jésus  ;  à  vivre  de  sa  vie  ; 
à  nous  inspirer  de  ses  sentiments  ;  à  pratiquer 
ses  vertus  ;  à  nous  appliquer  à  L'aimer  par-dessus 
tout  ;  à  trouver  notre  bonheur  à  Le  servir  ;  à 
n'avoir  plus  au  cœur  qu'une  seule  ambition,  celle 
de  vivre  pour  Lui  comme  II  a  vécu  pour  nous, 
de  nous  consumer  de  son  amour  comme  Lui  l'a 
fait  en  se  sacrifiant  et  en  s'immolant  pour  nous. 


III.  —  L'amour  dû  par  l'humanité 
au  Verbe  Incarné 

L'Incarnation  étant  le  grand  mystère  de  l'amour 
de  Dieu  pour  l'homme,  celui-ci  non  seulement  ne 
peut  pas  rester  indifférent  devant  une  miséri- 
corde aussi  grande,  mais  il  doit  encore  éprouver 
de  vifs  sentiments  de  reconnaissance  et  d'amour, 
qui  le  poussent  jusqu'à  l'héroïsme  pour  chanter 
les  bienfaits  du  Verbe  Incarné  et  pour  répondre 
à  ses  divines  avances  par  une  générosité  sans 
bornes  et  une  fidélité  sans  défaillance  '. 

Au  moment  de  l'Incarnation,  la  Divinité  des- 

1  «  Comme  vous  avez  reçu  le  Seigneur  Jésus-Christ,  marchez 
en  lui,  étant  enracinés  en  lui  et  édifiés  sur  lui,  et  affermis  dans 
la  foi.  et  croissant  en  lui  avec  action  de  grâces.  »  Col.,  h,  6,  7. 


388  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

cendit  du  ciel  et  pénétra  dans  les  bas-fonds  où 
le  genre  humain  était  plongé  depuis  son  péché. 
La  scission  volontaire  de  l'humanité  d'avec  Dieu 
les  avait  éloignés  l'un  de  l'autre  ;  Dieu  n'avait 
point  changé  et  il  était  resté  ce  qu'il  était  avant 
la  création;  l'humanité  avait  tout  perdu  de  ce  qui 
faisait  sa  beauté,  elle  était  devenue  un  objet  de 
malédiction  et  elle  gisait  dans  une  misère  morale 
dont  elle  ne  pouvait  sortir  par  elle-même.  Elle 
avait  conscience  de  son  état  ;  aussi  appelait-elle 
de  tous  ses  vœux  le  Rédempteur  promis  qui  de- 
vait la   réhabiliter  et  la  sauver. 

Elle  avait  espéré  moins  qu'elle  ne  reçut.  Elle 
s'attendait  à  un  Sauveur  qui  la  purifierait  de  ses 
souillures  et  qui,  en  lui  rendant  l'amitié  de  Dieu, 
lui  assurerait  le  salut  éternel  ;  mais  elle  n'avait 
pas  imaginé  dans  sa  sublime  réalité  le  Mystère 
de  l'Incarnation  d'un  Dieu  dans  sa  nature  créée. 
Cette  descente  inénarrable  de  la  Divinité  dans 
l'humanité  pécheresse  change  subitement  la  face 
des  choses.  D'esclave,  l'humanité  devient  libre1; 
de  sa  condition  de  créature,  elle  s'élève  jusqu'à 
la  dignité  du  Créateur2  ;  en  elle-même,  elle  reste 

1  «  Lorsque  fut  venue  la  plénitude  des  temps,  Dieu  a  envoyé 
son  Fils,  pour  qu'il  rachetât  ceux  qui  étaient  sous  la  loi,  pour 
que  nous  reçussions  Yadoption  des  fils.  Ainsi  nul  n'est  plus 
esclave,  mais  fils.  »  Gal,  iv,  4,  5,  7. 

2  «  Dieu  s'est  fait  homme,  pour  que  Yhomme  devînt  Dieu.  » 
S.  Auc,  Serm.  de  Nat.  Dom.  xm  de  Temp. 


AMOUR    DU    A   JÉSUS    VERBE    INCARNÉ  38g 

misérable  et  pécheresse,  mais  en  Celui  qui  vient 
la  racheter  elle  atteint  une  perfection  qui  porte 
le  cachet  des  perfections  divines  l. 

C'est  la  première  raison  pour  laquelle  nous 
devons  vouer  au  Verbe  Incarné  un  amour  indé- 
fectible, à  l'exemple  de  l'amour  que  Jésus  nous  a 
prouvé  dans  le  Mystère  de  l'Incarnation.  Nous  ne 
devons  cesser  de  nous  dire  que  c'est  pour  nous 
et  non  pour  Lui  que  Jésus  est  venu,  que  c'est 
l'amour  seul  qu'il  nous  porte  qui  L'a  poussé  à 
s'incarner,  et  qu'il  ne  peut  pas  être  plus  à  nous 
qu'il  n'est  dans  son  Incarnation.  En  fait,  Jésus  a 
changé,  pour  ainsi  dire,  son  ciel  pour  la  terre;  la 
compagnie  des  anges  pour  celle  des  hommes  ;  le 
lieu  de  l'éternel  repos  pour  celui  des  misères  et 
des  larmes  ;  la  vie  éternelle  pour  une  pauvre  vie 
mortelle  ;  les  délices  du  paradis  pour  les  tristesses 
et  les  souffrances  de  la  terre  ;  le  sein  de  son  divin 
Père  pour  une  existence  terrestre  au  milieu  d'une 
humanité  ingrate  qui  Le  méconnaîtra  et,  allant 
jusqu'à  s'en  croire  déshonorée,  voudra  l'expulser 
de  son  propre  sein  *. 

Et  à  cet  amour  inouï  ne  correspondrait  pas  le 

1  «  Lorsque  vous  étiez  morts  par  vos  offenses,  /'/  vous  a  fait 
revivre  avec  lui,  vous  pardonnant  tous  vos  péchés.  »  Col.,  ii,  13. 

2  «  Au  commencement  le  Verbe  était  en  Dieu...  Et  le  Verbe 
s'est  fait  chair  et  il  a  habité  parmi  nous...  Il  était  dans  le  monde 
et  le  monde  ne  l'a  point  connu.  Il  est  venu  chez  lui,  et  les  siens 
ne  l'ont  pas  reçu.  »  Jean,  i,  1,  14,  10,  il. 


390  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

nôtre  ?  En  face  de  tant  d'abaissements  qui  nous 
élèvent,  nous  n'éprouverions  pas  des  sentiments 
d'honneur  qui  nous  poussent  à  la  reconnais- 
sance '?  En  considérant  ce  que  nous  étions  sans 
Jésus  et  ce  que  nous  sommes  devenus  par  Lui, 
nous  ne  nous  sentirions  pas  pressés  de  Lui  rendre 
par  notre  amour  un  peu  de  ce  que  nous  en  avons 
reçu  -  ?  En  voyant  tout  ce  qu'il  a  sacrifié  pour 
pouvoir  se  faire  notre  Sauveur,  nous  ne  vou- 
drions pas  nous  livrer  à  Lui  comme  II  s'est  don- 
né à  nous3?  En  réfléchissant  sur  les  motifs  divins 
qui  L'ont  porté  à  descendre  si  bas  et  à  se  faire  si 
petit,  nous  ne  chercherions  pas  à  faire  écho  à  tant 
d'amour  et  à  nous  faire  humbles  et  petits  pour 
avoir  l'honneur  et  la  joie  de  Lui  ressembler4? 

1  «  Je  rends  grâces  à  celui  qui  m'a  fortifié,  au  Christ  Jésus 
notre  Seigneur.  »  I  Tim.,  i,  12. 

2  «  Autrefois  vous  étiez  des  étrangers  et  des  ennemis,  par  vos 
pensées  et  vos  œuvres  mauvaises  ;  mais  Dieu  vous  a  réconciliés 
maintenant  par  la  mort  de  son  Fils  en  son  corps  de  chair, 
pour  vous  faire  paraître  devant  lui  saints,  sans  tache  et  sans 
reproche.  »  Col.,  1,  21,  22. 

3  «  Si  vous  avez  compris  le  Christ,  vous  avez  appris  en  lui, 
parce  que  la  vérité  est  en  Jésus,  à  vous  dépouiller  du  vieil 
homme  selon  lequel  vous  avez  vécu  autrefois,  et  qui  se  corrompt 
en  suivant  les  illusions  des  passions,  et  à  revêtir  l'homme  nou- 
veau, créé  selon  Dieu  dans  la  justice  et  la  sainteté  de  la  vérité.  » 
Ephés.,  iv,  21,  22,  24. 

4  «  Ayez  en  vous-mêmes  les  mêmes  sentiments  dont  était 
animé  Jésus-Christ,  lui  qui  étant  Dieu  par  nature...  s'est 
anéanti,  en  prenant  la  forme  d'un  esclave...  s'est  humilié  et  fait 
obéissant  jusqu'à  la  mort  et  la  mort  de  la  croix.  »  Phil.,  h,  5-8. 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VERBE    INCARNE  3$i 

En  Le  suivant  pas  à  pas,  en  voyant  de  quelle 
charité  divine  II  anime  tous  ses  actes,  en  enten- 
dant les  battements  de  son  Cœur,  et  en  admirant 
combien  II  voudrait  faire  vibrer  le  cœur  de  tous 
les  hommes  à  l'unisson  du  sien  ;  nous  n'éprouve- 
rions pas  le  désir  de  brûler  des  mêmes  ardeurs 
et  de  n'agir  plus  que  par  le  mobile  de  l'amour 
divin  ?  En  Le  contemplant  voué  à  toutes  les 
souffrances,  parce  que  son  amour  les  a  choi- 
sies; cheminant  au  milieu  des  humiliations  dont 
son  amour  se  nourrit  ;  gravissant,  chargé  de  sa 
Croix,  le  Calvaire  où  l'amour  L'appelle  et  où 
l'amour  Le  pousse  ;  donnant  dans  un  acte  de 
suprême  amour  la  vie  qu'il  n'avait  prise  qu'afin 
de  pouvoir  nous  l'offrir  et  la  sacrifier  pour  nous  ; 
pourrions-nous  vraiment  n'être  pas  gagnés  pour 
toujours  à  l'amour  et  à  la  tendresse  de  ce  Jésus 
dont  la  vie  comme  la  mort  ne  nous  parlent  que 
de  miséricorde  et  d'excès  de  charité  '  ? 

Que  nous  faudrait-il  donc  pour  être  remués  et 
touchés  ?  Si  la  Majesté  d'un  Dieu,  s'abaissant  jus- 
qu'à notre  bassesse,  ne  nous  émerveille  pas  :  c'est 
que  nous  avons  perdu  la  notion  de  la  grandeur 
et  le  sens  de  la  dignité.  Si  la  Sainteté  infinie  d'un 
Dieu,  osant  se  faire  pécheur,  ne  nous  jette  pas 

1  «  Soyez  donc  les  imitateurs  de  Dieu,  comme  des  enfants 
bien-aimés  ;  marchez  dans  l'amour,  comme  le  Christ  qui  nous 
a  aimés  et  qui  s'est  livré  lui-même  pour  nous  à  Dieu,  comme 
une  oblation  et  une  hostie  d'agréable  odeur.  »  Ephés.,  v,  1,  2. 


3g2  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

dans  la  stupeur  :  c'est  que  notre  misère  nous  em- 
pêche de  comprendre  ce  qu'est  le  péché  opposé  à 
l'infiniment  parfait.  Si  la  Miséricorde  d'un  Dieu, 
venant  sauver  sa  créature  qui  l'outrage  et  le  re- 
nie, ne  nous  touche  pas  jusqu'au  plus  profond  de 
l'âme  :  c'est  que  nous  oublions  que  le  ciel  nous  a 
été  rendu  lorsque  l'enfer  était  notre  partage.  Si 
la  Charité  d'un  Dieu  qui  transpire  par  chacune 
des  paroles  de  Jésus,  par  tous  les  mystères  de  sa 
vie,  par  ses  souffrances  et  par  sa  mort,  ne  réussit 
pas  à  nous  ravir  et  à  nous  jeter  à  ses  pieds  dans 
l'émotion  de  la  reconnaissance  et  de  l'amour  : 
c'est  qu'il  y  a  une  barrière  entre  Lui  et  nous,  que 
la  justjfce  seule  saura  franchir  pour  nous  con- 
damner et  nous  punir. 

Ah  !  plutôt,  laissons  notre  cœur  s'envoler  par 
attrait  et  par  besoin  vers  celui  de  Jésus  et,  dans 
ce  sanctuaire  divin  du  Verbe  Incarné,  accordons 
notre  amour  avec  les  suaves  harmonies  de  la 
charité  divine  '  ;  ayons  de  la  tendresse  pour  Celui 
qui  n'a  eu  pour  nous  que  des  miséricordes  ;  re- 
connaissons les  immenses  bienfaits  que  nous  en 
avons  reçus,  et  rendons  notre  gratitude  tendre  et 

1  «  En  Dieu,  dit  Saint  Thomas,  la  suavité  et  \  amabilité  sont 
si  grandes,  que  dès  que  l'âme  le  connaît,  aussitôt  elle  se  sent 
attirée  vers  lui  et  vivement  absorbée  en  lui,  à  la  façon  de  l'ai- 
mant qui,  par  sa  vertu,  attire  à  lui  le  fer.  —  La  douceur,  Sei- 
gneur, qui  découle  sans  cesse  de  vous  est  si  grande,  que  les 
âmes  ferventes  et  fortes  se  sentent  entraînées  vers  votre 
amour.  »  S.  Thom.,  Op.  62,  c.  1. 


AMOUR    DU    A    JESUS    VERBE    INCARNE  OÇp 

affectueuse  ;  ne  nous  lassons  point  de  Le  bénir, 
de  L'admirer,  de  nous  laisser  charmer  par  ses 
attraits,  de  savourer  les  douceurs  ineffables  de 
son  amour  et  d'en  faire  l'objet  constant  de  nos 
contemplations,  pour  devenir  davantage  ensuite 
l'objet  de  ses  tendresses  et  de  ses  miséricor- 
dieuses complaisances  '. 

IV.  —  L'amour  dû  au  Verbe  Incarné 
à  cause  de  ses  conditions  de  vie 

Le  Verbe  de  Dieu,  en  s'incarnant,  aurait  pu  se 
contenter  des  abaissements  inhérents  au  mystère 
de  l'Union  hypostatique  ;  le  seul  fait  de  s'unir  à 
la  nature  humaine  étant  une  humiliation  suprême 
pour  un  Dieu.  Sur  la  terre,  il  y  a  des  grands  qui 
sont  honorés,  des  riches  à  qui  rien  ne  manque, 
des  puissants  qui  dominent,  des  souverains  qui 
gouvernent.  Il  aurait  pu  être  de  ceux-là  ;  mais  II 
ne  l'a  pas  voulu.  Il  a  préféré  être  petit,  humble, 
pauvre,  inconnu,  sans  autre  autorité  que  celle  de 
sa  vertu,  cherchant  plutôt  à  disparaître  et  à  se 
confondre  avec  le  reste  des  hommes. 

Cette  vie,  toute  cachée  et  toute  ignorée  qu'elle 

1  «  Celui  qui  a  la  charité  est  cher  à  Dieu,  et  celui  qui  l'a 
plus  grande  lui  est  plus  cher.  Il  est  écrit  au  livre  des  Proverbes 
(vin,  17):  «  J'aime  ceux  qui  m'aiment,  et  plus  ils  m'aiment, 
plus  je  les  aime.  »  S.  Tho.m.,  Op.  6o,  c.  17. 


^94  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

eût  été,  ne  suffit  pas  pourtant  à  la  soif  d'humilia- 
tions que  Jésus  éprouvait  dès  son  entrée  en  ce 
monde.  Il  voulut  être  non  seulement  inconnu, 
mais  méconnu.  Il  ne  se  contenta  pas  de  l'indiffé- 
rence des  hommes,  mais  II  alla  au-devant  de  leur 
mépris.  Il  eût  pu  rencontrer  leur  approbation 
générale,  mais  II  préféra  avoir  des  contradicteurs 
et  des  ennemis.  Au  moins,  il  semble  que  ses  mi- 
racles eussent  dû  Lui  attirer  l'admiration  uni- 
verselle, mais  II  laissa  se  multiplier  la  foule  des 
aveugles  et  des  incrédules;  et  ses  bienfaits  eux- 
mêmes  devinrent  pour  plusieurs  une  occasion 
d'ingratitude  '. 

Malgré  sa  modestie,  Il  fut  traité  d'orgueilleux  et 
d'ambitieux  ;  plus  on  Le  voyait  humble  et  plus  on 
cherchait  à  L'humilier  encore  ;  on  épiait  ses  pa- 
roles pour  Le  prendre  en  défaut  ;  on  contrôlait  sa 
conduite  dans  l'espérance  de  trouver  à  Le  con- 
damner; on  Lui  tendait  des  pièges  pour  L'exposer 
à  se  compromettre  ;  on  Lui  reprochait  ses  mi- 
racles sous  prétexte  qu'il  n'observait  pas  la  loi 
du  sabbat;  on  portait  sur  Lui  les  jugements  les 
plus  contradictoires  et  on  allait  jusqu'à  Le  traiter 
de  démon  ;  on  L'humiliait  publiquement  et  on 

1  «  Quoiqu'il  eût  fait  de  si  grands  miracles  devant  eux,  ils  ne 
croyaient  pas  en  lui.  »  Jean,  xh,  3"]. 

«  Si  je  vous  dis  la  vérité,  pourquoi  ne  me  croyez-vous  pas  ? 
Si  vous  ne  croyez  pas  à  ce  que  je  suis,  vous  mourrez  dans 
votre  péché.  »  Jean,  viii,  46,  24. 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VERBE    INCARNÉ  3q5 

complotait  contre  Lui  jusqu'à  vouloir  Le  lapider '. 
Quand  sonna  l'heure  du  grand  Sacrifice,  la 
digue  de  toutes  les  humiliations  humaines  se 
rompit  et  Jésus  en  fut  submergé.  Les  mépris,  les 
insultes,  les  outrages,  les  calomnies,  les  blas- 
phèmes, les  violences  de  la  haine  et  les  cris  de 
mort  s'abattirent  sur  Lui  avec  une  furie  d'enfer. 

1  Nous  donnons  ici  un  aperçu  synthétique  des  attitudes  et 
manœuvres  des  Pharisiens,  des  Princes  des  Prêtres,  des  Scribes 
et  des  Docteurs  de  la  Loi  vis-à-vis  de  Jésus,  dès  le  commen- 
cement et  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie  publique.  L'importance  de 
cette  étude  de  l'Evangile  à  ce  point  de  vue  spécial  n'échappera 
pas  à  l'intelligence  et  surtout  à  la  piété  du  lecteur. 

1"  Les  Pharisiens  avaient  traité  Jean-Baptiste  avec  une  su- 
prême indifférence  et  une  secrète  colère,  parce  que  le  zélé  Pré- 
curseur lui-même  leur  reprochait  leur  orgueil  et  leur  hvpocrisie, 
jusqu'à  les  appeler  «  race  de  vipères  ».  Matth.,  m,  7. 

Mais  à  peine  Jean  fût-il  emprisonné,  qu'ils  se  préoccupèrent 
de  Jésus  qui  déjà  faisait  plus  de  disciples  que  Jean  (Jean,  iv,  1  ), 
et  parce  que  ses  disciples  également  baptisaient  et  qu'ils  ne  jeû- 
naient point  comme  les  disciples  de  Jean  (Marc,  h,  18).  Or, 
comme  Jésus,  sous  leurs  yeux,  avait  chassé  les  vendeurs  des 
abords  du  temple,  ils  le  sommèrent  de  leur  donner  un  signe  de 
sa  mission  (Jean,  h,  14-19).  —  Ce  fut  le  début  de  leur  hostilité. 

2"  Dès  ce  moment,  ils  ne  le  perdent  plus  de  vue.  Si  nous  par- 
courons l'Evangile,  nous  voyons  Jésus,  dans  toutes  ses  courses 
en  Judée,  en  Galilée,  en  Samarie,  partout,  suivi  de  ses  enne- 
mis, ou  de  leurs  émissaires  chargés  de  le  surveiller,  pour  lui 
tendre  des  pièges,  le  surprendre  dans  ses  paroles,  l'accuser  et 
le  livrer  au  gouverneur.  Luc,  xi,  53,  54  ;  xx,  20. 

Ils  l'accusent  : 

De  séduire  les  foules.  Jean,  vu,  12. 

De  se  rendre  témoignage  à  lui-même.  Jean,  vin,  i3. 

De  violer  le  sabbat,  parce  qu'il  guérit  les  malades  ce  jour-là. 
Jean,  ix,  16. 

De  ne  pas  tenir  lui-même,  ni  obliger  ses  disciples  aux  obser- 


3q6  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEO 

Jamais  homme  n'avait  été  tant  méprisé  et  humi- 
lié :  et  c'était  le  Fils  de  Dieu  !  Jamais  bienfaiteur 
n'avait  été  traité  avec  autant  d'ingratitude  :  et 
c'était  le  Sauveur  du  monde  !  Jamais  saint  n'avait 
été  aussi  méconnu  :  et  c'était  le  Saint  des  saints  ! 
Jamais  condamné  n'avait  excité  plus  de  haine  : 
et  Celui  qui  voulait  mourir  comme  un  supplicié, 

vances  des  anciens,  jusqu'à  négliger  de  se  laver  les  mains  avant 
les  repas.  Marc,  vu,  1-3. 

De  fréquenter  les  pécheurs,  attendu  qu'il  dîne  chez  les  publi- 
cains.  Matth.,  ix,  11. 

De  ne  chasser  les  démons  et  de  n'opérer  des  miracles  que  par 
les  artifices  du  démon.  Matth.,  xn,  24. 

D'être  démoniaque  lui-même.  Jean,  vin,  48. 

D'être  fou.  Jean,  x,  20. 

3"  Ils  détournent  de  lui  ses  disciples,  en  prenant  à  mal  son 
discours  sur  les  promesses  eucharistiques.  Jean,  vr,  53,  61,  67. 

Ils  le  mettent  en  demeure  de  proclamer  qu'il  est  le  Christ,  le 
Messie,  pour  l'accuser.  Jean,  x,  24. 

Ils  lui  tendent  des  pièges  à  propos  du  divorce.  Matth.,  xix,  3-12. 

De  même,  pour  la  résurrection  des  morts.  Matth.,  xxii,  23. 

De  même,  en  l'interrogeant  pour  savoir  s'il  est  permis  de  payer 
le  tribut  à  César.  Luc,  xx,  20-26. 

De  même  encore,  en  lui  demandant  quel  est  le  plus  grand 
commandement.  Marc,  xii,  28. 

4"  Non  contents  de  ces  tentatives,  les  Pharisiens  cherchent 
aussi  à  faire  mourir  Jésus.  Jean,  xi,  53,  56. 

Deux  fois,  ils  veulent  le  lapider.  Jean,  viii,  59  ;  x,  3i. 

Ils  veulent  le  précipiter  des  hauteurs  de  Nazareth.  Luc,  iv,  29. 

Ils  s'unissent  aux  Hérodiens  et  le  menacent  de  la  colère 
d'Hérode  qui  a  déjà  fait  mourir  Jean-Baptiste.  Marc,  m,  6. 

Ils  envoient  des  gardes  pour  se  saisir  de  lui,  mais  ils  ne  le 
peuvent,    son   heure  n'étant  pas  encore   venue.  Jean,  vu,  3o-32. 

5"  Plus  aveuglés  dans  leur  haine  de  Jésus  par  la  résurrection 
éclatante  de  Lazare,  ils  décident  en  conseil  qu'il  faut  qu'il  meure. 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VERBE    INCARNÉ  3^7 

c'était  le  Verbe  Incarné  qui,  en  se  laissant  cruci- 
fier, sauvait  le  monde  dans  un  éternel  pardon  ! 

A  ce  Jésus  humilié  jusqu'à  la  mort  de  la  Croix, 
nous  devons  une  réparation  spéciale  qui  réponde 
a  chacune  de  ses  humiliations,  par  un  amour  par- 
ticulier. Pour  chacun  des  mépris  dont  II  a  été 
l'objet,  nous  devrons  Lui  rendre  un  honneur  pro- 
portionné ;  a  chacune  des  paroles  de  jalousie, 
de  malice  et  de  haine  qui  Lui  ont  été  adressées, 

C'est  à  cette  occasion  que  Caïphe,  le  grand-prêtre,  prononce 
ces  paroles  :  «  Vous  ne  réfléchissez  pas  qu'il  vaut  mieux  pour 
vous  qu'un  seul  homme  meure  pour  le  peuple.  »  Jean,  xi,  46-53. 

En  conséquence  : 

Ils  donnent  des  ordres  nouveaux  pour  rechercher  Jésus,  qui 
se  tient  caché,  et  s'emparer  de  lui.  Jean,  xi,  56. 

Ils  décident  même  de  faire  mourir  aussi  Lazare.  Jean,  xii,  io. 

Ils  étudient  divers  moyens  de  tuer  Jésus.  Marc,  xi,  18. 

Ils  tentent  de  s'emparer  de  lui,  mais,  par  peur  de  la  foule,  ils 
le  laissent  aller.  Marc,  xii,  12. 

Une  dernière  fois,  ils  tiennent  conseil,  après  l'entrée  triom- 
phale de  Jésus  à  Jérusalem  ;  ils  fixent  même  que  Jésus  doit 
mourir  avant  Pâques,  mais  non  en  ce  jour  de  fête.  Matth., 
xxvi,  4,  5. 

6"  Dans  leur  récit  de  la  Passion,  les  Evangélistes  racontent 
comment  les  Princes  des  Prêtres,  les  Pharisiens,  les  Scribes,  les 
Docteurs  de  la  Loi,  consommèrent  leur  iniquité  en  livrant  Jésus 
au  Sanhédrin,  puis  à  Ponce-Pilate  qu'ils  forcèrent  avec  menaces 
à  condamner  Jésus  à  la  mort  de  la  Croix. 

Leur  attitude  au  pied  de  la  Croix,  leur  soin  à  faire  sceller 
et  garder  le  tombeau  de  Jésus  mort,  et  la  forte  somme  d'ar- 
gent donnée  aux  gardes  pour  cacher  la  résurrection  de  Jésus 
(Matth.,  xxviii,  12-i5),  mirent  le  comble  à  leur  perfidie  et  à  leur 
aveuglement,  comme  à  la  malédiction  divine  sur  eux,  sur  le 
peuple  et  sur  Jérusalem,  selon  la  prophétie  de  Jésus  et  malgré 
ses  larmes.  Luc,  xix,  41  ;  xxiii,  28. 


3g8  DE    LA   CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

nous  voudrons  répondre  par  des  paroles  de  re- 
gret, de  louange  et  d'admiration  ;  pour  tous  les 
actes  odieux  que  les  hommes  ont  commis  à  son 
égard,  nous  chercherons  à  Lui  donner  plus  de 
reconnaissance  et  plus  d'amour  ;  à  l'amour  ou- 
tragé et  méconnu  de  la  divine  Victime,  qui  nour- 
rit sa  charité  de  tous  les  excès  d'abaissement  et 
d'humilité,  nous  nous  offrirons  nous-mêmes  dans 
un  amour  sans  réserve,  capable  de  nous  faire 
embrasser  toutes  les  humiliations  pour  nous  faire 
ressembler  à  notre  divin  Maître1. 

A  côté  des  humiliations  du  Verbe  Incarné,  il  y 
a  ses  souffrances  auxquelles  est  dû  également 
un  amour  spécial  proportionné  à  leur  nombre  et 
à  leur  degré  d'intensité.  Jésus  n'était  pas  plus 
obligé  de  souffrir  que  de  s'humilier2.  Et  puisqu'il 

1  «  C'est  pourquoi  Dieu  l'a  exalté,  et  lui  a  donné  un  nom  qui 
est  au-dessus  de  tout  nom,  afin  qu'au  nom  de  Jésus  tout  genou 
fléchisse  dans  le  ciel,  sur  la  terre  et  dans  les  enfers,  et  que  toute 
langue  confesse  que  le  Seigneur  Jésus-Christ  est  dans  la  gloire 
de  Dieu  le  Père.  »  Phil.,  h,  9-11. 

2  «  Il  s'est  anéanti  lui-même,  en  prenant  la  forme  d'un  es- 
clave... Il  s'est  humilié  lui-même,  en  se  faisant  obéissant  jusqu'à 
la  mort  de  la  croix.  »  Phil.,  11,  7,  8. 

«  Il  s'est  offert,  parce  qu'il  l'a  voulu.  »  Is.,  lui,  7. 

«  Nous  mourons,  dit  Saint  Thomas,  comme  sujets  à  la  mort 
par  la  nécessité  ou  de  notre  nature  ou  de  quelque  violence  qui 
nous  est  faite.  Le  Christ,  au  contraire,  est  mort  non  par  néces- 
sité, mais  par  sa  puissance  et  sa  propre  volonté.  C'est  pour- 
quoi il  disait  lui-même  (Jean,  x,  18)  :  «  J'ai  le  pouvoir  de  donner 
ma  vie  et  j'ai  le  pouvoir  de  la  reprendre.  »  —  La  raison  de  cette 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VERBE    INCARNÉ  399 

avait  décrété  qu'il  viendrait  comme  Victime,  Il 
pouvait  se  contenter  d'offrir  sa  vie  en  mourant 
d'une  mort  normale  qui  aurait  eu  la  même  effi- 
cacité. Mais  c'était  encore  trop  peu  pour  son 
amour  ;  et,  au  lieu  de  cela,   Il  choisit  une  mort 

différence,  c'est  que  les  choses  de  la  nature  ne  dépendent  pas 
de  notre  volonté.  Or,  l'union  de  l'âme  avec  le  corps  est  une 
chose  naturelle.  C'est  pour  cela  qu'elle  n'est  pas  soumise  à  notre 
volonté,  soit  relativement  à  la  permanence  de  l'âme  dans  le 
corps,  soit  relativement  à  sa  séparation  :  double  effet  qui  doit 
être  l'œuvre  de  la  vertu  d'un  autre  agent. 

«  Mais  dans  le  Christ,  tout  ce  qui  était  naturel  sous  le  rapport 
de  la  nature  humaine,  était  soumis  à  la  volonté  à  cause  de  la 
puissance  de  la  Divinité  qui  domine  toute  la  nature.  //  était 
donc  au  pouvoir  du  Christ  de  rendre  permanente,  à  son  gré, 
l'union  de  son  âme  avec  son  corps,  ou  de  s'en  séparer.  » 
S.  Thom.,  Op.  2,  c.  23o. 

«  Il  était  au  pouvoir  du  Christ,  ajoute-t-il  au  même  endroit, 
de  faire  que  la  nature  cédât  à  la  cause  qui  la  combattait,  ou  lui 
résistât  tant  qu'il  voudrait.  Par  conséquent,  le  Christ  est  mort 
par  un  acte  de  sa  volonté  ;  et  néanmoins  ce  sont  bien  les  Juifs 
qui  lui  ont  donné  la  mort.  » 

Dans  sa  Somme  théologique.  Saint  Thomas  dit  encore  excel- 
lemment à  ce  sujet  :  «  L'âme  du  Christ  avait  le  pouvoir  de 
conserver  la  nature  de  sa  chair,  de  manière  quelle  ne  succom- 
bât sous  aucune  des  blessures  qu'on  eût  pu  lui  infliger.  Son 
âme  a  eu  ce  pouvoir  parce  qu'elle  était  unie  au  Verbe  de  Dieu 
dans  l'unité  de  la  personne.  Mais  comme  l'âme  du  Christ  n'a 
pas  éloigné  de  son  propre  corps  le  tort  qu'on  lui  a  causé,  et 
quelle  a  voulu  que  sa  nature  corporelle  succombât  sous  le  mal 
qui  lui  était  fait,  on  dit  qu'/7  a  de  lui-même  quitté  la  vie,  ou 
qu'il  est  mort  volontairement.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q,  47,  a.  1. 

Ces  citations  ont  d'autant  plus  d'intérêt,  qu'elles  font  ressortir 
l'office  du  Souverain  Prêtre  dans  le  sacrifice  de  la  divine  Vic- 
time. C'est  le  propre  du  Prêtre  d'immoler  ;  la  victime  lui  appar- 
tient, il  a  le  droit  et  le  pouvoir  à  la  fois  de  choisir  l'heure  et  le 
mode  de  son  immolation.   Il  fallait  donc  que  rien  ne  puisse  en- 


400  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

atroce  accompagnée  d'un  délaissement  sans  nom 
et  précédée  de  souffrances  inouïes1. 

Il  permit  que  tout  le  fît  souffrir  :  et  sa  condition 
humaine,  où  II  ne  fut  à  l'abri  ni  des  nécessités  et 
des  misères  habituelles  de  la  vie,  ni  de  la  fatigue, 
ni  d'une  partie  de  nos  indispositions  corporelles, 

lever  la  liberté  et  paralyser  l'action  du  divin  Sacrificateur  dans 
l'exercice  de  sa  sublime  fonction.  C'est  lui,  en  quelque  sorte,  qui 
dirige  la  haine  des  Juifs  et  la  cruauté  de  ses  bourreaux  ;  il  s'en 
sert,  dans  sa  puissance  sacrificatrice,  comme  d'un  glaive  meur- 
trier pour  donner  la  mort  à  l'auguste  Victime. 

Quoique  Jésus  fut  en  même  temps  le  Prêtre  et  la  Victime,  il 
n'était  pas  tenu  de  se  donner  lui-même  la  mort  ;  car,  dans  l'an- 
cienne loi,  il  suffisait  que  la  victime  fut  tuée  par  la  volonté  du 
prêtre  et  que  celui-ci  en  fît  lui-même  l'offrande,  sans  être  tenu 
pour  cela  d'immoler  lui-même  la  victime.  (Voir  II  Par.,  xxix,  34.) 

Ah  !  quel  amour  ne  devons-nous  pas  à  Jésus  Prêtre  pour  nous 
avoir  sacrifié  une  telle  Victime,  et  à  Jésus  Victime  pour  nous 
avoir  donné  un  tel  Prêtre  ! 

1  Le  Docteur  angélique  fait  à  ce  propos  la  remarque  suivante  : 
«  Les  hommes  ne  redoutent  pas  moins  très  souvent  un  genre 
de  mort  qui  offre  quelque  chose  de  repoussant,  que  la  mort 
elle-même.  C'est  pourquoi  il  semble  nécessaire,  pour  la  perfec- 
tion de  la  vertu,  de  ne  pas  refuser  un  genre  de  mort  même 
odieux,  à  cause  de  la  vertu.  Voilà  pourquoi  l'Apôtre,  pour  faire 
l'éloge  de  la  parfaite  obéissance  du  Christ,  après  avoir  dit  (Pjul., 
11,  8)  «  qu'il  fut  obéissant  jusqu'à  la  mort  »,  ajoute  :  «  et  jusqu'à 
la  mort  de  la  croix  »  ;  laquelle  mort  semblait  tout-à-fait  hon- 
teuse, selon  ces  paroles  de  la  Sagesse  (11,  20)  :  «  Condamnons-le 
à  la  mort  la  plus  honteuse.  »  S.  Thom.,  Op.  2.  c.  228. 

L'Apôtre  fait  écho  à  ce  passage  de  la  Sagesse,  en  disant  dans 
son  Epître  aux  Hébreux  (xu,  2)  :  «  Le  Christ  a  souffert  la  croix, 
méprisant  l'ignominie  »,  et  dans  son  Epître  aux  Galates  (m,  i3), 
lorsqu'il  indique  le  motif  de  cette  ignominie  :  «  Le  Christ  nous  a 
rachetés  de  la  malédiction  de  la  loi,  s'étant  fait  malédiction  pour 
nous,  car  il  est  écrit  :  Maudit  quiconque  est  pendu  au  ybois.  » 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VERBE    INCARNÉ  4<M 

ni  des  peines  morales,  des  tristesses,  des  amer- 
tumes, des  dégoûts,  des  lassitudes  et  des  craintes; 
et  les  éléments,  dont  II  subit  les  atteintes  par  l'in- 
tempérie des  saisons  et  par  les  difficultés  ma- 
térielles qu'il  rencontrait  sur  sa  route  ;  et  les 
hommes,  dont  la  malice  et  l'ingratitude  Lui  tres- 
sèrent une  couronne  d'épines  et  soutirèrent  tout 
le  sang  de  ses  veines  pour  Lui  arracher  une  vie 
que  pourtant  son  amour  Lui  faisait  sacrifier  pour 
eux  ;  et  ceux  qu'il  aimait  le  plus,  ses  Apôtres  qui 
L'abandonnèrent,  l'un  d'eux  qui  Le  trahit,  leur 
chef  qui  Le  renia;  et  celle  qu'il  aimait  d'un  amour 
filial  plus  divin  qu'humain,  sa  divine  Mère,  dont 
la  présence  au  pied  de  la  Croix  fut  une  de  ses 
plus  cuisantes  douleurs  ;  et  son  divin  Père,  qui 
resta  sourd  à  ses  derniers  appels,  afin  qu'il  con- 
nût jusqu'à  cette  douleur  incomparable  infligée 
par  le  meilleur  des  pères  au  plus  tendre  des  fils. 

L'amour  fit  accepter  à  l'avance  au  Verbe  In- 
carné toutes  ces  souffrances  réunies  ;  l'amour  les 
lui  fit  aimer  et  rechercher  ;  l'amour  Lui  fit  goûter 
à  les  endurer  une  suavité  que  les  joies  les  plus 
grandes  ne  sauraient  jamais  procurer  ;  tant  il  est 
vrai  que,  pour  un  cœur  qui  aime,  les  peines  et  les 
sacrifices  sont  un  aliment  à  l'amour  en  même 
temps  qu'ils  en  sont  une  preuve  et  une  garantie. 

A  ce  Jésus  souffrant,  ami  de  toutes  les  dou- 
leurs, plongé  dans  les  tristesses,  les  amertumes  et 


402  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

les  angoisses,  objet  de  tant  de  cruautés,  bafoué, 
torturé,  ensanglanté,  crucifié,  expirant  et  mou- 
rant, nous  devons  plus  que  des  protestations 
d'amour,  nous  devons  nos  larmes  pour  les  mêler 
aux  siennes  ;  nos  sacrifices  pour  les  joindre  à  ses 
immolations  ;  notre  sang  pour  grossir  les  flots  du 
sien  ;  notre  vie  pour  l'échanger  avec  la  vie  divine 
dont  sa  mort  nous  assure  les  fruits  et  l'éternelle 
possession  '. 

A  nous  de  penser  souvent  aux  humiliations  et 
aux  souffrances  du  Verbe  Incarné,  et  de  nous 
efforcer  de  donner  à  ce  souvenir  une  efficacité 
pratique,  en  aimant  d'un  amour  plus  généreux 
et  plus  constant  Celui  qui  ne  s'est  fait  si  petit  que 
pour  nous  grandir  -,  qui  n'a  tant  souffert  que 
pour  sanctifier  nos  propres  souffrances  et  nous 
apprendre  à  L'aimer  en  nous  immolant  pour  Lui. 

1  «  C'est  une  grâce  d'endurer  des  peines  et  de  souffrir...  Le 
Christ  aussi  a  souffert  pour  nous,  vous  laissant  un  exemple, 
afin  que  vous  suiviez  ses  traces.  »  1  Pierre,  h,  19,  21. 

«  Puisque  le  Christ  a  souffert  dans  la  chair,  vous  aussi 
armez-vous  des  mêmes  sentiments...  Mes  bien-aimés,  ne  soyez 
pas  surpris  du  feu  qui  sert  à  vous  purifier,  comme  s'il  vous  arri- 
vait quelque  chose  d'étrange  ;  mais  parce  que  vous  participez 
aux  souffrances  du  Christ,  réjouissez-vous,  afin  que  lorsque  sa 
gloire  vous  sera  manifestée,  vous  soyez  aussi  dans  la  joie  et 
dans  l'allégresse.  »  1  Pierre,  iv,  1,  12,  i3. 

2  «  Celui  qui  a  une  grande  charité  est  grand,  celui  qui  a  peu 
de  charité  est  peu  de  chose,  et  celui  qui  n'en  a  pas  n'est  rien.  » 
S.  Bernard. 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VERBE    INCARNÉ  J,o3 


V.  —  L'amour  dû  au  Verbe  Incarné 
dans  sas  diverses  missions 


Tout,  en  Jésus,  est  digne  de  nos  hommages, 
de  notre  admiration  et  de  notre  amour.  Il  n'y  a 
pas  un  instant  de  sa  vie  mortelle  où  II  ne  soit 
l'objet  des  complaisances  de  son  divin  Père  ; 
comment  y  en  aurait-il  où  nous  ne  devions  Le 
bénir,  Le  louer,  L'adorer  et  L'aimer?  Nous  de- 
vrions passer  notre  vie  à  étudier  celle  de  Jésus, 
à  revivre  avec  Lui  chacun  de  ses  moments,  à 
écouter  chacune  de  ses  paroles,  à  analyser  cha- 
cun de  ses  sentiments,  à  méditer  chacune  de  ses 
maximes,  à  considérer  chacun  de  ses  actes,  à  ap- 
profondir chacun  de  ses  mystères  ;  puis,  à  péné- 
trer plus  intimement  dans  cette  vie  divine  voilée 
par  une  nature  humaine;  à  prêter  l'oreille  à  ces 
battements  du  cœur  d'un  Dieu  qu'embrase  un 
amour  éternel  ;  à  scruter  les  profondeurs  de  cette 
perfection  divine  qui  attache  un  mérite  infini  à 
la  moindre  de  ses  pensées  ;  à  nous  laisser  ab- 
sorber par  cette  contemplation  de  tout  ce  qu'il  y 
a  de  plus  grand  au  ciel  et  sur  la  terre,  après  le 
iMystère  de  la  sainte  Trinité  :  l'Incarnation  du 
Verbe  et  sa  vie  mortelle  dans  les  divines  effica- 
cités de  l'Union  hypostatique. 


404  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

Nous  ne  pouvons  hélas  !  misérables  comme 
nous  sommes,  tenir  ainsi  notre  âme  en  haleine 
et  nous  absorber  uniquement  en  Jésus.  Tout  au 
moins,  devons-nous  revenir  souvent,  le  plus  fré- 
quemment et  le  plus  longtemps  possible,  à  notre 
centre  de  vie  '  ;  à  Celui  qui  s'est  fait  notre  Modèle 
et  que  nous  devons  nous  appliquer  à  imiter  en 
toute  occasion  ;  à  Celui  qui  s'est  fait  notre  Maître 
et  nous  a  instruit  avec  un  soin  si  touchant  de 
tous  nos  devoirs. 

1  «  Votre  vie  est  cachée  avec  le  Christ  en  Dieu.  »  Col.,  iu,  3. 

«  Celui  qui  s'unit  au  Seigneur  est  un  même  esprit  avec  lui.  » 
I  Cor.,  vi,  17. 

«  Si  nous  sommes  morts  avec  le  Christ,  nous  vivrons  aussi 
avec  lui.  »  II  Tim.,  ii,  11. 

..  Ma  vie,  c'est  Jésus-Christ.  »  Phil.,  i,  21. 

Remarquons,  avec  Saint  Thomas,  que  toute  union  de  l'âme 
avec  Dieu  se  fait  en  Jésus  et  par  Jésus.  Ce  caractère  essentiel 
de  l'union  divine  des  Bienheureux  dans  la  gloire  est  également 
celui  de  l'union  que  les  âmes  contractent  sur  la  terre  avec  Dieu. 

«  L'union  de  l'âme  fidèle  à  Dieu,  dans  la  béatitude,  se  fait 
par  le  Fils  de  Dieu  qui  a  pris  la  nature  humaine  pour  l'élever 
à  l'union  divine  ;  et  cette  union  le  Fils  de  Dieu  l'a  obtenue  par 
cette  fervente  prière,  où  il  dit  à  son  Père  (Jean,  xvii,  21)  ; 
«  Comme  vous  êtes  en  moi,  ô  mon  Père,  et  que  je  suis  en  vous, 
qu'eux  aussi  ne  soient  qu'un  en  nous  »  ;  et  encore  (  1  mu.,  23)  : 
«  Vous  êtes  en  moi,  je  suis  en  eux,  qu'ils  soient  consommés  en 
un.  »  Et  il  existe  une  union  parfaite  là  où  le  Père  et  le  Fils  ne 
font  qu'un,  et  où  le  Fils,  en  sa  qualité  de  Chef  de  l'Eglise,  passe 
avec  tous  ses  membres,  c'est-à-dire  tous  les  fidèles,  à  l'union 
paternelle.  »  S.  Thom.,  Op.  62.  c.  4. 

Terminons  par  ces  mots  de  Saint  Paul  qui  résument  toute  la 
doctrine  de  Jésus,  principe  et  fin,  foyer  d'amour,  source  de  vie 
et  centre  divin  d'éternelle  union  :  «  Omnia  et  in  omnibus 
Chris  tus.  —  Le  Christ  est  tout  et  en  toute  chose.  »  Col.,  m,  11. 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VERBE    INCARNÉ  J,o5 

C'est  une  condescendance  extrême,  de  la  part 
de  Jésus,  de  s'être  fait  l'un  de  nous  et  d'avoir 
mené  sous  nos  yeux  une  vie  semblable  à  la  nôtre, 
une  vie  qu'il  nous  est  facile  d'imiter  parce  qu'elle 
est  composée  de  petites  vertus  quotidiennes  que 
l'amour  grandit,  et  à  la  fidélité  desquelles  sont 
attachées  des  grâces  capables  de  nous  conduire 
aux  vertus  les  plus  héroïques. 

Avant  de  se  produire  au  dehors,  Jésus  s'est 
retiré  dans  la  solitude  ;  avant  de  prêcher  les 
autres,  Il  s'est  livré  à  la  prière  et  à  la  pratique 
des  vertus  cachées  ;  avant  de  faire  des  grandes 
choses,  Il  en  a  fait  une  multitude  de  petites  ; 
avant  d'imposer  aux  autres  une  loi  de  renonce- 
ment et  de  sacrifice,  Il  s'est  nourri  d'immola- 
tions ;  avant  d'appeler  les  hommes  à  la  sainteté, 
Il  a  mené  une  vie  qui  faisait  l'admiration  des 
anges  ;  avant  de  proclamer  sa  doctrine  de  cha- 
rité, Il  s'est  consumé  d'amour  pour  les  hommes  ; 
avant  de  faire  gravir  le  Calvaire  à  ses  disciples, 
Il  les  y  a  précédés  chargé  de  sa  Croix  et  II  y  est 
mort  sous  la  pression  de  son  amour  infini. 

A  chacune  des  vertus  qu'il  pratique,  Jésus  joint 
une  leçon  qu'il  nous  donne.  Il  veut  que  nous 
ayons  le  sens  exact  des  moindres  incidents  de  sa 
vie  et  de  la  conduite  qu'il  tient  dans  les  diverses 
phases  de  son  existence  terrestre  ;  et,  avec  un  soin 
que  seul  un  amour  sans  bornes  peut  expliquer, 


406  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

Il  nous  enseigne  et  nous  donne  l'intelligence  de 
la  doctrine  céleste  qu'il  est  venu  apporter  au 
monde. 

C'est  Lui,  la  Vérité,  qui  parle;  c'est  Lui,  le 
Maître  unique,  qui  instruit  ;  c'est  Lui,  le  Légis- 
lateur, qui  promulgue  ses  lois  ;  c'est  Lui,  le  Sou- 
verain, qui  régit  son  peuple.  C'est  Lui,  le  Saint 
des  saints,  qui  donne  des  leçons  de  vertu  ;  c'est 
Lui,  l'Envoyé  du  Père,  qui  nous  fait  entrevoir  les 
perfections  divines  et  les  beautés  éternelles. 

C'est  Lui,  le  Principe  et  la  Fin  de  toutes  choses, 
qui  nous  raconte  notre  divine  origine  et  nos  su- 
blimes destinées  ;  c'est  Lui,  la  Voie,  qui  montre 
le  chemin  du  ciel  ;  c'est  Lui,  la  Charité,  qui  nous 
apprend  la  science  des  sciences,  celle  de  l'amour; 
c'est  Lui,  la  Vie,  qui  se  présente  à  nous  pour  nous 
la  communiquer,  qui  nous  prévient  que  rien  ne 
vit  que  ce  qu'il  anime  et  que,  pour  porter  des 
fruits,  il  faut  Lui  être  uni.  C'est  Lui,  enfin,  la 
divine  Victime,  qui  nous  fait  ses  dernières  re- 
commandations et  qui  nous  laisse  en  testament 
son  admirable  discours  de  la  Cène,  où  chaque 
parole  est  teinte  du  sang  qui  va  tout-à-1'heure 
couler  sur  la  Croix  et  mettre  le  sceau  du  Sacrifice 
sur  la  doctrine  divine  du  Verbe  Incarné. 

Enseignements  et  vertus  qui  méritent  de  notre 
part  un  amour  de  reconnaissance  et  d'imitation, 
dont  nous  devons  nous  faire  un  devoir  des  plus 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VERBE    INCARNÉ  4O7 

doux.  Si  Jésus  ne  s'était  pas  fait  notre  Maître  et 
notre  Docteur,  que  de  choses  nous  ignorerions  ! 
S'il  ne  s'était  pas  fait  notre  Modèle,  combien  la 
vertu  perdrait  de  son  charme  et  combien  le  désir 
de  la  perfection  serait  en  nous  moins  vivace  et 
moins  généreux  !  Aimons  Jésus  pour  chacune 
des  vertus  qu'il  a  pratiquées  et  pour  chacune  des 
leçons  qu'il  nous  a  données  ;  c'est  le  moyen  le 
plus  efficace  d'en  tenir  compte  et  de  marcher  sur 
ses  traces. 

Ne  nous  contentons  point  toutefois  d'un  amour 
passager  et  intermittent,  mais  faisons  de  Jésus  la 
demeure  habituelle  et  permanente  de  nos  âmes. 
Entendons  ce  cri  sublime  sorti  de  son  Cœur,  aux 
dernières  heures  de  sa  vie,  et  qui  résume,  dans 
une  solennelle  expression  de  divine  charité,  les 
trente-trois  années  du  Verbe  Incarné  sur  la  terre, 
que  va  tout-à-1'heure  couronner  le  Sacrifice  san- 
glant du  Calvaire  :  «  Comme  mon  Père  m'a  aimé, 
moi  aussi  je  vous  ai  aimés.  Demeurez  dans  mon 
amour  l.  » 

1  Jean,  xv,  9.  —  C'est  là  un  des  passages  les  plus  touchants 
de  l'Evangile.  En  effet,  c'est  le  même  amour  que  le  Père  porte 
à  son  Fils  et  que  Jésus,  de  son  côté,  porte  aux  hommes.  De- 
meurer dans  cet  amour  pour  nous,  lequel  est  dans  le  Fils  et  qui 
vient  du  Père,  c'est  donc  demeurer  en  Jésus  comme  dans  le 
centre  où  se  réunissent  le  ciel  et  la  terre.  —  Que  cet  amour, 
dont  parle  Jésus,  soit  celui  qu'il  nous  porte  ou  celui  que  nous 
avons  pour  Lui  (car  le  grec  peut  se  traduire  de  ces  deux  ma- 
nières), Jésus  reste  toujours  ou  la  source  d'où  découle  l'amour 
ou  le  centre  auquel  il  aboutit. 


408  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

Dans  sa  sollicitude  toute  de  tendresse,  Jésus 
nous  en  indique  le  moyen  :  L'aimer,  c'est  Lui 
rester  fidèle  ;  demeurer  dans  son  amour,  c'est 
Lui  obéir  en  tout  et  ne  vivre  que  pour  Lui  plaire. 
«  Si  vous  gardez  mes  commandements,  vous  de- 
meurerez dans  mon  amour,  comme  j'ai  gardé 
les  commandements  de  mon  Père  et  je  demeure 
dans  son  amour  \  »  Il  nous  associe  ainsi  à  l'amour 
que  son  Père  a  pour  Lui  et  à  l'amour  qu'il  lui 
porte  à  son  tour,  afin  de  nous  mieux  confondre 
ensuite  dans  l'unité  du  Père  et  du  Fils  :  «  Père, 
qu'ils  soient  un  en  nous'1  »,  et  de  consommer,  par 
là,  la  Mission  qu'il  avait  reçue  de  son  divin  Père  : 
«  J'ai  consommé  l'œui>re  que  vous  m'aviez  don- 
née à  faire7,  »,  et  qu'éclaire  l'amour  éternel  dont 
Il  remplit  l'âme  de  ses  disciples,  «  Père  saint, 
que  l'amour  dont  vous  m'avez  aimé  soit  en  eux 
et  que  moi  aussi  je  sois  en  eux  à  jamais  4.  » 

Nous  ne  pouvons  laisser  le  Verbe  Incarné  re- 
monter vers  son  Père,  sans  remarquer  qu'avant 
de  terminer  sa  vie  mortelle,  Il  s'est  donné  une 
autre  vie  destinée  à  continuer  la  première  et  à 
assurer  aux  âmes  les  grâces  qui  devront  les  con- 
duire à  la  vie  éternelle.  L'Eucharistie  nous  appa- 
raît comme  le  dernier  reflet  du  Soleil  de  Justice 
qui  disparaît  au   Golgotha.  Il  jette  ses  derniers 

1  Jean,  xv,   10.  —  2  Id.,  xvii,  21.  —  3  Ibid.,  4.  —  *  Ibid.,  26. 


AMOUR    DU    A    JESUS    VERBE    INCARNE  4O9 

feux  avec  une  intensité  qui  ressemble  plutôt  à 
une  aurore  qui  se  lève  et  dont  les  clartés  illumi- 
neront le  monde  jusqu'à  la  fin  des  temps.  Les 
ténèbres  du  Calvaire  sont  dissipées  par  ce  volcan 
d'amour  toujours  en  activité,  qui  projette  au  loin 
sa  lumière  et  sa  chaleur.  Le  divin  Crucifié  qui 
meurt  sur  la  Croix  reprend  naissance  sur  nos  au- 
tels et  revit  dans  tous  les  Tabernacles  du  monde. 
Il  prolonge  son  Incarnation  à  travers  les  siècles 
et  II  dresse  partout  des  Calvaires  mystiques  pour 
redire  aux  hommes  son  éternel  amour. 

N'étant  plus  là  pour  s'offrir  encore,  Il  se  choisit 
des  Lévites  qu'il  consacre  exclusivement  à  son 
service  et  auxquels  II  communique  la  divine 
puissance  de  son  Sacerdoce.  Ce  qu'il  a  fait  une 
fois  en  s'incarnant,  ses  Prêtres  le  feront  tous  les 
jours,  sous  tous  les  cieux  et  au  milieu  de  tous  les 
peuples.  Ils  uniront  dans  un  même  Sacrifice  la 
vie  et  la  mort  du  Sauveur,  et  ils  distribueront 
aux  âmes  le  même  Pain  de  vie  que  Jésus  consa- 
cra pour  la  première  fois  au  soir  de  la  Cène  et 
qu'il  a  laissé  à  ses  enfants,  jusqu'à  la  consomma- 
tion des  siècles,  comme  le  gage  suprême  de  son 
amour  infini. 

En  contemplant  Jésus  se  survivant  ainsi  à  Lui- 
même  et  multipliant  sa  présence  par  le  monde, 
comment  n'être  pas  attendri  et  frappé  de  cette  cha- 
rité divine  qui  ne  connaît  ni  mesure  ni  limites. 


410  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

Jésus  nous  aime,  et  son  amour  embrasse  tous  les 
hommes  et  réunit  tous  les  siècles  en  un  seul  pré- 
sent. Le  Cénacle  renferme  toutes  les  églises  du 
monde  ;  à  la  table  de  la  Cène  se  pressent  les  géné- 
rations de  tous  les  temps  ;  la  même  parole  consé- 
cratrice  rend  Jésus  présent,  et  la  même  charité 
Le  livre  à  toutes  les  âmes  affamées  de  son  amour. 

Si  Jésus  ne  s'était  pas  incarné,  nous  n'aurions 
point  l'Eucharistie  ;  si  Jésus  n'était  honoré  de 
son  Sacerdoce  éternel,  nous  n'aurions  point  ses 
Prêtres  pour  Le  représenter  dans  l'office  de  Sa- 
crificateurs. 

Au  nom  de  tous  les  Sacrifices  offerts  sur  nos 
autels  ;  au  nom  de  toutes  les  Hosties  qui  rem- 
plissent nos  Ciboires  ;  au  nom  de  tous  les  Prêtres 
qui  sacrifient  et  de  toutes  les  âmes  qui  commu- 
nient :  rendons  grâces  à  Jésus  le  Verbe  Incarné 
fait  Sacrement,  à  Jésus  la  divine  Victime  sans 
cesse  immolée  dans  l'Eucharistie,  à  Jésus  Prêtre 
Eternel  dont  le  Sacerdoce  rayonne  et  demeure 
dans  toutes  les  âmes  sacerdotales. 

A  Jésus  Prêtre  et  Victime 

au  Très  Saint  Sacrement  de  l'autel, 

amour,  louange  et  gloire  éternelle 

dans  les  siècles  des  siècles  t 


Amour  à  Jésus,  le  Verbe  Incarné 


O  mon  Jésus,  amour  éternel, 

qu'une  infinie  charité  a  fait  descendre  du  ciel, 

et  qui,  sous  les  voiles  de  votre  humanité, 

continuez  à  être  l'objet  des  tendres  complaisances 

de  votre  divin  Père. 

O  mon  Jésus,  amant  passionné  des  âmes, 

qui  Vous  consumez  du  désir 

de  Vous    immoler   pour  elles, 

et  qui  avez  employé  toute  votre  vie 

à  les  guider,  à  les  instruire 

et  à  leur  prouver  votre  amour. 

O  mon  Jésus,  tendre  compagnon  de  mon  exil, 

qui  demeurez  dans  l'Eucharistie 

pour  ne  point  me  quitter, 

et  qui  me  nourrissez  de  votre  chair  adorable. 

O  mon  Jésus,    Prêtre   Eternel 

de  votre  ineffable  Sacrifice, 

qui  donnez  à  vos  Prêtres  le  pouvoir 

de  Vous  faire  constamment  revivre  et  mourir  : 

à  Vous,  toute  la  reconnaissance  de  mon  amour  ; 

à  Vous,  toutes  les  tendresses  de  mon  cœur; 

à  Vous,  les  éternelles  louanges  de  toutes  les  âmes 

qui  Vous  aiment  et  Vous  béniront  à  jamais! 


VÉRITÉ  ET   AMOUR 


VÉRITÉ   ET   AMOUR 


«  Que  la  grâce,  la  miséricorde  et 
la  paix  soient  avec  vous,  de  la  part 
de  Dieu  le  Père  et  de  Jésus-Christ, 
Fils  du  Père,  dans  la  vérité  et  la 
charité.  » 

11  Jean,  I,  3. 


Jésus  est   Dieu 
et  Homme  tout  à  la  fois 


Dieu  avant  l'Incarnation,  existant  de  toute  éter- 
nité —  Dieu  après  l'Incarnation,  ne  perdant  rien 
de  sa  Divinité  —  Dieu  révélé  par  ses  Mystères  — 
Dieu  prouvé  par  ses  enseignements  et  ses  mi- 
racles —  Dieu  aimant  les  hommes  d'un  amour 
infini  et  se  constituant  leur  Sauveur. 

Homme  possédant  la  nature  humaine,  comme 
tous  les  hommes  —  Homme  composé  d'un  corps 
et  d'une  âme  —  Homme  vivant  dans  les  condi- 
tions ordinaires  de  toute  existence  humaine  — 
Homme  sujet  aux  souffrances  et  à  la  mort. 


41 6  DE    LA    CONDITION    DE    1.' HOMME- DIEU 

Homme-Dieu  unissant  les  deux  natures,  divine 
et  humaine,  dans  sa  Personne  divine  —  Homme- 
Dieu  possédant  toutes  les  perfections  divines  et 
humaines  —  Homme-Dieu  élevant  en  Lui  l'hu- 
manité à  la  dignité  de  la  Divinité  —  Homme-Dieu 
conservant  éternellement  la  nature  humaine  qu'il 
s'est  unie  divinement. 

Homme-Dieu  opérant  des  œuvres  divines  par 
des  moyens  humains  —  Homme-Dieu  se  cons- 
tituant victime  pour  les  péchés  du  monde  — 
Homme- Dieu  pouvant  souffrir  et  mourir  — 
Homme-Dieu  acquérant,  par  sa  vie  et  par  sa 
mort,  des  mérites  infinis  pour  le  salut  des  âmes. 

G  Jésus  I  donnez-moi  l'intelligence 
de  l'ineffable  mystère  de  l'Union  hypestatique. 


Jésus,  comme  Dieu, 
est   infiniment    parfait 

Parfait,  parce  que  les  perfections  en  Lui  sont 
essentielles  —  qu'il  ne  peut  pas  ne  pas  les  pos- 
séder —  que,  les  possédant,  elles  ne  peuvent  pas 


VÉRITÉ    ET    AMOUR  417 

ne  pas  être  parfaites  —  que  la  plénitude  et  la 
perfection  de  toutes  ses  perfections  sont  insé- 
parables de  son   essence  divine. 

Parfait,  parce  que  les  perfections  en  Lui 
sont  nécessaires  —  d'une  nécessité  intrinsèque 
et  absolue  —  d'une  nécessité  qui  exclut  toute 
possibilité  de  contingence  —  d'une  nécessité 
aussi  essentielle  que  son  existence  divine  elle- 
même. 

Parfait,  parce  que  les  perfections  en  Lui  sont 
éternelles  —  qu'elles  ne  connaissent  ni  commen- 
cement, ni  interruption,  ni  fin  —  qu'elles  ont  été 
et  seront  éternellement  les  mêmes  —  que  leur 
éternité  de  plénitude  est  égale  à  leur  éternité 
d'existence. 

Parfait,  parce  qu'il  est  le  principe  et  la  source 
de  toutes  les  perfections  possibles  —  qu'aucune 
perfection  ne  pourra  jamais  égaler  la  sienne  — 
qu'il  demeurera  à  jamais  le  type  et  l'idéal  de 
toute  beauté,  de  toute  grandeur,  de  toute  sain- 
teté et  de  toute  perfection,  dans  le  temps  et  dans 
l'éternité. 

O  Jésus  !  donnez-moi  la  science 
de  vos  adorables  et  éternelles  perfections. 


4l8  DE    LA    CONDITION    DE    L'HOMME-DIEU 

Jésus,  comme  Homme, 

est  inférieur   dans  sa   nature  humaine, 

à  sa  nature  divine 


Inférieur  par  état,  puisqu'il  n'est  qu'une  créa- 
ture vis-à-vis  du  Créateur  —  puisque  son  âme 
créée  est  l'œuvre  de  la  toute-puissance  divine  — 
puisque  son  corps  est  une  matière  périssable 
—  puisque  son  humanité  reçoit  sa  perfection  de 
sa  divinité. 

Inférieur  par  dépendance,  puisqu'il  est  soumis 
à  Dieu  comme  toutes  les  créatures  humaines  — 
puisque  son  être  humain  repose  et  s'appuie  sur 
sa  Personne  divine  —  puisqu'il  est  venu  pour 
accomplir  les  volontés  de  son  divin  Père  —  puis- 
qu'il s'est  constitué  sa  Victime  pour  le  salut  du 
genre  humain. 

Inférieur  par  opération,  puisque  sa  volonté  est 
soumise  et  subordonnée  à  sa  volonté  divine  — 
puisque  le  mérite  de  ses  actes  humains  dépend 
de  l'efficacité  que  leur  communique  sa  perfection 
divine  —  puisque  son  âme  n'agit  pas  nécessai- 
rement par  elle-même,  mais  seulement  par  la 
vie  créée  que  Dieu  lui  a  donnée. 


VÉRITÉ    ET    AMOUR  4 19 

Inférieur  par  durée,  puisqu'il  a  eu  un  commen- 
cement —  puisque  ce  commencement  a  été  pré- 
cédé du  néant  —  puisqu'il  n'a  pu  exister  que  par 
un  principe  éternel,  dont  II  dépend  —  puisque 
son  immortalité  même  n'est  qu'une  participation 
à  l'éternité  qui  est  essentielle  en  Dieu. 

O  Jésus  î  faites-moi  comprendre 

combien  est  adorable  votre  Humanité 

unie  à  votre  Divinité. 


Jésus,   en   tant  qu'Homme -Dieu, 
passe  par  divers   états 

Etat  de  créature,  qui  Le  constitue  membre  de 
l'humanité  —  qui  Lui  en  fait  porter  les  humilia- 
tions, les  nécessités  et  les  misères  —  qui  L'oblige 
à  reconnaître  les  droits  souverains  de  Dieu  — 
qui  Lui  impose  des  devoirs  et  des  obligations,  la 
nécessité  de  pratiquer  la  vertu  et  de  rendre  à 
Dieu  tous  les  hommages  qui  lui  sont  dûs. 

Etat  d'hostie,  puisqu'il  est  venu  pour  s'immo- 
ler —  puisqu'il  s'est  établi  dans  cette  attitude 
d'holocauste  perpétuel  dès  le  premier  instant  de 


420  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

son  Incarnation  —  puisqu'il  n'a  pris  un  corps 
que  pour  pouvoir  le  sacrifier  —  puisque  sa  mis- 
sion terrestre  devra  prendre  fin  avec  son  Im- 
molation. 

Etat  de  vie,  vie  humaine  et  terrestre,  qui  passe 
par  toutes  les  phases  de  la  croissance,  du  déve- 
loppement et  du  perfectionnement  apparent  — 
qui  connaît  la  succession  des  événements  ter- 
restres et  la  variation  des  choses  humaines  —  qui 
subit  les  lois  de  la  nature  et  les  lois  humaines 

—  qui  passe  par  la  douleur  et  se  termine  dans 
la  mort. 

Etat  de  perfection,  où  toutes  les  vertus  sont 
pratiquées  —  où  tout  est  divinement  spiritualisé 

—  où  rien  n'est  laissé  au  caprice,  à  l'indifférence, 
à  l'insouciance  ou  à  l'habitude,  mais  où  tout  est 
vivifié  par  des  inspirations  et  des  fins  surnatu- 
relles —  où  les  moindres  actes  acquièrent  un 
mérite  infini  et  procurent  à  Dieu  une  gloire  par- 
faite —  où  les  âmes  de  tous  les  temps  viendront 
contempler  leur  divin  idéal  et  puiser  les  grâces 
capables  de  les  conduire  à  la  sainteté. 

O  Jésus  !  laissez-moi  contempler 

les  sublimes  beautés  de  votre  état  mortel 

et  accordez-moi  la  grâce 

de  Vous  suivre  et  de  Vous  imiter. 


VERITE    ET    AMOUR  421 

Jésus,  le  Verbe  Incarné, 
remplit   diverses   missions 

Mission  de  glorifier  son  divin  Père  —  d'apaiser 
sa  justice  —  de  lui  rendre  l'honneur  que  le  péché 
lui  avait  enlevé  —  de  rétablir  l'ordre  établi  par 
lui  à  l'origine  du  monde  —  de  lui  offrir,  par  son 
Incarnation,  autant  d'hommages,  d'adoration  et 
d'amour,  qu'il  est  possible  à  l'humanité  de  le  faire. 

Mission  de  révéler  Dieu  aux  hommes  —  de 
faire  connaître  ses  perfections  infinies  et  ses 
divines  amabilités  —  d'enseigner  ses  droits  sa- 
crés et  les  devoirs  de  l'humanité  à  son  égard  — 
de  faire  ressortir  sa  bonté,  sa  miséricorde  et  son 
amour  infinis  —  de  lui  unir  les  âmes  par  les  liens 
d'une  indissoluble  charité. 

Mission  d'enseigner  aux  hommes  toutes  les 
vertus  —  de  les  remettre  dans  le  chemin  du  de- 
voir —  de  se  faire  leur  divin  exemplaire  —  de 
les  appeler  à  la  perfection  et  de  leur  donner  les 
grâces  pour  y  parvenir  —  de  vivre  de  leur  vie 
pour  leur  apprendre  à  sanctifier  tous  les  états  — 
de  leur  donner  la  science  des  vérités  éternelles 
—  de  les  conduire  à  leur  fin  dernière  —  de  les 
faire  vivre  de  foi  en  sa  mission,  de  confiance  en 


422  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

ses  promesses,  d'amour  pour  ses  miséricordes  et 
ses  bienfaits,  de  soumission  et  d'abandon  à  toutes 
les  volontés  divines. 

Mission  de  sauver  le  genre  humain  de  la  dam- 
nation éternelle  —  de  rectifier  ses  voies — de  se 
substituer  à  lui  pour  subir  les  châtiments  qu'il 
avait  mérités  —  d'expier  ses  péchés  —  de  se  cons- 
tituer Victime  pour  le  racheter  —  de  souffrir  et 
de  mourir  pour  accomplir  cette  œuvre  d'infini  et 
éternel  amour. 

©  Jésus  !  donnez-moi  l'intelligence 

des  sublimes  missions  de  votre  vie  mortelle, 

que  Vous  continuez  à  exercer  dans  l'Eucharistie, 

mémorial  de  toutes  vos  merveilles. 


Jésus,  Sauveur  de  l'Humanité, 

se  révèle   à  nous 
par  des  caractères  essentiels 

Caractère  de  Médiateur,  entre  Dieu  et  les 
hommes  —  entre  la  Justice  divine  et  les  péchés 
du  monde  —  entre  la  Miséricorde  divine  et  le 
repentir  de  l'humanité  —  entre  la  Puissance  di- 
vine et  l'impuissance  de  la  créature  —  entre  la 


VERITE    ET    AMOUR  42-> 

Bonté   divine  et   les   supplications  des   hommes 
—  entre  la  Charité  divine  et  l'amour  des  âmes. 

Caractère  de  Docteur,  enseignant  la  doctrine 
du  salut  par  la  parole  et  par  l'exemple  —  révélant 
les  mystères  et  les  vérités  éternelles  —  parlant  de 
la  Trinité  Sainte  et  de  ses  infinies  perfections  — 
expliquant  sa  mission  divine,  son  origine  éter- 
nelle, sa  gloire  future  —  annonçant  sa  Passion, 
sa  mort  et  son  triomphe  dans  la  Résurrection  et 
l'Ascension  —  appelant  les  âmes  à  Le  suivre,  les 
éclairant,  les  instruisant,  les  dirigeant,  les  forti- 
fiant —  révélant  son  immense  amour  et  donnant 
ainsi  à  l'humanité  le  secret  de  toutes  les  vertus 
et  l'héroïsme  de  tous  les  sacrifices. 

Caractère  de  Victime,  pour  la  gloire  de  son  di- 
vin Père  et  pour  le  salut  du  genre  humain  —  vic- 
time pour  expier  les  péchés  de  tous  les  hommes, 
sans  en  excepter  aucun  —  victime  par  l'état  d'hos- 
tie perpétuelle  —  victime  par  toutes  les  humilia- 
tions et  les  souffrances  de  sa  vie  —  victime  par 
les  atroces  douleurs  de  sa  Passion  et  de  sa  mort  — 
victime  par  une  soumission  amoureuse  et  totale 
à  toutes  les  volontés  divines  —  victime  par  un 
désir  véhément  de  la  souffrance,  dont  se  nourrit 
son  amour  —  victime  au  Calvaire,  et  victime 
dans  l'Eucharistie  qui  perpétue  dans  le  monde  et 
son  Sacrifice  et  son  état  d'immolation. 


424  DE    LA    CONDITION    DE    L  HOMME-DIEU 

Caractère  de  Sacrificateur,  chargé  d'immoler  la 
divine  Victime  —  sacrificateur  possédant  sur  elle 
tous  les  droits  d'autorité  et  de  puissance  que  lui 
confère  sa  sublime  fonction  —  sacrificateur  divin 
dune  victime  divine  —  sacrificateur  tout  de  cha- 
rité d'une  victime  d'amour  —  sacrificateur  parfait 
d'une  victime  rédemptrice  —  sacrificateur  perpé- 
tuel d'un  sacrifice  ininterrompu,  par  l'Eucharistie 
que  les  Prêtres  conservent  à  l'humanité. 

O  Jésus  î  révélez-Vous  à  mon  âme 

et  faites-moi  comprendre 

les  sublimités  de  vos  divins  caractères. 


Jésus,  en   tant  que   Verbe  Incarné, 
est  l'objet  d'un  amour  universel 

Amour  de  Dieu  le  Père  pour  son  Verbe  éter- 
nellement engendré  devenu  le  Verbe  Incarné  — 
amour  pour  le  Fils  de  ses  éternelles  complai- 
sances —  amour  pour  le  divin  réparateur  de  sa 
gloire  —  amour  pour  le  divin  révélateur  de  sa 
miséricorde  et  de  sa  charité  infinies  —  amour 
pour  la  douce  Victime  de  l'humanité  —  amour 
pour  le  divin  Sacrificateur  du  grand  et  suprême 
Sacrifice. 


VÉRITÉ    ET    AMOUR  425 

Amour  de  Jésus  Lui-même  pour  son  Incarna- 
tion —  amour  pour  la  nature  humaine,  dont  II 
s'est  revêtu,  et  qui  Lui  permet  de  se  constituer  la 
créature,  l'adorateur  et  la  victime  d'amour  de 
son  divin  Père  —  amour  pour  l'humanité,  dont 
II  fait  partie,  et  dans  la  réhabilitation  de  laquelle 
Il  voit  et  la  gloire  de  Dieu  et  le  salut  des  âmes 
—  amour  pour  sa  condition  humaine  qui  Lui 
sert  à  prouver  aux  hommes  son  immense  et  in- 
finie charité  —  amour  pour  sa  mission  de  Média- 
teur et  de  Sauveur  —  amour  pour  son  propre 
Sacrifice  offert  par  la  puissance  de  son  éternel 
Sacerdoce. 

Amour  de  l'humanité  pour  son  divin  Libéra- 
teur —  amour  pour  la  personnification  vivante 
de  la  Divinité  dans  le  Verbe  Incarné  —  amour 
pour  la  manifestation  solennelle  de  la  miséri- 
corde et  de  la  charité  de  Dieu  pour  les  hommes, 
par  l'Incarnation  et  la  Rédemption  —  amour  pour 
Jésus  se  faisant  le  modèle  de  toutes  les  vertus  — 
amour  pour  Jésus  enseignant  toute  vérité,  con- 
duisant dans  les  voies  du  salut,  acquérant  des 
mérites  infinis  et  prodiguant  ses  grâces  —  amour 
pour  Jésus  ouvrant  tout  grand  son  Coeur  et  invi- 
tant tous  les  hommes  à  aller  y  puiser  les  vertus 
et  les  grâces  qui  font  les  saints  —  amour  pour 
Jésus  se  vouant  à  la  souffrance  et  à  la  mort  pour 
donner  à  tous  le  ciel  avec  la  vie. 


426  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 

Amour  des  âmes  fidèles  pour  le  Verbe  Incarné 
se  perpétuant  dans  l'adorable  Sacrement  de  l'Eu- 
charistie, par  le  ministère  des  Prêtres  honorés 
de  son  éternel  Sacerdoce  —  amour  d'adoration 
devant  cet  ineffable  Mystère  qui  nous  livre  la 
Divinité  et  l'Humanité  du  Sauveur  —  amour  de 
reconnaissance  en  retour  de  ce  bienfait  indicible 
accordé  aux  hommes  jusqu'à  la  consommation 
des  siècles  —  amour  de  louange  pour  tant  de  su- 
blime majesté  dans  un  tel  abîme  d'abaissement  et 
d'humilité  —  amour  de  tendresse  pour  cette  cha- 
rité inénarrable  que  ni  la  durée  des  siècles  ni  l'in- 
différence des  hommes  ne  sauraient  jamais  lasser. 

O  Jésus  !  mon  doux  Agneau, 
mon  adorable  Sauveur  et  mon  tendre  Emmanuel, 

je  ne  Vous  demande  qu'une  grâce  : 

celle  de  Vous  aimer  comme  Vous  aime  votre  Père, 

et  de  toujours  mieux  Vous  connaître 

afin  de  Vous  aimer  d'un  amour  éternel. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Dédicace i 

Introduction 3 

Préliminaires i3 


CHAPITRE    PREMIER 

Des  deux  natures 

et  de  l'unité  de  Personne  en  Jésus  23 

I.  —  Jésus  est  Dieu  :  ses  œuvres  le  prouvent.  26 
II.  —  Jésus  est  Dieu  :  les   mystères   de   sa  vie 

l'enseignent 39 

III.  —  Jésus   est    Dieu   :   ses    enseignements   le 

démontrent 69 

IV.  —  Jésus  est  homme  :  sa  vie  le  prouve   ...  77 
V.  —  Jésus  est  homme  :  sa  mort  le  confirme    .  86 

VI.  —  L'Union  hvpostatique 89 

A  Jésus,  Dieu  et  Homme 107 


428  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 


CHAPITRE     DEUXIEME 


De  l'égalité    des    perfections 

en  Dieu  111 


I.  —  Il   y    a   égalité   de   perfections   en    Dieu, 

parce  qu'il  est  infiniment  parfait   ...        114 
II.  —  Il   y   a   égalité   de    perfections    en    Dieu, 

parce  qu'il  est  absolument  nécessaire.        122 
III.  —  Il   y   a    égalité   de    perfections   en    Dieu, 

parce  qu'il  est  éternel 129 

A  Jésus,  l'Eternel \r>~ 


CHAPITRE      TROISIEME 

De    l'inférierité    de   l'humanité 

en    Jésus  141 

I.  —  Infériorité  de   l'humanité  en  Jésus,  dans 

son  essence 145 

II.  —  Infériorité  de  l'humanité  en  Jésus,  dans 

son  origine  et  sa  dépendance 148 

III.  —  Infériorité  de  l'humanité  en  Jésus,  dans 

sa  durée 07 

IV.  —  Infériorité  de  l'humanité  en  Jésus,  dans 

son  existence  terrestre  et  mortelle   .    .        161 

A  Jésus,  Dieu-Homme 169 


TABLE    DES    MATIERES  429 
CHAPITRE     QUATRIÈME 

De  la  différence  des  états  en  Jésus  173 

I.  —  Son  état  de  créature 176 

II.  —  Son  état  de  suppliant  vis-à-vis  de  son  di- 
vin Père 181 

III.  —  Son  état  d'hostie  sans  cesse  offerte  pour 

le  salut  du  monde 186 

IV.  —  Son  état  de  réclusion  dans  le  sein  de  sa 

Mère 191 

V.  —  Son  état  d'enfance 198 

VI.  —  Son  état  d'adolescence 204 

VII.  —  Son  état  d'apostolat 214 

VIII.  —  Son  état  eucharistique 221 

IX.  —  Son  état  glorieux 227 

A  Jésus,  dans  sa  vie  mortelle 235 


CHAPITRE     CINQUIEME 

Des  principales  missions  de  Jésus  239 

I.  —  Réparer  l'outrage  fait  à  Dieu 247 

II.  —  Réhabiliter  et  sauver  l'humanité   ....  262 

III.  —  Se  faire  le  modèle  des  vertus 264 

IV.  —  Enseigner  aux  hommes  la  science  du  salut  276 
V.  —  Fonder  son  Eglise 288 

VI.  —  Remplacer  les   sacrifices  anciens  par  un 

sacrifice  nouveau 296 

A  Jésus,  l'Envoyé  de  Dieu 3o3 


430  DE    LA    CONDITION    DE    l'hOMME-DIEU 


CHAPITRE     SIXIEME 

Des  caractères  essentiels 

en  Jésus  307 

I.  —  Jésus  Médiateur 3n 

II.  —  Jésus  Docteur  et  Législateur 321 

III.  —  Jésus  Victime 33g 

IV.  —  Jésus  Sacrificateur 353 

A  Jésus,  le  grand  Pacificateur 365 


CHAPITRE     SEPTIEME 

De   Tameur   dû  à  Jésus, 

Verbe  Incarné  36g 

I.  —  Le   Verbe    Incarné,    objet    des   complai- 
sances infinies  de  Dieu  le  Père.    .    .    .        377 
IL  —  L'amour  de  Jésus  pour  le  mystère  de  son 

Incarnation 38i 

III.  —  L'amour  dû  par  l'humanité  au  Verbe  In- 

carné          387 

IV.  —  L'amour  dû  au  Verbe  Incarné  à  cause  de 

ses  conditions  de  vie 5^3 

V.  —  L'amour  dû  au  Verbe  Incarné  dans  ses 

diverses  missions 403 

Amour  à  Jésus,  le  Verbe  Incarné 411 


TABLE    DES    MATIÈRES  43l 

VÉRITÉ    ET    AMOUR 

Jésus  est  Dieu  et  Homme  tout  à  la  fois 4l5 

Jésus,  comme  Dieu,  est  infiniment  parfait.    ...       416 
Jésus,  comme  Homme,  est  inférieur  dans  sa  na- 
ture humaine  à  sa  nature  divine.   ...       418 
Jésus,  en  tant  qu'Homme-Dieu,  passe  par  divers 

états 419 

Jésus,  le  Verbe  Incarné,  remplit  diverses  missions       421 
Jésus,  Sauveur  de    l'humanité,   se  révèle   à   nous 

par  des  caractères  essentiels 422 

Jésus,  en  tant  que  Verbe  Incarné,  est  l'objet  d'un 

amour  universel 424 


BT  254  .M37  V.2  SMC 


Marie  Eugène  de  la 

Croix,  Père. 
Jésus  mieux  connu 

plus  aime  dans  son 
AWM-6159  (mcsk)